Le Forum et le Réseau. Une analyse des modes de gouvernement des forums sociaux

Communication pour le colloque « Cultures et pratiques participatives : une perspective comparative » - LAIOS/AFSP — Congrès Marx International V - Section Sociologie – Paris-Sorbonne et Nanterre – 3/6 octobre 2007
Par , Mis en ligne le 22 août 2009

Quelle solu­tion orga­ni­sa­tion­nelle convient à la coor­di­na­tion inter­na­tio­nale des mul­tiples réseaux d’associations, d’ONG, de syn­di­cats, de think tank, de mou­ve­ments sociaux, etc., que l’on recon­naît aujourd’hui sous le nom de « Mouvement alter­mon­dia­liste » ? De quel « gou­ver­ne­ment » un « réseau de réseaux » peut-il se doter pour favo­ri­ser des formes d’action col­lec­tive à visée inter­na­tio­nale, tout en pré­ser­vant la diver­sité des com­po­santes qui lui ont donné nais­sance ? Les réponses appor­tées par le mou­ve­ment « alter » à ces ques­tions ont pris la forme d’une série d’innovations orga­ni­sa­tion­nelles dont l’une des plus ori­gi­nale est la créa­tion du pro­ces­sus des forums sociaux initié lors du pre­mier Forum social mon­dial (FSM) de Porto Alegre en jan­vier 2001. Espaces ouverts à des cen­taines de débats, de sémi­naires et d’ateliers, théâtres de ren­contres, de confron­ta­tions et de conver­gences entre acteurs, incu­ba­teurs de mots d’ordre, de cam­pagnes et de séquences de mobi­li­sa­tion, lieux de socia­li­sa­tion, d’apprentissage et de pro­duc­tion iden­ti­taire, les forums sociaux brassent en un savant désordre les com­po­santes des dif­fé­rents seg­ments de réseaux qui se réclament du « mou­ve­ment alter­mon­dia­liste ». Cependant, si on la sous­trait aux effets de label­li­sa­tion qui la font exis­ter comme un acteur col­lec­tif, cohé­rent et unifié, la « nébu­leuse alter » appa­raît d’abord comme une col­lec­tion d’acteurs et de mou­ve­ments natio­naux si hété­ro­gènes que cer­tains y trouvent pré­texte à contes­ter la consis­tance de ce col­lec­tif inter­na­tio­nal de liens faibles (Fougier, 2004 ; Cohen, 2004). La mul­ti­pli­cité des causes, la diver­sité des posi­tion­ne­ments idéo­lo­giques, l’éventail des formes orga­ni­sa­tion­nelles, l’ancrage dans des contextes natio­naux dif­fé­rents, la dis­pa­rité de la taille et de la repré­sen­ta­ti­vité des orga­ni­sa­tions, etc., tout rend, à pre­mière vue, extrê­me­ment fra­gile et instable la coa­li­tion de cir­cons­tance qui s’est nouée à Seattle entre les mou­ve­ments sociaux et syn­di­caux amé­ri­cains et les réseaux d’ONG envi­ron­ne­men­ta­listes et citoyennes. Certes, la conver­gence des cri­tiques éco­lo­gistes, déve­lop­pe­men­ta­listes, socia­listes, fémi­nistes, cultu­relles, etc., des poli­tiques néo-libé­rales a favo­risé la consti­tu­tion d’un « méta-cadre » d’action col­lec­tive capable d’accueillir un ensemble de reven­di­ca­tions sec­to­rielles ou géné­rales, réfor­mistes ou radi­cales, locales ou inter­na­tio­nales. Mais ce pro­ces­sus d’alignement entre une mul­ti­pli­cité de cadres de mobi­li­sa­tion frag­men­tés, qui s’est pro­gres­si­ve­ment conso­lidé der­rière l’affirmation de la « prio­rité des droits humains sur ceux de la mar­chan­dise » et se désigne désor­mais comme « mou­ve­ment de jus­tice glo­bale » (De Sousa Santos, 2004), ne suffit pas à expli­quer la soli­di­fi­ca­tion des alliances construites lors des mobi­li­sa­tions des années 1999-2001 et l’institutionnalisation pro­gres­sive du mou­ve­ment alter. Il nous semble aussi néces­saire de porter atten­tion aux par­ti­cu­la­ri­tés des for­mats orga­ni­sa­tion­nels qui ont permis de coor­don­ner ces acteurs hété­ro­gènes. Car c’est notam­ment en défi­nis­sant, par tâton­ne­ment et approxi­ma­tion, un sys­tème de coor­di­na­tion sus­cep­tible de pré­ser­ver le carac­tère fon­da­men­ta­le­ment réti­cu­laire et le souci d’horizontalité qu’expriment ses diverses com­po­santes que les orga­ni­sa­tions du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste sont par­ve­nues à faire exis­ter ce nou­veau label.

Forme réseau et culture participative

De nom­breux auteurs ont sou­li­gné l’isomorphie entre les trans­for­ma­tions récentes des formes orga­ni­sa­tion­nelles de l’entreprise capi­ta­liste ou des ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales et celles des orga­ni­sa­tions qui en font la cri­tique (Boltanski, Chiapello, 1999, p. 431-435 ; Sassken, 2004). Pour être effi­caces et déployer une cri­tique per­ti­nente, les struc­tures mili­tantes devraient emprun­ter leur forme et leurs res­sources au monde qu’elles contestent. Alors que l’entreprise hié­rar­chique, cri­ti­quée pour son carac­tère ver­ti­cal et cen­tra­lisé, s’est orga­ni­sée par « projet » en emprun­tant à la forme réseau son carac­tère hori­zon­tal, poly­va­lent et dis­tri­bué, cer­tains sec­teurs mili­tants don­naient nais­sance à des col­lec­tifs endos­sant, eux aussi, des formes réti­cu­laires pour les oppo­ser aux bureau­cra­ties par­ti­sanes, syn­di­cales ou asso­cia­tives. Les réseaux tech­niques se sont, par ailleurs, pro­fon­dé­ment encas­trés dans ces évo­lu­tions (Castells, 2001), notam­ment à tra­vers le déve­lop­pe­ment des sys­tèmes de com­mu­ni­ca­tion sur Internet qui pré­sentent une infra­struc­ture décen­tra­li­sée et coopé­ra­tive (Flichy, 2001). Fonctionnant tout à la fois comme un sys­tème de valeurs et comme un ensemble de pra­tiques et de dis­po­si­tifs, la « forme réseau » s’est impo­sée comme un des­crip­teur puis­sant et effi­cace des modes de mise en rela­tions entre mili­tants et orga­ni­sa­tions mili­tantes qui ont émergé au début des années quatre-vingt dix dans les espaces asso­cia­tifs et syn­di­caux au niveau natio­nal et inter­na­tio­nal. On entend ici par « forme réseau », les dis­po­si­tifs orga­ni­sa­tion­nels qui se carac­té­risent par un faible éta­ge­ment hié­rar­chique, une struc­ture décen­tra­li­sée lais­sant une impor­tante marge d’autonomie aux acteurs, la recherche de coor­di­na­tion avec d’autres enti­tés exté­rieures et le souci du consen­sus dans les prises de déci­sion. Parce que l’horizontalité est sa com­po­sante prin­ci­pale, les acteurs prêtent sou­vent à cette forme orga­ni­sa­tion­nelle un ensemble de valeurs (flexi­bi­lité, mobi­lité, res­pect des indi­vi­dua­li­tés, proxi­mité à l’action, etc.) qui l’associe – par­tiel­le­ment, et de façon par­fois ambi­guë – aux cultures par­ti­ci­pa­tives qui reven­diquent la démo­cra­ti­sa­tion des orga­ni­sa­tions mili­tantes par la par­ti­ci­pa­tion, la trans­pa­rence des déci­sions, le refus de la bureau­cra­ti­sa­tion et des phé­no­mènes de délé­ga­tion. Même si, à l’évidence, l’ensemble des col­lec­tifs (asso­cia­tions, ONG, syn­di­cats, asso­cia­tions, mou­ve­ments sociaux, think tank, fon­da­tions, églises) qui se recon­naissent aujourd’hui dans le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste pré­sentent des struc­tures orga­ni­sa­tion­nelles extrê­me­ment hété­ro­gènes, et sou­vent très éloi­gnées de la visée d’horizontalité à laquelle pré­tend la « forme réseau », cette exi­gence fait cepen­dant l’objet d’une valo­ri­sa­tion col­lec­tive comme prin­cipe de coor­di­na­tion dési­rable pour les orga­ni­sa­tions elles-mêmes, mais sur­tout pour le tissu qu’elles forment en se retrou­vant au sein des forums sociaux.

Le lexique du réseau s’est en effet imposé dans le mili­tan­tisme des ONG inter­na­tio­nales (trans­na­tio­nal advo­cacy net­works) dès la fin des années 80 (Keck, Sikkink, 1998, p. 4). Les pre­miers acteurs à se coor­don­ner sur le plan inter­na­tio­nal, dès les années 1970, ont été un cer­tain nombre d’ONG qui contes­taient, sur leurs ter­rains, la légi­ti­mité de l’organisation west­pha­lienne du monde : Amnesty International, sur la défense des droits de l’homme, Friends of the Earth ou GreenPeace sur les ques­tions envi­ron­ne­men­tales, Oxfam sur le déve­lop­pe­ment ou Médecins sans fron­tières sur l’urgence huma­ni­taire. Même s’il existe une grande varia­bi­lité dans les formes orga­ni­sa­tion­nelles de ces ONG inter­na­tio­nales, qui s’étaient ini­tia­le­ment consti­tuées sur un mode sou­vent cen­tra­lisé, beau­coup évo­luent aujourd’hui vers des formes d’organisation réti­cu­laires, favo­ri­sant la décen­tra­li­sa­tion des déci­sions et l’autonomie des centres natio­naux (Anheier, Themudo, 2002). Dans un contexte d’accroissement de la glo­ba­li­sa­tion, l’internationalisation des mou­ve­ments sociaux est plus tar­dive, les orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales tra­di­tion­nelles comme les inter­na­tio­nales syn­di­cales étant des struc­tures essen­tiel­le­ment for­melles. Le pro­ces­sus menant à la créa­tion de l’OMC, l’ouverture des mar­chés agri­coles et la dif­fu­sion des OGM vont ainsi amener les syn­di­cats et mou­ve­ments de petits pay­sans à consti­tuer Via Campesina, qui regroupe aujourd’hui 50 mil­lions de pay­sans à tra­vers le monde, et à inten­si­fier les actions coor­don­nées sur le plan inter­na­tio­nal. La trans­for­ma­tion rapide des entre­prises et l’externalisation mas­sive d’une part crois­sante de leur acti­vité a poussé les syn­di­cats à construire de nou­velles alliances, sur le plan inter­na­tio­nal, entre acteurs du Nord et acteurs du Sud, comme sur le plan social et mili­tant où les syn­di­cats de sala­riés construisent des alliances avec les mou­ve­ments de consom­ma­teurs, des ONG de défense des droits de l’homme et les envi­ron­ne­men­ta­listes (Aguiton, 2003). Plus géné­ra­le­ment, l’émergence des mou­ve­ments alter­mon­dia­listes a permis aux ONG, mêmes à celles qui peuvent être cri­tiques vis-à-vis de leurs thèses (Cohen, 2003), d’utiliser ce nou­veau rap­port de force comme une res­source dans leurs négo­cia­tions avec les gou­ver­ne­ments et les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales. Ces trans­for­ma­tions prennent notam­ment sens au regard de la com­plexité du sys­tème d’acteurs, locaux, natio­naux et inter­na­tio­naux, publics et privés, gou­ver­ne­men­tal, inter­gou­ver­ne­men­tal ou inter­na­tio­nal qui com­pose l’espace de mobi­li­sa­tion des causes glo­bales. La struc­ture des oppor­tu­ni­tés poli­tiques trans­na­tio­nales requiert en effet une coor­di­na­tion décen­tra­li­sée et la coopé­ra­tion des acteurs (Guigni, 2002). Aussi, la construc­tion de coa­li­tions, de pla­te­formes, de par­te­na­riats inter-asso­cia­tifs, voire même de sous-trai­tances asso­cia­tives, est-elle deve­nue une pra­tique domi­nante de l’action inter­na­tio­nale où les coor­di­na­tions sont sys­té­ma­ti­que­ment pré­fé­rées aux struc­tures ver­ti­cales de contrôle.

L’émergence de la forme réseau comme mode de coor­di­na­tion pri­vi­lé­gié par les orga­ni­sa­tions à voca­tion inter­na­tio­nale accom­pagne, sans que ces phé­no­mènes soient dans un rap­port de cause à effet, des trans­for­ma­tions des modes d’engagement indi­vi­duel : plus mobiles, plus spé­cia­li­sés, plus indi­vi­duels aussi, cer­tains inves­tis­se­ments mili­tants se portent pré­fé­ren­tiel­le­ment vers des col­lec­tifs aux fron­tières souples, res­pec­tueux de la diver­sité d’orientation et d’intensité des enga­ge­ments et réser­vant une cer­taine auto­no­mie aux dif­fé­rentes enti­tés qui les com­pose (Ion, 1997). Si ce type de rap­port à l’engagement est étroi­te­ment asso­cié à la dis­tri­bu­tion du capi­tal cultu­rel, il faut aussi sou­li­gner l’importance dans l’apparition des formes orga­ni­sa­tion­nelles réti­cu­laires de mou­ve­ments de chô­meurs ou de sans papiers mar­qués eux aussi par la mobi­lité, l’importance donnée aux par­cours indi­vi­duels et la méfiance à l’égard des phé­no­mènes de délé­ga­tion. La valo­ri­sa­tion de la « forme réseau » ren­voie, en effet, plus géné­ra­le­ment, à la dif­fu­sion au sein du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste d’une culture poli­tique par­ti­ci­pa­tive, méfiante à l’égard de l’accaparement des micros par des porte-parole pro­fes­sion­nels et sou­cieuse d’affirmer la diver­sité et la plu­ra­lité de ses com­po­santes. De nom­breux tra­vaux de socio­lo­gie poli­tique por­tant sur ces orga­ni­sa­tions ou sur les bio­gra­phies mili­tantes de leurs acteurs (Collovald et al., 2002) ont montré les limites de ce nou­veau lan­gage de des­crip­tion de l’engagement poli­tique, sans doute plus « idéo­lo­gique » que socio­lo­gi­que­ment fondé. Mais c’est jus­te­ment ce der­nier trait qui nous importe ici. Même si, à tous égards, il est dif­fi­cile d’observer une rup­ture signi­fi­ca­tive dans les tra­jec­toires, les pra­tiques et les com­por­te­ments orga­ni­sa­tion­nels des mili­tants, il n’en reste pas moins néces­saire de prendre au sérieux ce qui appa­raît désor­mais comme un cadre de défi­ni­tion légi­time du bon com­por­te­ment mili­tant et de la bonne forme orga­ni­sa­tion­nelle. Sans consti­tuer un brusque chan­ge­ment de para­digme, c’est bien parce que les acteurs se réfèrent désor­mais à ce modèle nor­ma­tif qu’ils impriment une marque ori­gi­nale, des dépla­ce­ments et des trans­for­ma­tions aux dis­po­si­tifs orga­ni­sa­tion­nels dans les­quels ils s’engagent.

Comment organiser un réseau de réseaux ?

Dans ce texte, nous cher­che­rons à inter­ro­ger la manière dont a pu s’opérer une coor­di­na­tion suf­fi­sam­ment « effi­cace » de l’ensemble hété­ro­gène de mou­ve­ments que réunit le pro­ces­sus des forums sociaux pour pro­duire une iden­tité publique stable et recon­nue, alors que celui-ci ne s’est doté que d’un cadre ins­ti­tu­tion­nel extrê­me­ment léger et fra­gile. Le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste a en effet mis en place, par ajus­te­ments pro­gres­sifs et en recom­po­sant un ensemble de formes orga­ni­sa­tion­nelles dis­po­nibles, un sys­tème ori­gi­nal de « gou­ver­nance par­ti­ci­pa­tive et ouverte » (Fung, Wright, 2003). Si le choix des for­mats orga­ni­sa­tion­nels ne consti­tue pas, en lui-même, une expli­ca­tion suf­fi­sante de la réus­site ou de l’échec des mobi­li­sa­tions col­lec­tives, une inter­ro­ga­tion détaillée des arbi­trages orga­ni­sa­tion­nels effec­tués par les acteurs permet de com­prendre des élé­ments essen­tiels des dyna­miques col­lec­tives et des cultures poli­tiques sur les­quelles reposent leurs mobi­li­sa­tions (Clemens, 1996). En pui­sant dans la tra­di­tion « par­ti­ci­pa­tive » des mou­ve­ments civiques et fémi­nistes des années soixante, les pro­mo­teurs des forums sociaux se sont atta­chés à construire des espaces à faible niveau de cen­tra­li­sa­tion per­met­tant de créer un ensemble de liens plus ou moins forts entre les orga­ni­sa­tions par­ti­ci­pantes. Aussi, la culture orga­ni­sa­tion­nelle qui s’est forgée au sein de la galaxie alter­mon­dia­liste emprunte-t-elle aussi bien aux mou­ve­ments sociaux orga­ni­sés en coor­di­na­tion, aux pra­tiques des grandes cam­pagnes trans­na­tio­nales, aux col­loques et réunions inter­na­tio­nales et au fonc­tion­ne­ment des col­lec­tifs liber­taires incar­née par les spo­ke­coun­cil. Elle se carac­té­rise par son souci de conci­lier coor­di­na­tion et diver­sité, stra­té­gie col­lec­tive et récu­sa­tion des avant-gardes, mot d’ordre et refus de la délé­ga­tion, consen­sus et inter­dit de la repré­sen­ta­tion. Dans son tra­vail sur les mou­ve­ments sociaux amé­ri­cains des années 60, Francesca Polletta (2002) montre qu’il y a lieu de rela­ti­vi­ser les inter­pré­ta­tions « réa­listes » qui font de l’abandon des idéaux par­ti­ci­pa­tifs et démo­cra­tiques ini­tiaux au profit de struc­tures hié­rar­chiques et délé­ga­taires une condi­tion du succès des mobi­li­sa­tions col­lec­tives. En cer­taines cir­cons­tances, des formes orga­ni­sa­tion­nelles « plates » peuvent s’avérer indis­pen­sables tant pour des rai­sons fonc­tion­nelles (la pré­ser­va­tion d’un équi­libre coopé­ra­tif entre com­po­santes concur­rentes) que cultu­relles (la pré­fé­rence donnée aux dimen­sions « déve­lop­pe­men­tales » et socia­li­sa­trices de la mobi­li­sa­tion). Mais sur­tout, la trans­for­ma­tion pyra­mi­dale des mou­ve­ments sociaux appa­raît sur­tout comme un effet de l’interaction des mobi­li­sa­tions col­lec­tives avec la struc­ture de l’espace poli­tique qu’elles cherchent à inves­tir. Aussi vou­drions-nous mon­trer, d’une part, que l’émergence de la forme forum social comme ins­tance de coor­di­na­tion ouverte et poly­ar­chique des mou­ve­ments de contes­ta­tion des poli­tiques néo-libé­rales cor­res­pond à l’expression, inégale et dif­fé­ren­ciée, dans les uni­vers mili­tants mobi­li­sés d’une « culture par­ti­ci­pa­tive » s’exprimant notam­ment par l’affirmation d’une pré­fé­rence pour la « forme réseau » et que, d’autre part, l’indétermination, l’éclatement et la dis­tri­bu­tion des arènes poli­tiques que cherchent à péné­trer le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste rend, semble-t-il, plus effi­cace et per­ti­nente ce type de coordination.

