PENSER LA GRANDE TRANSITION

Le projet socialiste peut-il passer à côté du féminisme ?

Reconstruire nos mouvements

Par Mis en ligne le 12 octobre 2019

Ceux et celles qui luttent pour la jus­tice sociale, pour un monde fondé sur la liberté, l’égalité et la soli­da­rité, font face à un monde dont la com­plexité est mal rendue par l’idée d’une oppo­si­tion entre le 1 % et les 99 %, ou encore par celle entre la bour­geoi­sie et le pro­lé­ta­riat. Si l’image des 99 % du mou­ve­ment Occupy opère sur le plan média­tique et donne une idée de l’ampleur de celles et ceux qui sont néga­ti­ve­ment affec­tés par les poli­tiques néo­li­bé­rales racistes et sexistes de ceux (et celles) qui nous gou­vernent, il n’en reste pas moins qu’il n’y a plus de nos jours (si jamais il y a eu) de classe éman­ci­pa­trice dont la mise en action permet à elle seule l’émancipation de l’ensemble de l’humanité.

En fait, notre monde est struc­turé par trois grands sys­tèmes glo­baux de domi­na­tion. Par global, je n’entends pas seule­ment leur exten­sion géo­gra­phique, mais éga­le­ment leur capa­cité d’affecter l’ensemble des dimen­sions du social. À ces trois grands sys­tèmes s’ajoutent des sys­tèmes plus « locaux ». Ces trois sys­tèmes sont le capi­ta­lisme, le racisme et le sexisme. Certes, dès la période que Marx a qua­li­fiée d’accumulation pri­mi­tive du capi­tal, une accu­mu­la­tion qui doit sans cesse se réité­rer comme l’a montré plus tard Rosa Luxemburg et comme nous le rap­pelle aujourd’hui Saskia Sassen[2], les rap­ports sociaux de sexe et de race ont été recon­fi­gu­rés, mais il n’en demeure pas moins que si l’on peut parler avec Quijano[3] de la colo­nia­lité du pou­voir et avec Mies d’un patriar­cat inter­na­tio­nal, les rap­ports sociaux de race et de sexe se déve­loppent selon des dyna­miques qui ne sont pas uni­que­ment tri­bu­taires des rap­ports sociaux de classe.

Saisir la complexité du social

Bien que peu de gens contestent le statut de sys­tème global de domi­na­tion du capi­ta­lisme sur­tout à l’ère néo­li­bé­rale où l’économie fait foi de tout, il me semble impor­tant de pré­ci­ser quelques enjeux en ce qui concerne le sexisme et le racisme. Pour ce faire, je pren­drai appui sur la notion de fait social global qu’a déve­lop­pée Colette Guillaumin[4].

Le racisme, dans cette optique, n’est pas que le reflet de rap­ports de classe ou de cer­tains modes de pro­duc­tion, ni uni­que­ment de la mal­veillance, comme peut l’être la xéno­pho­bie, par exemple. Certes, le racisme est contem­po­rain du colo­nia­lisme, de l’esclavagisme et repose sur le pos­tu­lat d’une diver­sité essen­tielle des groupes humains caté­go­ri­sés en fonc­tion de la race. Que la race soit une construc­tion idéo­lo­gique n’ayant pas de fon­de­ments bio­lo­giques n’y change rien. Prenant appui sur cer­taines théo­ries bio­lo­giques ou d’anthropologie sociale, le racisme noue, pour emprun­ter à Guillaumin, « la bio­lo­gi­sa­tion de la per­cep­tion » à la « dif­fé­rence sociale ». Il com­porte un pro­ces­sus de mino­ri­sa­tion qui prend diverses formes : oppres­sion, domi­na­tion, exploi­ta­tion, objec­ti­va­tion, mépris cultu­rel qui masquent l’existence d’un groupe « majoré » dont le pri­vi­lège est un mélange d’omnipotence et d’invisibilité. Ses trois tech­niques de pou­voir sont l’altérisation, la hié­rar­chi­sa­tion et la natu­ra­li­sa­tion.

