Le processus bolivarien : un projet alternatif en tension ?

Par Mis en ligne le 22 août 2009

Publié ori­gi­nel­le­ment dans Contretemps, jan­vier 2009.
Entretien tra­duit de l’espagnol (véné­zué­lien) par Robert March.

Edgardo Lander est pro­fes­seur de socio­lo­gie à l’Université Centrale du Venezuela. Intellectuel cri­tique du néo­li­bé­ra­lisme, du fonc­tion­ne­ment de la démo­cra­tie latino-amé­ri­caine et de la « colo­nia­lité » du savoir, il est un ana­lyste avisé du pro­ces­sus boli­va­rien [1]. Dans cette réflexion de Contretemps sur l’anticapitalisme et les alter­na­tives à gauche, il nous a semblé inté­res­sant d’aborder avec lui l’expérience véné­zué­lienne. En effet, depuis 1998 et l’élection de Hugo Chávez Frias, le pro­ces­sus boli­va­rien a joué un rôle notable dans le renou­veau des luttes sociales et des dis­cus­sions mon­diales sur le « socia­lisme du XXI° siècle ». Alliant par­ti­ci­pa­tion popu­laire, natio­na­lisme et anti-impé­ria­lisme, le projet démo­cra­tique véné­zué­lien n’en est pas moins tra­versé par de mul­tiples ten­sions et contra­dic­tions. Cependant, alors que la gauche radi­cale euro­péenne en est encore sou­vent au niveau du débat théo­rique, le Venezuela (comme la Bolivie et l’Equateur) permet de réflé­chir concrè­te­ment sur la construc­tion d’alternatives au néo­li­bé­ra­lisme et aux immenses défis qu’une telle ques­tion sou­lève.

Bolivarianisme et peuple souverain

  • Edgardo, tu as beau­coup étudié le pro­ces­sus boli­va­rien et pro­posé des ana­lyses pro­blé­ma­ti­sées à la fois cri­tiques et construc­tives du point de vue de la gauche radi­cale, sur cette expé­rience col­lec­tive. Tu as défini le boli­va­ria­nisme non comme une doc­trine, mais plutôt comme un espace où se défi­nissent des valeurs natio­nales et popu­laires. Aujourd’hui, au terme de dix ans de gou­ver­ne­ment Chávez, quelle est ta per­cep­tion ? Et pour­rait-on affir­mer que le pro­ces­sus boli­va­rien est aussi un projet alter­na­tif au capi­ta­lisme néo­li­bé­ral ?

Je crois, tout d’abord, qu’en tant que projet poli­tique, idéo­lo­gique, stra­té­gique, en tant que projet de société, le boli­va­ria­nisme est un projet de chan­ge­ment per­ma­nent. On ne peut pas dire le boli­va­ria­nisme « est », comme si c’était une chose déter­mi­née, avec une doc­trine stable ou un corpus de concepts et une vision de la société qui soient ancrés dans une concep­tion bien défi­nie. Il s’est pro­duit des dépla­ce­ments très signi­fi­ca­tifs au cours des der­nières dix années, alors que l’on conti­nue à parler de « révo­lu­tion boli­va­rienne ». Dans les pre­miers temps, quand ce projet a été conçu, le pré­sident Chávez a com­mencé à expli­quer ce qu’il enten­dait par révo­lu­tion boli­va­rienne. Plutôt qu’un projet d’Etat ou la for­mu­la­tion d’une concep­tion éco­no­mique, d’un sys­tème poli­tique, etc.,il s’agissait d’énoncés fondés sur des valeurs géné­rales qui rele­vaient des idées de liberté, d’équité, de soli­da­rité, d’autonomie et d’anti-impérialisme. Deux ques­tions étaient par­ti­cu­liè­re­ment impor­tantes : la notion de peuple, ce qui est d’essence popu­laire, et la notion de sou­ve­rai­neté. C’est ainsi que s’est construite la notion médul­laire de l’ensemble du dis­cours poli­tique boli­va­rien : le peuple sou­ve­rain. Dans ses dis­cours avant les élec­tions de 1998, Chávez insis­tait beau­coup sur la néces­sité d’une voie alter­na­tive au modèle libé­ral. Mais il pré­sen­tait aussi une vision cri­tique de l’expérience du socia­lisme du XXe siècle. Il affir­mait la néces­sité d’une option fon­da­men­ta­le­ment enra­ci­née dans l’histoire des cultures latino-amé­ri­caines. Le terme latino-amé­ri­cain n’est d’ailleurs pas un concept appro­prié. A cette époque, quand on par­lait de « troi­sième voie » – une orien­ta­tion for­te­ment asso­ciée à la poli­tique de Tony Blair ou d’Anthony Guiddens – il s’agissait en fait d’un concept dif­fé­rent. Il s’agissait d’une option his­to­rique enra­ci­née dans les tra­di­tions de l’Amérique latine, les racines cultu­relles com­plexes de l’Indien, de l’Africain et de l’Européen qui ont pré­sidé à la for­ma­tion de ces socié­tés.