1. Les forums sociaux : un système de coordination sous contraintes d’horizontalité

L’une des pro­prié­tés déci­sives de la forme réseau, celle par laquelle on peut le plus faci­le­ment la dis­tin­guer des formes orga­ni­sa­tion­nelles liées à la repré­sen­ta­tion élec­tive comme les partis ou les groupes de pres­sion (Aguiton, 2003b), est qu’il n’existe pas de point de vue en sur­plomb ou exté­rieur depuis lequel il serait pos­sible de tota­li­ser (de voir, de dénom­brer, de repré­sen­ter) les enti­tés du réseau. Un réseau, en tant que tel, ne consti­tue pas un col­lec­tif. Il se pré­sente comme un milieu instable de flux, d’échanges et de tran­sac­tions. Il ne dis­pose pas d’instrument per­met­tant de défi­nir sa popu­la­tion, ni d’intentionnalité ou de struc­ture de repré­sen­ta­tion per­met­tant d’orienter une action ou une stra­té­gie. C’est pour­quoi, il faut donner une forme au réseau pour mobi­li­ser les forces dépo­sées dans les liens qui asso­cient ses dif­fé­rents nœuds et construire une forme d’action col­lec­tive. Luc Boltanski et Eve Chiapello ont pro­posé une appel­la­tion géné­rique pour dési­gner l’ensemble des archi­tec­tures qui se construisent sur le fond du réseau pour lui donner une forme tem­po­raire et mar­quer en poin­tillé les fron­tières pro­vi­soires d’un col­lec­tif. Par projet, notion emprun­tée au voca­bu­laire du mana­ge­ment d’entreprise mais géné­ra­li­sable à un ensemble très large d’actions col­lec­tives orien­tées vers la réa­li­sa­tion d’un but, ils dési­gnent « l’objet ou le pré­texte de la connexion » per­met­tant d’activer un « bout de réseau […] pen­dant une période rela­ti­ve­ment courte » et de forger des liens plus durables. Sur le tissu sans cou­ture du réseau, le projet est donc « une poche d’accumulation tem­po­raire qui, étant créa­trice de valeur, donne un fon­de­ment à l’exigence de faire s’étendre le réseau en favo­ri­sant des connexions » (Boltanski, Chiapello, 1999 , p. 157). Il consti­tue un « mini-espace de calcul, à l’intérieur [duquel] un ordre peut être engen­dré et jus­ti­fié » (Idem, p. 160).

1.1. La forme forum sur fond de réseaux

Si le projet consti­tue l’architecture pri­vi­lé­giée des uni­vers connexio­nistes, il n’est pas dif­fi­cile d’identifier les mul­tiples formes qu’il a pu prendre dans l’histoire récente des mobi­li­sa­tions trans­na­tio­nales. Un ensemble de dis­po­si­tifs de mobi­li­sa­tion multi-par­te­na­riale se sont, en effet, mis en place pour coor­don­ner des actions col­lec­tives inter­na­tio­nales que ce soit sous forme de mani­fes­ta­tions (comme les mani­fes­ta­tions contre la guerre du 15 février 2003), de marches (comme les marches euro­péennes contre le chô­mage, les cara­vanes des indiens du Karnakata), de col­lec­tif d’experts (comme ceux qui se mobi­li­se­ront contre l’AMI). Certaines de ces tech­niques de mobi­li­sa­tion ont par­fois pris la forme de quasi-orga­ni­sa­tions à l’exemple des grandes cam­pagnes inter­na­tio­nales qui struc­turent des formes rela­tion­nelles en coor­di­na­tion inter-asso­cia­tive pour une longue durée (Jubilee 2000, 50 years is enough). Ces diverses formes d’action col­lec­tive orien­tées vers un but précis et cir­cons­crit ont contri­bué à ins­tau­rer des sys­tèmes d’échanges et de concer­ta­tion entre dif­fé­rentes com­po­santes des réseaux de mili­tants trans­na­tio­naux qui ont sou­vent montré une cer­taine effi­ca­cité. Cependant, en dépit des efforts concep­tuels de nombre d’interprètes pour voir dans ces mobi­li­sa­tions inter-orga­ni­sa­tion­nelle l’infrastructure émer­gente d’une hypo­thé­tique « société civile glo­bale » (Keane, 2003), elles n’en consti­tuent pas pour autant une archi­tec­ture stable et glo­bale de coor­di­na­tion des acti­vi­tés des mou­ve­ments sociaux et civils à l’échelle inter­na­tio­nale. De nom­breuses ini­tia­tives se sont par ailleurs mul­ti­pliés ces der­nières années pour struc­tu­rer des espaces de repré­sen­ta­tion de la « société civile mon­diale » en ren­for­çant le rôle de l’ECOSOC et les pro­cé­dures de fonc­tion­ne­ment de l’ONU ou en créant des dis­po­si­tifs de repré­sen­ta­tions acco­lés aux grandes ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales afin d’associer les nou­veaux acteurs contes­ta­taires que sont les ONG, les lob­bies, les think tank à un renou­vel­le­ment des formes de gou­ver­nance des enjeux glo­baux (Scholte, Schnabel, 2002). Mais ces ini­tia­tives, encore mar­gi­nales et très sec­to­rielles, placent les acteurs de la société civile dans des rela­tions d’interdépendances très asy­mé­triques avec les Institutions inter­na­tio­nales (Falquet, 2003 ; Pouligny, 2001).

Au regard de ces dif­fé­rentes formes de coor­di­na­tion trans­na­tio­nale, la forme forum social se pro­pose comme une solu­tion inter­mé­diaire per­met­tant à la fois de struc­tu­rer le milieu foi­son­nant des acteurs, réseaux et mou­ve­ments enga­gés dans la contes­ta­tion des poli­tiques néo-libé­rales et de consti­tuer un espace indé­pen­dant des Institutions inter­na­tio­nales, des entre­prises et des acteurs poli­tiques qui sont à l’initiative du déve­lop­pe­ment des dis­po­si­tifs inter­na­tio­naux de gou­ver­nance s’efforçant d’associer tous les acteurs partie pre­nante (mul­tis­ta­ke­hol­ders). Les forums sociaux consti­tuent donc un espace d’articulation durable et auto­nome des acteurs de la « société civile glo­bale », mais leur construc­tion ne passe pas par une démarche de recen­se­ment et de repré­sen­ta­tion, à laquelle beau­coup d’initiatives à l’ingénierie com­plexe se sont déjà vai­ne­ment essayés, mais par la mobi­li­sa­tion concer­tée des réseaux enga­gés dans des cam­pagnes de contes­ta­tions de la glo­ba­li­sa­tion néo-libé­rale. Ils forment le projet, a priori para­doxal, de pro­duire le genre d’espace que l’on conçoit habi­tuel­le­ment dans une pers­pec­tive repré­sen­ta­tive et élec­tive, mais avec les outils des mou­ve­ments sociaux : la dyna­mique de l’action col­lec­tive. De sorte que le pro­ces­sus des forums sociaux construit, peu ou prou, une repré­sen­ta­tion de la « société civile glo­bale » par la mobi­li­sa­tion volon­taire de réseaux divers et mul­tiples, mais il ne la repré­sente pas. Dans une for­mu­la­tion sans ambi­guïté, la Charte de Porto Alegre, qui a acquis une valeur quasi-consti­tu­tion­nelle dans l’univers « alter », assure que « le Forum social mon­dial ne réunit et n’articule que les ins­tances et mou­ve­ments de la société civile de tous les pays du monde, mais il ne pré­tend pas être une ins­tance repré­sen­ta­tive de la société civile mon­diale » (art. 5).

1.2. Partager et mobiliser : le double projet des forums sociaux

Pour res­ti­tuer les dif­fé­rentes confi­gu­ra­tions prises par la forme forum social, nous aurons recours à un petit modèle des­crip­tif per­met­tant de mettre à jour les lignes de ten­sions et le jeu de cri­tiques croi­sées que l’on obser­vera dans la dyna­mique de trans­for­ma­tion de leurs struc­tures orga­ni­sa­tion­nelles. Inspirée par les approches prag­ma­tiques en socio­lo­gie, notam­ment celles qui tiennent les jus­ti­fi­ca­tions et les cri­tiques émises par les acteurs comme un res­sort essen­tiel de l’édification et de la trans­for­ma­tion des dis­po­si­tifs publics (Boltanski, 1990), la construc­tion de ce modèle de des­crip­tion a pour seule voca­tion d’aider à cla­ri­fier cer­taines argu­men­ta­tions, non tel­le­ment pour accé­der à des res­sorts cachés de l’action dont les acteurs n’auraient pas conscience, mais pour mettre à jour cer­tains des res­sorts les plus stables des lignes d’actions qu’ils empruntent. Elle pro­pose donc une vue par­fai­te­ment idéa­li­sée et abs­traite de l’univers des acteurs et manque, par construc­tion, la com­plexité et la varia­bi­lité de leurs com­por­te­ments, des struc­tures qu’ils inves­tissent et de leurs rap­ports de force.

Comment construire un acteur col­lec­tif doté d’une cer­taine forme d’identité publique, de per­ma­nence orga­ni­sa­tion­nelle et d’intentionnalité stra­té­gique, tout en pré­ser­vant la struc­ture fon­da­men­ta­le­ment hété­ro­gène et plu­rielle des com­po­santes qu’il asso­cie ? L’édification de la forme forum sur fond de struc­ture réti­cu­laire peut être décrite comme la mise en œuvre d’un projet dual par­tagé en deux objec­tifs (P1 – Produire un espace commun et P2 ­– Favoriser l’émergence d’actions col­lec­tives) et soumis à trois contraintes d’horizontalité propres à la forme réseau : étendre les connec­tions vers de nou­veaux acteurs (C1), refu­ser la délé­ga­tion (C2) et adop­ter le consen­sus comme pro­cé­dure de prise de déci­sion (C3). Comme on s’en aper­ce­vra rapi­de­ment, les dis­tinc­tions que nous pro­po­sons ici sont loin d’être aussi claires et affir­mées dans les propos et les agis­se­ments des acteurs. La plu­part du temps, elles sem­ble­ront même si étroi­te­ment confon­dues que ces dis­tinc­tions ana­ly­tiques paraî­tront par­fai­te­ment arti­fi­cielles – ce qu’elles sont, par construc­tion. On vou­drait cepen­dant mon­trer que cette décom­po­si­tion des argu­ments des acteurs permet de rendre compte de la logique interne des ten­sions qui tra­versent les débats du mou­ve­ment alter et des stra­té­gies qui pré­sident aux choix des dif­fé­rents dis­po­si­tifs de concer­ta­tion, de prise de déci­sion et de construc­tion orga­ni­sa­tion­nelle des forums sociaux.

P1. Produire un espace commun

P2. Favoriser l’émergence d’actions collectives

C1. Etendre le réseau des participants

C2. Refuser la délégation

C3.Décider au consensus

Le pre­mier trait que cette modé­li­sa­tion permet d’éclairer est la nature indis­cu­ta­ble­ment duale du projet de consti­tu­tion d’un dis­po­si­tif de coor­di­na­tion des acteurs enga­gés dans des sec­teurs très divers de la contes­ta­tion des formes de la glo­ba­li­sa­tion néo-libé­rale. Le pre­mier objec­tif des forums sociaux est, en effet, de pro­duire un espace de ren­contre commun afin d’exposer, de débattre et de mutua­li­ser les dif­fé­rents agen­das des acteurs enga­gés dans une série de causes, d’expériences et de pra­tiques reven­di­ca­tives (P1). Dans cette pers­pec­tive, les forums sociaux consti­tuent un cadre ouvert à la par­ti­ci­pa­tion, la concer­ta­tion et l’articulation des acteurs. Leur voca­tion est socia­li­sa­trice. Il s’agit d’encourager, par la mise en place d’un dis­po­si­tif adapté, la for­ma­tion de liens d’interdépendances et de pro­duire une forme de civi­lité com­mune. Mais la consti­tu­tion de cet espace est aussi doté d’un deuxième objec­tif, celui de se pro­po­ser comme lieu d’émergence et d’affermissement de stra­té­gies d’action col­lec­tive (P2) réunis­sant, en dehors de l’espace du forum, les acteurs qui s’y sont enga­gés pour mener des actions concer­tées (mani­fes­ta­tions, appels, cam­pagne, etc.). Dans cette pers­pec­tive, les forums sociaux sont le lieu de conver­gence des mobi­li­sa­tions et de géné­ra­tion de nou­velles luttes. Leur voca­tion est mobi­li­sa­trice. Même si aucun des acteurs n’isole clai­re­ment l’un ou l’autre de ces hori­zons, ceux-ci fonc­tionnent cepen­dant comme deux pola­ri­tés dif­fé­rentes dans la défi­ni­tion du projet des forums sociaux. Cette dua­lité est pré­sente dans la ges­ta­tion même des pre­mières formes de coor­di­na­tion col­lec­tive appa­rue avec le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste. Les contre-sommet (Seattle, 1999 ; Québec, 2001) réunis­sait des réseaux d’acteurs dif­fé­rents dans des mani­fes­ta­tions et des actions contre la tenue de réunions des Institutions inter­na­tio­nales. C’est aussi dans un objec­tif de mobi­li­sa­tion col­lec­tive qu’un ensemble de réunions inter­na­tio­nales (comme les Rencontres inter­na­tio­nales de Saint-Denis de juin 1999) ou d’appels à mobi­li­sa­tion (comme l’« Appel aux peuples du monde » de Bangkok en février 2000) se sont tenus à la veille de l’initiative qui allait donner nais­sance au pre­mier Forum social mon­dial (Cassen, 2003, p. 33-47 ; Aguiton, 2003). C’est, en revanche, une pers­pec­tive sen­si­ble­ment dif­fé­rente qui va émer­ger de la mise en place du pre­mier FSM de Porto Alegre en jan­vier 2001. Déplaçant au Brésil une mobi­li­sa­tion col­lec­tive qui se tenait jusqu’alors en Suisse (« L’autre Davos »), le pre­mier FSM se pré­sente comme un contre-forum autant que comme un contre-sommet. Il s’agit de mobi­li­ser contre une ren­contre inter­na­tio­nale, mais aussi d’établir à des mil­liers de kilo­mètres de Davos, un autre forum qui ne soit pas éco­no­mique, mais social. C’est le succès de ce pre­mier contre-sommet de Davos qui va conduire ces orga­ni­sa­teurs a auto­no­mi­ser la forme forum de celle des contre-som­mets en déta­chant pro­gres­si­ve­ment sa pro­gram­ma­tion du calen­drier du Forum éco­no­mique mon­dial de Davos et en le dotant d’un slogan (« Un autre monde est pos­sible ») qui indique clai­re­ment sa visée démonstrative.

La forme forum appa­raît ainsi comme le résul­tat d’un com­pro­mis entre les ten­dances « stra­té­giques » du mou­ve­ment, qui insistent sur la néces­sité d’un pilo­tage col­lec­tif des mots d’ordre et des appels à la mobi­li­sa­tion (P2), et les ten­dances « plu­ra­listes », qui insistent sur la diver­sité, éven­tuel­le­ment contra­dic­toire, des prises de posi­tions et la voca­tion socia­li­sa­trice des forums (P1). De façon récur­rente, ce débat va nour­rir les oppo­si­tions des acteurs au sein du mou­ve­ment alter, en trou­vant notam­ment sa for­mu­la­tion dans l’opposition entre un « forum-espace » (P1) et un « forum-mou­ve­ment » (P2) (Wasserman, 2003 ; Whitaker, 2004). Cependant conçu comme tel ces deux pro­jets ne pré­sentent pas une très grande ori­gi­na­lité dans le réper­toire des modes de coor­di­na­tion inter­na­tio­nale. Poussé vers sa limite, le pre­mier projet (P1) donne forme à une sorte de grande confé­rence inter­na­tio­nale à voca­tion repré­sen­ta­tive. Le second (P2) reprend sous un nou­veau jour le projet avorté des Internationales ouvrières, socia­listes, anar­chistes ou syn­di­cales (Löwy, 2004). C’est d’ailleurs par­fois de cette façon que cer­taines polé­miques internes au mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, ou que des com­men­taires externes peu au fait des pra­tiques « alter », ont entre­pris de réduire les pro­jets de l’un ou l’autre camp en une confron­ta­tion de deux lignes poli­tiques. L’une, « réfor­miste », cher­che­rait à faire des forums des espaces ouverts à tout type d’acteur (notam­ment aux hommes poli­tiques) afin d’exercer un lob­bying auprès des ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales, l’autre, « mou­ve­men­tiste », enten­drait trans­for­mer les forums sociaux en avant-garde d’une stra­té­gie de mobi­li­sa­tion mon­diale. Si cette lec­ture de la ten­sion interne au projet des forums sociaux a par­fois pris une telle tour­nure, elle n’est pas par­ve­nue à cap­tu­rer les effets des règles d’auto-limitation que se sont fixées les pro­mo­teurs de la forme forum social, en l’obligeant à res­pec­ter les sévères contraintes d’horizontalité qui ont été consi­gnées dans la Charte de Porto Alegre en avril 2001.

1.3. Les contraintes d’horizontalité

Pour en rendre compte, il importe de déployer le projet dual d’édification du pro­ces­sus des forums sociaux sous un ensemble de contraintes d’horizontalité propres aux modes de coor­di­na­tion en réseau. C’est en effet un prin­cipe d’autolimitation qui a animé les pro­mo­teurs de la forme forum en les condui­sant à éta­blir des règles mini­males de coor­di­na­tion, tout en réser­vant un culte par­ti­cu­lier à trois pro­prié­tés essen­tielles du fonc­tion­ne­ment en réseau : la diver­sité, le refus de la cen­tra­lité et le consen­sus. Dans la modé­li­sa­tion que nous pro­po­sons, cette auto­li­mi­ta­tion peut s’exprimer sous la forme de ces trois contraintes aux­quelles les pro­po­si­tions orga­ni­sa­tion­nelles des acteurs doivent se sou­mettre. La pre­mière (C1) vise à faire res­pec­ter un prin­cipe de diver­sité. Celui-ci est valo­risé comme une qua­lité et non comme une dif­fi­culté et célé­bré avec emphase dans nombre de textes et de décla­ra­tions internes. Le res­pect de ce prin­cipe de diver­sité favo­rise l’ouverture et l’extension maxi­male du réseau des par­ti­ci­pants, ce qui conduit à ouvrir le forum de façon très peu sélec­tive à toute orga­ni­sa­tion ou col­lec­tif qui adhère à la charte de Porto Alegre. Celle-ci ne déli­mite en effet le péri­mètre des par­ti­ci­pa­tions que par une très large et ouverte décla­ra­tion sub­stan­tielle : « Le Forum social mon­dial est un espace de ren­contre ouvert […] d’instances et de mou­ve­ment de la société civile qui s’opposent au néo­li­bé­ra­lisme et à la domi­na­tion du monde par le capi­tal et toute forme d’impérialisme, et qui s’emploient à bâtir une société pla­né­taire axé sur l’être humain » (article 1 de la Charte des Principes du Forum social mon­dial). De fait, la Charte n’exclut (presque) per­sonne et mul­tiple les décla­ra­tions d’ouverture et de plu­ra­lisme. Elle promet de pré­ser­ver la diver­sité des inté­rêts hété­ro­gènes en pré­sence, de favo­ri­ser l’internationalisation des réseaux en dépit des mul­tiples colo­ra­tions prises par ses dif­fé­rents seg­ments selon les contextes natio­naux, de pré­ser­ver la dis­pa­rité idéo­lo­gique des acteurs réunis et de main­te­nir une éga­lité de prin­cipe entre « gros » et « petits » acteurs. Tout se passe cepen­dant comme si cette contrainte d’ouverture ne pou­vait se faire qu’au prix d’un ban­nis­se­ment, celui des partis poli­tique. L’article 9 de la Charte de Porto Alegre inter­dit leur pré­sence en tant que tel au sein des forums, même si beau­coup, sous une autre éti­quette (revue, asso­cia­tion ou mou­ve­ment liés à des partis poli­tiques), contournent cette inter­dic­tion. Cette mise à l’écart est jus­ti­fiée par le prin­cipe d’autonomie des mou­ve­ments sociaux, et plus lar­ge­ment de la « société civile », à l’égard de l’espace poli­tique, et par le souci de ne pas impor­ter à l’intérieur du « forum-espace » les effets de concur­rence pour la repré­sen­ta­ti­vité de la com­pé­ti­tion politique.

La deuxième contrainte (C2) impo­sée à l’édiction de la forme forum a trait, de façon prin­ci­pielle, au refus de la cen­tra­lité dans les uni­vers réti­cu­laires. Interdiction est faite à qui­conque de parler au nom des forums sociaux, comme l’exprime avec force l’article 6 de la Charte de Porto Alegre :

« Les ren­contres du Forum social mon­dial n’ont pas un carac­tère déli­bé­ra­tif en tant que Forum social mon­dial. Personne ne sera donc auto­risé à expri­mer au nom du Forum, dans quelque édi­tion que ce soit, des prises de posi­tion pré­ten­dant être celles de tous les par­ti­ci­pants. Les par­ti­ci­pants ne doivent pas être appe­lés à prendre des déci­sions, par vote ou par accla­ma­tion, en tant que ras­sem­ble­ment de ceux qui par­ti­cipent au Forum, sur des décla­ra­tions ou pro­po­si­tions d’action qui les engagent tous ou leur majo­rité et qui se vou­draient être celles du Forum en tant que Forum. Il ne consti­tue donc pas d’instance de pou­voir que peuvent se dis­pu­ter ceux qui par­ti­cipent à ces ren­contres, ni ne pré­tend consti­tuer l’unique alter­na­tive d’articulation et d’action des ins­tances et mou­ve­ments qui en font partie » (art. 6).