Les consé­quences en sont bien visibles tant sur le plan poli­tique, éco­no­mique, social ou cultu­rel. Sur le plan poli­tique, le racisme a pris la forme de l’absence de droits. Selon les époques, son visage a été celui du colo­nia­lisme, de l’esclavagisme, de l’apartheid ou de l’impérialisme. Les popu­la­tions raci­sées ont été trans­for­mées en popu­la­tions vivant en subal­ternes dans un État sur lequel elles n’avaient aucun contrôle. Sur le plan éco­no­mique, cela a signi­fié l’exploitation la plus éhon­tée, que celle-ci prenne la forme de l’appropriation phy­sique dans l’esclavage, les emplois mal payés dégra­dants ou pré­caires, un marché du tra­vail à deux vitesses, l’interdiction de l’exercice de cer­tains métiers ou pro­fes­sions ou tout sim­ple­ment, comme c’est de plus en plus le cas de nos jours, le chô­mage et la pau­vreté. Sur le plan social, cela a sou­vent cor­res­pondu à une dis­lo­ca­tion du groupe, ce que cer­tains intel­lec­tuels pales­ti­niens qua­li­fient de socio­cide, par le cooptage/​blanchiment de ses élites, la dif­fi­culté de consti­tuer ses propres orga­ni­sa­tions et de se doter d’un sys­tème d’éducation de qua­lité. Sur le plan cultu­rel, il y a eu une folk­lo­ri­sa­tion et une mino­ri­sa­tion des pro­duc­tions cultu­relles des popu­la­tions raci­sées.

Il en va de même pour le sexisme, celui-ci se mani­fes­tant éga­le­ment sur les plans poli­tique, éco­no­mique, social et cultu­rel. Partout à tra­vers le monde les femmes se sont vues nier les droits poli­tiques et encore aujourd’hui nous sommes loin d’un uni­vers poli­tique pari­taire. Par ailleurs, la vio­lence à l’encontre des femmes est sou­vent mini­mi­sée et euphé­mi­sée, qu’elle prenne la forme du viol, de la vio­lence conju­gale, du har­cè­le­ment sexuel ou du har­cè­le­ment de rue. Sur le plan éco­no­mique, non seule­ment les femmes sont-elles en prio­rité assi­gnées au tra­vail non rému­néré (ce qui est un han­di­cap majeur dans une société mar­chande) des tâches domes­tiques mais aussi du care. Ceci influe sur leur place dans l’emploi rému­néré, où elles se trouvent trop sou­vent dans des emplois subal­ternes, pré­caires et mal payés. Bilan des courses : la pau­vreté se décline lar­ge­ment au fémi­nin, même si ce fémi­nin est aussi racisé. Sur le plan social, l’institution du mariage a long­temps main­tenu (et main­tient encore dans plu­sieurs pays) les femmes mariées dans une situa­tion subal­terne, en en fai­sant des êtres rela­tifs et subor­don­nés à leur époux. Sur le plan cultu­rel, on leur a long­temps nié l’accès au savoir et encore aujourd’hui leurs pro­duc­tions cultu­relles sont lar­ge­ment mino­rées.

Ces sys­tèmes de domi­na­tion sont non réduc­tibles les uns aux autres, ce qui nous fait sortir de la logique des contra­dic­tions prin­ci­pale et secon­daires. Chaque per­sonne qui subit une injus­tice la res­sent au plus pro­fond d’elle-même et cherche à la contrer ou au moins à en atté­nuer les effets. Comprendre la confi­gu­ra­tion concrète des rap­ports de pou­voir, c’est ana­ly­ser la posi­tion (et les dyna­miques de conflic­tua­lité sociale) des divers acteurs sociaux dans chacun de ces rap­ports, mais aussi les dyna­miques contra­dic­toires qui peuvent exis­ter entre ceux-ci. C’est sur­tout éviter de se dédoua­ner de sa pos­ture domi­nante dans cer­tains rap­ports sociaux en invo­quant sa posi­tion domi­née dans d’autres. C’est éga­le­ment saisir qu’il y a (fort heu­reu­se­ment) peu de situa­tions de domi­na­tion totale et qu’il existe donc un espace pour la sub­jec­ti­va­tion, pour l’agentivité des subal­ternes afin de contes­ter les rap­ports de pou­voir.

Ces sys­tèmes de domi­na­tion sont éga­le­ment des sys­tèmes imbri­qués dans la mesure où ils sont à l’œuvre dans le même espace social et confi­gurent simul­ta­né­ment l’ensemble des rap­ports sociaux. C’est ce que nous fai­saient remar­quer avec ironie les auteures de l’anthologie por­tant le même titre : All Women are White, All Blacks are Men, and Some of Us are Brave[5]. Cela ne veut pas dire qu’ils soient tou­jours conver­gents, mais ils sont tou­jours en inter­ac­tion et ce sont leurs effets inégaux et com­bi­nés dont il importe de tenir compte à la fois dans la consti­tu­tion des sub­jec­ti­vi­tés indi­vi­duelles et poli­tiques, mais aussi dans l’analyse de la dyna­mique des conflic­tua­li­tés sociales. C’est ce qui explique que les fémi­nistes noires éta­su­niennes ont rapi­de­ment eu recours à la notion d’intersectionnalité pour penser leur inter­ven­tion col­lec­tive, même si la notion n’a fait son appa­ri­tion que plus récem­ment dans le lan­gage poli­tique cou­rant.