Plus qu’un projet de société, c’était une cri­tique aussi bien de ce qu’avait été l’expérience inter­na­tio­nale du socia­lisme réel que de la démo­cra­tie libé­rale expé­ri­men­tée par le Venezuela à partir de 1959 sous le nom de « pacte de Punto fijo » [2]. Si on consi­dère le débat pré­pa­ra­toire à la consti­tuante en 1999 et le contenu même de la consti­tu­tion, qui consti­tue le texte fon­da­teur du nouvel ordre poli­tique de la Ve République [3], il faut rele­ver plu­sieurs élé­ments qui per­mettent de com­prendre le modèle de société pro­posé. Tout d’abord, même si le dis­cours poli­tique oppose radi­ca­le­ment la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive et la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, dans le texte de la consti­tu­tion la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive n’apparaît pas comme une alter­na­tive oppo­sée à la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, mais comme un com­plé­ment qui rende pos­sible la radi­ca­li­sa­tion et l’appro­fon­dis­se­ment de la démo­cra­tie. Sont ainsi conser­vées les ins­tances fon­da­men­tales des ins­ti­tu­tions de la démo­cra­tie libé­rale, en par­ti­cu­lier la sépa­ra­tion des pou­voirs et l’existence d’instances à carac­tère repré­sen­ta­tif comme l’Assemblée natio­nale et les Conseils muni­ci­paux. Mais cela va de pair avec un élar­gis­se­ment signi­fi­ca­tif des formes d’exercice de la démo­cra­tie en termes de par­ti­ci­pa­tion : réfé­ren­dum révo­ca­toire, réfé­ren­dum per­met­tant de pro­po­ser ou d’abroger des lois, méca­nismes démo­cra­tiques de contrôle de la ges­tion publique, moda­li­tés par­ti­ci­pa­tives dans le domaine de la pro­duc­tion, de l’économie sociale, etc.

Du point de vue du modèle éco­no­mique et des débats clas­siques Etat/​marché, droite/​gauche, capitalisme/​socialisme, ce qui appa­raît dans le texte de la consti­tu­tion est au fond la réaf­fir­ma­tion d’un modèle social-démo­crate : l’Etat pro­vi­dence, une éco­no­mie dans laquelle l’Etat inter­vient for­te­ment à la fois comme pro­prié­taire et comme régu­la­teur. Le pétrole est la richesse prin­ci­pale du pays. Il est donc fon­da­men­tal que l’Etat contrôle ce sec­teur. Mais c’est aussi vrai pour d’autres sec­teurs éco­no­miques essen­tiels : élec­tri­cité, ser­vices publics, indus­tries de base. Cette pers­pec­tive pré­sente une cer­taine conti­nuité avec le modèle social-démo­crate anté­rieur. Cependant, dans les années 90, elle est tota­le­ment à contre-cou­rant de ce qui se pas­sait dans le reste de l’Amérique latine. A l’époque de l’hégémonie abso­lue du consen­sus de Washington et des poli­tiques néo­li­bé­rales d’ajustements struc­tu­rels, la majo­rité des pays du conti­nent ont connu des pro­ces­sus sys­té­ma­tiques de pri­va­ti­sa­tion et de déman­tè­le­ment de l’Etat social. A l’inverse, dans la consti­tu­tion véné­zué­lienne se trouvent ins­crits le droit à l’éducation uni­ver­selle gra­tuite, à un sys­tème natio­nal de santé et de sécu­rité sociale. La garan­tie de droits sociaux et éco­no­miques fon­da­men­taux s’en trouve non seule­ment pré­ser­vée, mais encore ren­for­cée. Dans le monde actuel où domine l’imaginaire néo­li­bé­ral, cette consti­tu­tion ouvre la pos­si­bi­lité de réorien­ta­tions poli­tiques radi­cales.

Ce qui n’apparaît pas au départ dans le projet boli­va­rien, c’est le « socia­lisme du XXIe siècle », un concept qui n’est défini que dans les débats pos­té­rieurs. La consti­tu­tion boli­va­rienne adop­tée en 1999 s’inscrit dans les limites d’une société capi­ta­liste et, jusqu’à un cer­tain point, dans les limites de l’ordre libé­ral. Mais elle pos­tule à faire abou­tir des pro­messes jamais tenues par la social-démo­cra­tie et à appro­fon­dir les pra­tiques de la démo­cra­tie.

Radicalisation politique et contradictions du nationalisme radical

  • A partir de 2002, avec le putsch d’avril et le lock-out à PDVSA [4] en décembre et jan­vier 2003, le pro­ces­sus se radi­ca­lise grâce à la mobi­li­sa­tion exem­plaire du mou­ve­ment popu­laire qui met à bas les plans de l’opposition, de l’oligarchie et de Washington. On voit pro­gres­si­ve­ment appa­raître la figure dis­cur­sive du « socia­lisme du XXIe siècle ». Le défi boli­va­rien s’affirme alors avec force comme un pro­ces­sus contre-hégé­mo­nique, natio­na­liste et anti-impé­ria­liste. A mon avis, grâce à cette lutte popu­laire et à la défaite des plans de désta­bi­li­sa­tion visant le gou­ver­ne­ment de Chávez, on assiste à un bon en avant en termes de radi­ca­lité poli­tique. Cette deuxième étape du pro­ces­sus semble se pro­lon­ger aujourd’hui, avec des hauts et des bas et de fortes contra­dic­tions ?

Depuis 2002, nous vivons effec­ti­ve­ment un moment dif­fé­rent : le dis­cours a changé, les objec­tifs ont changé. La défi­ni­tion des étapes pré­sente tou­jours des dif­fi­cul­tés. Quand com­mence l’une et quand finit l’autre ? Mais il faut consta­ter que nous sommes dans une phase dif­fé­rente du pro­ces­sus de chan­ge­ment au Venezuela. Les confron­ta­tions entre le gou­ver­ne­ment et l’opposition et le niveau extra­or­di­naire de mobi­li­sa­tion et d’organisation popu­laires ont conduit à une sorte de nou­veau pacte impli­cite entre le gou­ver­ne­ment et les sec­teurs popu­laires et à une radi­ca­li­sa­tion du pro­ces­sus poli­tique. Il s’est pro­duit paral­lè­le­ment une redé­fi­ni­tion pro­fonde des rela­tions entre le gou­ver­ne­ment et le patro­nat. Au cours des pre­mières années, le gou­ver­ne­ment Chávez, tout en déve­lop­pant un dis­cours poli­tique radi­cal, anti-impé­ria­liste et même de classe, s’efforçait de pro­mou­voir l’industrie natio­nale en accor­dant des prêts bon marché aux entre­pre­neurs et en appli­quant des mesures pro­tec­tion­nistes.

