PENSER LA GRANDE TRANSITION

Repolitiser l’accumulation primitive

Reconstruire nos mouvements

Par Mis en ligne le 15 octobre 2019

Il y a une logique de néces­sité dans la lec­ture pro­gres­siste de l’accumulation pri­mi­tive. Selon celle-ci, dont on trouve des frag­ments chez Marx, l’histoire devait passer par un pro­ces­sus d’accumulation pri­mi­tive, et celui-ci, bien que ter­rible et regret­table dans ses effets immé­diats, serait néces­saire pour trans­for­mer les fon­de­ments maté­riels de la société. Dit autre­ment, la vio­lence qui a été exer­cée sur les peuples libres pour les sou­mettre au capi­tal, sur les femmes dans le cadre de leur domes­ti­ca­tion, et sur la nature dans le cadre de sa trans­for­ma­tion mar­chande serait une étape mal­heu­reuse, mais inévi­table de la marche col­lec­tive vers le pro­grès. Cette pers­pec­tive pro­gres­siste, pré­gnante dans le socia­lisme, le mar­xisme et les mou­ve­ments de gauche, com­porte quelques failles.

La puissance d’agir

Par l’acceptation de cette idée de néces­sité, la lutte contre le capi­ta­lisme en est venue à embras­ser et à s’identifier aux formes de vie aux­quelles a mené la réor­ga­ni­sa­tion vio­lente des forces pro­duc­tives – qui s’identifie, pour reprendre le propos de Walter Benjamin dans Le concept d’histoire[1], aux condi­tions de l’agir plutôt qu’à la puis­sance d’agir. Nous en sommes ainsi venus à croire, de manière assez pas­sive et par une forme un peu tordue de prag­ma­tisme, que la vio­lence de l’accumulation pri­mi­tive était néces­saire puisque nous sommes dra­ma­ti­que­ment atta­chés à ce qu’elle a fait de nous : à savoir la déprise de la nature, la divi­sion sociale du tra­vail, le monde des mar­chan­dises, la société d’abondance, le gene­ral intel­lect, la citoyen­neté éta­tique, l’économie imma­té­rielle. La fin jus­ti­fie les moyens, et la vio­lence ori­gi­nelle jus­ti­fie l’abondance et la sécu­rité dont les plus pri­vi­lé­gié-e-s, dont nous sommes, béné­fi­cient.

Dans ce contexte intel­lec­tuel et affec­tif, les limites théo­riques à une poli­ti­sa­tion de l’accumulation pri­mi­tive cor­res­pondent aux limites de notre capa­cité de remettre en ques­tion ce que nous esti­mons avoir gagné par cette vio­lence de conver­sion des rap­ports vivants à l’accumulation géné­ra­li­sée de valeur sous forme de capi­tal, y com­pris ce que nous avons gagné contre les pay­sans, contre les colo­ni­sés et contre les femmes, contre toutes les formes de vie que nous n’estimons pas aujourd’hui dési­rables, selon les lignes d’un fan­tasme de pro­grès extrê­me­ment pré­gnant.

L’aboutissement communiste

La seule pro­po­si­tion poli­tique qu’auront été capables de pro­duire le socia­lisme, le mar­xisme et la gauche contem­po­raine, dans les limites de ce contexte, est celle de l’inclusion des colo­ni­sés, des raci­sés, et des femmes dans le pro­lé­ta­riat, inclu­sion qui serait selon cette logique le seul point de départ pos­sible pour le ren­ver­se­ment du capi­ta­lisme, cela, si tout va bien, en atten­dant le grand soir. Et, de plus en plus, cette inclu­sion se fait en n’attendant fina­le­ment rien d’autre que les com­pen­sa­tions que nous pour­rions négo­cier col­lec­ti­ve­ment auprès de l’État en retour de notre dépos­ses­sion col­lec­tive, cela, si nous unis­sions nos forces. Souvent, les femmes, et les raci­sés, et les colo­ni­sés sont tenus cou­pables de ce manque d’unité qui accable la gauche – puisque leurs reven­di­ca­tions seraient par­ti­cu­lières.