Des pièges à éviter

Ceci étant posé, je me pro­pose d’analyser, à partir de ma propre expé­rience poli­tique, ce que le fémi­nisme peut appor­ter à tous ceux et celles qui luttent pour la jus­tice sociale. Mais avant de faire état des avan­cées théo­riques qu’il permet de réa­li­ser pour l’ensemble de nos luttes, je vou­drais mettre en garde contre quatre pièges dans les­quels tombent faci­le­ment plu­sieurs mou­ve­ments de gauche qui rai­sonnent prio­ri­tai­re­ment en termes de rap­ports de classe.

Le pre­mier de ces pièges est de penser que l’on intègre les enjeux fémi­nistes en coop­tant cer­taines femmes dans des fonc­tions de direc­tion ou de repré­sen­ta­tion. Certes, il est pré­fé­rable d’avoir des femmes que de ne pas en avoir comme porte-parole dans les luttes sociales. Mais encore faut-il se pré­oc­cu­per de la façon dont les rap­ports sociaux de sexe struc­turent les atti­tudes des hommes et des femmes, y com­pris dans les mou­ve­ments poli­tiques de lutte pour la jus­tice sociale, et trou­ver des façons d’intégrer des enjeux fémi­nistes et des pra­tiques orga­ni­sa­tion­nelles qui favo­risent la par­ti­ci­pa­tion effec­tive de l’ensemble des par­ti­ci­pantes et des par­ti­ci­pants à un mou­ve­ment. Trop sou­vent encore, les femmes ou les per­sonnes raci­sées sont exhi­bées comme des « plantes vertes », des élé­ments de décor, sans que les pers­pec­tives fémi­nistes ou anti­ra­cistes soient véri­ta­ble­ment inté­grées aux luttes sociales.

Le deuxième piège est de penser que la parité est la solu­tion magique. Encore là, la parité est certes pré­fé­rable à l’inégalité. Mais la parité pro­cède d’une vision binaire des rap­ports sociaux de sexe où il n’y aurait que des hommes et des femmes. Quid dans ce cas des sexua­li­tés qui n’obéissent pas à la bipar­ti­tion homo/​hétéro ou encore des per­sonnes qui se défi­nissent de façon non binaire comme les trans ou les queers ? De plus, le groupe « femmes », comme le groupe « hommes » d’ailleurs, est tra­versé par des enjeux de race et de classe qui rend dif­fi­cile de penser une Femme géné­rique, tout comme un Homme géné­rique d’ailleurs. Gardons à l’esprit la mise en garde de Sojourner Truth (1787-1883) et son leit­mo­tiv « Ain’t I a woman ? ».

Un troi­sième piège consiste à penser que l’on peut pro­cé­der à des ana­lyses sup­po­sé­ment uni­ver­selles mais en fait basées sur la seule expé­rience d’hommes blancs des classes popu­laires. Comme je le déve­lop­pe­rai ulté­rieu­re­ment, il n’y a pas de point de vue uni­ver­sel, il n’y a que des points de vue situés, par­tiels et par­tiaux. Penser qu’on peut tout dire à partir d’un seul point de vue, c’est adop­ter une pos­ture de domi­na­tion. Se conten­ter de faire l’analyse de l’expérience des hommes blancs et ensuite se limi­ter à ajou­ter que pour les per­sonnes raci­sées ou pour les femmes et, pis encore, pour les femmes raci­sées, c’est encore pire, c’est faire preuve d’une paresse cer­taine sur le plan intel­lec­tuel et poli­tique. Or le tra­vail de trans­for­ma­tion sociale qui nous attend ne nous permet pas de faire l’économie de ce tra­vail fin et com­plet d’analyse du social.

Un qua­trième piège est de faire décou­ler l’oppression des femmes prin­ci­pa­le­ment des rap­ports capi­ta­listes. Certes Engels a pu écrire que la pre­mière divi­sion du tra­vail est celle appa­rue entre hommes et femmes à l’ère néo­li­thique, mais les grands ancêtres peuvent man­quer de vision. Le sexisme est anté­rieur au capi­ta­lisme et cer­taines des révo­lu­tions ins­pi­rées du socia­lisme ont voulu s’attaquer à l’oppression des femmes, mais sans donner de solu­tion satis­fai­sante d’un point de vue fémi­niste. Certes le capi­ta­lisme a trans­formé les rap­ports sociaux de sexe (et de race) et pas seule­ment à la période dite d’accumulation pri­mi­tive. De plus, une telle pos­ture ne permet ni de com­prendre les enjeux liés à la sexua­lité, ni ceux liés au tra­vail domes­tique ou au tra­vail de care.