Cette clause d’auto-limitation carac­té­rise de façon exem­plaire les pro­prié­tés essen­tielles des formes orga­ni­sa­tion­nelles en réseau. Rien ne peut être dit ni décidé au nom de la tota­lité des com­po­sants ; aucun centre de pou­voir doté de moyen d’action sur l’ensemble des nœuds du réseau n’est à conqué­rir ; tout en revanche peut être fait, mobi­lisé et orga­nisé au seul nom de ceux qui se sont enga­gés, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de l’espace du forum. S’ils sont animés par des col­lec­tifs orga­ni­sa­teurs qui, comme on le verra, jouent d’un poids non négli­geable dans leur construc­tion, les forums sociaux n’ont pas de centre de déci­sion, n’ont pas de porte-parole, et ne signent aucun texte ou décla­ra­tion. Evénement-réseau, ils ne peuvent exhi­ber que leur diver­sité idéo­lo­gique et stra­té­gique. Outre la frus­tra­tion des attentes des jour­na­listes et des autres acteurs poli­tiques qui aime­raient pou­voir iden­ti­fier et saisir une « parole alter­mon­dia­liste » uni­voque, cette contrainte génère aussi de nom­breuses ten­sions à l’intérieur du mouvement.

La troi­sième contrainte (C3) que nous sou­hai­tons isoler est le fonc­tion­ne­ment au consen­sus, un format de déci­sion qui naît de la ten­sion entre le projet et le réseau. Dans sa forme idéale, le projet pré­sup­pose une unité d’action, une unité de temps et un regrou­pe­ment d’acteurs réunis­sant leurs éner­gies dans cet espace déli­mité de temps et d’objectifs. Dans la réa­lité, la mul­ti­pli­cité des actions que contient tout projet, l’extension pos­sible de sa durée et les diver­gences d’intérêts et de points de vue entre acteurs rendent obli­ga­toire les pro­cé­dures d’arbitrage entre ces ten­sions. Dans les sys­tèmes peu contraints que sont les réseaux mili­tants, la ten­sion entre projet et réseau se résout par des pro­ces­sus d’externalisation non excluantes (cf. infra : 3.4) et par le fonc­tion­ne­ment au consen­sus. Le consen­sus s’est imposé dès le début comme la seule pro­cé­dure de déci­sion envi­sa­geable au sein des ins­tances de déci­sion d’un espace de coor­di­na­tion regrou­pant des orga­ni­sa­tions hété­ro­gènes dans leurs fonc­tions, leurs pro­cé­dures de déci­sions internes, leurs ori­gines sociales et géo­gra­phiques et le nombre de leurs membres. En l’absence de réfé­ren­tiel, aucun cri­tère ne peut s’imposer pour péri­mè­trer l’espace des par­ti­ci­pants ni leur confé­rer des gran­deurs dif­fé­ren­ciées. De sorte que chaque orga­ni­sa­tion, qu’elle que soit sa taille, son ori­gine géo­gra­phique, son objet social, son posi­tion­ne­ment poli­tique, dis­pose poten­tiel­le­ment d’un même poids. Cependant, l’expression du consen­sus ne signi­fie pas una­ni­mité. La pra­tique du consen­sus requiert du temps, les ques­tions non réso­lues étant ren­voyées à une réunion ulté­rieure, et de nom­breuses habi­le­tés dans les rap­ports inter-orga­ni­sa­tion­nels. La for­ma­tion du consen­sus est une pro­cé­dure qui iden­ti­fie le refus plus que l’adhésion, une sorte de droit de veto qui permet aux acteurs de signi­fier le point limite qu’ils ne peuvent dépas­ser. Un veto qui ne peut cepen­dant être uti­lisé à tout propos. Enfin, la pra­tique du consen­sus ne signi­fie en rien la dis­pa­ri­tion du rap­port de force. Dans cet espace hété­ro­gène, cer­tains acteurs ont plus de poids que d’autres, par leur repré­sen­ta­ti­vité, la charge sym­bo­lique dont ils sont por­teurs, ou la place par­ti­cu­lière qu’ils ont acquis dans la construc­tion du pro­ces­sus, et un refus qui ne serait pas sou­tenu par un de ces acteurs majeurs aurait beau­coup de mal à se faire entendre.

Cet exer­cice de modé­li­sa­tion qui prend pour argent comp­tant les visées consi­gnées par les acteurs dans la Charte de Porto Alegre n’a d’intérêt qu’en ce qu’il permet de mettre à jour les dif­fé­rentes lignes de ten­sion qui émergent de la confron­ta­tion entre le projet des forums sociaux et les contraintes d’horizontalité de la forme réseau. En effet, la réa­lité des pra­tiques orga­ni­sa­tion­nelles au sein des forums sociaux, l’intensité des concur­rences pour en défi­nir la forme, les mul­tiples stra­té­gies déve­lop­pées pour peser sur leur conduite mettent constam­ment en ten­sion cette des­crip­tion abs­traite de l’architecture des forums. La « forme réseau » n’est qu’une idéa­li­sa­tion dont les contours sont sou­vent effa­cés par les rap­ports de forces et les logiques de posi­tion­ne­ment des orga­ni­sa­tions. Il n’en reste pas moins que c’est à partir de ces contraintes d’horizontalité que les acteurs vont mesu­rer les écarts, les man­que­ments ou les trans­gres­sions aux prin­cipes consti­tu­tifs du monde en réseau dont ils se rendent mutuel­le­ment responsables.

1.4. Trois types de gouvernement des forums sociaux

La forme orga­ni­sa­tion­nelle des forums sociaux est par­ti­cu­liè­re­ment mal­léable. En tolé­rant une grande variété d’événements auto-orga­ni­sées en son sein, elle offre un milieu favo­rable à l’innovation ins­ti­tu­tion­nelle et rend pos­sible l’expérimentation de dif­fé­rentes pro­cé­dures de coor­di­na­tion cir­cons­crites à des aires dif­fé­rentes de l’espace du forum (Staggenborg, 1989). Dans ces condi­tions, il n’est pas sur­pre­nant que les pro­po­si­tions ins­ti­tu­tion­nelles visant à appor­ter diverses solu­tions d’ingénierie par­ti­ci­pa­tive aux pro­ces­sus des forums sociaux soient nom­breuses et émanent de toutes sortes d’acteurs. Les modes de coor­di­na­tion et de légi­ti­ma­tion des ins­tances orga­ni­sa­trices des forums se sont en effet pro­fon­dé­ment trans­for­més de la pre­mière à la cin­quième édi­tion du FSM. Par tâton­ne­ment et ajus­te­ment pro­gres­sif, et sur­tout en jouant sur les varia­tions d’échelle entre les dif­fé­rents forums mon­diaux, conti­nen­taux, natio­naux ou locaux, dif­fé­rentes confi­gu­ra­tions ins­ti­tu­tion­nelles ont été mise en oeuvre. Il est cepen­dant pos­sible de déga­ger un mou­ve­ment d’ensemble dans les mul­tiples amé­na­ge­ments ins­ti­tu­tion­nels qui ont été appor­tés aux struc­tures de gou­ver­ne­ment des forums. C’est en effet vers une radi­ca­li­sa­tion des prin­cipes de fonc­tion­ne­ment en réseau que s’oriente actuel­le­ment la plu­part des choix d’organisation effec­tués par les pro­mo­teurs des forums mon­diaux et euro­péens : auto-orga­ni­sa­tion des évé­ne­ments, pro­cé­du­ra­li­sa­tion des règles de coor­di­na­tion, plu­ra­lité des stra­té­gies d’action issues des dif­fé­rents espaces des forums et trans­for­ma­tion des forums en lieux d’expérimentation des alter­na­tives sociales et poli­tiques. Cette dyna­mique est le pro­duit d’un par­cours en mode essai/​erreur dans lequel les cri­tiques internes et externes por­tées à l’encontre des modes d’organisation exis­tants ont joué un rôle déter­mi­nant. Certains seg­ments du mili­tan­tisme « alter » exercent en effet une vigi­lance sour­cilleuse sur l’organisation de leur mou­ve­ment et conçoivent celui-ci comme un espace de pré­fi­gu­ra­tion des chan­ge­ments glo­baux pour les­quels ils militent. Bien que cette sen­si­bi­lité soit loin d’être éga­le­ment répar­tie, et qu’elle soit sur­tout portée par des think tank proche du monde intel­lec­tuel, cer­taines orga­ni­sa­tions font de la ques­tion démo­cra­tique l’enjeu pre­mier et prin­ci­pal des forums sociaux. Elles mul­ti­plient ainsi les rap­pels à l’ordre, les publi­ca­tions et les pro­po­si­tions d’amendement aux pro­ces­sus des forums sociaux.

Les trans­for­ma­tions des struc­tures orga­ni­sa­tion­nelles des forums peuvent s’interpréter comme la mise à l’épreuve suc­ces­sive de dif­fé­rentes manières de gérer la déli­cate ten­sion entre le projet « uni­fi­ca­teur » du forum, qu’il vise à com­mu­na­li­ser les repré­sen­ta­tions et les pro­grammes (P1) ou à défi­nir des stra­té­gies de mobi­li­sa­tion (P2), et les contraintes d’horizontalité propre à la forme réseau. Ces der­nières rendent en effet dif­fi­cile la mise en place d’un sys­tème de gou­ver­ne­ment du forum, puisqu’il est requis que celui-ci doit, d’une part, faire montre d’ouverture et de trans­pa­rence et, d’autre part, refu­ser de tirer profit des res­sources que lui confère sa réus­site pour pro­non­cer en son nom des mots d’ordre ou des appels à la mobi­li­sa­tion. Dans leur prin­cipe même, ces contraintes posent trois types de risque aux orga­ni­sa­teurs : celui d’une dilu­tion des forces réunies par l’espace des forums en éten­dant les liens d’interdépendance vers toute sorte d’acteurs qui com­posent l’environnement rela­tion­nel des par­ti­ci­pants (partis poli­tiques, fon­da­tions, orga­ni­sa­tion inter­na­tio­nales, entre­prises, etc.), celui de la para­ly­sie résul­tant de la conjonc­tion entre l’élargissement du nombre des orga­ni­sa­teurs et l’adoption de la règle du consen­sus et celui d’un écla­te­ment des lignes d’action mul­ti­pliant, de manière éven­tuel­le­ment contra­dic­toires, les mots d’ordres, les cam­pagnes, les tac­tiques de lob­bying et les appels à mobi­li­sa­tion. Comme on le verra, en por­tant l’accent sur l’une ou l’autre de ces contraintes, l’ouverture du réseau (C1), le refus de la délé­ga­tion (C2) ou le main­tien du consen­sus (C3) les acteurs modi­fient l’équilibre ini­tial entre éla­bo­ra­tion d’alternatives et action col­lec­tive qui a donné nais­sance au projet du forum. Ils se sou­mettent alors à un jeu de cri­tiques croi­sées par­ti­cu­liè­re­ment vif qui révèlent les fortes ten­sions poli­tiques interne au forum. Aussi, est-ce à tra­vers un ensemble de com­pro­mis mêlant des tech­niques de coor­di­na­tions tra­di­tion­nelles et des solu­tions orga­ni­sa­tion­nelles « radi­cales » que les pro­mo­teurs de la forme forum s’attachent aujourd’hui à redé­fi­nir les modes de coor­di­na­tion inter­na­tio­nale des réseaux de la cri­tique de la glo­ba­li­sa­tion néo-libé­rale. Afin de sim­pli­fier la pré­sen­ta­tion de ce par­cours dans les tech­no­lo­gies de coor­di­na­tion de la forme forum, nous nous arrê­te­rons sur trois confi­gu­ra­tions orga­ni­sa­tion­nelles dif­fé­rentes qui suivent gros­siè­re­ment un dérou­le­ment chro­no­lo­gique : la mise en place, d’abord, par un groupe d’ONG, d’associations et de mou­ve­ments sociaux bré­si­liens des pre­miers forums sociaux mon­diaux (modèle coop­ta­tif), les forum sociaux euro­péens, ou un mode de fonc­tion­ne­ment dif­fé­rent été adopté (modèle assem­blée) et, enfin, la der­nière ses­sion du Forum social mon­dial, en 2005, que les orga­ni­sa­teurs bré­si­liens et le conseil inter­na­tio­nal du FSM ont décidé de révi­ser pro­fon­dé­ment (modèle agglu­ti­na­tion).

2. Le réseau des fondateurs

Les pre­mières ins­tances mises en place pour orga­ni­ser le FSM de Porto Alegre en jan­vier 2001 sont carac­té­ris­tiques de l’émergence des formes réseaux. C’est en effet la mobi­li­sa­tion d’un très petit groupe d’acteurs franco-bré­si­lien aux liens inter­per­son­nels étroits qui a pris l’initiative en février 2000 de lancer le FSM de Porto Alegre, dans un contexte où, de façon concur­rente, de mul­tiples ini­tia­tives pre­naient forme pour donner des objec­tifs et un cadre de mobi­li­sa­tion plus stable à la coa­li­tion de mou­ve­ments qui s’était retrou­vée plu­sieurs fois avec succès lors des contre-som­mets. Initiée par Oded Grajew, co-ordi­na­teur d’une asso­cia­tion bré­si­lienne d’entrepreneurs citoyens (CIVES) et Francisco Whitaker, secré­taire exé­cu­tif de la Commission Justice et paix de l’épiscopat bré­si­lien (CBJP), l’initiative du forum social, après dis­cus­sion avec Bernard Cassen, pré­sident d’ATTAC et direc­teur du Monde diplo­ma­tique, est confiée à un petit réseau d’organisations avec les­quelles les fon­da­teurs entre­tiennent des liens per­son­nels anciens et pro­fonds. Ce pre­mier groupe va rapi­de­ment créer un Comité d’organisation bré­si­lien (COB), ins­tance fermée de huit orga­ni­sa­tions (Cassen, 2003). Six d’entre elles sont de « petites », mais influentes, orga­ni­sa­tions de la société civile bré­si­lienne : l’association bré­si­lienne des orga­ni­sa­tions non gou­ver­ne­men­tales (Abong), l’Institut bré­si­lien d’analyses sociales et éco­no­miques (IBASE), le Réseau social de la jus­tice et des droits humains (CJG) et les asso­cia­tions des trois fon­da­teurs, Attac-Brésil, CBJP et CIVES. Les deux der­nières sont des orga­ni­sa­tions de masse : le syn­di­cat CUT (Central Ùnica dos Trabalhadores) et le mou­ve­ment des sans terre (MST – Movimento dos Trabalhadores Rurais Sem Terra). C’est ce comité qui, seul, orga­ni­sera le pre­mier FSM en évi­tant déli­bé­ré­ment de cher­cher à élar­gir sa repré­sen­ta­ti­vité en inter­na­tio­na­li­sant sa com­po­si­tion (ibid., p. 62 et suiv.). Les orga­ni­sa­tions bré­si­liennes, puis­sance invi­tante, s’instituent ainsi en orga­ni­sa­trices unique assu­mant les déci­sions rela­tives à la pla­ni­fi­ca­tion de l’événement et à la sélec­tion des invi­ta­tions qu’elles vont lancer pour convier les orga­ni­sa­tions et mou­ve­ments qui s’étaient retrou­vés lors des pré­cé­dents contre-sommets.

2.1. L’architecture participative des forums sociaux

C’est donc le COB qui donne à la forme forum son archi­tec­ture géné­rale. Ses membres en font un espace dédié à la prise de parole, en mul­ti­pliant les scènes sur les­quelles pour­ront s’exprimer pro­fes­sion­nels et pro­fanes. Les forums sociaux se carac­té­risent, en effet, par leur pro­gram­ma­tion pro­li­fé­rante. A la dif­fé­rence des congrès ou des col­loques, la liste des évé­ne­ments ins­crits au pro­gramme est inter­mi­nable. Afin d’ouvrir les pos­si­bi­li­tés d’expressions le plus lar­ge­ment pos­sible, une archi­tec­ture a trois niveaux est consti­tuée avec des séances plé­nières (28, par exemple en 2002), des sémi­naires (100) et des ate­liers (700) ; le tout concen­tré en quatre jours. Ce sys­tème étagé de dis­tri­bu­tion des lieux de parole permet de pro­gram­mer les prises de parole selon trois pro­ces­sus dis­tincts et, rela­ti­ve­ment, anta­go­nistes. De façon des­cen­dante, le choix des thèmes et des ora­teurs des séances plé­nières est un attri­but du COB. A l’inverse, de façon remon­tante, les ate­liers sont des acti­vi­tés auto-orga­ni­sées pro­po­sées par une ou plu­sieurs orga­ni­sa­tions, choix qui n’est jamais contesté dès lors que l’organisation pro­po­sante adhère à la Charte de Porto Alegre. De façon inter­mé­diaire, les sémi­naires sont pro­po­sés par des coor­di­na­tions d’organisations de plu­sieurs natio­na­li­tés, la cohé­rence thé­ma­tique et les pro­po­si­tions redon­dantes étant par­fois amen­dées par le COB. Ces dif­fé­rents modes de pro­gram­ma­tion recouvrent aussi des dif­fé­rences très sen­sibles dans les moda­li­tés d’organisation des débats. Les plé­nières repro­duisent le format du mee­ting ou de la confé­rence aca­dé­mique : 8 ora­teurs en tri­bune s’adressent à de grandes salles de plu­sieurs mil­liers de per­sonnes, sous l’autorité d’un ani­ma­teur. Les sémi­naires et les ate­liers réunissent dans de petites salles un nombre moins impor­tant de par­ti­ci­pants et s’ouvrent beau­coup plus à une très grande variété de situa­tions de parole : libres dis­cus­sions avec la salle, exer­cices par­ti­ci­pa­tifs, ate­liers de réflexion, etc. Dans ce pro­ces­sus mixte, mêlant pro­gram­ma­tion cen­tra­li­sée et pro­po­si­tions auto-orga­ni­sés, c’est d’abord et avant tout le pre­mier pro­ces­sus qui foca­lise toute l’attention des orga­ni­sa­teurs et auquel sont réser­vés la plu­part des res­sources du forum (salle, tra­duc­tion, com­mu­ni­ca­tion). Les choix thé­ma­tiques des plé­nières reflètent les axes thé­ma­tiques que les orga­ni­sa­teurs ont sou­haité donner au forum et c’est le COB qui dresse le pro­gramme, construit les panels de per­son­na­li­tés, et envoie les invitations.

2.2. Cooptation et jeux d’influence

Les cri­tiques à l’égard du contrôle exercé par le réseau coopté des fon­da­teurs se sont très rapi­de­ment déployées, même si la réus­site des pre­miers forums et l’enthousiasme des par­ti­ci­pants a aussi contri­bué à les doter d’une visi­bi­lité et de res­sources sym­bo­liques qui leur per­met­tra, par la suite, de reven­di­quer un rôle de gar­dien his­to­rique des prin­cipes de la charte de Porto Alegre. Revendiqué comme fac­teur de succès des pre­miers forums qui ont su impli­quer une mul­ti­pli­cité d’acteurs, le res­pect de la contrainte d’ouverture à la diver­sité du mou­ve­ment (C1) peut cepen­dant être retourné contre les pra­tiques de son centre orga­ni­sa­teur. Le pou­voir d’influence « occulte » (Klein, 2001) du COB a ainsi pu appa­raître comme la fixa­tion d’une asy­mé­trie de posi­tion à l’intérieur du mou­ve­ment, indui­sant un ensemble d’effets propres à la forme, opaque et infor­melle, des réseaux de pairs : appa­rie­ment sélec­tif géné­rant du cor­po­ra­tisme, for­ma­tion de coa­li­tions dis­tri­bu­tives réser­vant les prin­ci­pales res­sources du forum (notam­ment le temps de parole et la visi­bi­lité) aux groupes les plus proches, posi­tion­ne­ment pri­vi­lé­gié de quelques nœuds de réseaux béné­fi­ciant de liens pri­vi­lé­giés avec cer­tains acteurs et s’en réser­vant l’exclusivité, carac­tère infor­mel des jeux d’influence, rap­ports de force mas­qués entre « gros » et « petits » acteurs der­rière une pré­tendu éga­lité de posi­tion, etc. Ces cri­tiques sou­lignent toutes le manque de légi­ti­mité du noyau fon­da­teur bré­si­lien. La néces­sité d’un contrôle bré­si­lien sur un forum à voca­tion « glo­bale » appa­raît en effet dif­fi­ci­le­ment jus­ti­fiable. Par ailleurs, la com­po­si­tion du comité, tous hommes, blancs, rela­ti­ve­ment âgés et intel­lec­tuels (Klein, 2002), ne faci­lite guère la repré­sen­ta­ti­vité de ce « komin­tern » ainsi que le sou­ligne un jeune acti­viste argen­tin lors d’un dia­logue avec Susan George : “To have a “secre­ta­riat” of a net­work is the oppo­site of having a net­work. This could lead to struggles for power, struggles which could end up des­troying the exis­ting net­works. Instead, the Forum should offer eco­no­mic and tech­ni­cal sup­port for the net­work to actually happen rather than try to cen­tra­lise or give the net­work a voice or a space, a loca­tion” (Adamovsky, George, 2004, p. 133).