L’aboutissement com­mu­niste pro­met­tait à cet égard le beurre et l’argent du beurre, à la fois la société d’abondance et la juste répa­ra­tion des torts subis dans le cadre de sa mise en œuvre – le com­mu­nisme est la pro­messe de rap­ports de pro­duc­tion expro­priés sans expro­pria­tion. C’est une façon assez pauvre de régler la ques­tion des oppres­sions mul­tiples dans le cadre du pro­ces­sus d’accumulation pri­mi­tive : il ne n’agit pas d’abolir le pri­vi­lège de classe, de race, de genre, dont le socle se trouve dans la sépa­ra­tion du pro­duc­teur et des moyens de pro­duc­tion qui défi­nit l’accumulation pri­mi­tive, mais bien d’inclure les déclas­sés, les raci­sés, les genrés dans le cercle du pri­vi­lège. C’est une logique d’inclusion, qui est éga­le­ment une logique iden­ti­taire de dédom­ma­ge­ment, et une logique d’approfondissement des condi­tions poli­tiques d’oppression capi­ta­liste défi­nies comme celles de la dépos­ses­sion pri­mi­tive.

Cette pos­ture empêche les dif­fé­rents cou­rants anti­ca­pi­ta­listes de consi­dé­rer toutes les formes d’oppression selon leurs propres termes, et en par­ti­cu­lier les luttes de déco­lo­ni­sa­tion, dans les­quelles ce à quoi on résiste est pré­ci­sé­ment cet arra­che­ment des ter­riens à la terre à partir de laquelle le mou­ve­ment dia­lec­tique moderne se dyna­mise. En effet, il est presque impos­sible à l’heure actuelle de récon­ci­lier le pro­gres­sisme inhé­rent aux luttes de gauche contre le capi­ta­lisme et l’attachement à la terre et aux formes tra­di­tion­nelles de gou­ver­ne­ment qui est en jeu dans les luttes autoch­tones.

Détruire les conditions du privilège

De la même façon, la gauche ne peut offrir aux femmes que de les appuyer dans leurs luttes pour entrer dans la force de tra­vail, et de sou­te­nir les demandes pour la parité – la gauche conçoit les luttes des femmes seule­ment dans la mesure où elles visent à inté­grer la caté­go­rie d’oppression idoine au capi­ta­lisme. Il est presque impos­sible à l’heure actuelle de récon­ci­lier le pro­gres­sisme inhé­rent aux luttes de gauche contre le capi­ta­lisme avec la cri­tique radi­cale du genre opérée par les queer stu­dies, l’écoféminisme ou les théo­ries fémi­nistes non occi­den­tales.

Si les peuples colo­ni­sés ou les femmes expriment leur non-iden­ti­fi­ca­tion aux condi­tions de l’agir dans le capi­ta­lisme à cause de la vio­lence de la dépos­ses­sion que ces condi­tions impliquent, cela met en péril l’idée même de pro­grès inhé­rente à la gauche, qui par-là, ulti­me­ment, se replie sur une posi­tion conser­va­trice, où elle s’identifie aux ins­ti­tu­tions du colo­nia­lisme et aux struc­tures de leur propre dépos­ses­sion – à savoir l’État colo­nial et l’accumulation de valeur sous forme de capi­tal, pro­met­tant recon­nais­sance et redis­tri­bu­tion en guise de com­pen­sa­tion à ceux et celles qui n’ont pas le « pri­vi­lège » d’être sala­rié, homme, blanc, et euroa­mé­ri­cain.

Il y a cer­tai­ne­ment un pas de côté à faire ici, qui impli­que­rait non pas d’étendre le pri­vi­lège aux groupes ayant subi un tort his­to­rique dans la mise en place des rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion, mais plutôt de détruire les condi­tions du pri­vi­lège, et nom­mé­ment de détruire tous les dis­po­si­tifs poli­tiques d’accumulation de valeur sous forme de capi­tal sans excep­tion, et non seule­ment la classe, la race, le genre qui n’en sont que des effets et des sup­ports.