Ces mises en garde étant faites, je peux main­te­nant me concen­trer sur quatre apports que le fémi­nisme peut offrir aux mou­ve­ments de trans­for­ma­tion sociale qui visent une société plus juste, moins inéga­li­taire, maxi­mi­sant la liberté de cha­cune et chacun, et soli­daire : le rap­port entre théo­rie et pra­tique ; le rap­port entre les moyens et les fins ; la ques­tion des points de vue situés et leur apport à la com­pré­hen­sion du social ; fina­le­ment, l’attention aux per­sonnes et aux dimen­sions indi­vi­duelles dans la com­pré­hen­sion du chan­ge­ment social.

Théorie et pratique

Lorsque je suis arri­vée au fémi­nisme, je et nous avions l’impression que tout était à faire et à penser. Bien sûr, nous avions lu ou entendu parler du Deuxième sexe[6], mais cela nous parais­sait un tan­ti­net désuet. Les savoirs fémi­nistes se sont for­ma­li­sés et déve­lop­pés à la fois à tra­vers les mobi­li­sa­tions et la pro­duc­tion d’un nombre incom­men­su­rable de mémoires pour des com­mis­sions d’enquête ou des com­mis­sions par­le­men­taires. Ils sont aussi issus des pra­tiques de plu­sieurs groupes qui ont dû com­men­cer par bri­co­ler des outils pour dire des réa­li­tés qui n’arrivaient pas à s’exprimer dans les objets et les cadres du savoir domi­nant attesté par l’institution uni­ver­si­taire.

Ce que l’absence de « grande théo­rie » dans le fémi­nisme nous enseigne, c’est qu’il faut se garder une dose de modes­tie sur le plan théo­rique. Ceci n’interdit pas les efforts de com­pré­hen­sion théo­rique, mais ne nous oblige pas à avoir une théo­rie com­plète pour agir. Il faut, en géné­ral, se conten­ter de théo­ries par­tielles et les revoir en fonc­tion de leurs effets pra­tiques. À cet égard, la notion de « wor­king class hero » peut faire une bonne chan­son[7], mais elle est une posi­tion poli­tique et per­son­nelle incon­for­table.

Dans l’ensemble, on peut dire que l’injustice est iden­ti­fiée face à une situa­tion pré­cise (agres­sion sexuelle, ini­qui­tés sala­riales, par­tage inégal des tâches domes­tiques) et, confron­tées à l’existence de cette injus­tice, les mili­tantes entre­prennent d’en décor­ti­quer les tenants et les abou­tis­sants, de démê­ler l’écheveau enche­vê­tré des misères sociales, d’identifier des pistes de solu­tion, de déve­lop­per la mobi­li­sa­tion. Tout cela est pro­duc­teur d’un savoir puisque notre com­pré­hen­sion du social s’en trouve enri­chie, de même que notre capa­cité à lutter pour obte­nir des trans­for­ma­tions.

Les réflexions fémi­nistes sur le rap­port entre théo­rie et pra­tique consti­tuent une polé­mique voilée avec le mar­xisme, prin­ci­pa­le­ment dans sa tra­di­tion léni­niste. Plus pré­ci­sé­ment, le fémi­nisme a rapi­de­ment iden­ti­fié le carac­tère col­lec­tif tant de la théo­rie que de la pra­tique et sur­tout a insisté sur le fait que l’action est pro­duc­trice de savoir et que l’agir recèle une dimen­sion poli­ti­sante, ce qui est plus consé­quent avec la vision d’une Rosa Luxemburg que d’un Lénine.

Dans un livre mal­heu­reu­se­ment jamais tra­duit en fran­çais, deux fémi­nistes bri­tan­niques, Liz Stanley et Sue Wise[8], insistent à juste titre sur l’idée qu’il n’y a pas de vraie et de fausse conscience mais plutôt un flot continu d’indignation face à l’injustice qui nous force à en débus­quer les méca­nismes. Elles sou­lignent éga­le­ment que la conscience n’a ni début ni fin, mais qu’elle pro­cède d’un mou­ve­ment en spi­rale. Marilyn Frye insis­tait sur le fait que la colère des femmes est trop sou­vent rape­tis­sée à un sen­ti­ment indi­vi­duel, alors que pour elle, « élar­gir l’horizon de sa colère réflé­chie, c’est chan­ger sa place dans le monde, chan­ger sa com­pré­hen­sion de soi, deve­nir dif­fé­rente par rap­port aux cadres sociaux et col­lec­tifs qui déter­minent les fron­tières de l’intelligible » (ma tra­duc­tion)[9].