Devançant ces cri­tiques, le COB a cepen­dant créé dès juin 2001 le « WSF International Advisory Comittee » qui sera rebap­tisé Conseil International (International Council, IC) lorsque, de struc­ture de conseil du COB, il acquérra une pleine légi­ti­mité pour s’imposer comme le prin­ci­pal centre de déci­sion du pro­ces­sus des forums sociaux. S’il va per­mettre une inter­na­tio­na­li­sa­tion du centre orga­ni­sa­teur du forum et un réel élar­gis­se­ment des mou­ve­ments repré­sen­tés, sa com­po­si­ton reste elle aussi coop­ta­tive. En effet, le CI com­mence par réunir un ensemble d’organisations dont la liste a été rédigé par le COB le der­nier jour du pre­mier FSM (Teivanen, 2004, p 123). L’extension du CI qui a pro­gres­si­ve­ment acquis le statut de struc­ture légi­time de déci­sion s’est faite pro­gres­si­ve­ment et par un méca­nisme de coop­ta­tion. En février 2003, il comp­tait 113 orga­ni­sa­tions. Devenue de plus en plus insa­tis­fai­sante, et objet de cri­tiques récur­rentes, la sélec­tion par coop­ta­tion des nou­veaux entrants a été modi­fié lors du Conseil inter­na­tio­nal de Miami en juin 2003. Une pro­cé­dure de dépôt de can­di­da­ture et de sélec­tion par la com­mis­sion Extension du Conseil International a été mise en place. Les règles de sélec­tion des orga­ni­sa­tions par­ti­ci­pantes au CI y sont l’objet de lourds et dif­fi­ciles débats. Il a, par exemple, été lon­gue­ment débattu le point de savoir si les pos­tu­lants au CI devaient être acti­ve­ment enga­gés dans plu­sieurs pays, cri­tère de sélec­tion par la trans­na­tio­na­li­sa­tion des mou­ve­ments can­di­dats qui s’avère suf­fi­sam­ment sélec­tif pour que les membres actuels du CI gardent la main sur le processus.

L’ouverture du CI contri­bue à « démo­cra­ti­ser » la struc­ture des forums, mais elle n’apporte pas de véri­table réponses au carac­tère extrê­me­ment éli­tiste de la par­ti­ci­pa­tion à une ins­tance inter­na­tio­nale de ce type et de la dif­fi­culté de s’y enga­ger et de s’y faire accep­ter pour les petites orga­ni­sa­tions ne dis­po­sant pas de liens fort avec les orga­ni­sa­tions his­to­riques (Osterweil, 2004). Heikki Patomäki et Teivo Teivainen (2004) estiment que 120 per­sonnes y sont influentes et que 1000 à 2000 per­sonnes qui y accèdent par rou­le­ment au titre de leur orga­ni­sa­tion par­ti­cipent à la dis­cus­sion col­lec­tive, mais n’ont pas d’influence réelle sur les déci­sions. Trois types d’acteurs ont un rôle impor­tant dans le CI. Les « grosses » orga­ni­sa­tions comme Via Campesina, les grands syn­di­cats et les prin­ci­pales ONG, béné­fi­cient d’une écoute plus atten­tive, mais d’autres orga­ni­sa­tions, de taille plus réduite, dis­posent elles aussi d’une capa­cité d’influence, notam­ment parce qu’elles sym­bo­lisent des réa­li­tés consi­dé­rées comme indis­pen­sables à la réus­site des forum sociaux : sec­teurs sociaux exploi­tés et/​ou oppri­més, conti­nents pas assez repré­sen­tés au CI. La Marche mon­diale des femmes ou de petites ONG ayant eu un rôle pré­cur­seur dans l’établissement de liens en Afrique ou en Asie, comme Focus on the Global South, en sont des exemples. Reste les absents, ou ceux qui sont très fai­ble­ment pré­sents, pour des rai­sons éco­no­miques (Afrique), par la fai­blesse rela­tive de leur « société civile » (Russie, Chine et Asie cen­trale) ou parce que la culture domi­nante régnant au sein du CI est très éloi­gnée de leurs tra­di­tions mili­tantes (Etats-Unis). Le CI, com­posé sans cri­tères pré­éta­blis, compte aussi des repré­sen­tants d’organisations ou d’ONG peu connec­tées à des réa­li­tés mili­tantes et qui n’ont donc que peu de comptes à rendre. Structure favo­ri­sant les rela­tions d’influences infor­melles, le réseau appa­raît alors comme un ins­tru­ment de pou­voir par­ti­cu­liè­re­ment effi­cace au béné­fice de ceux qui, dotés de posi­tions mul­tiples et fami­liers des jeux d’acteurs inter­na­tio­naux savent le mieux cir­cu­ler dans ces espaces flous. L’imprécision des sta­tuts et des organes de déci­sion permet à quelques acteurs, véri­tables « cour­tiers » en rela­tions (McAdam, Tarrow, Tilly, 2001), sans qu’ils dis­posent de statut ou de mandat expli­cite, de jouer d’une grande influence sur les déci­sions du CI.

Dans le pro­lon­ge­ment de la dénon­cia­tion du pou­voir impli­cite des « gros acteurs », une autre cri­tique s’est élevée contre l’instauration d’une cou­pure au sein des FSM, entre une élite pro­fes­sion­na­li­sée de porte-parole et d’intellectuels mono­po­li­sant les micros des séances plé­nières et les mili­tants enga­gés dans des mobi­li­sa­tion concrètes et locales qui s’attachent à convaincre et à créer des liens dans les ate­liers. Cette dif­fé­ren­cia­tion sociale ins­crite dans l’architecture étagée du forum recoupe des écarts entre l’agenda thé­ma­tique des plé­nières, plus intel­lec­tuel, global et stra­té­gique, d’une part, et celui des sémi­naires et ate­liers, plus concret, local et tac­tique, d’autre part. Cette cri­tique se porte aussi à l’encontre de la spec­ta­cu­la­ri­sa­tion du forum et de la vedet­ta­ri­sa­tion de cer­taines figures de l’altermondialisme (Noam Chomsky, Arundhaty Roy, Ignacio Ramonet, Lula, etc.). La pro­gram­ma­tion des forums sociaux par le COB, que valide désor­mais le CI, leur réserve une place de choix et en fait des « têtes d’affiche » des­ti­nées à atti­rer le public et les jour­na­listes. Ce fai­sant, elle repro­duit des for­mats de com­mu­ni­ca­tion par­ti­cu­liè­re­ment asy­mé­triques que les par­ti­ci­pants, lors des sémi­naires et ate­liers, ne cessent de dénoncer.

2.3. Peut-on faire agir le Forum ?

La seconde contrainte impo­sée par la Charte de Porto Alegre, celle qui érige l’interdiction de parler au nom du forum social (C2), se trouve elle aussi sou­mise à de forte ten­sion. Le débat porte cette fois, non pas sur la fer­me­ture du centre orga­ni­sa­teur du FSM, mais sur la tenue de l’Assemblée des mou­ve­ments sociaux dans le péri­mètre du forum. La polé­mique qui entoure cet évé­ne­ment depuis plu­sieurs années mobi­lise des défi­ni­tions concur­rentes de l’objectif des forums sociaux (P1 ou P2 dans notre modé­li­sa­tion). Derrière une com­pé­ti­tion pour l’interprétation de l’article 6 de la Charte de Porto Alegre, se joue en fait une lutte d’influence entre orga­ni­sa­tions concur­rentes pour défi­nir les rela­tions entre le mou­ve­ment social et l’espace poli­tique. Depuis le pre­mier FSM se réunit, en effet, dans l’enceinte du forum, une Assemblée des mou­ve­ments sociaux qui entre­prend de rédi­ger une décla­ra­tion signée par les par­ti­ci­pants. Sous le titre d’« Appel des mou­ve­ments sociaux », elle consigne prin­ci­pa­le­ment un agenda des mobi­li­sa­tions pour l’année à venir. Par l’importance que joue cette assem­blée au sein des forums, par la qua­lité de cer­tains des signa­taires, la décla­ra­tion qu’elle pro­nonce en son nom est par­fois inter­pré­tée, notam­ment par les jour­na­listes tou­jours sou­cieux de voir le forum parler d’une voix uni­voque, comme la décla­ra­tion finale des forums sociaux. Une telle inter­pré­ta­tion contre­dit alors les prin­cipes d’auto-limitation édic­tées par la Charte de Porto Alegre. La Déclaration de l’Assemblée des mou­ve­ments sociaux a mobi­lisé de façon très active les tenants de la forme « forum-espace » (P1), Bernard Cassen et Chico Whitaker notam­ment, qui, en tant qu’initiateurs des forums sociaux, se consi­dèrent aussi comme les gar­diens de sa réus­site. Très hos­tiles aux risques d’appropriation par les orga­ni­sa­tions se reven­di­quant plutôt du “forum-mou­ve­ment” (P2), le secré­taire exé­cu­tif de la com­mis­sion bré­si­lienne Justice et Paix déclare par exemple : « if we do trans­form the Forum into a Movement, we will be – without any help at all from those we are figh­ting against – thro­wing away a power­ful ins­tru­ment of struggle that we have been able to create by dra­wing on the most impor­tant recent poli­ti­cal dis­co­very, of the power of open, free, hori­zon­tal struc­tures » (Whitaker, 2004, p. 112).

L’opposition entre « forum-espace » et « forum-mou­ve­ment », véri­table enjeu concur­ren­tiel entre groupes lut­tant pour la défi­ni­tion de la bonne forme du forum, n’occupera cepen­dant véri­ta­ble­ment que ses acteurs cen­traux. L’expérience enthou­siaste que font des forums sociaux leurs par­ti­ci­pants rend, en effet, assez théo­rique le débat sur les diverses poten­tia­li­tés de son archi­tec­ture. Car, ce qui retient sur­tout l’attention des par­ti­ci­pants et des com­men­ta­teurs c’est la manière dont, de façon dis­con­ti­nue mais dans un espace-temps très dense, les forums sociaux par­viennent à impli­quer les per­sonnes dans des dis­po­si­tifs mul­ti­formes. Les échanges inter­per­son­nels, la confron­ta­tion des dif­fé­rentes causes, la com­pré­hen­sion des arti­cu­la­tions pos­sibles entre les dif­fé­rentes luttes, les ren­contres et pro­jets qui se trament dans les cou­loirs du forum, le tra­vail d’articulation des cam­pagnes entre réseaux dis­per­sés, etc., contri­buent à donner aux par­ti­ci­pants le sen­ti­ment que leurs enga­ge­ments locaux, cir­cons­crits, et sec­to­ri­sés, retrouvent un sens et une légi­ti­mité par­ti­cu­liers dans la confron­ta­tion avec les autres luttes et mobi­li­sa­tions. En inté­res­sant suc­ces­si­ve­ment les par­ti­ci­pants à un débat intel­lec­tuel sur l’eau, à une rude dis­cus­sion sur le modèle socia­liste latino-amé­ri­cain, à une mani­fes­ta­tion de rue en sou­tien à la Palestine, à une démons­tra­tion des poten­tia­li­tés des logi­ciels libres ou encore à un exposé d’économie finan­cière, l’espace du forum pro­duit une sorte de « bruit de fond », une forme d’identité glo­bale qui émerge de la mise en visi­bi­lité de causes et de luttes hété­ro­gènes. De sorte que le lien entre le forum comme espace de débat et comme lieu de mobi­li­sa­tion se noue assez direc­te­ment dans le sen­ti­ment qu’ont les par­ti­ci­pants de par­ti­ci­per à la ges­ta­tion d’un col­lec­tif hybride agis­sant (sur eux, au moins) comme une force en mouvement.

3. Une assemblée du réseau

Le pro­ces­sus mis en œuvre pour l’organisation du Forum social euro­péen (FSE) a été, dès le début, très dif­fé­rent de celui du FSM. Il pro­pose une refor­mu­la­tion de la ten­sion entre espace de dis­cus­sion et de mobi­li­sa­tion col­lec­tive en pla­çant au centre de la défi­ni­tion des struc­tures d’organisation des forums les « mou­ve­ments sociaux », plutôt que la coa­li­tion hété­ro­gène d’ONG, de syn­di­cats et de think tank qui avait donné le jour à l’espace poly­pho­nique des FSM. Cette nou­velle for­mu­la­tion essaye d’éviter le cli­vage entre « espace » et « mou­ve­ment » qui s’était durci avec l’infraction à la contrainte de refus de délé­ga­tion (C2) dont s’étaient ren­dues cou­pable les mou­ve­ments sociaux aux yeux des tenants de la forme espace. Ce fai­sant, c’est la défi­ni­tion de la base sociale des forums sociaux que les acteurs essayent de refor­mu­ler en qua­li­fiant de « mou­ve­ments sociaux » l’ensemble des acteurs des forums. C’est à Porto Alegre, durant le 2ème Forum social que la déci­sion d’organiser des forum conti­nen­taux a été prise, ou, plus pré­ci­sé­ment, pro­po­sée aux mou­ve­ments des dif­fé­rents conti­nents par le CI. Une pre­mière réunion des repré­sen­tants euro­péens s’est tenue sur place et a décidé que le 1er FSE aurait lieu en Italie plutôt qu’à Paris (Cassen 2003, p 102). Derrière cette déci­sion se pro­fi­laient deux débats qui seront dis­cu­tés lors de la pre­mière réunion de l’assemblée euro­péenne de pré­pa­ra­tion du FSE, en mars 2002 à Bruxelles. Le pre­mier por­tait sur le statut de ceux qui devaient orga­ni­ser le FSE, le deuxième sur l’organisation du pro­ces­sus. La délé­ga­tion ita­lienne pro­posa que le forum soit placé sous la res­pon­sa­bi­lité des mou­ve­ments sociaux en assu­mant une double réfé­rence : la charte, mais aussi l’Appel des mou­ve­ments sociaux. Elle pro­posa éga­le­ment que le forum soit pré­paré par une assem­blée géné­rale ouverte, l’Assemblée euro­péenne de pré­pa­ra­tion (AEP), où seraient invi­tés tous les mou­ve­ments euro­péens qui sou­hai­te­raient y par­ti­ci­per. Celle-ci se réunira men­suel­le­ment dans dif­fé­rentes villes euro­péennes pour des ses­sions de deux jour­nées de tra­vail (Sommier, 2005). Divers argu­ments étaient avan­cés pour jus­ti­fier la consti­tu­tion de cette assem­blée. Tout d’abord le fait que si les orga­ni­sa­teurs bré­si­liens, en tant qu’initiateurs et « force consti­tuante » du pre­mier FSM, avaient pu déci­der de la com­po­si­tion coop­ta­tive du COB, il était impos­sible à ceux qui les sui­vaient dans le pro­ces­sus de s’instituer de la même façon en ins­tance légi­time. Il a donc été impos­sible à ceux qui auraient pré­féré s’appuyer sur un groupe déli­mité d’organisations de s’opposer au prin­cipe de l’assemblée ouverte, prin­cipe qui s’imposa dès la réunion de Bruxelles et qui fut régu­liè­re­ment confir­mée, en par­ti­cu­lier lors de la pré­pa­ra­tion du 2ème FSE, celui de Paris-Saint Denis (2003), où la pro­po­si­tion de s’appuyer – au moins pour le secré­ta­riat orga­ni­sa­tion­nel fran­çais – sur un groupe res­treint de grandes orga­ni­sa­tions fut lar­ge­ment reje­tée. L’articulation entre les mou­ve­ments sociaux et l’assemblée de pré­pa­ra­tion du FSE a été plus dif­fi­cile à pré­ci­ser. Le pre­mier argu­ment de la délé­ga­tion ita­lienne s’appuyait sur des consi­dé­ra­tions for­melles : par défi­ni­tion le forum, parce qu’il est « social », devait être sous la res­pon­sa­bi­lité des mou­ve­ments sociaux. Raffaella Bolini, de l’association ARCI, une des res­pon­sables du forum social ita­lien et à ce titre, de l’organisation de la mani­fes­ta­tion de Gênes et du pre­mier FSE estime, en fai­sant un bilan du 3ème Forum de Porto Alegre et en le com­pa­rant au FSE de Florence et aux deux pre­miers FSM :

« A Florence on sen­tait moins la dis­tance entre le forum, en tant que tel, et la dyna­mique des mou­ve­ments sociaux. Ce 3ème FSM a été un pas en avant par rap­port au pré­cé­dent dans lequel cette dis­tance était très forte (d’un côté le Forum avec les confé­rences, les panels et les per­son­na­li­tés, de l’autre les mou­ve­ments sociaux qui se réunis­saient de manière « clan­des­tine », en dehors du Forum). Le fait que cette année les espaces offi­ciels du Forum aient été uti­li­sés pour les acti­vi­tés des mou­ve­ments sociaux est un pas en avant, bien que Florence ait été une avan­cée sup­plé­men­taire parce que ce sont les mou­ve­ments sociaux qui ont orga­nisé le Forum. C’est la dif­fé­rence la plus impor­tante entre Florence et Porto Alegre, qui ne doit pas être vu comme un conflit entre les deux, mais comme un dia­logue entre expé­riences et métho­do­lo­gies diverses. Florence a été la démons­tra­tion que le fait que les mou­ve­ments sociaux assument l’organisation du Forum ne veut pas dire construire un forum mino­ri­taire ou ayant un carac­tère excluant vis-à-vis des grands syn­di­cats, des forces poli­tiques, cultu­relles, etc. Ce n’est pas une ques­tion for­melle, c’est une ques­tion poli­tique car quelle est la racine du pro­ces­sus du forum ? La racine, ce sont les mou­ve­ments sociaux » (Bolini, 2003).

Le pro­blème formel, qu’est-ce qu’un mou­ve­ment social ?, est aussi dif­fi­cile à résoudre que celui posé par la défi­ni­tion de la « société civile », et le concept évo­luera en fonc­tion des contextes poli­tico-cultu­rel : ainsi en Inde la notion est appa­rue si abs­traite et vide de sens que les acteurs locaux, res­pon­sables du 4ème FSM, y ont ajou­tés « mou­ve­ments de masse et mou­ve­ments popu­laires », deux notions clai­re­ment iden­ti­fiées. Mais der­rière celui-ci, c’est une double ten­sion qui s’exprime. C’est d’abord la ten­sion entre le carac­tère « offi­ciel », « ins­ti­tu­tion­nel » d’un Forum invi­tant des per­son­na­li­tés et des intel­lec­tuels recon­nus et la pré­ten­tion à regrou­per et donner une visi­bi­lité à des mou­ve­ments de bases, moins connus, plus remuants et plus popu­laires. Une ten­sion qui s’exprimera de manière récur­rente, de forum en forum, et qui entraî­nera une série de dis­cus­sions sur la repré­sen­ta­ti­vité et la légi­ti­mité des dif­fé­rents acteurs. Mais c’est aussi une ten­sion sur la place des mobi­li­sa­tions, qui fera l’objet d’un autre argu­ment. Les pro­mo­teurs d’un forum piloté par les mou­ve­ments sociaux sou­haitent aussi se saisir de l’occasion pour avan­cer vers la consti­tu­tion d’une « mou­ve­ment social euro­péen » indis­pen­sable pour peser sur les orien­ta­tions libé­rale des poli­tiques de l’Union européenne.