Capitalisme et intersectionnalité

La pro­po­si­tion esquis­sée dans ce texte va à rebours de cette pers­pec­tive oublieuse de la vio­lence de l’accumulation pri­mi­tive et s’inscrit dans l’esprit de la « tra­di­tion des oppri­més » de Walter Benjamin. Pour celui-ci, il s’agit de vivi­fier la mémoire poli­tique de cette sépa­ra­tion du pro­duc­teur et des moyens de pro­duc­tion, plutôt que de la sub­su­mer et de l’oublier. Il s’agit de lier la puis­sance d’agir contem­po­raine à cette mémoire, et donc, de repo­li­ti­ser la ques­tion de l’accumulation pri­mi­tive. L’ambition der­rière est pre­miè­re­ment de défi­nir l’oppression com­mune aux oppres­sions de classe, de race et de genre dans le capi­ta­lisme his­to­rique et contem­po­rain. Et donc, de dépas­ser non seule­ment la défi­ni­tion de l’oppression limi­tée à la théo­rie de la plus-value, et encore, de contour­ner toute notion de tra­vail dans la défi­ni­tion de l’oppression capi­ta­liste.

Il s’agit ici de s’interroger sur la mora­lité objec­tive pré­su­mée de la dépos­ses­sion dia­lec­tique des peuples atta­chés à la terre, c’est-à-dire de consi­dé­rer ce pro­ces­sus indé­pen­dam­ment de la suc­ces­sion des États et des effets pro­vo­qués par cette sépa­ra­tion, et indé­pen­dam­ment, sur­tout, de notre atta­che­ment aux résul­tats maté­riels de ce pro­ces­sus. L’accumulation pri­mi­tive consiste en une sépa­ra­tion vio­lente et auto­ri­taire des vivants et de la terre, et en la consti­tu­tion per­for­ma­tive d’un habi­tat qui repro­duit à toutes les échelles cette sépa­ra­tion.

Le processus de la libération

Cette inter­pré­ta­tion alter­na­tive de l’accumulation pri­mi­tive pour­rait per­mettre d’intensifier la trame des oppres­sions mul­tiples qui se jouent dans ce pro­ces­sus de sépa­ra­tion du pro­duc­teur de ses moyens de pro­duc­tion. Par ce tra­vail, il s’agit de voir com­ment les caté­go­ries de genre et de race ont été mobi­li­sées et trans­va­luées par les agents du capi­ta­lisme au même titre que la classe, et que ces oppres­sions ont une tra­jec­toire sin­gu­lière au sein du déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme. Ces dif­fé­rentes formes d’oppression sont frap­pées d’une même injus­tice onto­lo­gique et épis­té­mique venant de la sépa­ra­tion du pro­duc­teur et des moyens de pro­duc­tion, la sépa­ra­tion des vivants et de la terre.

Au titre des élé­ments sur les­quels il faut reve­nir pour brouiller la thèse de la néces­sité et de la mora­lité objec­tive de l’accumulation pri­mi­tive, il faut d’abord sou­li­gner que cette sépa­ra­tion his­to­rique du pro­duc­teur et des moyens de pro­duc­tion a fait l’objet d’une résis­tance pro­fonde et sys­té­ma­tique de la part de ceux et celles qui l’ont subie.

Personne n’a abdi­qué par choix ses moyens de pro­duc­tion, quels qu’ils fussent. Les pay­sans par leur résis­tance ont fait face à une vio­lence d’État extra­or­di­naire, impli­quant des expul­sions, la des­truc­tion de récoltes, la famine, l’enfermement, l’enlèvement d’enfants, les puni­tions cor­po­relles, la réédu­ca­tion, le tra­vail forcé. Personne n’est entré dans le sala­riat sans y avoir été forcé d’une manière ou d’une autre, et sans y résis­ter de toutes sortes de manières. Nous en sommes témoins aujourd’hui, alors que nous côtoyons les luttes autoch­tones pour la pré­ser­va­tion de leur lien ances­tral au ter­ri­toire.