La vie quo­ti­dienne, les médias, nous donnent un nombre impor­tant d’exemples d’injustice et l’urgence qu’impose cette injus­tice à notre pensée et notre action doit nour­rir notre indi­gna­tion. Il est faux de croire qu’en ce domaine la colère soit mau­vaise conseillère. Certes si nous gar­dons cette colère enfer­mée en dedans de nous, si nous pes­tons cha­cune dans notre coin, nous n’avancerons pas tel­le­ment. Mais nos colères ras­sem­blées peuvent sou­le­ver des vagues puis­santes.

De cette idée du va-et-vient entre théo­rie et pra­tique, il résulte que rien n’est défi­ni­ti­ve­ment résolu. Ainsi, ma géné­ra­tion fémi­niste s’est lon­gue­ment mobi­li­sée au Québec sur la liberté d’avortement comme indi­ca­teur de l’autonomie des femmes. Sans renier nos luttes pas­sées, force est de recon­naître que la liberté d’avortement est loin d’épuiser le domaine des liber­tés repro­duc­tives et que cer­tains de nos argu­men­taires peuvent être récu­pé­rés pour se retour­ner contre nous. Alors que nous lut­tions pour l’avortement, dans cer­tains pays du tiers-monde, comme on disait à l’époque, des femmes étaient sté­ri­li­sées sans leur consen­te­ment, dans une pers­pec­tive mal­thu­sienne et raciste. Au Québec, d’autres femmes (sur­tout si elles étaient autoch­tones ou raci­sées) se fai­saient enle­ver leurs enfants sous pré­texte qu’elles étaient des mères inadé­quates. Ce sont des cas simi­laires de déni d’autonomie des femmes. Aujourd’hui, pour inté­grer la diver­sité des expé­riences de déni de l’autonomie des femmes, nous avons plutôt ten­dance à parler en termes de jus­tice repro­duc­tive. Par ailleurs, le « mon corps est à moi » que nous avan­cions pour jus­ti­fier notre reven­di­ca­tion de liberté d’avortement, a été trans­formé en cette ère néo­li­bé­rale en liberté de pros­ti­tu­tion, de ges­tion pour autrui (GPA), etc.

Rapports entre moyens et fins

C’est cepen­dant avec les rap­ports tumul­tueux entre l’extrême gauche et les mou­ve­ments fémi­nistes, dans la plu­part des pays occi­den­taux au cours des années 1970, que s’est pré­ci­sée la cri­tique fémi­niste du rap­port entre les moyens et les fins, et qu’une grande partie des fémi­nistes, même celles se récla­mant du socia­lisme, ont fini par rompre avec les orga­ni­sa­tions d’extrême gauche sur la base d’une appré­cia­tion dif­fé­rente du rap­port entre les moyens et les fins.

Ce que l’on a – sou­vent de façon peu adap­tée – qua­li­fié de « poli­tique de l’identité » au sein du mou­ve­ment fémi­niste pro­cé­dait de cette éva­lua­tion du rap­port qu’entretiennent les fins pour­sui­vies avec les moyens qui sont pris pour y par­ve­nir. Alors que, pour la plu­part des révo­lu­tion­naires, « la révo­lu­tion n’est pas un dîner de gala », les fémi­nistes ont prêté atten­tion aux pro­ces­sus sociaux mis en œuvre dans la lutte contre le sexisme.

Cela se fait d’abord sentir sur le ter­rain de l’organisation. Le mou­ve­ment fémi­niste demeure un mou­ve­ment lar­ge­ment ima­giné et res­semble très peu à une machine de guerre. Au contraire, il a été carac­té­risé par son hori­zon­ta­lité, sa décen­tra­li­sa­tion et un mode d’organisation réti­cu­laire, long­temps avant que cer­tains nous parlent de la « société en réseaux ».

Cette remise en cause sur le plan de l’organisation se fait encore sentir même si l’on assiste dans cer­tains pays ou dans cer­tains réseaux à des formes d’institutionnalisation plus ou moins pro­non­cées du fémi­nisme. C’est sur cette base que l’on a vu cer­taines simi­li­tudes entre fémi­nisme et anar­chisme. Elle a éga­le­ment eu un impact sur d’autres mou­ve­ments, comme l’écologisme et le paci­fisme. Plus récem­ment, on peut dire que plu­sieurs des modes de struc­tu­ra­tion des divers mou­ve­ments oppo­sés à la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste ont adopté cette forme de struc­tu­ra­tion en petits groupes d’affinités qui col­la­borent de façon plus ou moins suivie dans des ini­tia­tives déci­dées en commun.