Il s’agissait en réa­lité de deux orien­ta­tions incom­pa­tibles. Le patro­nat, tout en tirant parti des mesures éco­no­miques, res­tait sur ses gardes face au dis­cours poli­tique. Dès le début il y a eu une fuite mas­sive de capi­taux. Les entre­pre­neurs véné­zué­liens n’étaient pas prêts à inves­tir dans le projet boli­va­rien. Dans la période cri­tique du coup d’Etat d’avril 2002 et lors de la grève patro­nale dans l’industrie pétro­lière (2002-2003), les sec­teurs domi­nants ont fait leur pos­sible pour ren­ver­ser le gou­ver­ne­ment. Il s’est pro­duit alors une rup­ture appa­rem­ment défi­ni­tive entre le gou­ver­ne­ment boli­va­rien et la majeure partie du patro­nat. Ils ont vu dans le gou­ver­ne­ment une menace contre leurs inté­rêts. De son côté, le gou­ver­ne­ment a reconnu que le projet de trans­for­ma­tion qu’il se pro­po­sait de mener à bien pour­rait dif­fi­ci­le­ment comp­ter sur des alliances avec des sec­teurs signi­fi­ca­tifs du patro­nat.

Le contexte inter­na­tio­nal a changé lui aussi, en par­ti­cu­lier le contexte sud-amé­ri­cain. L’isolement total dans un envi­ron­ne­ment de gou­ver­ne­ments conser­va­teurs et néo­li­bé­raux a pris fin dans un conti­nent où la majo­rité des gou­ver­ne­ments sont consi­dé­rés comme « pro­gres­sistes » ou de gauche. En Equateur, et sur­tout en Bolivie, s’affrontent des visions radi­ca­le­ment dif­fé­rentes de la société à construire. C’est au sein de ce nou­veau rap­port de forces tant interne que régio­nal qu’a com­mencé à s’affirmer de façon réité­rée l’idée du « socia­lisme du XXIe siècle ». Cette dyna­mique conduit à la pro­po­si­tion de réforme consti­tu­tion­nelle en 2007 qui mar­quait une rup­ture assez claire avec la consti­tu­tion de 1999 et avan­çait des pré­fi­gu­ra­tions d’une société « socia­liste ».

Avant d’aborder la défaite du réfé­ren­dum du 2 décembre 2007, je crois inté­res­sant d’insister sur cette ten­sion constante au sein du pro­ces­sus boli­va­rien entre ce que nous pou­drions appe­ler la poli­tique « néo­dé­ve­lop­pe­men­tiste » du gou­ver­ne­ment, ce mélange de capi­ta­lisme d’Etat et privé – que le vice-pré­sident de Bolivie, Garcia Linera, appelle le capi­ta­lisme ando-ama­zo­nien – et la volonté de cer­tains sec­teurs poli­tiques – au sein, mais aussi en dehors, du cha­visme – et des mou­ve­ments sociaux, de radi­ca­li­ser les formes de pou­voir popu­laire, les conseils com­mu­naux, les expé­riences de contrôle ouvrier, en posant ainsi de façon concrète la néces­site d’une alter­na­tive socia­liste. Apparemment cette dis­jonc­tion reste une contra­dic­tion clé pour com­prendre le Venezuela aujourd’hui. Ainsi, on peut évo­quer la ren­contre du 11 juin 2008 entre des sec­teurs du patro­nat, de la banque et le pré­sident Chávez où on a de nou­veau évoqué la vieille idée de la « relance de la pro­duc­tion » en alliance avec le patro­nat « natio­nal ». Une telle ten­dance appa­raît comme une contra­dic­tion fla­grante avec les décla­ra­tions gou­ver­ne­men­tales des mois pré­cé­dents, en par­ti­cu­lier suite à la natio­na­li­sa­tion de SIDOR [5] et le qua­li­fi­ca­tif de « gou­ver­ne­ment ouvrier » qu’il s’était donné. Finalement, quelle est la poli­tique éco­no­mique du boli­va­ria­nisme ?

Il existe sans aucun doute une contra­dic­tion per­ma­nente, non réso­lue. Mais il faut la consi­dé­rer éga­le­ment comme le reflet d’un manque de pers­pec­tive sur la construc­tion d’une société alter­na­tive en ce début de XXIe siècle. Si nous nous trou­vions à une époque révo­lue, disons il y a plu­sieurs dizaines d’années, au temps du socia­lisme réel du XXe siècle, l’idée de « socia­lisme » serait consi­dé­rée en termes de pro­priété éta­ti­sée des moyens de pro­duc­tion, de contrôle éta­tique par en haut et de façon cen­tra­li­sée. Mais ce n’est évi­dem­ment plus ce qui est à l’ordre du jour. C’est si vrai que le débat actuel à Cuba porte sur la réin­tro­duc­tion de cer­taines moda­li­tés de dis­tri­bu­tion des res­sources en termes de prix, de marché, face à l’inefficacité de l’économie éta­ti­sée, de ses coûts éco­no­miques, poli­tiques et sociaux. Le socia­lisme du XXIe siècle ne consi­dère pas que l’Etat va tout contrô­ler, même si c’est tou­jours dans l’imaginaire de cer­tains pen­seurs à l’orthodoxie inflexible.