L’attachement sub­jec­tif des peuples humains aux formes de vie qui les lient aux moyens de leur sub­sis­tance, et la dépos­ses­sion concrète, vécue, dra­ma­tique, ter­ro­ri­sante, subie dans ce pro­ces­sus consti­tuent en soi une réfu­ta­tion de l’idée de la mora­lité objec­tive de l’accumulation pri­mi­tive. Les gens sou­hai­taient sans doute se libé­rer de leurs maîtres et de leur misère, mais jamais ils n’ont demandé de se sépa­rer de la terre, de leur usage des choses qui per­mettent de vivre. Cela leur a été imposé sous la forme d’une objec­ti­va­tion auto­ri­taire par les classes bour­geoises qui ont mis en place un nou­veau sys­tème d’exploitation à leur profit, mais aussi par des « dia­lec­ti­ciens » qui savent ce qui est bon pour eux et qui savent ce que les exploi­tés ne savent pas et que l’histoire sait.

Les femmes et l’accumulation primitive

Ensuite, il faut sou­li­gner que ce pro­ces­sus de sépa­ra­tion du pro­duc­teur et des moyens de pro­duc­tion com­prend une dimen­sion intrin­sèque, ori­gi­nale, d’intersectionnalité.

Premièrement, rap­pe­lons que la réor­ga­ni­sa­tion des forces pro­duc­tives impli­quée par l’accumulation pri­mi­tive a néces­sité la sépa­ra­tion des lieux de pro­duc­tion (où l’on pro­duit de la valeur et l’on consomme de la force de tra­vail) et des lieux de repro­duc­tion (où l’on pro­duit de la force de tra­vail et l’on consomme de la valeur). De cette sépa­ra­tion et de la réar­ti­cu­la­tion qui s’en est suivie résulte l’invention de la sphère domes­tique (et par défaut l’invention de la caté­go­rie de l’économie tra­di­tion­nelle ou domes­tique ou de sub­sis­tance, qui s’oppose à l’économie pro­duc­tive et au tra­vail). La sphère domes­tique consti­tue le site de repro­duc­tion du tra­vail sala­rié et signe la mise en place d’une forme nou­velle de tra­vail non rému­néré. Cette sépa­ra­tion, on le sait, s’est opérée sur la base du genre, une caté­go­rie d’oppression certes déjà exis­tante, qui a été remo­bi­li­sée par les agents du capi­ta­lisme à des fins pro­duc­tives.

Comme l’a démon­tré Silvia Federici[2], cette sépa­ra­tion a impli­qué le recours à une vio­lence d’État spec­ta­cu­laire envers les femmes, ce qu’illustre abon­dam­ment leur per­sé­cu­tion sécu­laire par les ins­ti­tu­tions poli­tiques, reli­gieuses et médi­cales, notam­ment sous la forme de la chasse aux sor­cières. Dans le pro­ces­sus d’accumulation pri­mi­tive, les femmes ont été lit­té­ra­le­ment « domes­ti­quées » et dépos­sé­dées de leurs savoirs, de leurs soli­da­ri­tés, de leur ter­ri­to­ria­lité. Leur « genre », si l’on veut, a été dégagé des anciennes formes d’oppression (féo­dale, pri­mi­tive) et réar­ti­culé dans l’horizon de la pro­duc­ti­vité patriar­cale – pla­çant le corps dépos­sédé des femmes à l’endroit où il devrait se trou­ver pour dyna­mi­ser l’accumulation de valeur sous forme de capi­tal.

Deuxièmement, comme l’ont montré dans les der­nières décen­nies les théo­ri­ciens et théo­ri­ciennes autoch­tones, rap­pe­lons dans ce contexte que le pro­ces­sus d’accumulation pri­mi­tive a exigé une entre­prise de colo­ni­sa­tion à grande échelle à partir de l’Europe. La colo­ni­sa­tion est donc une des formes prin­ci­pales de l’accumulation pri­mi­tive. Cette entre­prise a fourni à la bour­geoi­sie mar­chande et spé­cu­la­tive une source incal­cu­lable de capi­tal à faible cout d’acquisition, à la fois en terre, en métaux pré­cieux et en res­sources natu­relles, et aussi en force de tra­vail. La dépos­ses­sion conti­nen­tale décou­lant de ce qu’on appe­lait encore récem­ment « les grandes décou­vertes », s’est réa­li­sée sur la base du droit de conquête romain et selon une cer­taine idée de la race qui s’y est ins­crite avec le déve­lop­pe­ment du dis­cours phi­lo­so­phique et scien­ti­fique moderne. Voilà, pour ce qui est du maté­ria­lisme his­to­rique, l’invention de l’Amérique.