Ce rap­port entre les moyens et les fins com­prend éga­le­ment une tem­po­ra­lité du chan­ge­ment social. Alors que beau­coup de groupes ins­pi­rés du mar­xisme attendent tou­jours le « grand soir » pour mettre en branle les chan­ge­ments qui s’imposent et opposent donc les réformes et la révo­lu­tion, le mou­ve­ment fémi­niste, à l’instar de cer­tains cou­rants anar­chistes et de plu­sieurs groupes com­mu­nau­taires entre­prend dès main­te­nant de mettre en place des alter­na­tives qui per­mettent de vivre autre­ment et d’expérimenter d’autres façons de faire. Certes, per­sonne n’a la naï­veté de penser que des mai­sons d’hébergement pour femmes bat­tues sont la seule solu­tion à la vio­lence conju­gale, mais l’existence de ces mai­sons a permis à cer­taines femmes de se sous­traire à des situa­tions de vio­lence. Mettre en place des centres de femmes ne change pas l’ensemble des rap­ports sociaux sexistes, mais permet à des femmes de briser leur iso­le­ment, de déve­lop­per une confiance en elles et des liens de com­pli­cité et de soli­da­rité avec d’autres femmes et d’agir ensemble pour chan­ger le monde.

Un peu comme les zones à défendre (ZAD) ou les sones tem­po­raires d’autonomie qui se sont déve­lop­pées en marge des ren­contres alter­mon­dia­listes, ces alter­na­tives per­mettent dès à pré­sent d’expérimenter d’autres rap­ports sociaux, de consti­tuer des zones de liberté et d’autonomie par rap­port au néo­li­bé­ra­lisme, au sexisme et au racisme, de faire concrè­te­ment l’expérience de chan­ge­ments sociaux sou­hai­tables.

Points de vue partiels et partiaux

En pre­mier lieu, il importe de prendre en consi­dé­ra­tion que tous les points de vue sont situés. Mon expé­rience de femme blanche, appar­te­nant au groupe eth­nique majo­ri­taire de sa société, uni­ver­si­taire, les­bienne, n’est pas la même que celle de toutes les femmes. Ceci ne veut pas dire que je ne peux penser qu’à partir de ma propre expé­rience, mais celle-ci consti­tue un point de départ et cette expé­rience me rend sen­sible à cer­tains aspects de la réa­lité sociale et moins à d’autres. J’ajouterais éga­le­ment qu’une expé­rience de fémi­niste nous amène à prendre en consi­dé­ra­tion qu’il n’y a que des points de vue situés et qu’il n’existe pas un point de vue uni­ver­sel à partir duquel l’ensemble du social serait visible. Par ailleurs, le par­tage entre points de vue situés dans des groupes fémi­nistes de conscience nous permet de déve­lop­per une men­ta­lité élar­gie et une empa­thie pour des per­sonnes qui vivent des situa­tions dif­fé­rentes des nôtres, mais que nous pou­vons per­ce­voir comme d’autres mani­fes­ta­tions d’injustices et de dis­cri­mi­na­tions.

Si tous les points de vue sont situés, je pense, à la suite de Sandra Harding[10], que les savoirs mar­gi­na­li­sés sont poten­tiel­le­ment moins faux que les savoirs domi­nants parce que, règle géné­rale, ils sont moins solip­sistes. En effet, les mar­gi­na­lisé-e-s ne peuvent perdre de vue leur loca­li­sa­tion sociale et donc les sys­tèmes de domi­na­tion qui la pro­duisent, alors que le rai­son­ne­ment solip­siste est le propre des groupes domi­nants. Il faut éga­le­ment prendre en consi­dé­ra­tion le fait que si toutes les posi­tions sont situées, elles ne sont pas toutes équi­va­lentes. Par ailleurs, il faut tenir compte de ce que Donna Haraway qua­li­fie d’« iden­ti­tés frac­tu­rées » pour parler de la diver­sité des pos­tures fémi­nistes[11].

Il est aussi essen­tiel de se garder de la réi­fi­ca­tion de ces points de vue situés en « iden­ti­tés ». Comme nous le rap­pelle Haraway, nos posi­tion­ne­ments sont le résul­tat d’expériences sociales, his­to­riques et cor­po­relles. Il lui appa­raît donc impor­tant de valo­ri­ser les points de vue mar­qués par oppo­si­tion aux points de vue qui estompent leur ancrage et qui ont de ce fait ten­dance à pro­duire des théo­ries tota­li­santes. À ces théo­ries tota­li­santes, je pré­fère ce que Haraway appelle la « vision » qui nous permet d’ouvrir d’autres pos­sibles. Dans une telle pers­pec­tive, il importe de se méfier des pré­ten­tions à l’universalisme. Tout comme le point de vue de nulle part, elles sont sou­vent por­teuses de domi­na­tion. Certes, on peut entre­voir des pos­si­bi­li­tés d’universalisation, mais elles sont le résul­tat d’un pro­ces­sus commun de tra­vail poli­tique et de réflexion, pas un a priori. À l’universalisme, il me semble pré­fé­rable d’opposer le plu­ri­ver­sa­lisme et à l’unification, des pro­ces­sus de jux­ta­po­si­tion. La méta­phore de la cour­te­pointe, uti­li­sée notam­ment par Patricia Hill Collins[12], me paraît inté­res­sante dans la mesure où aucune contri­bu­tion ne dis­pa­raît dans l’ensemble, mais que cha­cune de ces contri­bu­tions est trans­for­mée du fait de son inser­tion dans l’assemblage.