3.1. L’Assemblée européenne de préparation (AEP)

L’AEP est ouverte à n’importe quel mou­ve­ment euro­péen dis­po­sant des moyens finan­ciers et des res­sources poli­tiques per­met­tant de s’impliquer dans un pro­ces­sus pre­nant, coû­teux et com­plexe. Encourageant une poli­tique d’inclusion la plus large pos­sible, l’AEP cherche à asso­cier à ses tra­vaux les groupes qui sont le moins ancrés dans le mou­ve­ment alter : les syn­di­cats, les pré­caires, les asso­cia­tions locales et les mou­ve­ments des pays de l’Est. Le dis­po­si­tif de l’AEP géné­ra­lise et étend donc le sys­tème de coor­di­na­tion mis en place par le Conseil inter­na­tio­nal en lui assu­rant une plus grande acces­si­bi­lité et en élar­gis­sant consé­quem­ment la taille et le péri­mètre des acteurs enga­gés (par exemple au moyen d’un fonds de soli­da­rité pour favo­ri­ser les dépla­ce­ments des orga­ni­sa­tions à faibles res­sources). La par­ti­ci­pa­tion à l’Assemblée se fait au titre d’une orga­ni­sa­tion, d’un mou­ve­ment, d’un syn­di­cat ou d’un col­lec­tif, mais – sans que la ques­tion ne soit vrai­ment tran­chée – les par­ti­ci­pants n’y engagent pas for­cé­ment leur orga­ni­sa­tion lorsqu’ils y prennent la parole et ne sont pas néces­sai­re­ment titu­laires d’un mandat. Conformément à la logique indi­vi­dua­li­sante des struc­tures en réseau, il n’est, par exemple, pas rare que les membres d’une même orga­ni­sa­tion sou­tiennent dans ces assem­blées des posi­tions diver­gentes. Les déci­sions y sont prises au consen­sus des pré­sents, ce qui donne au moins théo­ri­que­ment une voix égale à chaque par­ti­ci­pant et génère des débats sou­vent longs et harassants.

Si l’AEP consti­tue la seule ins­tance légi­time du pro­ces­sus des forums sociaux euro­péens, l’organisation opé­ra­tion­nel des forum est en revanche confiée à un col­lec­tif natio­nal consti­tué lui aussi sur une base ouverte par les acteurs du pays d’accueil (le CIF, Comité d’initiative fran­çais pour le FSE 2003, l’UKOC, UK Organising Committee pour le FSE 2004). Ce Comité natio­nal se réunis­sant une fois par mois ras­semble l’ensemble des orga­ni­sa­tions signa­taires d’une décla­ra­tion de prin­cipe très peu contrai­gnante et prend, en rap­por­tant auprès de l’AEP, les déci­sions orga­ni­sa­tion­nelles concer­nant la tenue des forums. Par ailleurs, un Secrétariat d’organisation (SO pour le FSE 2003, UKCC, UK Coordinating Committee pour le FSE 2004) d’une ving­taine de membre issu du col­lec­tif natio­nal est chargé de l’exécution et de la mise en œuvre des décisions.

Cette struc­tu­ra­tion du gou­ver­ne­ment des forums euro­péens, beau­coup plus claire et archi­tec­tu­rée que celle mise en place pour les forums mon­diaux, est cepen­dant très dif­fi­cile à mettre en œuvre concrè­te­ment. En moyenne, les AEP réunissent de 200 à 250 orga­ni­sa­tions, de Caritas aux Cobas en pas­sant par la CGT, la Ligue des droits de l’homme et toute sorte de groupes locaux ou de col­lec­tifs comme Babels, le réseau des tra­duc­teurs béné­voles. Dans ce contexte, il peut être très dif­fi­cile de par­ve­nir à un consen­sus même si le mode déci­sion retenu contraint les acteurs à endos­ser des atti­tudes coopé­ra­tives pour ne pas blo­quer les déli­bé­ra­tions à tout propos. Ces assem­blées au fonc­tion­ne­ment hori­zon­tal (AEP, CIF, UKOG, etc.) mobi­lisent des tech­niques de par­ti­ci­pa­tion très par­ti­cu­lières : temps de parole limité, mais nombre d’intervenants illi­mi­tés, déci­sions prises par absence d’opposition, foca­li­sa­tion sur les points pra­tiques plutôt que sur les débats de fonds, créa­tion de sous-com­mis­sions com­posé des oppo­sés et d’un modé­ra­teur, etc. Sans une for­ma­li­sa­tion, très inéga­le­ment mise en œuvre, des règles de fonc­tion­ne­ment de ces assem­blées, de très nom­breux écarts peuvent être consta­tés et noti­fiés : absence de dis­tri­bu­tion préa­lable des textes à dis­cu­ter, occu­pa­tion du temps de parole par un groupe d’acteurs venant répé­ter les mêmes choses à la tri­bune, déci­sion forcée à l’usure, foca­li­sa­tion inter­mi­nable sur des ques­tions mineures, etc. Mais l’une des carac­té­ris­tiques essen­tielles de ces modes de coor­di­na­tion est que, du fait de la contrainte de coopé­ra­tion, les diver­gences et les conflits entre acteurs sont rare­ment remon­tés aux prin­cipes. Un ethos coopé­ra­tif et un appren­tis­sage mutuel des points d’accords et de désac­cords est impé­ra­tif pour par­ti­ci­per au sys­tème de réglages assez fin qui s’opère dans la défi­ni­tion des com­pro­mis. La régu­la­tion de ces assem­blées ouverte fonc­tion­nant au consen­sus est d’autant plus facile à assu­rer qu’un tissu de rela­tion inter-per­son­nelle et inter-orga­ni­sa­tion­nelle fort permet d’assurer un auto-contrôle col­lec­tif sur les com­por­te­ments déviants qui, dans ce type de contexte, peuvent être source de blo­cage pro­longé. Ainsi, si l’on com­pare le fonc­tion­ne­ment de l’AEP à celui du CI du FSM, la pré­sence de fortes délé­ga­tions natio­nales permet une auto-régu­la­tion qui n’existe pas quand des indi­vi­dus sont seuls à « repré­sen­ter » un pays ou une orga­ni­sa­tion inter­na­tio­nale. Cette régu­la­tion s’opère par une série d’interactions tant au sein des délé­ga­tions natio­nales qu’entre délé­ga­tions. Des inter­ac­tions qui sont faci­li­tée par les liens per­son­nels et la confiance qui se tissent au cours du pro­ces­sus mais aussi à l’occasion d’initiatives et d’actions : la force émo­tion­nelle pro­duit par la mani­fes­ta­tion et la répres­sion à Gênes a ainsi créé des liens extrê­me­ment forts entre un large noyau d’individus. Mais cette auto-régu­la­tion fonc­tionne sur­tout avec les délé­ga­tions issus de pays ou de contextes cultu­rels à fortes tra­di­tions col­lec­tives (Italie, Grèce, Allemagne, etc.).

3.2. Une « bureaucratie participative »

La mise en place de l’AEP et des assem­blées natio­nales a contri­bué à dési­gner aux acteurs un lieu et un espace à voca­tion cen­trale dans lequel pou­vait s’exprimer la forme par­ti­cu­lière de com­pé­ti­tion sous contrainte coopé­ra­tive qui s’est ins­tau­rée dans l’espace alter­mon­dia­liste. Ils l’ont investi en se foca­li­sant prin­ci­pa­le­ment sur l’enjeu qui per­met­tait le plus faci­le­ment de donner un sens et une direc­tion aux forums sociaux : la confec­tion du pro­gramme des séances plé­nières. Les obser­va­tions qui ont pu être réa­li­sées lors du pro­ces­sus du FSE de Paris-Saint Denis ont montré com­ment la construc­tion du pro­gramme avait épuisé le temps et l’énergie des acteurs : concur­rence entre orga­ni­sa­tions pour impo­ser leur thème, titre à ral­longe afin de satis­faire tout le monde, « tyran­nie » des petits acteurs impo­sant leur agenda, sys­tème de quotas pour assu­rer la repré­sen­ta­tion des dif­fé­rentes natio­na­li­tés et l’équilibre des genres, etc. (Agrikoliansky, Cardon, 2005). La pro­duc­tion du pro­gramme a absorbé l’énergie des orga­ni­sa­teurs et les pro­cé­dures mises en place pour mener à bien ces longues dis­cus­sions orga­ni­sa­tion­nelles ont pu donner l’impression à ceux qui étaient restés à l’extérieur du pro­ces­sus d’une bureau­cra­ti­sa­tion des pro­ces­sus par­ti­ci­pa­tif. Avec un sens de l’autocritique par­ti­cu­liè­re­ment vif, les orga­ni­sa­teurs du FSE ont tiré un bilan par­ti­cu­liè­re­ment néga­tif du pro­ces­sus mis en place en 2003. Le carac­tère délé­ga­taire des plé­nières, dont la construc­tion a épuisé le temps et l’énergie des orga­ni­sa­teurs, font l’objet de vives cri­tiques, comme le relaie Bernard Cassen lui-même : « les confé­rences plé­nières qui (…) ont mobi­lisé – on devrait plutôt dire dila­pidé – le temps, les res­sources humaines et finan­cières des orga­ni­sa­teurs doivent être réduite à leur plus simple expres­sion. Elles ont comme prin­ci­pale fonc­tion, par le choix des inter­ve­nants et la bataille de chif­fon­niers qu’il entraîne, d’afficher un rap­port de force entre puis­sances orga­ni­sa­trices, même si ce rap­port de forces n’a rien à voir avec celui qui pré­vaut dans la réa­lité des socié­tés. Elles attirent les médias, mais ne pro­duisent rien. Comment pour­rait-il en être autre­ment quand des délé­gués venus de 7 ou 8 pays se ren­contrent pour la pre­mière fois sur une tri­bune, sans coor­di­na­tion préa­lable, et, sou­vent dans une atmo­sphère de mee­ting, débitent des dis­cours, voire des harangues au contenu lar­ge­ment pré­vi­sibles » . Opinion que conforte, de façon mor­dante, Susan George :

« Sorting out who gets to speak on what plat­form on what sub­ject and with whom ; how many spea­kers are allot­ted to each coun­try and to each orga­ni­sa­tion ; mixing them care­fully accor­ding to gender, hue, hemis­phe­ric origin and I sup­pose reli­gious pro­fes­sion, sexual orien­ta­tion, height, weight and God knows what else ; requi­ring each year long and mul­tiple mee­tings all over Europe – all this has proven, as far as I can tell, a colos­sal waste of everyone’s time and money. Let’s get serious, people” (George, 2004, p. 42).

3.3. La critique des périphériques

Menaçant la poli­tique d’extension vers de nou­veaux par­ti­ci­pants, l’apparition d’une « bureau­cra­tie par­ti­ci­pa­tive » (Callinicos, 2004) et l’immixtion d’une logique de repré­sen­ta­tion au sein des forums contri­buent à ins­ti­tu­tion­na­li­ser et à alour­dir une struc­ture qui reven­dique un simple rôle de coor­di­na­tion des conver­gences entre mou­ve­ments. Aussi n’est-il pas sur­pre­nant que se soit pro­gres­si­ve­ment déve­loppé dans la péri­phé­rie des forums « offi­ciels », un large éven­tail de forums spé­ci­fiques, alter­na­tifs ou dis­si­dents, réunis­sant toute sorte d’acteurs col­lec­tifs dont les formes orga­ni­sa­tion­nelles sont soit sen­si­ble­ment plus hié­rar­chiques et ver­ti­cales (partis, syn­di­cats, orga­ni­sa­tions pro­fes­sion­nelles, groupes révo­lu­tion­naires, etc.), soit fran­che­ment plus « hori­zon­tale » (col­lec­tif liber­taire, média-hack­ti­viste, réseau inter­ga­lac­tique, etc.) que celles des par­ti­ci­pants à la poli­tique d’articulation menée au sein des forums « offi­ciels ». Le déve­lop­pe­ment de ces « autres forums » a presque débuté avec l’apparition des forums sociaux. Les fron­tières entre les dif­fé­rents évé­ne­ments res­tent, en effet, très peu mar­quées, la multi-appar­te­nance mêlant enga­ge­ments par­ti­san et asso­cia­tif faci­litent l’investissement dans plu­sieurs espaces et cer­taines orga­ni­sa­tions ont déve­loppé de véri­tables stra­té­gies pour se posi­tion­ner à la fois dans et hors des forums. Certains de ces autres forums sont ini­tiés par ceux qui se trouvent expli­ci­te­ment exclus par la Charte de Porto Alegre, comme les forums sociaux des par­le­men­taires ou des élus locaux, d’autres déve­loppent des thé­ma­tiques spé­ci­fiques (Forum social de la santé, de l’éducation, du sport, etc.). Mais les plus nom­breux se sont clai­re­ment construits dans un rap­port cri­tique à l’égard des forums « offi­ciels ». Ces péri­phé­ries per­mettent de car­to­gra­phier suc­cinc­te­ment trois types de cri­tiques dont « l’institutionnalisation » de la forme forum fait l’objet : la bureau­cra­ti­sa­tion, les liens d’interdépendances avec les acteurs poli­tiques et les Institutions inter­na­tio­nales et le manque de pers­pec­tives d’action.

Une pre­mière ligne de cri­tiques est prin­ci­pa­le­ment portée par la galaxie anar­chiste et liber­taire qui per­çoit les forums sociaux comme un pro­ces­sus irré­duc­ti­ble­ment bureau­cra­tique et ins­ti­tu­tion­nel. Celle-ci consti­tua dès le second FSM un espace auto­nome à l’extérieur du forum offi­ciel. Refusant de s’inscrire dans des logiques trop orga­ni­sées, tou­jours méfiants à l’égard des stra­té­gies des groupes d’extrême-gauche, pré­fé­rant déve­lop­per et nour­rir leurs propres modes d’auto-organisation et d’autogestion, les liber­taires déve­loppent leur évé­ne­ment de façon paral­lèle, à l’image du Forum social liber­taire (FSL) qui s’est tenu à Montreuil pen­dant le dérou­le­ment du FSE 2003 de Paris-Saint Denis. De la même façon, les col­lec­tifs anar­chistes ont refusé de faire vil­lage commun avec les orga­ni­sa­tions de jeu­nesse mili­tantes, lors du contre-sommet du G8 à Annemasse et ont créé un vil­lage auto­nome, le Village alter­na­tif, anti-capi­ta­liste et anti-guerre (VAAAG). Souvent animés du même esprit d’indépendance, les médias alter­na­tifs pré­fèrent consti­tuer des « espace tem­po­raires d’expérimentation » en dehors des forums offi­ciels (Cardon, Granjon, 2005), comme dans le cas du MetallosMedialab lors du FSE 2003 (Lévêque, 2005). Venant d’une tra­di­tion sen­si­ble­ment dif­fé­rente, c’est le même sen­ti­ment de faire face à une orga­ni­sa­tion trop com­plexe, entiè­re­ment pola­ri­sée par le réglage de ses équi­libres internes qui sus­cite la cri­tique et la dis­si­dence de groupes poli­tiques ou intel­lec­tuels, comme L’archipel des revues qui a consti­tué en marge du FSE 2003 un ensemble de sémi­naires réunis­sant les acteurs de nom­breuses revues mili­tantes euro­péennes. Dans la publi­ca­tion éditée pour l’occasion, les signa­taires se démarquent des lour­deurs « bureau­cra­tiques » qui altèrent la spon­ta­néité et l’inventivité du mou­ve­ment « alter » :

« Les ordres du jour pro­po­sés se mettent à res­sem­bler à des inven­taires à la Prévert. Les pro­cé­dures pour gérer cette abon­dance can­tonnent la démo­cra­tie à un exer­cice sou­vent formel sur des sujets d’organisations assez secon­daires, tandis que nombre de déci­sions de fond (ordre du jour retenu, inter­ven­tions et conduites des débats, syn­thèse des points de presse, contact avec les forces ins­ti­tu­tion­nelles, ini­tia­tives poli­tiques), sont prises de façon opaque et méri­te­raient un débat d’orientation ouvert. Sans être du tout des par­ti­sans d’un spon­ta­néisme carac­té­riel, nous avons l’impression d’une façon de par­ti­ci­per ainsi à de la poli­tique par trop tra­di­tion­nelle qui fait la part trop belle aux sujets de consen­sus illu­soire du genre des plus petits com­muns déno­mi­na­teurs comme dans les car­tels d’organisations, au détri­ment d’un débat franc qui est indis­pen­sable si nous vou­lons avancer ».

Une seconde péri­phé­rie des forums sociaux se voit occu­pée, dif­fé­rem­ment selon les contextes natio­naux et poli­tiques, par les orga­ni­sa­tions de tra­di­tion révo­lu­tion­naire qui refusent l’ensemble de com­pro­mis aux­quels se prête la forme ouverte et hori­zon­tale des forums sociaux. Leur cri­tique porte cette fois prin­ci­pa­le­ment sur le carac­tère beau­coup trop étendu de l’inclusivité de la poli­tique des forums. Cette contes­ta­tion est appa­rue avec évi­dence dans le contexte poli­tique indien lors du IVeme Forum social de Mumbai. On y comp­tait pas moins de quatre contre-forum, dont le plus impor­tant, « Mumbai Resistance », initié par des orga­ni­sa­tions d’origine maoïste, s’était ins­tallé juste en face du forum « offi­ciel ». Le pro­gramme pro­posé aux par­ti­ci­pants invite à un com­pa­ra­tif entre le FSM et Mumbai Resistance. Il y est suc­ces­si­ve­ment repro­ché au FSM de ne pas s’engager dans l’action (« les débats éclec­tiques et inter­mi­nables sont conçues comme leur propre fina­lité »), d’accepter des aides directes et indi­rectes des « gou­ver­ne­ments impé­ria­listes et de leurs agences », de ne pas ana­ly­ser clai­re­ment les causes de la glo­ba­li­sa­tion néo­li­bé­rale et de vou­loir la « réfor­mer en lui don­nant une “figure humaine” » . Une bro­chure col­lec­tant un ensemble d’articles issus des mou­ve­ments mar­xistes indiens ana­lyse en détail les carences du FSM et de sa charte qui « a trans­formé le forum social mon­dial en débats inutiles et sté­riles » (WSF : Dissent or Diversion ?, 2004, p. 5). La pré­sence des ONG inter­na­tio­nales, « agents de la glo­ba­li­sa­tion », au sein du FSM est notam­ment invo­quée comme l’une des prin­ci­pales rai­sons de la trans­for­ma­tion des forums sociaux en « ras­sem­ble­ment inof­fen­sifs », sub­sti­tuant à la lutte poli­tique « de pué­rils débats éloi­gnés du ter­rain des luttes » (p. 5). En ouvrant les forums à un ensemble d’acteurs (C1) qui entre­tiennent par ailleurs des stra­té­gies rela­tion­nelles diverses et nom­breuses avec les pou­voirs publics et éco­no­miques et les Institutions inter­na­tio­nales, les pos­si­bi­li­tés de créer des conver­gences mobi­li­sa­trices leur appa­raissent d’autant plus réduites que la contrainte du consen­sus (C3) inter­dit – à l’intérieur de l’espace du forum – de rompre, par un vote par exemple, l’équilibre « par l’immobilisme » entre ses com­po­sants. Pour un cer­tain nombre d’organisations de tra­di­tion révo­lu­tion­naire, l’impossibilité de faire émer­ger de l’espace des forums une quel­conque avant-garde res­tera tou­jours un défaut rédhi­bi­toire des modèles de coor­di­na­tion en réseau.