Colonisations tous azimuts

Ainsi, après les pay­sans d’Europe de l’Ouest, ce sont les peuples d’éleveurs et de chas­seurs-cueilleurs d’Irlande, d’Écosse, les peuples indi­gènes des Amériques, de l’Asie, de l’Inde et de l’Afrique qui ont subi le même pro­ces­sus poly­morphe de sépa­ra­tion du pro­duc­teur et des moyens de pro­duc­tion. C’est dans le cadre de ces entre­prises de colo­ni­sa­tion, qui per­durent jusqu’à ce jour, que se sont déve­lop­pés le tra­vail forcé, le péo­nage, la dépor­ta­tion, le kid­nap­ping de masse, la traite d’esclaves, la des­truc­tion du statut social et éco­no­mique des femmes non occi­den­tales, l’enlèvement d’enfants, la réédu­ca­tion, le tra­vail indi­gène et les diverses formes d’esclavage pour dette qu’ont connu les tra­vailleurs du caou­tchouc, de la traite de four­rures, les pêcheurs de morue, les tra­vailleurs fores­tiers et aujourd’hui les camion­neurs, les étu­diantes et étu­diants endet­tés, et au fond tous les gens qui vivent à crédit.

Ajoutons pour finir qu’il s’agit bien, dans cette entre­prise de colo­ni­sa­tion, interne ou externe, hier et aujourd’hui, d’avoir accès à ce que Jason W. Moore appelle cheap nature, une nature à rabais, c’est-à-dire des res­sources à faible cout d’acquisition[3]. Ce pro­ces­sus d’accumulation par colo­ni­sa­tion a donc impli­qué la domes­ti­ca­tion inten­sive et la des­truc­tion des espaces natu­rels et de l’ensemble des rela­tions d’êtres et d’usage qui s’y jouent, cela par l’extension des terres publiques, par la mise en place du marché de matières pre­mières, par le pillage des milieux vivants et le contrôle des cultures, et par l’extension de la pro­priété privée avec son prin­cipe d’usus et abusus. Les mines, la fores­te­rie, la chasse et la pêche, le déve­lop­pe­ment hydro­élec­trique, la com­mer­cia­li­sa­tion des plantes sau­vages et médi­ci­nales et le tou­risme sont autant de dis­po­si­tifs colo­niaux d’accumulation par la réi­fi­ca­tion et l’exploitation d’une nature à rabais.

C’est ainsi que, dans le cadre de ce mou­ve­ment impé­rial de conver­sion de l’habitation pour l’accumulation de valeur sous forme de capi­tal, le genre et la race, mais aussi la nature, en tant que construits sociaux his­to­ri­que­ment dis­po­nibles, ont été (ré)inscrits dans l’ensemble des dis­po­si­tifs d’accumulation mis en œuvre par les agents his­to­riques du capi­ta­lisme pour assu­rer la dis­po­ni­bi­lité de la terre et des res­sources d’une part, et de la dis­po­ni­bi­lité du tra­vail d’autre part.

À ce titre, d’une part, il faut sou­li­gner que l’intersection des oppres­sions est inhé­rente au pro­ces­sus d’accumulation pri­mi­tive qui, lui, est une condi­tion sine qua non de la mise en œuvre du capi­ta­lisme. Nous trou­vons ici une clé cen­trale de l’intégration de la ques­tion de l’intersectionnalité dans le maté­ria­lisme his­to­rique.

Les coûts du « progrès »

D’autre part, il faut aussi dire qu’un prix très élevé a été payé col­lec­ti­ve­ment pour ce à quoi nous tenons et qui est issu de cette sépa­ra­tion du pro­duc­teur et des moyens de pro­duc­tion : la socia­li­sa­tion de la pro­duc­tion, le gene­ral intel­lect, le confort maté­riel, ce pro­grès qui nous est si pré­cieux. Celui-ci s’est éla­boré spé­ci­fi­que­ment sur la base de la sépa­ra­tion du pro­duc­teur et des moyens de pro­duc­tion, qui a impli­qué et implique encore l’application d’une vio­lence for­mi­dable, glo­bale, d’une force d’extraction conti­nue sur l’ensemble des formes du vivant, une vio­lence qui implique les formes du racisme et du sexisme qui sont propres à la forme de vie capi­ta­liste.