Le personnel et le politique

Le mou­ve­ment fémi­niste est depuis le début confronté à une tâche qui peut appa­raître comme contra­dic­toire : per­mettre une indi­vi­dua­tion des femmes (non pas sur le mode de l’autonomie libé­rale mais sur celui de l’intersubjectivité) tout en entre­pre­nant de construire un mou­ve­ment col­lec­tif de lutte contre les oppres­sions et les exploi­ta­tions. Ce fai­sant, il n’a jamais pu (et cela est cohé­rent avec sa com­pré­hen­sion des rap­ports entre les moyens et les fins) sacri­fier les indi­vi­dus au profit du col­lec­tif.

Il importe éga­le­ment de prêter atten­tion au fait que l’expérience de l’oppression ne réduit pas les per­sonnes qui en font l’expérience au seul statut de vic­times. Les expé­riences récentes de libé­ra­tion de la parole autour du mou­ve­ment #MeToo (#MoiAussi au Québec) ne doivent pas se com­prendre essen­tiel­le­ment sous l’angle du lyn­chage public et de la fin de la pré­somp­tion d’innocence, mais plutôt comme des mou­ve­ments d’indignation par rap­port à des situa­tions inac­cep­tables et aussi comme par­ties d’un pro­ces­sus de sub­jec­ti­va­tion qui dénonce des injus­tices et cherche des voies d’action col­lec­tive pour y mettre fin.

Au début, nous réflé­chis­sions essen­tiel­le­ment en termes de soro­rité. Si cette notion a pu avoir un effet de coa­li­sa­tion entre les femmes et a permis de sur­mon­ter cer­taines divi­sions entre les femmes qui sont le pro­duit des socié­tés patriar­cales, il n’en reste pas moins qu’elle s’est rapi­de­ment révé­lée tout aussi pro­blé­ma­tique que la fra­ter­nité de la devise révo­lu­tion­naire fran­çaise. En effet, la soro­rité, en met­tant l’accent sur ce que les femmes par­ta­geaient du fait de l’existence du sexisme, fai­sait l’impasse sur les dif­fé­rences internes du groupe de femmes et repro­dui­sait d’autres inéga­li­tés au sein du fémi­nisme. Aussi, très rapi­de­ment des voix dis­cor­dantes se sont fait entendre pour sou­li­gner qu’il n’y avait pas qu’une seule expé­rience de la fémi­nité dans les socié­tés sexistes, que ce soit celles des femmes raci­sées, des les­biennes, des femmes de milieu popu­laire ou des femmes du tiers-monde. Ceci a obligé les mou­ve­ments fémi­nistes qui se vou­laient inclu­sifs à se penser plus comme des coa­li­tions que des mou­ve­ments uni­fiés et à prôner la soli­da­rité entre les femmes qu’à pos­tu­ler leur unité comme groupe. Il a fallu apprendre à construire patiem­ment des zones de soli­da­rité pour pou­voir agir ensemble sans être toutes « la même ». On ne peut pas pré­su­mer l’existence d’un nous, même si poli­ti­que­ment nous devons tra­vailler à le consti­tuer, tout en étant conscientes de son carac­tère par­tiel et pro­vi­soire.

Comment entrevoir l’avenir ?

En guise de conclu­sion, j’aimerais esquis­ser quelques tâches que nous devons entre­prendre dès main­te­nant si nous sommes sérieu­se­ment enga­gés dans la lutte pour la jus­tice sociale pour toutes et tous. Premièrement, nous devons repen­ser le rap­port que l’humanité moderne a noué avec la nature. Dans l’ensemble, il relève d’une sépa­ra­tion entre l’être humain (le sujet) et son envi­ron­ne­ment natu­rel (l’objet de son action), ce qui a permis de consi­dé­rer la nature prin­ci­pa­le­ment comme un bassin de res­sources à exploi­ter aux fins de l’amélioration de la vie humaine. Un tel rap­port est impen­sable et même sui­ci­daire aujourd’hui, s’il n’a jamais eu du sens : l’épuisement rapide des res­sources et la fra­gi­lité de la pla­nète Terre nous incitent à conce­voir les êtres humains comme partie de la nature. Une telle vision a comme consé­quence posi­tive d’introduire un autre rap­port aux per­sonnes et aux groupes sociaux natu­ra­li­sés.