Enfin, une troi­sième péri­phé­rie est consti­tuée par les mou­ve­ments de jeunes, les groupes de sans et l’ensemble des col­lec­tifs radi­caux, auto­nomes, créa­tifs, etc., qui sans réunir un nombre très consé­quents d’acteurs contri­buent, en revanche, for­te­ment à pro­duire l’image d’insurrection inven­tive dont le « mou­ve­ment alter » béné­fi­cie dans les médias. Par exemple, lors du FSE de Londres, sans doute le plus contesté de tous les forums sociaux, les espaces auto­nomes ont pro­li­féré en bor­dure du forum « offi­ciel » : Forum de la théo­rie radi­cale, Laboratoire de l’imagination insur­rec­tion­nelle, Beyond the ESF, Life des­pite Capitalism, Forum de la com­mu­ni­ca­tion, etc. Lors de celui de Paris, c’est le GLAD (Globalisation des luttes et des actions de déso­béis­sance) qui s’est ins­tallé dans un stade, porte de Pantin en réunis­sant les réseaux No-Vox et « inter­ga­lac­tique », col­lec­tif d’organisations de jeunes acti­vistes qui s’était consti­tué pour orga­ni­ser à Annemasse un des deux vil­lages, le VIG, lors du contre-sommet d’Evian de juin 2003 (Datchary, Pagis, 2003). Si ces groupes reprochent par­fois aux forums offi­ciels de s’ouvrir trop lar­ge­ment aux grandes ONG inter­na­tio­nales (Adamovky in Adamovsky, Georges 2004), leur prin­ci­pale cri­tique porte sur l’absence de pers­pec­tive d’action et de mobi­li­sa­tion offertes par les orga­ni­sa­tions qui débattent lon­gue­ment et savam­ment dans les forums. La mise en œuvre, ici et main­te­nant, d’actions col­lec­tives, directe, conflic­tuelle et auto­li­mité, à forte com­po­sante sym­bo­lique consti­tue une reven­di­ca­tion récur­rente dans ces espaces auto­nomes. Derrière le slogan « Attac par­tout, action nulle part », les jeunes radi­caux, les groupes liber­taires, les col­lec­tifs de sans et de pré­caires et les mou­ve­ments d’extrême gauche ont eu tôt fait de dénon­cer le carac­tère sim­ple­ment verbal, intel­lec­tuel et, in fine, anes­thé­siant des dis­cus­sions des forums sociaux. Aussi, à l’image des Pinks, ces groupes de jeunes mani­fes­tants de Gênes, ces col­lec­tifs orga­nisent-ils géné­ra­le­ment quelques sor­ties tapa­geuses pen­dant les forums : occu­pa­tion d’immeuble à Porto Alegre par les sans papier, action de soli­da­rité avec les gré­vistes du MacDo ou action anti­pub pen­dant le FSE de Paris-Saint-Denis, etc. Certains des col­lec­tifs de jeunes mili­tants « alter » conçoivent alors le temps des forums comme un espace de vie col­lec­tive, un lieu d’apprentissage des tech­niques de déso­béis­sance col­lec­tive, un centre de pro­duc­tion artis­tique ou de consti­tu­tion de micro-médias com­mu­nau­taires. Pendant que d’autres se réunissent en sémi­naire sérieux, ils pré­parent cos­tumes, danses et usten­siles des­ti­nés à pro­duire lors de la mani­fes­ta­tion de clô­ture un cor­tège inven­tif, bruyant et le plus « déso­béis­sant » pos­sible. Au-delà des spé­ci­fi­ci­tés socio­lo­giques de ces groupes de jeunes mili­tants, très inté­grés dans le sys­tème sco­laire et uni­ver­si­taire, contrai­re­ment aux repré­sen­ta­tions média­tiques qui asso­cient leur sup­posé « radi­ca­lité » à la pré­ca­rité sociale, ce qui carac­té­rise ces col­lec­tifs est l’importance qu’ils attri­buent à la forme réseau comme pro­ces­sus d’organisation. Le mani­feste de Nomad, le col­lec­tif de mili­tants qui a pris en charge l’équipement des salles de confé­rence d’outils d’enregistrements et de trans­mis­sion sur le web des débats, est on ne peut plus carac­té­ris­tique de ce refus de la représentation :

« Nomad is not a poli­ti­cal orga­ni­za­tion but func­tions as a net­work. The acti­vists par­ti­ci­pa­ting in Nomad are invol­ved within it as indi­vi­duals, and if they are invol­ved as part of a struc­ture (e. g. Babels or Apo33), this struc­ture will be consi­de­red as an indi­vi­dual group, within, or asso­cia­ted with, the Nomad net­work. In no case can there be an elec­ted repre­sen­ta­tive of Nomad, nor can there be any elec­ted repre­sen­ta­tive of ano­ther group within Nomad. A Nomad acti­vist is someone who is invol­ved prac­ti­cally in the Nomad pro­ject while res­pec­ting the project’s prin­ciples. Practical invol­ve­ment and res­pect for the project’s prin­ciples are the only legi­ti­mate cri­te­ria that allow people to speak as a Nomad actor. This indi­cates a cri­ti­cal posi­tion as regards to the elec­to­ral system : when we desi­gnate a repre­sen­ta­tive, this has the almost auto­ma­tic result of shat­te­ring the net­work dyna­mic, des­troying the deve­lop­ment of ties within a star confi­gu­ra­tion. When someone is elec­ted, all ties tend to converge towards this single elec­ted person (the repre­sen­ta­tive), and the end result is a kind of ido­li­za­tion of the dele­gate” (Gosselin, 2004).

Les dif­fé­rentes cri­tiques que nous venons de res­ti­tuer portent en fait sur le degré d’ouverture de l’espace des forums et sur le risque de dilu­tion que génère la mise en place d’une simple struc­ture de coor­di­na­tion de liens faibles entre acteurs. En accueillant tous les can­di­dats dans l’espace du forum (C1), ce qui le pro­jette vers sa seule voca­tion socia­li­sa­trice (P1), les poten­tia­li­tés de mobi­li­sa­tion et de conver­gence concrète et active autour d’enjeux consti­tués en cause dimi­nue d’autant. L’ouverture du réseau affai­blit la den­sité des liens, auto­rise les stra­té­gies oppor­tu­nistes et mul­ti­plie le frac­tion­ne­ment en sous-espaces igno­rant les uns des autres. Le forum appa­raît alors comme une grand messe dans laquelle sont dis­cu­tés des pro­jets de réformes et d’alternatives avec tous les acteurs pos­sibles, dont les repré­sen­tants des gou­ver­ne­ments et les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales qui se tiennent en bor­dure de l’espace du forum. Les seg­ments « mou­ve­men­tistes » de la galaxie alter mettent alors en avant la décon­nexion entre les visées socia­li­sa­trices (P1) et mobi­li­sa­trices (P2) des forums. En valo­ri­sant trop for­te­ment la contrainte d’ouverture et d’extension de la forme réseau (C1), c’est le projet de consti­tu­tion d’un espace de mobi­li­sa­tion et d’activité mili­tante au sein du forum (P2) qui perd de sa consis­tance et est rendu impra­ti­cable par l’obligation de consen­sus (C3). Devenu espace de dis­cus­sion et d’élaboration de pro­po­si­tions, le forum social enté­rine ainsi une divi­sion par­ti­cu­lière de la rela­tion entre société civile et espaces poli­tiques natio­naux dont l’instrument pri­vi­lé­gié est l’exercice d’un lob­bying effi­cace sur les partis poli­tiques afin qu’ils endossent pour leur propre compte les reven­di­ca­tions et pro­po­si­tions pro­duites dans les débats du forum.

3.4. Du réseau au rhizome

L’opposition entre forums « offi­ciels » et « offi­cieux » n’est cepen­dant jamais vrai­ment tran­chée et faci­lite des mou­ve­ments d’externalisation/internalisation carac­té­ris­tique du fonc­tion­ne­ment en réseau sous contrainte de consen­sus. Ces stra­té­gies per­mettent à beau­coup d’organisations de conci­lier les voca­tions socia­li­sa­trices et mobi­li­sa­trices des forums en res­pec­tant la contrainte de refus de la délé­ga­tion. C’est le cas, on l’a dit pour les partis poli­tiques, qui exclus des forums ont, avec l’accord du COB, ins­tal­lés un forum des par­le­men­taires et un forum des auto­ri­tés locales en bor­dure du FSM de Porto Alegre dès sa 1ère édi­tion. Une logique utile, y com­pris pour des orga­ni­sa­tions inté­grées au FSM. Le MST, membre du COB, et Via Campesina, déci­daient ainsi de ne pas se conten­ter des sémi­naires et débats du FSM aux­quels ils par­ti­ci­paient, mais de se doter d’un centre névral­gique, un espace spé­ci­fique de ras­sem­ble­ment, lieu de visi­bi­lité et point de départ pour des actions que le Forum ne pou­vait assu­mer comme struc­ture. Une logique simi­laire abou­tit à la mise en place du « camp de jeunes ». La contrainte d’extension pousse à l’agrégation du maxi­mum d’acteurs pos­sibles, y com­pris ceux qui, à l’instar des poli­tiques, ne font pas partie des forum ou ceux qui, de la péri­phé­rie, les cri­tiquent de façon radi­cale. La visi­bi­lité média­tique n’est pas la seule raison de cette pré­sence com­mune et paral­lèle. La cri­tique de la mon­dia­li­sa­tion libé­rale et les mobi­li­sa­tions qui la sous-tendent ont besoin de mul­ti­plier les liens pour mobi­li­ser des res­sources venant par­fois de sphères très dif­fé­rentes. Le fonc­tion­ne­ment au consen­sus ne permet pas de regrou­per tous ces acteurs dans un espace unique, mais s’accommode bien de cette struc­ture en rhi­zome ou le in et le off s’interpénètrent et mul­ti­plient les sur­faces de contacts tout en gar­dant leur autonomie.

La logique d’internalisation/externalisation a aussi joué à plein dans le pro­ces­sus du FSE, per­met­tant par­fois des dis­po­si­tifs sophis­ti­qués d’articulation entre orga­ni­sa­tions. Pour le G8 de Gêne, le forum social ita­lien s’est ainsi créé à Porto Alegre en 2001 comme une coa­li­tion com­pa­rable à celle qui s’était mis sur pieds à Seattle. Ce « forum » a regroupé des acteurs pré­sents sur place, mais peu habi­tués à tra­vailler ensemble : plu­sieurs syn­di­cats radi­caux, des asso­cia­tions de masse comme ARCI, des cou­rants auto­nomes comme les « tutti bian­chi », etc. L’impact des mobi­li­sa­tions de Gênes a été tel que de grosses orga­ni­sa­tions qui n’avaient pas par­ti­cipé à la mobi­li­sa­tion, comme la CGIL, le prin­ci­pal syn­di­cat ita­lien, déci­daient de se rap­pro­cher du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste et de s’intégrer au pro­ces­sus du FSE de Florence. D’un commun accord, la CGIL et le Forum social ita­lien ont décidé de tra­vailler ensemble, mais sans que la CGIL ne s’intègre au Forum ni que ne se crée une autre struc­ture natio­nale. Ce fai­sant la CGIL, tout en par­ti­ci­pant aux AEP et au CI du FSM, lais­sait le Forum social ita­lien s’exprimer pour le « mou­ve­ment » sur une orien­ta­tion assez radi­cale qu’elle esti­mait utile pour répondre au mou­ve­ment de fond qui tou­chait la jeu­nesse ita­lienne, mais sans avoir à l’assumer. Un moyen de donner le maxi­mum de flexi­bi­lité au dis­po­si­tif pour per­mettre la pour­suite de l’expansion du réseau, tout en per­met­tant les mobi­li­sa­tions, mais sans avoir à toutes les endosser !

4. L’agglutination comme processus d’auto-organisation

Lors d’une réunion à Pérouse en avril 2004, le Conseil inter­na­tio­nal du FSM a décidé de bou­le­ver­ser le mode d’organisation du Vème FSM qui doit se tenir à Porto Alegre du 26 au 30 jan­vier 2005. Il entend ainsi tirer les ensei­gne­ments des mul­tiples cri­tiques adres­sées à la ver­ti­ca­lité des séances plé­nières et de l’expérience du IVème FSM de Mumbai en jan­vier 2004. Le Comité d’organisation indien y avait dras­ti­que­ment dimi­nué le nombre des séances plé­nières. L’affluence pour ces grandes céré­mo­nies fut assez faible, notam­ment au regard de l’immensité des salles de plus de 20 000 places qui leur avaient été réser­vées. En revanche, les 1200 ate­liers et sémi­naires ont connu un très grand succès : le public y fut très nom­breux, les par­ti­ci­pants des mou­ve­ments de masse indiens s’y sont rela­ti­ve­ment bien inté­grés et cette pro­li­fé­ra­tion de débats en petits for­mats a permis un élar­gis­se­ment des thé­ma­tiques habi­tuel­le­ment trai­tées dans les FSM. Il est alors apparu néces­saire aux membres du CI de reprendre la main sur la défi­ni­tion de pro­cé­dures « démo­cra­tiques » de construc­tion des forums après que l’expérience incon­tes­ta­ble­ment plus « ouverte » des forums euro­péens a contri­bué à rendre plus visible et cri­ti­quable son fonc­tion­ne­ment en cercle fermé. De façon rela­ti­ve­ment auda­cieuse, le schéma d’organisation retenu par le CI aban­donne le prin­cipe de sélec­tion par le haut des thé­ma­tiques et des ora­teurs des séances plé­nières, celles-ci étant pure­ment et sim­ple­ment sup­pri­mées, et délègue la pro­gram­ma­tion des acti­vi­tés du forum aux seuls par­ti­ci­pants en ins­tau­rant un dis­po­si­tif d’auto-organisation ori­gi­nal et inédit.

4.2. Internet, espace d’agglutination

Sous le nom de « pro­ces­sus d’agglutination », un sys­tème d’expression et d’agrégation des pro­po­si­tions en plu­sieurs phases a été initié. Tout en assu­rant de nom­breux relais pour ceux qui ne dis­posent pas d’accès au réseau, les orga­ni­sa­teurs ont fait de l’Internet l’infrastructure de mise en rela­tion entre les mul­tiples par­ti­ci­pants au forum, en leur deman­dant de construire sur la toile la pro­gram­ma­tion du forum. En mai-juin 2004, un ques­tion­naire infor­ma­tique a été adressé aux 4000 orga­ni­sa­tions ayant déjà par­ti­cipé aux dif­fé­rents forums sociaux, afin de recueillir les thèmes qui leur sem­blaient prio­ri­taires, ceux sur les­quels elles sou­hai­taient inter­ve­nir et les types de mobi­li­sa­tion dans les­quels elles s’étaient ou sou­hai­taient s’engager. A partir d’une ana­lyse lexi­co­gra­phique des 1800 réponses obte­nues lors de cette consul­ta­tion, onze « ter­rains » (« Biens com­muns », « Souveraineté éco­no­mique », « Droits de l’homme et dignité »…) ont été défi­nis et pro­po­sés par la com­mis­sion Méthodologie et contenu du CI, sous la forme d’une carte vide à rem­plir par les pro­po­si­tions des orga­ni­sa­tions. De juillet à octobre 2004, 2557 pro­po­si­tions d’activité (sémi­naire, ate­lier, dia­logue, éla­bo­ra­tion de cam­pagne, etc.) ont été enre­gis­trées par les orga­ni­sa­tions sur le site du FSM, chaque orga­ni­sa­tion pro­po­sante devant décla­rer à quel « ter­rain » elle choi­sis­sait de « s’agglutiner » et si elle accep­tait de fusion­ner avec d’autres pro­po­si­tions. Le sys­tème infor­ma­tique mis en place offre un ensemble d’outils de repré­sen­ta­tion de la struc­ture des dif­fé­rentes expres­sions, afin que chaque orga­ni­sa­tion puisse entrer en contact avec les autres pro­po­si­tions de la même agglu­ti­na­tion qui se sont décla­rées ouvertes à une pos­sible coopé­ra­tion. Au moyen de car­to­gra­phies repré­sen­tant sous forme de réseaux les regrou­pe­ments thé­ma­tiques et de listes de dis­cus­sions, les orga­ni­sa­tions sont conviées à prendre elle-même en charge le soin d’assurer leur coor­di­na­tion. Elles peuvent déci­der : (1) de rester seule orga­ni­sa­trice de leur évé­ne­ment ; (2) de « fusion­ner » avec une pro­po­si­tion simi­laire ; (3) de s’engager à « dia­lo­guer » avec un autre évé­ne­ment en envoyant un repré­sen­tant dans le sémi­naire iden­ti­fié ; (4) d’organiser un « séquen­çage » des évé­ne­ments afin de construire en commun une dyna­mique du type sémi­naire de réflexion -> réunion de pro­po­si­tion d’alternatives -> conver­gence vers une pla­te­forme de mobi­li­sa­tion ; ou, enfin, (5) de par­ti­ci­per aux réunions quo­ti­diennes de cha­cune des onze agglu­ti­na­tions des­ti­nées chaque soir entre 18 et 20 heures à éta­blir et struc­tu­rer les conver­gences entre orga­ni­sa­tions à partir des ate­liers et sémi­naires de la jour­née (Haeringer, 2004).

Destiné à dimi­nuer l’importance des redon­dances, des répé­ti­tions, des pro­gram­ma­tions simul­ta­nées ou des rendez-vous ratés, le dis­po­si­tif ima­giné par les orga­ni­sa­teurs du FSM semble tout droit sorti d’un manuel de mana­ge­ment par la qua­lité des orga­ni­sa­tions com­plexes. Il témoigne d’une grande confiance dans les pro­ces­sus d’auto-organisation, pré­sup­pose un fort niveau d’ouverture à la coopé­ra­tion de la part des par­ti­ci­pants et les enjoint à faire montre d’ordre et de pré­vi­si­bi­lité pour par­ti­ci­per à une consul­ta­tion cri­té­ri­sée à dis­tance sur Internet. Il y a tout lieu de penser que le haut niveau de pro­cé­du­ra­li­sa­tion de cette mise en réseau des par­ti­ci­pants pose de nom­breux pro­blèmes, tant pour les petites orga­ni­sa­tions dis­po­sant de peu res­sources et de savoir-faire que pour les struc­tures for­te­ment cen­tra­li­sées qui sou­haitent affi­cher haut et fort leur propre mes­sage. Il n’est pas pos­sible d’évaluer aujourd’hui toutes les consé­quences du sys­tème d’agglutination retenu par les orga­ni­sa­teurs, mais avant même que ne s’ouvre le 5ème FSM, deux remarques sont pos­sibles. Tout d’abord le faible succès du pro­ces­sus d’agglutination par le biais des outils élec­tro­niques dont s’étaient dotés le COB et la com­mis­sion métho­do­lo­gie. Si de nom­breux regrou­pe­ments ont eu lieu grâce à des contacts directs entre acteurs, un pro­ces­sus qui a peut-être béné­fi­cié de la dyna­mique créée par la nou­velle métho­do­lo­gie, les prises de contacts par le biais du site web semblent avoir été peu nom­breuses. Le peu de délais prévus pour cette phase et la nou­veauté du pro­ces­sus sont pro­ba­ble­ment à l’origine de cette fai­blesse. La deuxième remarque porte sur la répar­ti­tion géo­gra­phique des acteurs qui se sont ins­crits dans ce pro­ces­sus. Sur les 2611 acti­vi­tés recen­sées ici, 2096 sont pro­po­sées par des orga­ni­sa­tions issues de pays latins (Amérique Latine et « Europe Latine »). Cette pro­por­tion écra­sante ren­voie pour partie à la proxi­mité géo­gra­phique d’acteurs qui peuvent venir à Porto Alegre à moindre frais : 1537 acti­vi­tés sont pro­po­sées par des bré­si­liens et 132 par des orga­ni­sa­tions de pays voi­sins, Uruguay, Paraguay et sur­tout Argentine. Reste que 180 acti­vi­tés sont pro­po­sées par des orga­ni­sa­tions issus du reste de l’Amérique Latine, 249 par des orga­ni­sa­tions issues de l’Europe latine et seule­ment 158 par les autres pays euro­péens, 124 l’Amérique du Nord (Etats-Unis et Canada), 114 d’Asie, 40 du monde arabe et du proche orient et 30 d’Afrique sub-saha­rienne. La pré­do­mi­nance latine s’est tou­jours expri­mée au FSM, mais la nou­velle métho­do­lo­gie n’inverse pas la ten­dance et la ter­mi­no­lo­gie employée elle-même est un obs­tacle à la diver­si­fi­ca­tion : les termes choi­sis pour les 11 ter­rains parlent plus aux latins qu’aux autres, et le mot « agglu­ti­na­tion » existe en anglais, unique langue véhi­cu­laire pour les non-latins, mais n’est pas usité, d’où la tra­duc­tion « aggre­gate » du site offi­ciel du FSM, terme qui induit une idée de regrou­pe­ment d’ensemble qui est un peu différente.

Le pro­ces­sus d’agglutination maxi­mise les contraintes d’horizontalité aux­quelles l’édification du Forum doit se confor­mer pour résis­ter aux cri­tiques qui lui sont faites. En effet, il cherche tout à la fois à étendre le réseau et à en inten­si­fier les liens en sou­te­nant les arti­cu­la­tions entre par­ti­ci­pants (C1) tout en inter­di­sant à son centre orga­ni­sa­teur de rem­plir d’autres fonc­tions que celles, pro­cé­du­rales, de faci­li­ta­tion et de consti­tu­tion d’une mémoire des pro­ces­sus (C2). Radicale dans son prin­cipe, cette solu­tion orga­ni­sa­tion­nelle des­ti­tue le CI de son rôle dans la défi­ni­tion des axes de pro­gram­ma­tion du forum, ce qui, au moins poten­tiel­le­ment, apaise la com­pé­ti­tion entre orga­ni­sa­tions. Il serait cepen­dant naïf de consi­dé­rer qu’une solu­tion orga­ni­sa­tion­nelle aussi for­melle par­vienne à cir­con­ve­nir la concur­rence que se livrent les divers par­ti­ci­pants au forum pour défi­nir sa forme et lui donner une direc­tion et une stratégie.