Mais cette contra­dic­tion tient éga­le­ment au fait que le pro­ces­sus boli­va­rien reste, sur le plan idéo­lo­gique, extra­or­di­nai­re­ment hété­ro­gène. De nom­breux membres du gou­ver­ne­ment, ou proches de celui-ci, font des affaires, par­ti­cipent à l’accumulation privée de capi­tal, de manière illi­cite et sur la base des res­sources de l’Etat. Cette « boli­bour­geoi­sie » se livre ouver­te­ment à ce genre de pra­tiques et le fait en l’accompagnant d’un dis­cours révo­lu­tion­naire sur le « socia­lisme du XXIe siècle ». Il n’y a pas que l’opposition pour porter de telles accu­sa­tions. Il s’agit d’un sérieux pro­blème de ges­tion publique auquel le gou­ver­ne­ment n’a pas pu répondre ou n’en a pas eu la volonté poli­tique. Par ailleurs, au delà de cette absence de défi­ni­tion poli­tico-idéo­lo­gique d’un projet alter­na­tif au capi­ta­lisme, on constate de graves carences et dis­con­ti­nui­tés dans la ges­tion publique. Fréquemment, quand une poli­tique publique donnée, par exemple en matière de loge­ment, n’obtient pas les résul­tats escomp­tés, on nomme une nou­velle équipe res­pon­sable. Cette nou­velle équipe s’installe, écarte le per­son­nel en place, fait table rase pour s’engager dans une nou­velle poli­tique publique, sans faire un bilan de la ges­tion anté­rieure et sans conti­nuité avec les pro­grammes enga­gés…

  • Après la défaite du réfé­ren­dum de 2007, tu as évoqué une pos­sible « bifur­ca­tion cri­tique » du boli­va­ria­nisme, au sens où cette défaite pou­vait être l’occasion de faire un bilan et de ré-éla­bo­rer, démo­cra­ti­ser et réflé­chir de façon col­lec­tive sur le pro­ces­sus, ou au contraire ren­for­cer les ten­dances auto­ri­taires, bureau­cra­tiques ou ver­ti­ca­lisme du cha­visme. Avec le recul, que s’est-il réel­le­ment passé ?

Je crois que cette ques­tion n’est tou­jours pas tran­chée. On ne sait tou­jours pas quelle branche de cette bifur­ca­tion a emprun­tée le pro­ces­sus. C’est pré­ci­sé­ment dans la période immé­dia­te­ment pos­té­rieure au réfé­ren­dum de 2007 que l’on a connu le débat poli­tique le plus ouvert entre les forces poli­tiques et sociales hété­ro­gènes qui se réclament de près ou de loin du cha­visme. On a connu au cours de ces semaines une large réflexion cri­tique, sur­tout dans les rangs des orga­ni­sa­tions popu­laires, où je dirais que pour la pre­mière fois tout a été mis en dis­cus­sion, y com­pris le lea­der­ship de Chávez, les rela­tions avec son entou­rage, les exi­gences d’autonomie des orga­ni­sa­tions sociales, la cor­rup­tion, l’inefficacité de la ges­tion publique, le sec­ta­risme et l’autoritarisme. Toutes ces ques­tions sont pas­sées de simples conver­sa­tions pri­vées à des débats publics. J’estime que cette période a été très béné­fique, riche de pos­si­bi­li­tés. Mais comme tou­jours, de nou­veaux élé­ments poli­tiques, en l’occurrence les élec­tions, sont venus faire pres­sion pour réduire l’espace du débat cri­tique afin de ren­for­cer l’unité du cha­visme, ou selon les termes consa­crés « ne pas donner d’armes à l’ennemi ». Je trouve que ce large débat démo­cra­tique a beau­coup régressé en 2008.

Premiers bilans pour le Parti socialiste unifié du Venezuela

  • Nous pou­vons aujourd’hui éva­luer les pre­miers mois de fonc­tion­ne­ment du Parti socia­liste unifié du Venezuela (PSUV) [6]. Que penses-tu de ce nou­veau parti ? Sera-t-il vrai­ment une ins­tance poli­tique du peuple pour sou­te­nir les pro­grès du pro­ces­sus tout en construi­sant un outil démo­cra­tique indé­pen­dant dans la lutte pour le « socia­lisme du XXIe siècle » ? Cette ten­sion entre l’appel à « res­ser­rer les rangs » qui étouffe le débat col­lec­tif et la néces­sité de dis­cu­ter de tout à la base semble se mani­fes­ter éga­le­ment à l’intérieur de ce parti. J’ai cru com­prendre que les élec­tions internes du PSUV ne se sont pas tou­jours dérou­lées de bas en haut et qu’elles n’ont pas suivi une démarche réel­le­ment ouverte…

Je dirais que la démarche a été semi-ouverte, tant pour ce qui concerne la dési­gna­tion des organes direc­teurs du PSUV que dans l’organisation des pri­maires pour dési­gner les can­di­dats pour les élec­tions régio­nales de novembre 2008. Il y a eu aussi bien mani­pu­la­tion et contrôle d’en haut qu’expression authen­tique de la volonté des mili­tants. Par exemple, on sait que dans l’élection de la direc­tion du parti, les mili­tants ont clai­re­ment indi­qué leur pré­fé­rence pour les can­di­dats civils face aux mili­taires. Avec les pri­maires pour la dési­gna­tion des can­di­dats du PSUV aux postes de gou­ver­neurs et de maires, le fait que Aristóbulo Iztúriz [7] a été dési­gné avec 95 % des voix comme can­di­dat dans la métro­pole est très signi­fi­ca­tif et en fait le numéro deux du cha­visme en termes de popu­la­rité. Un enjeu impor­tant pour la démo­cra­tie au Venezuela concerne à l’évidence le rôle des mili­taires. La culture mili­taire est une culture hié­rar­chique, celle de l’obéissance, non de la démo­cra­tie et du débat. Autre exemple. La ges­tion du maire de Barquisimeto, Henry Falcón, a été jugée posi­tive par la popu­la­tion de cette ville. Lors des pri­maires du PSUV, il a été élu alors qu’on l’accusait de ne pas être assez révo­lu­tion­naire et qu’un autre can­di­dat était sou­tenu par Chávez et la direc­tion du parti. Dans un cer­tain nombre de cas, l’écart entre les can­di­dats arri­vés en tête était faible, ce qui per­met­tait à la direc­tion, selon les dis­po­si­tions en vigueur, de choi­sir entre les deux. Là où le can­di­dat arrivé second a été choisi, des signes de mécon­ten­te­ment se sont mani­fes­tés. Le PSUV est un champ de ten­sions : il ne permet pas le plein exer­cice de la démo­cra­tie issue de la base, mais il n’est pas non plus un espace que l’on pour­rait contrô­ler tota­le­ment par en haut.