Ce pro­grès, cette éman­ci­pa­tion de la matière, cette mobi­lité, cette com­mu­ni­ca­tion glo­bale, nous l’avons payé de la des­truc­tion géné­rale de tout rap­port à la terre qui ne soit pas média­tisé par le capi­tal. Je pense que la dif­fi­culté à assu­mer plei­ne­ment la réa­lité de ce prix payé, au sein des forces pro­gres­sistes, rend très dif­fi­cile la pos­si­bi­lité d’intégrer la diver­sité des formes de lutte qui aille au-delà de la conve­nance, de la rec­ti­tude, ou de la com­pas­sion. Cela parce que, comme Marx, on pré­fère se concen­trer sur la forme domi­nante d’oppression dans le capi­ta­lisme, à savoir celle qui s’inscrit dans le cadre de l’extorsion de plus-value et sur la redis­tri­bu­tion des béné­fices de cette extor­sion, plutôt que sur ses ori­gines. On pré­fère le futur au passé, et les luttes autoch­tones, comme les luttes anti­ra­cistes ou fémi­nistes, nous semblent étran­gères s’il ne s’agit pas de leur inté­gra­tion au capi­tal pour son dépas­se­ment.

La praxis de la décolonisation

Dans une pers­pec­tive non dia­lec­tique de la tra­di­tion des oppri­més, il s’agirait, pour reprendre les mots de Walter Benjamin, de cesser de s’identifier aux condi­tions de l’agir pour plutôt s’attacher à notre puis­sance d’agir. La ques­tion glo­bale de la déco­lo­ni­sa­tion se pose pré­ci­sé­ment à ce point : est-il pos­sible de ne pas remettre en ques­tion les condi­tions de notre agir, et pré­ci­sé­ment la sépa­ra­tion consti­tu­tive du pro­duc­teur et des moyens de pro­duc­tion, s’il s’agit de remettre en ques­tion toutes les formes d’oppression qui opèrent dans et par le capi­ta­lisme ?

Qui que nous soyons, nous sommes struc­tu­rel­le­ment dépos­sé­dés de l’usage des choses qui per­mettent de vivre. Nous sommes encas­trés dans des ter­ri­toires dont la consis­tance géo­spa­tiale et poli­tique est celle de l’extraction, de l’exploitation, de la capi­ta­li­sa­tion, et où nous sommes « en tant que popu­la­tion » « requise aux fins » de cette capi­ta­li­sa­tion, et dis­cri­mi­née en fonc­tion de notre capa­cité à orga­ni­ser notre sub­sis­tance autour de cet hori­zon. Nous sommes éga­le­ment dédom­ma­gés en consé­quence de cette dépos­ses­sion, plus ou moins selon la race, le genre, la classe, les aspi­ra­tions, le rap­port négo­cié aux ins­ti­tu­tions, l’identification. Nous avons des droits qui encadrent notre exis­tence dans cette forme de vie expro­priée, mais nous n’avons pas droit au ter­ri­toire ni à ce qu’il faut pour vivre (d’ailleurs, comme l’a rendu expli­cite le plus haut tri­bu­nal du pays dans une cause célèbre[4], où on statue que le Canada n’a pas l’obligation de nous assu­rer le mini­mum vital).

Il est très dif­fi­cile de le penser, à cause de l’inégalité dans le par­tage des avan­tages de l’empire, et de la divi­sion que cela crée entre les dif­fé­rents groupes d’oppression dans la société, mais aussi à cause de la dif­fi­culté à acti­ver une ima­gi­na­tion poli­tique qui soit éga­le­ment maté­rielle. Les condi­tions de la liberté maté­rielle à l’heure actuelle, quoi que l’on pense du niveau de confort et des avan­cées tech­no­lo­giques atteints par les couches pri­vi­lé­giées du capi­ta­lisme mon­dial, sont à peu près inexis­tantes.

