Raju J. Das, Marxist Class Theory for a Skeptical World, Boston, Brill, 2017

Mis en ligne le 11 octobre 2019

Dans cet ouvrage impo­sant, Raju J. Das entend répondre au scep­ti­cisme des mondes uni­ver­si­taire et poli­tique rela­tif aux classes sociales. Selon lui, les uni­ver­si­taires évitent de dis­cu­ter de la ques­tion des classes, soit en l’ignorant com­plè­te­ment, soit en l’abordant seule­ment sous l’angle des caté­go­ries de reve­nus ou des styles de vie, soit en sou­te­nant l’idée de dis­so­lu­tion des classes. L’analyse de classe n’apporterait rien à l’étude des nou­veaux groupes sociaux. Les mar­xistes ana­ly­tiques et les post­struc­tu­ra­listes font excep­tion ; pour eux, l’analyse de classe conserve sa per­ti­nence. Cependant, Raju Das estime que leur ana­lyse est insuf­fi­sante et qu’un retour aux fon­da­men­taux s’impose. Pour lui, cela signi­fie réac­tua­li­ser la théo­rie mar­xiste des classes en tenant compte des ana­lyses de Lénine et de Trotski.

L’auteur pré­sente d’abord une ana­lyse cri­tique de ces deux cou­rants de pensée. Les mar­xistes ana­ly­tiques se pro­posent de recons­truire l’œuvre de Marx en s’appuyant sur les prin­cipes de la phi­lo­so­phie ana­ly­tique et en adop­tant les méthodes usuelles des sciences empi­riques[1]. La méthode dia­lec­tique est évi­dem­ment incom­pa­tible avec l’individualisme métho­do­lo­gique et le posi­ti­visme. Ils se pro­posent cepen­dant de recons­truire de façon sys­té­ma­tique les concepts mar­xistes selon ces normes. Selon eux, les classes sont des groupes réels dont les inté­rêts objec­tifs sont conflic­tuels, mais, de leur point de vue, l’exploitation résulte de l’appropriation du sur­plus par une classe, car ils rejettent la théo­rie de la valeur-tra­vail de Marx. Ils n’accordent pas une grande impor­tance aux rap­ports de pro­priété puisque, selon eux, le contrôle des entre­prises relève de ges­tion­naires qui occupent une posi­tion inter­mé­diaire por­teuse d’intérêts contra­dic­toires. Les classes se sont com­plexi­fiées sous le capi­ta­lisme contem­po­rain, ce qui amène ces mar­xistes à pri­vi­lé­gier une approche réfor­miste fondée sur des alliances de classe.

Les mar­xistes anti-essen­tia­listes recon­naissent l’existence des classes et l’exploitation mais leur métho­do­lo­gie et leur épis­té­mo­lo­gie les conduisent à une vision où la théo­ri­sa­tion et le lan­gage per­for­ma­tif jouent un rôle pré­pon­dé­rant, sans tou­te­fois réduire les rela­tions de classe à un construit lin­guis­tique[2]. Selon eux, les rela­tions de classe capi­ta­listes ne sont pas plus fon­da­men­tales que les autres formes de domi­na­tion fon­dées sur la race, le genre ou l’ethnie. Le choix de l’analyse de classe est un choix dis­cur­sif qui ne vise pas prin­ci­pa­le­ment à repré­sen­ter la réa­lité. Ils contestent la vision sys­té­mique de la société, qui fait de la trans­for­ma­tion des rap­ports sociaux un projet de trans­for­ma­tion glo­bale jugée inat­tei­gnable. L’hégémonie du lan­gage sys­té­mique empêche, selon eux, de penser des modes d’organisation dif­fé­rents. Contre l’idée d’une révo­lu­tion, ils pri­vi­lé­gient des approches éco­no­miques locales. Ils ont pour objec­tif de déve­lop­per une sub­jec­ti­vité et un mode d’action non capi­ta­listes qui, sans ren­ver­ser le sys­tème, pour­raient miner à long terme les rap­ports de classe capi­ta­listes.