  • Comment per­çois-tu le contexte poli­tique de ces der­niers mois, après la défaite élec­to­rale du cha­visme de fin 2007 et suite à l’élection des gou­ver­neurs et maires en novembre 2008 ?

Un bref retour en arrière permet d’avancer une réponse. L’année 2007 a été, je crois, une année catas­tro­phique du point de vue du projet de chan­ge­ment au Venezuela. Catastrophique parce que Chávez lui-même et les diri­geants poli­tiques du pro­ces­sus ont eu une appré­cia­tion erro­née sur la signi­fi­ca­tion de la vic­toire à l’élection pré­si­den­tielle de 2006. Ils ont agi comme si soixante et quelque pour cent de la popu­la­tion avait donné carte blanche à Chávez et se pro­non­çait consciem­ment en faveur du socia­lisme. Il faut être atten­tif aux mul­tiples impré­ci­sions qui accom­pa­gnaient cette option. Au Venezuela, de larges sec­teurs de la popu­la­tion asso­cient le « socia­lisme » direc­te­ment à l’expérience cubaine. Et en partie du fait de l’image qu’en donne les médias domi­nants, l’idée que la majo­rité de la popu­la­tion se fait de Cuba est asso­ciée à la pénu­rie et aux pri­va­tions de liberté…

En 2007, deux évé­ne­ments par­ti­cu­liè­re­ment impor­tants figu­raient sur l’agenda poli­tique du cha­visme : la mise en place des conseils com­mu­naux et la créa­tion du PSUV. Mais vu la façon dont a été conduite la réforme consti­tu­tion­nelle, tout le reste, y com­pris la ges­tion publique, a été subor­donné aux exi­gences conjonc­tu­relles de la cam­pagne du réfé­ren­dum. En témoignent lar­ge­ment l’abandon de modules du pro­gramme de santé Barrio Adentro, la crois­sance de l’insécurité, la pénu­rie de lait, d’oeufs et d’autres ali­ments de base. La prio­rité donnée aux inté­rêts élec­to­raux du parti a entravé la pos­si­bi­lité de mettre en place les conseils com­mu­naux, conçus comme des orga­ni­sa­tions sociales plu­rielles. Tout cela a nourri un véri­table malaise. Le réfé­ren­dum s’est tenu dans ce contexte déla­bré. Il y a eu trois mil­lions de voix de dif­fé­rence entre ceux qui avaient voté pour Chávez à l’élection pré­si­den­tielle, un an plus tôt, et ceux qui ont voté pour la réforme consti­tu­tion­nelle en 2007. C’est la pre­mière défaite poli­tico-élec­to­rale qu’a essuyée ce gou­ver­ne­ment. La construc­tion du parti a, elle aussi, été affec­tée par la prio­rité donnée à la mobi­li­sa­tion pour le réfé­ren­dum. Créé en dehors d’une période élec­to­rale, il n’aurait pas connu cette situa­tion où chaque déci­sion était direc­te­ment ins­pi­rée par la ques­tion de qui sera can­di­dat à quoi. Pour l’opposition au Venezuela l’échec du projet de réforme consti­tu­tion­nelle est un moment his­to­rique. Elle y trouve l’opportunité de tirer les leçons des lourdes erreurs des années anté­rieures, d’isoler les sec­teurs put­schistes de la droite la plus radi­cale et d’essayer d’impulser un front uni­taire, non seule­ment pour les élec­tions régio­nales de 2008, mais aussi pour les légis­la­tives de 2010 et la pré­si­den­tielle de 2012. Elle a effec­ti­ve­ment réussi à pré­sen­ter un can­di­dat unique dans la majo­rité des cas lors des élec­tions qui viennent de se tenir.

  • Si nous ana­ly­sons les résul­tats des élec­tions de novembre que Chávez lui-même avait qua­li­fiées d’élections « les plus impor­tantes de l’histoire du Venezuela » lors d’un dis­cours l’été der­nier, quelles leçons peut-on tirer d’un scru­tin qui concer­nait pas moins de 17 300 can­di­dats dans plus de 330 muni­ci­pa­li­tés et 21 états ? Comment le cha­visme et le PSUV ont-ils passé cette échéance et quelles sont les pers­pec­tives de la gauche et de l’opposition ?