Le défi est dès lors d’arriver à penser une éman­ci­pa­tion poli­tique col­lec­tive qui ne soit pas de l’ordre de la repro­duc­tion du cane­vas impé­rial, qui puisse faire dérailler ses dis­po­si­tifs de tem­po­ra­li­sa­tion et de spa­tia­li­sa­tion, sa géo­mé­trie inhé­rente des oppres­sions.

La praxis de la déco­lo­ni­sa­tion se pré­sen­te­rait selon cette exi­gence comme un tra­vail sur notre manière de conce­voir le ter­ri­toire et son usage, notre concep­tion de la nature, notre com­pré­hen­sion et nos capa­ci­tés dans l’ensemble des rela­tions entre toutes les formes d’êtres, les rap­ports que nous sommes capables d’avoir avec les mondes non humains. Il s’agit de pour­suivre de manière très inten­sive et très sérieuse le déman­tè­le­ment de la concep­tion impé­riale, pro­duc­tive, extrac­tive de la réa­lité selon laquelle l’objectif géné­ra­lisé d’accumulation de valeur sous forme de capi­tal jus­ti­fie et sanc­tionne la des­truc­tion de l’usage. Il s’agit de se per­mettre, de se donner les moyens, d’oser mettre l’imagination poli­tique com­mune dans une praxis por­tant sur la pos­si­bi­lité de vivre, dans un ter­ri­toire donné, sans la média­tion du capi­tal, et en ayant la pos­si­bi­lité de déve­lop­per la capa­cité d’envisager ces rap­ports d’une manière libre – libre des oppres­sions mul­tiples qui carac­té­risent la géo­mé­trie de l’oppression au sein de l’habitat capi­ta­liste.

Se déco­lo­ni­ser, c’est uti­li­ser tous les moyens contex­tuels pour nous sortir col­lec­ti­ve­ment de ce carcan, de cet ensemble de dis­po­si­tifs, de cette sub­jec­ti­vi­sa­tion, qui que nous soyons, en tant que nous sommes mutuel­le­ment dépen­dants et res­pon­sables les uns des autres. Se déco­lo­ni­ser, c’est se mettre en rap­port non dia­lec­tique avec la dépos­ses­sion pri­mi­tive de l’usage, et inven­ter des formes de vie libre sur ce plan éthi­que­ment et onto­lo­gi­que­ment ouvert.

Auteure : Dalie Giroux, pro­fes­seure à l’Institut d’études fémi­nistes et de genre de l’Université d’Ottawa


  1. Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, 1940, <https://moggolospolemistisvalkaniosagrotisoklonos.wordpress.com/2010/01/27/walter-benjamin-sur-le-concept-d%E2%80%99histoire/>.
  2. Silvia Federeci, « Reproduction et lutte fémi­niste dans la nou­velle divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail », Période, 17 avril 2014, <http://​revue​pe​riode​.net/​r​e​p​r​o​d​u​c​t​i​o​n​-​e​t​-​l​u​t​t​e​-​f​e​m​i​n​i​s​t​e​-​d​a​n​s​-​l​a​-​n​o​u​v​e​l​l​e​-​d​i​v​i​s​i​o​n​-​i​n​t​e​r​n​a​t​i​o​n​a​l​e​-​d​u​-​t​r​a​vail/>.
  3. Raj Patel et Jason W. Moore, A History of the World in Seven Cheap Things. A Guide to Capitalism, Nature, and the Future of the Planet, Berkeley, University of California Press, 2017.
  4. Cour suprême du Canada, Gosselin c. Québec (Procureur géné­ral), [2002] 4 R.C.S. 429, 2002 CSC 84.

Vous appré­ciez cet article ? Soutenez-nous en vous abon­nant au NCS ou en fai­sant un don.

Vous pouvez nous faire par­ve­nir vos com­men­taires par cour­riel ou à notre adresse pos­tale :

cap@​cahiersdusocialisme.​org

Collectif d’analyse poli­tique
CP 35062 Fleury
Montréal
H2C 3K4

Les commentaires sont fermés.