Selon Raju Das, ces ana­lyses conduisent à une impasse théo­rique et poli­tique. Il croit que pour sortir de cette impasse, il faut réar­ti­cu­ler et raf­fi­ner les idées mar­xistes fon­da­men­tales sur les classes. C’est cette tâche qu’il entre­prend dans le reste de l’ouvrage. Cette recons­truc­tion s’inscrit dans le cadre d’une phi­lo­so­phie maté­ria­liste et dia­lec­tique qui voit dans la contra­dic­tion le moteur du chan­ge­ment. Toutes les socié­tés de classes par­tagent, selon Das, des carac­té­ris­tiques trans­his­to­riques. Les rela­tions de classes concernent la pro­duc­tion de la richesse dans les socié­tés qui pro­duisent un sur­plus qui peut être acca­paré par une mino­rité qui pos­sède et contrôle les moyens de pro­duc­tion et de sub­sis­tance et qui exploite les pro­duc­teurs. Cependant, ces rela­tions prennent des formes spé­ci­fiques à chaque mode de pro­duc­tion.

Dans Le Capital, Marx ana­lyse théo­ri­que­ment les pro­ces­sus par les­quels le capi­tal exploite le tra­vail et s’approprie la plus-value dans un procès sans fin d’accumulation. Raju Das consi­dère que l’analyse théo­rique de ces méca­nismes se trans­forme, à un niveau plus concret, en une théo­rie des classes lorsqu’on l’aborde sous l’angle des classes sociales. La classe des pro­prié­taires des moyens de pro­duc­tion et celle des tra­vailleurs forment les deux classes anta­go­nistes de base, mais cha­cune d’elles se décom­pose en plu­sieurs strates sous l’effet de la lutte des classes et des chan­ge­ments tech­no­lo­giques. C’est à tra­vers ces dif­fé­rences que le sys­tème se repro­duit.

De son point de vue, « la rela­tion de classe capi­ta­liste est une rela­tion d’échange, de pro­priété et de valeur (pro­duc­tion) », rela­tion dont les dimen­sions sont inter­re­liées (p. 586). En sur­face, la rela­tion de classe capi­ta­liste se pré­sente comme une rela­tion imper­son­nelle d’échange moné­taire sur le marché, mais c’est fon­da­men­ta­le­ment une rela­tion entre les pro­prié­taires des moyens de pro­duc­tion et la classe des tra­vailleurs, qui en sont sépa­rés, et qui sont forcés de vendre leur force de tra­vail pour sur­vivre. Cette rela­tion est un pro­ces­sus maté­riel qui existe indé­pen­dam­ment de la volonté des per­sonnes. L’appropriation de la plus-value ne suffit pas à rendre compte de l’antagonisme de classe, c’est l’exploitation qui est au cœur du conflit fon­da­men­tal entre le capi­tal et le tra­vail.

Selon Marx, la bour­geoi­sie doit constam­ment révo­lu­tion­ner les moyens de pro­duc­tion pour sur­vivre. Raju Das croit que si cela est ten­dan­ciel­le­ment exact, cela cadre mal avec les éco­no­mies sous-déve­lop­pées. Pour lui, il s’agit de socié­tés capi­ta­listes et non de sur­vi­vances de rela­tions de type pré­ca­pi­ta­liste, mais elles n’ont pas dépassé le stade de la domi­na­tion du capi­tal sur le tra­vail. La théo­rie des classes doit, de son point de vue, tenir compte du déve­lop­pe­ment inégal à l’intérieur des rela­tions de classe capi­ta­listes.

La classe ouvrière est non seule­ment exploi­tée, elle est poli­ti­que­ment domi­née et, pour l’auteur, cette domi­na­tion est néces­saire à la repro­duc­tion des rap­ports capi­ta­listes. une théo­rie des classes doit com­por­ter une théo­rie de l’État, car l’État est consti­tu­tif de la rela­tion de classe et consti­tue un pou­voir de classe. On ne peut comp­ter sur l’État, comme le pensent les réfor­mistes, pour réduire ou éli­mi­ner les rela­tions de classe. Que l’État soit démo­cra­tique ou non, il contri­bue néces­sai­re­ment à l’oppression de la classe ouvrière. Pour abolir les classes, il faut assu­rer l’hégémonie poli­tique de la classe ouvrière. L’auteur pré­fère cette expres­sion à celle de dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat.