Les résul­tats des élec­tions du 23 novembre peuvent être consi­dé­rés comme un revers élec­to­ral pour le gou­ver­ne­ment de Chávez, même s’il a gagné dans la grande majo­rité des muni­ci­pa­li­tés du pays, obtenu dix-sept gou­ver­neurs et recueilli plus de 1 mil­lion de voix de plus que l’opposition au niveau natio­nal. Le gou­ver­ne­ment a perdu la métro­pole de Caracas et Maracaibo, ainsi que cinq états, dont les trois plus peu­plés du pays : Zulia, Carabobo et Miranda. En outre, avec la défaite dans l’état de Táchira, les zones les plus peu­plées d’une fron­tière com­plexe et tendue avec la Colombie se retrouvent sous le contrôle de l’opposition. On voit se des­si­ner une nou­velle carte poli­tico-ter­ri­to­riale du pays. L’opposition domine dans les états les plus peu­plés, tandis que le cha­visme est majo­ri­taire dans le reste du ter­ri­toire natio­nal. On estime que 44 % de la popu­la­tion aura des gou­ver­neurs ou des maires d’opposition.

Cette pro­gres­sion impor­tante, mais pas déci­sive, de l’opposition est inter­pré­tée par les deux camps comme une vic­toire. Le gou­ver­ne­ment fait valoir qu’il est majo­ri­taire dans le pays, l’opposition qu’elle a gagné dans les états les plus peu­plés. Dans le contexte post-élec­to­ral, la contro­verse porte sur les inter­pré­ta­tions de ce qui s’est passé. Qui a gagné et quelles sont les consé­quences de ces résul­tats pour l’avenir du pays, pour le projet de chan­ge­ment social dirigé par Chávez ? Ces résul­tats élec­to­raux confirment-ils le sou­tien au pro­ces­sus, à l’accentuation des réformes pour construire le socia­lisme du XXIe siècle et pour essayer à nou­veau d’obtenir une réforme de la consti­tu­tion qui éli­mine les res­tric­tions à la réélec­tion du pré­sident ? S’agit-il au contraire d’un nou­veau rap­port de forces au niveau natio­nal qui ouvre la pos­si­bi­lité d’une vic­toire de l’opposition aux élec­tions de 2012 ? La réponse à ces ques­tions ne peut se déduire des résul­tats élec­to­raux. Elle dépen­dra de la capa­cité poli­tique qu’auront le gou­ver­ne­ment et l’opposition à tirer parti de cette nou­velle conjonc­ture. La capa­cité du gou­ver­ne­ment et du PSUV à mener une large réflexion cri­tique et auto­cri­tique sur les causes de ces résul­tats s’avère une ques­tion d’importance cen­trale. A nou­veau la popu­la­tion a exprimé son mécon­ten­te­ment de la ges­tion publique des maires et des gou­ver­neurs cha­vistes. Sans aucune excep­tion, tous les maires, au niveau métro­po­li­tain ou muni­ci­pal, qui ont gou­verné la ville de Caracas au cours de ces dix der­nières années ont été sanc­tion­nés par la popu­la­tion pour leur ges­tion par­ti­cu­liè­re­ment défec­tueuse. On a très sou­vent voté pour eux par loyauté vis-à-vis de Chávez, malgré une opi­nion assez néga­tive. Les pro­blèmes de l’insécurité, des trans­ports, du trai­te­ment des ordures, de l’éclairage public, l’absence d’espaces publics de ren­contre et de loi­sirs, etc., sont loin d’avoir été cor­ri­gés aujourd’hui à Caracas. On ne peut pas s’engager dans un pro­ces­sus trans­for­ma­tion pro­fonde de la société si on n’est pas capable, par une ges­tion com­pé­tente, d’améliorer les condi­tions de vie quo­ti­dienne de la popu­la­tion. On dirait que, puisqu’on s’engageait dans la tâche stra­té­gique de « faire la révo­lu­tion », il ne sem­blait pas néces­saire de s’occuper d’un pro­blème aussi secon­daire que le trai­te­ment des ordures.

L’année 2009 sera une année par­ti­cu­liè­re­ment cri­tique pour la conso­li­da­tion du pro­ces­sus de trans­for­ma­tion que connaît le Venezuela. Les impor­tantes réserves inter­na­tio­nales per­met­tront sans doute au gou­ver­ne­ment de pro­té­ger l’économie véné­zué­lienne des effets les plus néga­tifs de la crise éco­no­mique et finan­cière glo­bale. Mais si, comme cela paraît pro­bable, la crise mon­diale s’aggrave et se pro­longe, la chute des prix du pétrole aura cer­tai­ne­ment un pro­fond impact à partir de 2010 sur les recettes fis­cales et les dépenses publiques, moteur de la crois­sance éco­no­mique qu’a connue le pays au cours des cinq der­nières années. Les élec­tions par­le­men­taires se dérou­le­raient alors dans des condi­tions très peu favo­rables au gou­ver­ne­ment. C’est pour­quoi, soit les graves pro­blèmes de carence de la ges­tion publique seront trai­tés d’ici là avec vigueur ; soit les partis et les forces d’opposition – bien qu’ils soient inca­pables de pro­po­ser des options attrac­tives pour l’avenir – pour­raient tout au moins appa­raître aux yeux de beau­coup comme de meilleurs ges­tion­naires de la vie quo­ti­dienne. L’opposition fera tout son pos­sible pour se donner cette image dans les régions qu’elle va gou­ver­ner d’ici 2012.

Renforcer la démocratie participative et le pouvoir populaire

  • Parmi les aspects les plus posi­tifs du pro­ces­sus boli­va­rien figurent les expé­riences de par­ti­ci­pa­tion popu­laire (comme les conseils com­mu­naux) mais aussi l’impressionnante poli­ti­sa­tion de vastes sec­teurs de la popu­la­tion, qui avaient été jusqu’ici mar­gi­na­li­sés par le sys­tème poli­tique domi­nant. Que fau­drait-il ren­for­cer pour (re)construire des formes d’auto-organisation démo­cra­tique et col­lec­tive, des organes de « pou­voir popu­laire » ? Quelle serait la stra­té­gie pour construire un projet de contre-hégé­mo­nie, une alter­na­tive réelle au capi­ta­lisme néo­li­bé­ral ? Enfin, en guise de conclu­sion, com­ment forger ce que tu as appelé « un monde de démo­cra­tie sans fin » et que nous pour­rions appe­ler « socia­lisme du XXIe siècle » ?