Aussi faut-il plutôt com­prendre le choix de cette solu­tion décen­tra­li­sée comme la consé­quence d’un effet d’apprentissage qui s’inscrit dans la dyna­mique même du dérou­le­ment des forums sociaux. Alors que les pre­miers forums ont permis de réunir à tra­vers le monde un large éven­tail d’organisations qui ne se connais­saient pas et de rendre public un ensemble de reven­di­ca­tions qui ont pro­gres­si­ve­ment été iden­ti­fiées comme for­mant un cadre rela­ti­ve­ment arti­culé et homo­gène, les pre­miers effets de cette simple mise en conver­gence des acteurs et des dis­cours a cessé d’exercer ces effets. De toute part, mais notam­ment sous la pres­sion des col­lec­tifs de jeunes acti­vistes qui donnent leur « cou­leur » au mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, tout en refu­sant de s’engager dans les struc­tures « cen­trales » du forum, s’élèvent des insa­tis­fac­tions rela­tives à la répé­ti­tion de dis­cours sté­réo­ty­pés et une volonté de refor­mu­ler le lien entre débat et action qui consti­tuait le projet ini­tial des forums. Parmi beau­coup d’autres, Susan George est sans doute la plus directe : « If people, even quite young and/​or inex­pe­rien­ced people, really don’t know any­thing at all about these issues, which I seriously doubt, we can and should give them rea­ding lists and set up courses and summer uni­ver­si­ties for them, but in future Social forums I would hope we could stop the silly jockeying for speech slots, refrain from end­less repe­ti­tion and cere­mo­nial condem­na­tion, deter­mine what issues we really need to talk about, get orga­ni­sed befo­re­hand to do so, then hit the ground run­ning” (George, 2004, p. 43). Or, si cette ten­sion n’a pu trou­ver de com­pro­mis satis­fai­sant lors des phases pré­cé­dentes, c’est en partie parce que chaque oscil­la­tion de l’équilibre du projet ini­tial venait tendre l’une des deux contraintes que la forme réseau impo­sait à l’édification des forums sociaux, soit en recons­ti­tuant un centre actif dans la défi­ni­tion d’une stra­té­gie glo­bale de mobi­li­sa­tion (C2), soit en diluant l’identité même du forum par la mul­ti­pli­ca­tion de liens faibles (C1). Le para­doxe et l’intérêt de la nou­velle solu­tion orga­ni­sa­tion­nelle rete­nue par le CI sont qu’elle sug­gère des pos­si­bi­li­tés d’articulation entre les dimen­sions socia­li­sa­trices et mobi­li­sa­trices des forums sociaux qui ne se déve­loppent pas en oppo­si­tion aux contraintes d’horizontalité mais qui, au contraire, cherchent à en maxi­mi­ser les potentialités.

4.2. Une ingénierie participative

La pre­mière poten­tia­lité ouverte par le sys­tème d’agglutination concerne le statut des ins­tances de coor­di­na­tion des forums sociaux. En effet, même si le fonc­tion­ne­ment au consen­sus avait déjà for­te­ment inhibé les débats d’orientation géné­rale et l’expression des concur­rences orga­ni­sa­tion­nelles au sein du CI, en les dépla­çant dans d’autres espaces, le carac­tère pro­cé­du­ral des fonc­tions dont celui-ci se voit doté se trouve ren­forcé. De façon signi­fi­ca­tive, les dis­cus­sions sub­stan­tielles sont rares au sein du CI où se dis­cutent, en revanche, très lon­gue­ment des pro­blèmes de coor­di­na­tion et d’organisations pra­tiques des acti­vi­tés : loca­li­sa­tion du pro­chain forum, pro­cé­dures d’élargissement à de nou­veaux membres, date et lieu de réunion, rela­tion avec les autres forums conti­nen­taux, natio­naux ou locaux, etc. Même si ces sujets, d’apparence mineure, masquent en fait des posi­tion­ne­ments et des stra­té­gies anta­go­nistes cris­tal­li­sant les rap­ports de force entre orga­ni­sa­tions, il est remar­quable que les enjeux poli­tiques que doivent affron­ter les acteurs du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste n’occupent que très rare­ment, une place cen­trale dans leurs débats, au-delà de décla­ra­tions de prin­cipes géné­rales et assez conve­nues. En vertu de l’article 6 de la Charte de Porto Alegre, il n’a, par exemple, pas été pos­sible que le Forum social mon­dial émette en son nom une décla­ra­tion d’opposition à l’intervention amé­ri­caine en Irak. Contraint par l’impératif du consen­sus (C3) et désor­mais sou­cieux de ne pas appa­raître comme un porte-parole agis­sant sur la thé­ma­ti­sa­tion des forums (C2), le CI doit pri­vi­lé­gier les fonc­tions d’animation sur celles, plus sub­stan­tielles, de défi­ni­tion des mots d’ordre et des stra­té­gies. Des études sur la gou­ver­nance des réseaux d’organisations de la société civile dans d’autres contextes ins­ti­tu­tion­nels (Livre blanc de la Commission euro­péenne, Climate Action Network, etc.) deux modèles de gou­ver­nance peuvent être dis­tin­gué : l’auto-organisation ou le comité de pilo­tage (active stee­ring) (Shout, Jordan, 2003). Le choix de la pre­mière solu­tion qui repose sur la confiance dans la conver­gence des arran­ge­ments locaux et le par­tage de normes de régu­la­tion col­lec­tive pré­sente d’évidents risques d’éclatement et de dilu­tion. Aussi est-il néces­saire d’édifier au cœur des sys­tèmes auto-orga­ni­sés, des ins­tances de coor­di­na­tion char­gées de la faci­li­ta­tion et de la ges­tion de l’apprentissage col­lec­tif. Ces ins­ti­tu­tions des­ti­nées à « faire fonc­tion­ner les réseaux » se chargent alors, réflexi­ve­ment, de mettre en visi­bi­lité les points de conver­gence et de dis­sen­sus entre acteurs et de consti­tuer une mémoire orga­ni­sa­tion­nelle sus­cep­tible de servir de repère à l’ensemble des acteurs (Dedeurwaerdere, 2004). C’est pré­ci­sé­ment dans cette direc­tion que s’orientent les récentes ini­tia­tives prises par les orga­ni­sa­teurs des forums sociaux euro­péens et mondiaux.

L’innovation tac­tique et orga­ni­sa­tion­nelle est le propre des orga­ni­sa­tions décen­tra­li­sées lais­sant une grande auto­no­mie à ces com­po­santes. Elle s’exprime par le nombre impor­tant de pro­po­si­tions de réforme du fonc­tion­ne­ment de la forme forum qui sont adres­sées à la com­mis­sion Méthodologie et contenu du CI. Les acteurs qui y par­ti­cipent ne sont pas issus des com­po­santes les plus « poli­ti­sées » du forum, ni des grandes orga­ni­sa­tions qui ont joué un rôle cen­tral dans la consti­tu­tion du mou­ve­ment. Ils appar­tiennent sou­vent à de petites struc­tures, des revues intel­lec­tuelles, des réseaux déve­lop­pe­men­ta­listes ou des centres de recherche. Certains sont fami­liers, par­fois à titre pro­fes­sion­nel, des démarches de ges­tion des sys­tèmes com­plexes, de socio­lo­gie des orga­ni­sa­tions ou de mana­ge­ment public. On com­prend dès lors pour­quoi les pro­blé­ma­tiques de trans­pa­rence, d’accoun­ta­bi­lity, de sys­té­ma­ti­sa­tion des comptes-rendus ou de pro­cé­du­ra­li­sa­tion des débats sont deve­nues déter­mi­nantes au sein de la Commission métho­do­lo­gie. Les ini­tia­tives qu’elle a prises en charge peuvent s’interpréter comme des contri­bu­tions à l’une des trois contraintes d’horizontalité.

A l’égard, d’abord, de la voca­tion à l’extension conti­nue du réseau (C1), ce sont sur­tout des démarches de cla­ri­fi­ca­tion et de lisi­bi­lité des forums qui sont entre­prises afin de faci­li­ter l’accès de l’espace « alter » aux nou­veaux entrants. Attac demande par exemple que les orga­ni­sa­teurs d’événements indiquent clai­re­ment s’ils veulent « confron­ter des ana­lyses, échan­ger des expé­riences ou bâtir des alter­na­tives ». Beaucoup pro­posent d’assurer une meilleure répar­ti­tion thé­ma­tique des évé­ne­ments et d’organiser pour les évé­ne­ments de la même famille un dérou­le­ment séquen­tiel sur la durée du forum. Des volon­taires se pro­posent pour rédi­ger des syn­thèses des débats et les rendre public sur Internet. Quelques uns connectent leur ordi­na­teur à un vidéo­pro­jec­teur afin de pro­je­ter au public à fin de véri­fi­ca­tion et de vali­da­tion le compte-rendu des débats. Concernant, ensuite, la ges­tion des débats et la for­ma­tion du consen­sus (C3), de nom­breux textes indi­vi­duels ou col­lec­tifs pro­posent une for­ma­li­sa­tion expli­cite des règles d’organisations des assem­blées. Par exemple, afin de mettre fin à l’« unstruc­tu­red, noisy, agres­sive and confu­sed culture of dis­cus­sion » qui s’affiche lors des AEP, un texte d’intention de mili­tants sué­dois pro­pose que la conduite des débats donne des limites tem­po­relles claires à chaque point de l’ordre du jour, limite sévè­re­ment le temps de parole de chaque ora­teur, bloque les listes d’orateurs ins­crits afin d’éviter les détour­ne­ments de points en dis­cus­sion et rende sys­té­ma­ti­que­ment expli­cites les consen­sus et les désac­cords. Les moda­li­tés de trai­te­ment des dis­sen­sions doivent, elles aussi, être formalisées :

« If there is a larger number of people acti­vely blo­cking a consen­sus, or when a debate show that there are strong disa­gree­ments in the way, the chair should pro­pose to the mee­ting that an ad-hoc Consensus Group be set up. It should be made up of pre­fe­ra­bly one repre­sen­ta­tive of each of the most extreme view­points and a media­tor whom both par­ties accept. The Consensus group goes to work on fin­ding a consen­sual pro­po­sal on how to move ahead that might be put before the mee­ting. In the mean­time, the debate is put on hold and the mee­ting pro­ceeds with other items on the agenda” (Marsdal et al., 2004).

Les démarches enga­gées pour pro­cé­du­ra­li­ser les rela­tions entre acteurs du mou­ve­ment « alter » épousent le déve­lop­pe­ment, prin­ci­pa­le­ment dans les struc­tures mili­tantes nord-amé­ri­caines et nord-euro­péennes, de règles rela­tion­nelles des­ti­nées à limi­ter la tyran­nie de l’amitié et des rela­tions per­son­nelles dans les groupes à struc­ture décen­tra­li­sée et infor­melle. Les col­lec­tifs liber­taires, les jeunes acti­vistes du Direct Action Network, cer­tains mou­ve­ments fémi­nistes et envi­ron­ne­men­ta­listes ont déve­loppé un outillage par­ti­cu­lier pour leurs réunions : ges­tion du temps de parole contrôlé, limi­ta­tion des reprises de parole tant que les silen­cieux n’ont pu s’exprimer, sys­tème de ges­tion des prio­ri­tés par quota, etc. (Polletta, 2002). L’importation de ces pro­cé­dures dans l’univers mili­tant sud-euro­péen et sud-amé­ri­cain reste cepen­dant très pro­blé­ma­tique. Leur froide rigueur est perçue comme inadap­tée aux tra­di­tions ora­toires du mili­tan­tisme et leur proxi­mité avec les tech­niques de ges­tion orga­ni­sa­tion­nelles du mana­ge­ment d’entreprise peut être oppo­sée aux vertus de trans­pa­rence et d’équité dont les pare leurs pro­mo­teurs. Plus fon­da­men­ta­le­ment, les dif­fi­cul­tés ren­con­trées pour impo­ser des pro­cé­dures col­lec­tives de cette sorte tiennent au rôle struc­tu­rant que jouent les rela­tions inter­per­son­nelles dans le fonc­tion­ne­ment des coor­di­na­tions en réseau. Le ren­for­ce­ment de règles for­melles de débats ren­drait, en effet, d’autant plus appa­rents les écarts à la règle, les coa­li­tions de cou­loirs, les appels télé­pho­niques, les inces­santes conver­sa­tions en apar­tés et les mou­ve­ments concer­tés qui animent de façon carac­té­ris­tique les assem­blées des « alters ».

Concernant, enfin, la contrainte limi­tant la délé­ga­tion et la pos­si­bi­lité de s’exprimer au nom du forum (C2), de nou­veaux enjeux de repré­sen­ta­tion se sont trou­vés posées par l’émergence de mul­tiples pro­jets de consti­tu­tion d’une mémoire des forums. Un groupe inter­na­tio­nal consa­cré à la « Mémoire des forums sociaux » s’est en effet créé en 2004 au sein de la com­mis­sion Méthodologie et contenu, afin de sou­te­nir les pro­jets de cap­ta­tion et de conser­va­tion des propos et des textes issus des forums. A l’exception des séances plé­nières (Fisher, Ponniah, 2003), les pre­mières édi­tions des forums sociaux n’ont guère consa­crées de moyen à enre­gis­trer les traces de leurs débats – seul Ibase, un centre de recherche bré­si­lien appar­te­nant au réseau des fon­da­teurs, s’est atta­ché à pro­duire des compte-rendu, des CD roms et des ana­lyses lexi­cales des débats. De façon extrê­me­ment hété­ro­gène, cer­tains col­lec­tifs ont dif­fusé des comptes rendus, mais dans la majo­rité des cas, aucune trace de l’activité au sein des sémi­naires et ate­lier n’a été conser­vée, comme s’en émeuvent de nom­breuses orga­ni­sa­tions. Si l’absence de trace contri­bue à l’exclusion des absents – figure typique des mondes en réseaux –, elle inter­dit aussi tout effet d’apprentissage col­lec­tif et ren­force les cri­tiques internes rela­tives au carac­tère sté­réo­typé et répé­ti­tif des forums sociaux. C’est donc un ensemble de col­lec­tifs, de réseaux et de think tank, sou­vent très proches du monde intel­lec­tuel et de l’université, qui s’est engagé dans le projet de consti­tuer et de dif­fu­ser une mémoire ouverte et poly­pho­nique du mou­ve­ment. Mais la pro­duc­tion d’une mémoire des forums est un enjeu hau­te­ment polé­mique. Celle-ci peut en effet appa­raître comme une stra­té­gie de recons­ti­tu­tion d’une cen­tra­lité au forum, contre­ve­nant comme l’Assemblée des mou­ve­ments sociaux à la deuxième contrainte d’horizontalité, en ins­tal­lant les pro­duc­teurs et les ges­tion­naires de la mémoire du forum en posi­tion d’autorité sur la défi­ni­tion des termes des débats, leurs orien­ta­tions et leurs prio­ri­tés. Certain acteurs, comme Bernard Cassen, ont ainsi vai­ne­ment pro­posé qu’une entre­prise d’identification et de capi­ta­li­sa­tion des prin­ci­paux thèmes débat­tus dans les forums soit la matrice de la for­ma­tion d’une pla­te­forme pro­gram­ma­tique (un « consen­sus de Porto Alegre » oppo­sable au « consen­sus de Washington ») ; sa concep­tion devant être piloté par un comité d’experts fai­sant objet d’un consen­sus. Concevoir la repré­sen­ta­tion du forum à tra­vers l’expertise de « sages » contre­vient cepen­dant aux contraintes d’extension et de refus de la délé­ga­tion. C’est pour­quoi, la ques­tion des mémoires du forum a été abor­dée de manière poly­pho­nique et plu­rielle. Lorsqu’une orga­ni­sa­tion a pro­posé d’envoyer une per­sonne dans chaque ate­lier et sémi­naire pour y pro­duire un compte-rendu, l’initiative a été vive­ment com­battu. La res­ti­tu­tion des évé­ne­ments du forum ne peut être faite que par ses par­ti­ci­pants et, ceci de manière col­lec­tive et plurielle.

C’est dans un tel contexte que les mul­tiples ini­tia­tives à base de nou­velles tech­no­lo­gies trouvent un ter­rain d’expression pri­vi­lé­gié dans l’espace du forum. Les tech­no­lo­gies de l’Internet qui sus­citent des enga­ge­ments rela­ti­ve­ment spé­ci­fiques notam­ment autour du logi­ciel libre, du par­tage de l’information et des médias alter­na­tifs (Blondeau, 2003 ; Cardon, Granjon, 2005) appa­raissent comme des outils par­ti­cu­liè­re­ment adap­tés à la logique d’auto-organisation des forums. L’initiative la plus remar­quable est le projet Nomad qui vise à « recon­qué­rir » les modes de pro­duc­tion, de tra­duc­tion, d’enregistrement et de publi­cité des débats pré­cé­dem­ment délé­gués à des tra­duc­teurs pro­fes­sion­nels et des socié­tés de ser­vices (Aguiton, Cardon, 2004). Ce pro­ces­sus qui relève de la logique des « inno­va­tions ascen­dantes » a conduit les acteurs à co-défi­nir conjoin­te­ment les pro­cé­dures de débats et de trai­te­ment de la parole des par­ti­ci­pants et les dis­po­si­tifs tech­niques adap­tés. Ainsi, des asso­cia­tions ont-elles entre­pris de réflé­chir à la bonne et à la mau­vaise forme des débats. Dans le même temps, un réseau inter­na­tio­nal qui regroupe aujourd’hui 4000 tra­duc­teurs béné­voles, Babels, s’est consti­tué pour sup­pléer les pro­fes­sion­nels, coû­teux et mal pré­pa­rés à la forme éche­ve­lée des débats alter­mon­dia­listes. Un peu plus tard, un groupe incluant des infor­ma­ti­ciens béné­voles fran­çais, indiens et tuni­siens a déve­loppé un sys­tème infor­ma­tique de numé­ri­sa­tion, d’indexation, de mémo­ri­sa­tion et de mise en ligne des débats, outil en licence libre qui sup­plée à un coût réduit les appa­reils de tra­duc­tion professionnels.

4.2. Le forum comme lieu d’expérimentation des pratiques alternatives

Mais il existe une autre voie per­met­tant d’apaiser la ten­sion entre la consti­tu­tion d’un espace commun (P1) et la pro­duc­tion de mobi­li­sa­tions col­lec­tives (P2), dont on a vu qu’elle se mani­fes­tait notam­ment par le déve­lop­pe­ment d’une péri­phé­rie de plus en plus active en bor­dure des forums, pré­fé­rant mobi­li­ser un réper­toire d’actions directe et sym­bo­lique plutôt que de par­ti­ci­per au bavar­dage redon­dant et anes­thé­siant des forums. C’est, en effet, en retour­nant les dis­cours pro­je­tés dans les forums vers les par­ti­ci­pants eux-mêmes, afin qu’ils mettent concrè­te­ment en œuvre les mondes uto­piques dont ils des­sinent les contours, qu’une forme d’action col­lec­tive peut trou­ver à s’exprimer. Cette dimen­sion pré­fi­gu­ra­tive de l’action col­lec­tive a tou­jours consti­tué une voie d’action pri­vi­lé­giée par les mou­ve­ments sociaux reven­di­quant une forte culture démo­cra­tique et par­ti­ci­pa­tive (Polletta, 2002, p. 7 et suiv.). Dans l’expérience des forums, la recherche de « méca­nismes pour conci­lier un espace ouvert et une acti­vité poli­tique réelle et concrète » (Wallerstein, 2005) s’incarne alors à tra­vers la consti­tu­tion du forum comme espace d’expérimentation de formes de vie alter­na­tive : « Le FSM devrait être un espace ouvert, non pas sim­ple­ment pour débattre sur des sujets et des formes d’action alter­na­tive, mais aussi pour sti­mu­ler l’expérimentation de ces formes alter­na­tives pour ceux qui veulent les essayer » (Ibid.). C’est donc le forum comme simple espace de débat qui se trouve redé­fini par le déve­lop­pe­ment d’espaces dans les­quels un ensemble de formes de vie « alter­na­tives » peut être expé­ri­menté. Cette reven­di­ca­tion a d’abord été portée par les réseaux de jeunes acti­vistes au sein des forums sociaux et a pris forme dans la réa­li­sa­tion de cam­pe­ments, véri­tables vil­lages auto­gé­rés dans les­quels sont mis en œuvre des prin­cipes de ges­tion « mixtes », de par­tage des tâches et d’autorégulation de la vie com­mune. Les cam­pe­ments de la jeu­nesse de Porto Alegre, les deux vil­lages édi­fiés à Annemasse lors du contre-sommet du G8 à Evian en juin 2004 ont consti­tué de telles expé­riences (Pathieu, 2004). D’abord ignoré des orga­ni­sa­teurs des forums, ces ini­tia­tives ont aujourd’hui acquis une impor­tance de plus en plus signi­fi­ca­tive et repré­sentent l’une des prin­ci­pales lignes d’orientation du FSM 2005. La concep­tion de vil­lage de l’économie soli­daire, l’usage de logi­ciels libres, le recours aux béné­voles pour la tra­duc­tion des confé­rences, la mise en place d’un sys­tème d’alimentation bio­lo­gique ou l’attention portée à la ges­tion des déchets et des maté­riaux conçus lors de la construc­tion des forums sont deve­nus des élé­ments déter­mi­nants du cahier des charges de la mise en place des forums.