La rela­tion de classe est une rela­tion objec­tive qui pré­sup­pose des inté­rêts de classe, inté­rêts qui jouent un rôle indé­pen­dam­ment de la conscience que les tra­vailleurs et les capi­ta­listes peuvent en avoir. L’analyse de classe est une entre­prise de démys­ti­fi­ca­tion. Conformément à ses inté­rêts, la bour­geoi­sie féti­chise le marché, valo­rise la recherche de la richesse abs­traite, ce qui favo­rise l’accumulation, et voit dans le contrôle de la pro­duc­tion la force même du capi­tal. Le déve­lop­pe­ment de la conscience de classe des ouvriers est un pro­ces­sus his­to­rique qui, à partir des phé­no­mènes de sur­face, s’approfondit grâce à une connais­sance plus exacte des méca­nismes fon­da­men­taux de l’exploitation capi­ta­liste. Si la lutte des classes contri­bue au déve­lop­pe­ment de la conscience de classe, les condi­tions qu’impose le capi­ta­lisme sont en soi, pour Raju Das, un obs­tacle à ce déve­lop­pe­ment. Le syn­di­ca­lisme fait partie de la lutte des classes, mais il ne vise pas la sup­pres­sion des classes, il a pour objec­tif des gains éco­no­miques ou des amé­lio­ra­tions des condi­tions de tra­vail. Pour com­prendre la réa­lité sociale comme struc­ture de classe à dépas­ser, il faut accé­der à une conscience de classe socia­liste.

Seule une révo­lu­tion pour­rait abolir les rap­ports de classes, révo­lu­tion dont la pos­si­bi­lité exige une situa­tion de crise éco­no­mique et éta­tique, ainsi qu’une classe ouvrière dis­ci­pli­née qui, sous la direc­tion d’un parti ouvrier, vise la des­truc­tion de la bour­geoi­sie. À gauche, le scep­ti­cisme est impor­tant quant à la capa­cité de la classe ouvrière à mener ce combat. Pour l’auteur, la lutte des classes est imma­nente au capi­ta­lisme, car les inté­rêts du capi­tal et du tra­vail sont abso­lu­ment incom­pa­tibles. Les diverses formes d’oppression doivent être com­bat­tues sur la base des luttes de classes capi­ta­listes, car les rela­tions de domi­na­tion non capi­ta­listes sont déter­mi­nées par les rap­ports capi­ta­listes.

La plu­part des mar­xistes contem­po­rains sont réser­vés en ce qui concerne la néces­sité d’un parti ouvrier indé­pen­dant de la bour­geoi­sie et rejettent l’idée de dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat. Raju Das reprend l’idée léni­niste d’un parti ouvrier inter­na­tio­nal qui per­met­trait de déve­lop­per la conscience de classe du pro­lé­ta­riat et d’organiser l’action de la classe ouvrière vers la des­truc­tion de l’État. Il défend l’idée que seule l’hégémonie de la classe ouvrière pen­dant la tran­si­tion peut conduire à l’abolition des classes. Selon lui, la pensée inno­va­trice de Lénine hante la majo­rité des soi-disant mar­xistes qui y voient une pensée « à être éter­nel­le­ment exor­ci­sée » – c’est l’ombre d’Octobre (p. 632). La révo­lu­tion doit être per­ma­nente, démo­cra­tique et sous la direc­tion de la classe ouvrière. Bien sûr, l’auteur condamne le sta­li­nisme, en par­ti­cu­lier l’idée de socia­lisme dans un seul pays, mais il n’explique pas com­ment éviter les dérives bureau­cra­tiques et la dic­ta­ture du parti. Il est dif­fi­cile, malgré la qua­lité et l’ampleur de l’analyse, d’effacer toute trace de scep­ti­cisme.

Pierre Leduc

Notes

[1] Gerald Allen Cohen, Jon Elster et Robert Brenner sont les auteurs les plus connus parmi les mar­xistes ana­ly­tiques, mais Raju Das s’intéresse ici par­ti­cu­liè­re­ment à la théo­rie des classes d’Eric O. Wright.

[2] Stephan Resnick et Richard Wolff, avec Knowledge and Class. A Marxian Critique of Political Economy, Chicago, University of Chicago Press, 1987, sont à l’origine du mar­xisme post­struc­tu­ra­liste. Raju Das ana­lyse prin­ci­pa­le­ment la théo­rie des classes de Gibson-Graham.


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