Deuxièmement, il nous faut repen­ser l’échelle de nos luttes et ne pas nous satis­faire de la forme État qui a pré­valu dans la moder­nité. Il importe de construire du commun, du col­lec­tif, mais à partir de la base et en pre­nant le temps d’inclure. Cela implique qu’il y a plu­sieurs échelles de la vie sociale et pas une seule, que cer­tains enjeux relèvent plus du quar­tier ou du vil­lage alors que d’autres sont inter­na­tio­naux. Les mou­ve­ments qui se sont déve­lop­pés notam­ment en Espagne et en Grèce par rap­port aux poli­tiques aus­té­ri­taires nous en four­nissent quelques indices. Les mou­ve­ments autoch­tones du sud du conti­nent amé­ri­cain sont aussi un réser­voir d’expériences aux­quelles il importe de réflé­chir et où on peut puiser.

Troisièmement, il importe de déve­lop­per une éco­no­mie plus fondée sur l’usage que sur l’échange. Un tel chan­ge­ment a pour effet d’introduire une limi­ta­tion alors que le capi­ta­lisme se pré­sente essen­tiel­le­ment sous l’aspect de l’illimitation. Cela repré­sente donc une amé­lio­ra­tion du point de vue éco­lo­gique. Mais cela permet éga­le­ment d’intégrer dans notre vision de l’économie des tâches qui sont majo­ri­tai­re­ment faites par les femmes, comme le tra­vail domes­tique ou le tra­vail du care. La pro­duc­tion et l’entretien du vivant relèvent essen­tiel­le­ment de l’usage, même si les déve­lop­pe­ments des der­niers siècles nous ont montré qu’ils pou­vaient être soumis éga­le­ment à la logique mar­chande.

Quatrièmement, il faut repen­ser notre rap­port à la vul­né­ra­bi­lité. Le néo­li­bé­ra­lisme est fondé non seule­ment sur la com­pé­ti­tion mais éga­le­ment sur la per­for­mance et impose à l’être humain de se consa­crer au déve­lop­pe­ment de son capi­tal social au nom d’une cer­taine auto­no­mie indi­vi­duelle. Il me semble plus à propos de penser en termes d’interdépendance des per­sonnes et, par consé­quent, d’un souci de l’autre qu’il faut déve­lop­per en tenant compte du fait que nous avons toutes et tous des zones de vul­né­ra­bi­lité et qu’il faut faire avec plutôt que malgré.

Ces quelques pro­po­si­tions ne consti­tuent pas un pro­gramme poli­tique com­plet mais elles esquissent des voies qu’il est néces­saire d’explorer si nous ne vou­lons pas nous conten­ter d’un socia­lisme qui oppose à l’exploitation de l’homme par l’homme son simple contraire.

Auteure : Diane Lamoureux[1] Professeure asso­ciée, dépar­te­ment de science poli­tique de l’Université Laval


  1. Comme ce texte reprend les propos d’une confé­rence pro­non­cée lors du col­loque La Grande Transition, les réfé­rences sont réduites au mini­mum.
  2. Saskia Sassen, La glo­ba­li­sa­tion. Une socio­lo­gie, Paris, Gallimard, 2009.
  3. Anibal Quijano, Coloniality of Power. Eurocentrism and Latin America, Nepantla :Views from South, vol. 1, n° 3, Durham, North Carolina, Duke University Press, 2000.
  4. Colette Guillaumin, L’idéologie raciste, Paris, Gallimard, 2002.
  5. Akasha (Gloria T.) Hull, Patricia Bell-Scott et Barbara Smith (dir.), All Women are White, All Blacks are Men, and Some of Us are Brave, Old Westbury (NY), Feminist Press, 1982.
  6. Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, Paris, Gallimard, 1949.
  7. Titre d’une chan­son de John Lennon (1970). (NdR)
  8. Liz Stanley et Sue White, Breaking out Again. Feminist Ontology and Epistemology, Londres, Routledge and Kegan Paul, 1983.
  9. Marilyn Frye, The Politics of Reality. Essays in Feminist Theory, New York, Crossing Press, 1983, p. 92.
  10. Sandra Harding, The Science Question in Feminism, Ithaca, Cornell University Press, 1986.
  11. Donna Haraway, Manifeste cyborg et autres essais, Paris, Exils, 2007.
  12. Patricia Hill Collins, La pensée fémi­niste noire, Montréal, Remue-ménage, 2016. ↑ 

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