Le défi essen­tiel est d’imaginer une société dif­fé­rente : que pour­rait être une société post-capi­ta­liste ? Ce défi est tri­bu­taire tant des par­ti­cu­la­ri­tés du Venezuela que du chan­ge­ment d’époque à l’échelle mon­diale. Je dirais qu’il y a deux axes de ten­sion majeurs pour conce­voir un projet démo­cra­tique alter­na­tif pour le Venezuela. Un pre­mier thème tient aux limites éco­lo­giques de la pla­nète, sin­gu­liè­re­ment pour un pays pétro­lier comme le nôtre. La construc­tion d’un projet de société alter­na­tif à l’ordre des­truc­teur du capi­ta­lisme doit néces­sai­re­ment pro­po­ser un modèle de civi­li­sa­tion alter­na­tif du point de vue de la pro­duc­tion et de qua­lité de vie, des modèles de consom­ma­tion des­truc­teurs qui sont aujourd’hui hégé­mo­niques. Cette dimen­sion ne peut pas être ren­voyée à plus tard, à une phase pos­té­rieure du pro­ces­sus de chan­ge­ment. C’est un enjeu urgent dont dépend la pour­suite ou non de la vie sur la pla­nète Terre. Je suis convaincu que si nous ne trou­vons pas de réponse d’un point de vue anti­ca­pi­ta­liste, s’il n’y a pas de réponse alter­na­tive démo­cra­tique à la crise éco­lo­gique pla­né­taire, on verra fina­le­ment s’imposer des réponses pro­fon­dé­ment auto­ri­taires dans une société mar­quée par un apar­theid global crois­sant. Les grands murs-fron­tières et la répres­sion sys­té­ma­tique des dépla­cés éco­no­miques en sont seule­ment le signe pré­cur­seur. Pour la lutte des mou­ve­ments pay­sans et indi­gènes en Amérique latine et dans de nom­breuses régions du monde, le thème de la démo­cra­tie et celui de la vie ne sont pas sépa­rés ; ils sont partie inté­grante de leur propre vision du monde et de leur propre vécu. Mais les gou­ver­ne­ments conti­nuent à penser – et, ce qui est pire, à agir – avec comme indices de succès la crois­sance du PIB et du revenu per capita. Au Venezuela, nous n’avons avancé aucune réponse à ces défis urgents. Loin de dimi­nuer, la dépen­dance de l’économie véné­zué­lienne vis-à-vis de la rente pétro­lière ne fait que s’accentuer.

En outre, ce modèle de déve­lop­pe­ment ren­tier sup­pose un niveau élevé d’étatisme, de cen­tra­li­sa­tion et d’autoritarisme. Le rap­port entre auto­no­mie et éta­tisme consti­tue une autre ques­tion cen­trale pour conce­voir un projet anti­ca­pi­ta­liste démo­cra­tique. Cette ten­sion est cen­trale dans l’histoire du Venezuela pétro­lier. Au nom de la société, l’Etat véné­zué­lien exerce son contrôle sur les prin­ci­pales richesses du pays. Mais il n’a pas les capa­ci­tés de ges­tion qui seraient néces­saires pour que ces res­sources répondent aux néces­si­tés de l’ensemble de la société, en par­ti­cu­lier les sec­teurs sociaux tra­di­tion­nel­le­ment exclus. Au Venezuela, les rap­ports entre Etat et orga­ni­sa­tions sociales, entre Etat et partis, sont mar­qués par un ver­ti­ca­lisme pesant. L’autonomie des orga­ni­sa­tions sociales est trop sou­vent vue par le gou­ver­ne­ment comme une menace poten­tielle. C’est visible dans tous les domaines. Le mou­ve­ment syn­di­cal qui sou­tient le pro­ces­sus connaît une ten­sion très forte entre les ten­dances qui donnent la prio­rité au sou­tien, par­fois incon­di­tion­nel, à la poli­tique gou­ver­ne­men­tale et les ten­dances qui cherchent à construire des orga­ni­sa­tions auto­nomes. Si les orga­ni­sa­tions syn­di­cales se trans­forment en appen­dices de l’Etat, cela signi­fie la perte de toute la richesse de l’expérience his­to­rique du mou­ve­ment ouvrier. Il en va de même avec les conseils com­mu­naux. Deux concep­tions s’opposent for­te­ment : celle qui voit dans les conseils com­mu­naux une orga­ni­sa­tion popu­laire de base, l’expression de l’ensemble plu­riel des sec­teurs de la société qui dis­cutent et décident au niveau local de leurs propres affaires ; et celle qui les conçoit comme formes d’organisation à la base du mou­ve­ment cha­viste. Les conseils com­mu­naux sont censés être le lieu pri­vi­lé­gié de la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive. S’ils sont soumis à une logique sec­taire par­ti­sane, une grande partie de la popu­la­tion se sent exclue a priori et les conseils com­mu­naux perdent leur poten­tiel comme organes pre­miers de la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive. Le Venezuela a une tra­di­tion limi­tée d’organisations sociales auto­nomes. Jusqu’en 1958 c’était une société qui n’avait pra­ti­que­ment pas d’expérience démo­cra­tique même dans son accep­tion libé­rale. Ensuite la main­mise des partis sur la vie poli­tique a été très forte. Les partis domi­nants, Action Démocratique et COPEI, ont été les vec­teurs de la répar­ti­tion des res­sources de l’Etat, ce qui leur a permis de contrô­ler et de sou­mettre la majo­rité des orga­ni­sa­tions de la société véné­zué­lienne. Ils contrô­laient abso­lu­ment tout. Ils s’infiltraient par tous les pores de la société.

