Le savoir pour tous, est-ce une utopie ?

Mis en ligne le 13 juin 2010

Joseph Cardella

Article paru dans l’hebdomadaire mau­ri­cienWeek Enddu dimanche 9 novembre 2008)

Quelque soit notre pro­ve­nance sociale ou cultu­relle, nous pos­sé­dons tous des savoirs. Qu’ils soient manuels, cultu­rels, artis­tiques, sociaux ou autres, nous savons tous des choses, et savons tous faire des choses. Le savoir est le propre des humains. Partant de là, l’ignorance n’existe pas. On peut être igno­rant de telle ou telle chose, mais l’ignorance abso­lue n’existe pas. Or qu’est-ce qui fait que dans nombre de socié­tés quelqu’un qui n’est pas allé à l’école soit cata­lo­gué d’ignorant ? Cette stig­ma­ti­sa­tion, comme toutes les autres d’ailleurs, est sociale, et permet de dépar­ta­ger ceux qui « savent » de ceux qui ne « savent » pas.

Or le savoir dans les socié­tés est syno­nyme de pou­voir. Ceux qui connais­saient les textes sacrés et les lois reli­gieuses ont tou­jours eu le pou­voir dans les socié­tés antiques. Le pou­voir poli­tique et le pou­voir reli­gieux ont tou­jours été entre­mê­lés, voire par­fois inex­tri­cables. Mais qu’en est-il aujourd’hui ? Le savoir est-il tou­jours syno­nyme de pou­voir ? Les « spé­cia­listes » et les « savants » ont peut-être rem­placé les anciens prêtres dans le pou­voir qu’ils déte­naient dans la société. Aussi, on voit bien que le diplôme confère un statut qui donne du pou­voir. Les diplô­més sont perçus comme des per­sonnes ayant un savoir… et donc du pou­voir.

Aujourd’hui, de plus en plus, cer­tains savoirs ont une impor­tance consi­dé­rable, car ils sont liés à l’économie et aux déci­sions poli­tiques. Il suffit de voir les grands pro­jets dans notre île liés au savoir : Knowledge Hub, Cyber City, tous dédiés à la connais­sance. Nous pro­dui­sons donc des tech­ni­ciens, des savants de toutes espèces. Et nous sommes dans tous ces cas dans une spé­cia­li­sa­tion du savoir qui demandent de longues années de for­ma­tions à des tech­niques bien pré­cises, et en constante évo­lu­tion. Ce savoir, ou plutôt ces savoirs, sont-ils acces­sibles à tous ? Se pose ici la ques­tion des études. Tout le monde a-t-il les moyens de faire des études ? Bien évi­dem­ment non. Les classes sociales les plus défa­vo­ri­sées sont, de facto, les moins sco­la­ri­sées (ou les plus mal sco­la­ri­sées), et celles qui comptent le moins d’individus dans les études supé­rieures. Mais bien plus que le savoir, c’est la mise à dis­tance du savoir qui va nous pré­oc­cu­per ici.

En effet, c’est la démarche cri­tique qui nous semble ici essen­tielle. Distinguons le savoir comme un ensemble de connais­sances scien­ti­fiques ou tech­niques dans un domaine donné, et la démarche cri­tique. Interroger le savoir, sa place dans la société, ce qu’il véhi­cule, et le situer tou­jours dans un contexte précis, voilà ce que peut être une démarche cri­tique. Développer la capa­cité de chacun à pou­voir éva­luer et appré­cier de manière ration­nelle une expé­rience, une théo­rie, une concep­tion, voilà ce que l’on peut appe­ler un esprit cri­tique et inter­ro­ga­teur. Ne pas s’arrêter à ce que l’on entend ou que l’on croit savoir, c’est cela user du sens cri­tique. Mais on pour­rait nous objec­ter com­ment savoir qu’une chose que l’on croit vraie est en réa­lité fausse ? C’est jus­te­ment en étant confronté à d’autres types de savoir, et plus par­ti­cu­liè­re­ment à un savoir cri­tique que l’on peut se rendre compte de cer­tains pré­ju­gés qui nous gou­vernent, d’idées pré­con­çues qui nous ont tou­jours accom­pa­gnés… et ras­su­rés.

Imaginons une approche où non seule­ment cer­tains savoirs seraient mis à la portée d’un public non spé­cia­liste, mais où aussi l’interrogation sur ces savoirs seraient une des fina­li­tés de cette approche : cela sem­ble­rait une tâche énorme, voire impos­sible. Concevons un endroit où nous pour­rions, à partir de cer­tains conte­nus, nous inter­ro­ger sur cer­taines idées reçues, et ques­tion­ner nos propres expé­riences quo­ti­diennes. Pensons à une struc­ture qui vise­rait l’élitisme pour tous (voir enca­dré), où chacun pour­rait, en fonc­tion de ses capa­ci­tés, inter­ro­ger le monde et s’interroger lui-même. Où celles et ceux qui n’ont pas fait d’études ou les ont arrê­tées pré­ma­tu­ré­ment pour­raient légi­ti­me­ment avoir accès à des connais­sances pré­sen­tées avec une cer­taine rigueur et par­ti­ci­per à des échanges à partir de ces connais­sances. Songeons à un lieu où ce ne sont pas les meilleurs élé­ments rude­ment sélec­tion­nés qui ont le droit d’y entrer (éli­tisme), mais où chacun, en fonc­tion de ces capa­ci­tés, pour­raient trou­ver une place dans la le par­tage de la connais­sance et dans une inter­ac­tion sou­te­nue avec celui qui trans­met cette connais­sance. Cet endroit, en réa­lité, essaie de réunir toutes ces condi­tions évo­quées plus haut, d’ouvrir le savoir au plus grand nombre, d’amener les gens à réflé­chir sur un sujet ou une ques­tion, de pro­po­ser un éven­tail assez large de dis­ci­plines autour de ques­tions contem­po­raines et de pro­blé­ma­tiques actuelles et com­plexes. C’est ce que s’efforce de pro­po­ser et de défendre l’Université popu­laire depuis sa créa­tion en octobre 2007.

Joseph Cardella

Initiateur et res­pon­sable de l’Université popu­laire

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