Le gou­ver­ne­ment boli­va­rien a impulsé un pro­ces­sus posi­tif et accé­léré d’extension et de ren­for­ce­ment des orga­ni­sa­tions sociales de base, en déve­lop­pant des actions poli­tiques spé­ci­fiques. C’est notam­ment le cas des poli­tiques sociales en matière d’éducation, de santé ou de pro­duc­tion. Elles sont défi­nies de façon à contri­buer à la consti­tu­tion d’un tissu social, à la pro­mo­tion de la citoyen­neté, à l’organisation com­mu­nau­taire. Le modèle d’organisation com­mu­nau­taire de la poli­tique de santé connu sous le nom de Barrio Adentro en est emblé­ma­tique. La mise en place d’un dis­pen­saire dans une com­mu­nauté et la pré­sence de méde­cins n’a aucun sens si la com­mu­nauté n’est pas orga­ni­sée en comi­tés de santé pour prendre en charge cette action. Ces ini­tia­tives publiques se heurtent à la dif­fi­culté d’avancer dans la construc­tion de formes orga­ni­sa­tion­nelles et de tissus sociaux auto­nomes qui ne soient pas tri­bu­taires, en per­ma­nence, de l’Etat et de ses res­sources.

Pour conclure, la capa­cité de pré­ser­ver ou de construire cette auto­no­mie dans le cadre d’un projet popu­laire alter­na­tif dépend de nom­breux fac­teurs, mais avant tout de la pré-exis­tence d’organisations de base, riches d’une expé­rience de lutte et de par­ti­ci­pa­tion col­lec­tive. Cela dépend aussi des orien­ta­tions poli­tiques mises en oeuvre par les fonc­tion­naires du gou­ver­ne­ment eux-mêmes selon qu’ils consi­dèrent les poli­tiques publiques d’un point de vue ins­tru­men­ta­liste, clien­té­liste, ou au contraire comme un ins­tru­ment de pro­mo­tion de l’organisation sociale popu­laire auto­nome. L’expérience en la matière de ces der­nières années est très diverse, mais cette ten­sion entre le contrôle par en haut et l’autonomie à la base est, peut-être, du point de vue de la démo­cra­tie radi­cale, un des axes médul­laires propre à mettre en pers­pec­tive ce qui se passe au Venezuela et à conce­voir la construc­tion d’un « monde de démo­cra­tie sans fin ».

Notes :
[1] Auteur de plu­sieurs ouvrages tel que Neoliberalismo, socie­dad civil y demo­cra­cia. Ensayos sobre América Latina y Venezuela (1995), il a publié de nom­breux articles sur le pro­ces­sus boli­va­rien, dont der­niè­re­ment en fran­çais avec Pablo Navarete, « Le Venezuela et le pro­ces­sus boli­va­rien » (in Le Volcan latino-amé­ri­cain, dir. F Gaudichaud, Textuel, 2008). [2] En 1958, la chute du dic­ta­teur Pérez Jiménez donne lieu au pacte de Punto Fijo entre les deux partis domi­nants de cette époque, Action démo­cra­tique (AD) et le COPEI (social-chré­tien). Ce pacte orga­nise le par­tage du pou­voir et l’alternance entre les deux partis, sur la base de l’exclusion du Parti com­mu­niste et des sec­teurs popu­laires du sys­tème poli­tique. Pendant 40 ans, ils appli­que­ront plus ou moins les mêmes poli­tiques au ser­vice de l’oligarchie locale, mar­quées par le clien­té­lisme et la cor­rup­tion géné­ra­li­sée. [3] L’une des prin­ci­pales pro­messes élec­to­rales d’Hugo Chavez en 1998 est d’en finir avec la IVème République (celle du pacte de Punto Fijo) et de convo­quer une Assemblée Constituante. [4] Petróleos de Venezuela SA (abrégé en PDVSA) est la com­pa­gnie pétro­lière appar­te­nant à l’État véné­zué­lien. Fondée en 1975, elle a été reprise en main durant le gou­ver­ne­ment Chavez. [5] SIDOR est une immense acié­rie située dans l’Etat de Bolivar. Sa natio­na­li­sa­tion fait suite à un long conflit social et a été prise par Chávez alors que le prin­ci­pal action­naire, la mul­ti­na­tio­nale italo-argen­tine Techint, refu­sait d’améliorer les condi­tions de tra­vail des sala­riés (en partie avec la com­pli­cité du ministre du tra­vail, limogé depuis). [6] Le PSUV a été créé en 2007 afin de regrou­per dans une seule orga­ni­sa­tion, l’essentiel des forces poli­tiques qui sou­tiennent le gou­ver­ne­ment Chávez et le pro­ces­sus boli­va­rien, à com­men­cer par le Mouvement cin­quième répu­blique (majo­ri­taire). A l’inverse, Patria Para Todos et le Parti com­mu­niste ont refusé de s’intégrer à ce parti, tout en conti­nuant à sou­te­nir acti­ve­ment la poli­tique menée par le pré­sident véné­zue­lien. Le PSUV comp­te­rait pas moins de deux mil­lions et demi de mili­tants (sur une popu­la­tion de 28 mil­lions d’habitants). [7] Considéré comme un repré­sen­tant de l’aile gauche du gou­ver­ne­ment, Aristóbulo Iztúriz a été maire de Caracas en 1994 et ministre de l’éducation sous Chavez. Figure du parti Patria Para Todos avant son inté­gra­tion dans le PSUV, il a perdu l’élection à la métro­pole de Caracas en novembre 2008.

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