4.3. Des stratégies d’action collective plurielles

Cette réar­ti­cu­la­tion de la forme forum réoriente aussi les manières dont celui-ci se pré­sente comme un espace d’initiation d’actions col­lec­tives et de défi­ni­tion de stra­té­gies pour le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste. Dans la confi­gu­ra­tion auto-orga­ni­sée prise par le forum, toute stra­té­gie d’action col­lec­tive com­mune et par­ta­gée est rendue impra­ti­cable. Le déploie­ment de stra­té­gies de conquête du pou­voir qui néces­sitent une concen­tra­tion, au moins ponc­tuelle, des éner­gies pour oppo­ser à la cen­tra­lité de l’état la cen­tra­lité alter­na­tive du nou­veau pou­voir en ges­ta­tion est impen­sable dans le cadre de la « forme réseau ». Reste à résoudre l’équation posée par la construc­tion de « l’autre monde pos­sible » avec comme outil le réseau. Aussi est-ce vers une plu­ra­li­sa­tion des centres de déci­sion que s’orientent actuel­le­ment les acteurs. Le forum a été pensé par ses ini­tia­teurs bré­si­liens à un moment où le « consen­sus de Washington » sym­bo­li­sait l’unité de point de vue des élites mon­diales et le dis­cré­dit des alter­na­tives « socia­listes ». Le FSM inté­grait pour­tant déjà une com­po­sante stra­té­gique, ou plus exac­te­ment une stra­té­gie impli­cite, l’action par influence. Tout un ensemble de stra­té­gies, sou­vent impli­cites, se sont déployées avec comme point commun de penser la force du mou­ve­ment comme un moyen de peser par influence sur l’avenir du monde sans avoir à construire une stra­té­gie opé­ra­tion­nelle sup­po­sant un affron­te­ment cen­tra­lisé. Les « mou­ve­men­tistes » défendent des stra­té­gies basées sur le déve­lop­pe­ment de l’autonomie des acteurs, des « zones d’autonomie tem­po­raires » d’Hakim Bey, chères aux Black Blocs, au « Making the revo­lu­tion without taking the power » de John Holloway (2002), en atten­dant le jour où ces auto­no­mies seront suf­fi­sam­ment puis­sante pour faire s’écrouler d’elles-mêmes les murs de l’Empire (Hardt, Négri, 2000). Les « modé­rés » comptent, eux, s’appuyer sur la force des mou­ve­ments pour chan­ger les rap­ports de force dans les ins­ti­tu­tions et faire émer­ger une « gou­ver­nance glo­bale » à même de répondre aux défis posés à la pla­nète. Toute la force de la for­mule « Un autre monde est pos­sible » a été de per­mettre la conjonc­tion entre ces dif­fé­rentes sen­si­bi­li­tés, des jeunes radi­caux de Seattle aux ONGs les plus modérées.

Aujourd’hui, les espaces que dégagent la divi­sion et les ten­sions inter­na­tio­nales qu’exacerbe la réélec­tion de George Bush redonnent un espace à des stra­té­gies plus offen­sives. Pour cer­tains, il s’agit de pro­fi­ter de la situa­tion pour avan­cer des pro­po­si­tions concrètes de gou­ver­nance, comme la réforme de l’ONU, ou ins­tau­rer une « démo­cra­tie sup­plé­men­taire » en mul­ti­pliant les espaces de débats afin de faire jouer l’influence dis­cur­sive de la société civile sans affron­ter la ques­tion de la repré­sen­ta­ti­vité. Une autre famille de stra­té­gies, qui part d’une même ana­lyse de la situa­tion inter­na­tio­nale, com­mence à émer­ger. Des stra­té­gies du faible au faible qui réha­bi­litent les cam­pagnes inter­na­tio­nales, mais avec un sens aigu des oppor­tu­ni­tés. Le modèle de la cam­pagne contre les mines anti-per­son­nels est sou­vent pris en exemple : une alliance d’ONG, de petits états du Sud sym­bo­liques parce que pre­mières vic­times de ces mines (Cambodge, Angola) et de gou­ver­ne­ments du Nord cher­chant à faire entendre leur voix dans le concert des nations (Canada) s’appuie sur l’opinion publique inter­na­tio­nale et réus­sit à faire signer par 25 Etats, contre l’avis des grandes puis­sances (Etats-Unis, Russie), un traité de droit inter­na­tio­nal qui est aujourd’hui un point d’appui pour impo­ser par­tout l’interdiction des mines anti-per­son­nelles. Dans les sémi­naires des forums sociaux, de nom­breuses cam­pagnes sont ini­tiées sur ce modèle : pour un impôt mon­dial contre la pau­vreté, pour sou­mettre les mul­ti­na­tio­nales au contrôle de la com­mis­sion des droits de l’homme de l’ONU, pour le retrait des troupes d’Irak ou pour effa­cer la dette des pays vic­times du Tsunami. Toutes s’appuient sur les oppor­tu­ni­tés qu’ouvrent les contra­dic­tions entre grands états et l’opinion publique inter­na­tio­nale. De nom­breuses voix (Wallerstein, 2005 ; mais aussi Samir Amin ou Susan George) demandent que le Forum favo­rise l’expression d’une plu­ra­lité d’options stra­té­giques : « je crois que la clef pour une solu­tion est de pro­mou­voir et créer un espace ins­ti­tu­tion­nel pour de mul­tiples alliances et acti­vi­tés poli­tiques dans le FSM » (Wallerstein, 2005).

*

La logique des trans­for­ma­tions des ins­ti­tu­tions dont s’est doté le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste pour faire du commun tout en res­tant divers ne s’interprète pas sim­ple­ment. En l’absence de recul tem­po­rel, on vou­drait sim­ple­ment pro­po­ser pour conclure quelques élé­ments d’analyse très par­tiels. La forme des forums sociaux appa­raît d’abord comme un enjeu hau­te­ment concur­ren­tiel. Les acteurs cen­traux du mou­ve­ment « alter » se livrent à d’intenses et âpres luttes pour défi­nir son sens et son archi­tec­ture. Or il appa­raît, au terme de l’expérience accu­mu­lée par la suc­ces­sion accé­lé­rée des sept récents forums mon­diaux et euro­péens, que deux orien­ta­tions pos­sibles ont, au moins pro­vi­soi­re­ment, été écar­tées : la pre­mière visait à faire des forums une sorte d’états géné­raux mon­diaux de la cri­tique de la glo­ba­li­sa­tion néo-libé­rale défi­nis­sant une pla­te­forme de reven­di­ca­tions com­munes et par­ta­gées ; la seconde cher­chait à orga­ni­ser un pilo­tage col­lec­tif des mobi­li­sa­tions inter­na­tio­nales. Ces deux types de projet se sont heur­tés aux prin­cipes consti­tu­tifs de la forme réseau, la diver­sité, l’horizontalité et le consen­sus. La réa­li­sa­tion de tels pro­jets mena­çait l’équilibre interne entre des acteurs réunis dans le refus de donner à leur espace un porte-parole. De fait, les prin­cipes d’ouverture et de plu­ra­lité contraignent trop for­te­ment la forme des forums pour qu’ils puissent être le lieu d’émergence d’un dis­cours ou d’une volonté par­tagé. A cet égard, les mul­tiples cri­tiques qui ont conduit les acteurs cen­traux du forum à élar­gir leur recru­te­ment et à se défaire de cer­taines de leurs pré­ro­ga­tives montrent clai­re­ment com­ment le col­lec­tif « alter » tient d’abord de la valo­ri­sa­tion de sa diver­sité et des pro­cé­dures qui per­mettent de la nour­rir. C’est donc sous la forme d’un espace mosaïque consti­tué d’un enche­vê­tre­ment de mobi­li­sa­tions et d’articulations que se déve­loppent des méca­nismes d’auto-organisation entre une mul­ti­pli­cité d’initiatives locales, sec­to­rielles et thé­ma­tiques. Même si l’éclatement et l’hétérogénéité des dif­fé­rentes logiques de mobi­li­sa­tions qui le par­courent consti­tuent à l’évidence un risque cer­tain pour la forme forum, un tra­vail sou­ter­rain et moins visible de socia­li­sa­tion col­lec­tive s’opère à tra­vers la mise en commun des dif­fé­rentes thé­ma­tiques du forum. Ce phé­no­mène d’apprentissage col­lec­tif qui se construit sous la ban­nière iden­ti­taire de l’« alter­mon­dia­lisme », consti­tue un cadre puis­sant, bien que peu visible, d’auto-régulation du col­lec­tif hété­ro­clite des forums sociaux.

Dans cette dyna­mique s’affiche aussi l’influence d’une cer­taine culture « liber­taire » sur l’ensemble de la galaxie alter­mon­dia­liste (Corcuff, 2004). En effet, l’écho des reven­di­ca­tions d’horizontalité, le souci de « chan­ger le monde sans prendre le pou­voir » (Holloway, 2002), de consti­tuer des espaces de mise en rela­tion et d’action auto­nomes qui n’obéissent pas à un plan d’ensemble témoignent clai­re­ment des effets des contraintes d’horizontalité sur la forme prise par le gou­ver­ne­ment du réseau alter­mon­dia­liste. Il ne fait pas de doute que les formes orga­ni­sa­tion­nelles conçues par les pro­mo­teurs des forums sociaux ne font que reprendre des formes orga­ni­sa­tion­nelles exis­tantes, en s’efforçant de les géné­ra­li­ser à des coor­di­na­tions inter­na­tio­nales. Mais la par­ti­ci­pa­tion à un espace auto-orga­nisé consti­tue aussi une rup­ture impor­tante pour nombre de tra­di­tions poli­tiques qui par­ti­cipent aux acti­vi­tés des forums sociaux. Ainsi, les orga­ni­sa­tions d’extrême-gauche qui ont aban­donné les sché­mas d’avant-garde doivent s’ouvrir à des modèles de concer­ta­tion ouverts et plu­riels. Les orga­ni­sa­tions cen­tra­li­sées et for­te­ment archi­tec­tu­rées doivent apprendre à cir­cu­ler dans un espace qui ne leur res­semble pas et accep­ter de côtoyer plus petit qu’eux. Etc.

Mais ce qui appa­raît sur­tout, dans le che­mi­ne­ment par essai/​erreur auquel ont pro­cédé les pro­mo­teurs de la forme forum est le lien indis­so­ciable entre mise en débat et action dans le projet des forums sociaux, lien qui s’est notam­ment tendu avec la mul­ti­pli­ca­tion des espaces péri­phé­riques « acti­vistes » face aux forums « pro­gram­ma­tiques ». Or ce qui fait le propre des orga­ni­sa­tions en réseau est que les inves­tis­se­ments s’y déploient dans un hori­zon de réac­ti­vité et d’efficacité. Le tra­vail de coor­di­na­tion que rend pos­sible l’espace des forums se réa­lise tou­jours avec comme visée des actions à mener et des cam­pagnes à conduire. Ce prag­ma­tisme radi­cal appe­lant la recherche de solu­tions et de modes d’action directe et immé­diate est une com­po­sante essen­tielle des formes d’engagement que sus­cite la forme réseau. Il inter­dit ainsi le décou­plage entre le forum comme lieu de construc­tion pro­gram­ma­tique et les mobi­li­sa­tions inter­na­tio­nales, lors des contre-som­mets ou des mobi­li­sa­tions locales ou trans­na­tio­nales, comme espace d’engagement. Sans doute peut-on expli­quer ainsi le tra­vail de recons­truc­tion en cours de la forme forum visant à relan­cer à la fois les expé­ri­men­ta­tions de formes de vie alter­na­tive et la construc­tion plu­rielle et décen­tra­li­sée des stra­té­gies d’action des seg­ments de réseaux qui le compose.

Bibliographie

Adamovsky (Ezekiel), George (Susan), 2004, « What is the Point of Porto Alegre », in Sen (Jai), Anand (Anita), Escobar (Arturo), Waterman (Peter), eds, World Social Forum Challenging Empires, New Dehli, The Viveka Foundation, p. 130-135.

Agrikoliansky (Eric), Cardon (Dominique), 2005, « Un pro­gramme en débats : forums, formes et for­mats », in Agrikoliansky (Eric), Sommier (Isabelle), dir., Radiographie du mou­ve­ment alter­mon­dis­liste. Le deuxième forum social euro­péen, Paris, La dispute.

Agrikoliansky (Eric), Fillieule (Olivier), Mayer (Nonna), dir., 2005, L’altermondialisme en France. Genèse et dyna­mique d’un mou­ve­ment social, Paris, Flammarion.

Agrikoliansky (Eric), Sommier (Isabelle), dir., 2005, Radiographie du mou­ve­ment alter­mon­dis­liste. Le deuxième forum social euro­péen, Paris, La dispute.

Aguiton (Christophe), 2003, Le monde nous appar­tient, Paris, 10/18.

Aguiton (Christophe), 2003b, « Démocratie et réseaux », Revue socia­liste, n°13 juillet/​août.

Aguiton (Christophe), Cardon (Dominique), 2004, “Technologies for International Public Debate in the no-global Movement : the Nomad expe­riment », Communication à 4S et EASST Meeting, Paris, 25-28 août.

Allard (Laurence), 2003, “Collectifs en ligne et nou­velles arènes publiques. Développer l’audiovisuel numé­rique libre dans le « style bazar » », in Cefaï (Daniel), Pasquier (Dominique), dir., Les sens du public. Publics poli­tiques, publics média­tiques, Paris, PUF, p. 177-196.

Anheier (Helmut), Themudo (Nuna), 2002, “Organizational Forms of Global Civil Society : Implications of Going Global”, in Glasius (Marlies), Kaldor (Mary), Anheier (Helmut), eds, Global Civil Society 2002, Oxford, Oxford University Press, p. 191-216.

Blondeau (Olivier), 2003, « La tech­nique comme pré­texte à une réflexion sur un renou­vel­le­ment de la démo­cra­tie et de la pra­tique mili­tante », com­mu­ni­ca­tion au col­loque « Les mobi­li­sa­tions alter­mon­dia­listes », Paris, AFSP, 3-5 décembre 2003.

Bohman (John), 2004, “Expanding Dialogue. The Internet, the Public Sphere and Prospects for trans­na­tio­nal Democracy”, Crossley (Nick), Roberts (John Michaels), eds, 2004, After Habermas. New Perspectives on the Public Sphere, Oxford, Blackwell Publishing, p.131-155.

Bolini (Raffaella), 2003, « Porto Alegre se mueve », Viento Sur, n°165.

Boltanski (Luc), 1990, L’amour et la jus­tice comme com­pé­tence, Paris, Métailié.

Boltanski (Luc), Chiapello (Eve), 1999, Le nouvel esprit du capi­ta­lisme, Paris, Gallimard.

Callinicos (Alex), 2004, “The future of the anti-capi­ta­list move­ment”, in Dee (Hannah), ed., Anti-capi­ta­lism : where now ?, London, Bookmarks Publications, p. 96-119.

Cannavo (Salvatore), 2002, “Porto Alegre, capi­tale dei movi­mienti”, Manifestolibri, Roma.

Cardon (Dominique), Granjon (Fabien), 2005, « Media alter­na­tifs et médiaac­ti­vismes », in Agrikoliansky (Eric), Fillieule (Olivier), Mayer (Nonna), dir., L’altermondialisme en France. Genèse et dyna­mique d’un mou­ve­ment social, Paris, Flammarion.

Cassen (Bernard), 2003, Tout a com­mencé à Porto Alegre… Mille forums sociaux !, Paris, Mille et une nuits.

Castells (Manuel), 2001, La galaxie Internet, Paris, Fayard.

Cefaï (Daniel), 2001, « Les cadres de l’action col­lec­tive. Définitions et pro­blèmes », in Cefaï (Daniel), Trom (Danny), dir., Les formes de l’action col­lec­tive. Mobilisations dans des arènes publiques, Coll. « Raisons pra­tiques », Paris, Editions de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, p. 51-97.

Clemens (Elisabeth), 1996, « Organizational Form as Frame », in McAdam (Doug), McCarthy (John D.), Zald (Mayer N.), eds, Comparative Perspective on Social Movements, New York, Cambridge University Press.

Cohen (Samy), 2004, « Les ONG sont-elles alter­mon­dia­listes ? », www​.ceri​-sciences​-po​.org, mars.

Collovald (Annie), Lechier (Marie-Hélène), Rozier (Sabine), Willemez (Laurent), 2003, L’humanitaire ou le mana­ge­ment des dévoue­ments. Enquête sur un “mili­tan­tisme inter­na­tio­nal” en faveur du tiers-monde, Rennes, PUR.

Corcuff (Philippe), 2004, « Quelques repères com­muns pour la galaxie alter­mon­dia­liste », Contretemps, 11, sep­tembre, p. 35-43.

Datchary (Caroline), Pagis (Julie), « Regards croi­sés sur la consti­tu­tion de trois réseaux alter­mon­dia­listes », com­mu­ni­ca­tion au col­loque « Les mobi­li­sa­tions alter­mon­dia­listes », Paris, AFSP, 3-5 décembre 2003.

De Sousa Santos (Benvuotura), 2004, “Le Forum social mon­dial : vers une mon­dia­li­sa­tion contre-hégé­mo­nique”, Forum Mondial des alter­na­tives, Mondialisation des résis­tances. L’état des luttes 2004, Paris, Syllepse, p. 185-220.

Dedeurwaerde (Tom), 2004, “The Contribution of Network Governance to sus­tai­nable deve­lop­ment. A case Study on Sustainability Impact Assessment”, Université catho­lique de Louvain, draft.

Dee (Hannah), ed., 2004, Anti-capi­ta­lism : where now ?, London, Bookmarks Publications.

Doug McAdam (Doug), Tarrow (Sidney), Tilly (Charles), 2001, Dynamics of Contention, Cambridge, Cambridge University Press.

Dupuis-Dery (Francis), 2003, « Manifestation alter­mon­dia­li­sa­tion et groupes d’affinités. Anarchisme et psy­cho­lo­gie des foules ration­nelles », com­mu­ni­ca­tion au col­loque « Les mobi­li­sa­tions alter­mon­dia­listes », Paris, AFSP, 3-5 décembre.

Falquet (Jules), 2003, « L’ONU, alliée des femmes ? Une ana­lyse du sys­tème des orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales », Multitudes, 11, hiver, p. 179-191.

Fisher (William F.), Ponniah (Thomas), 2003, Un autre monde est pos­sible. Pour une autre mon­dia­li­sa­tion : le Forum Social Mondial, Paris, Parangon.

Flichy (Patrice), 2001, L’imaginaire d’Internet, Paris, La découverte.

Fougier (Eddy), 2004, Altermondialisme, le nou­veau mou­ve­ment d’émancipation ?, Paris, Editions Lignes de repères.

Fung (Archon), Wright (Erik Olin), eds, 2003, Deepening Democracy. Institutional Innovations in Empowered Participatory Governance, London, Verso.

George (Susan), 2004, « Taking the Movement Forward », in Dee (Hannah), ed., Anti-capi­ta­lism : where now ?, London, Bookmarks Publications, p. 41-52.

Giugni (Marco), 2002, « Explaining Cross-natio­nal Similarities among Social Movements », in Smith (Jackie), Johnston (Hank), eds, Globalization and Resistance, Rowman & Littlefield, p. 13-29.

Gobille (Boris), Uysal (Aysen), 2005, « Cosmopolites et enra­ci­nés : les publics du Forum social euro­péen », in Agrikoliansky (Eric), Sommier (Isabelle), dir., Radiographie du mou­ve­ment alter­mon­dis­liste. Le deuxième forum social euro­péen, Paris, La dispute.

Gosselin (Sophie), 2004, « Nomad », www​.euro​mo​ve​ments​.info/​n​e​w​s​l​etter.

Haeringer (Nicolas), 2004, « Towards the WSF 2005 », www​.euro​mo​ve​ments​.info/​n​e​w​s​l​etter.

Hardt (Michael), Négri (Antonio), 2000, Empire, Paris, Exils.

Hersent (Madeleine), 2002, « Porto Alegre : La place des femmes », Multitudes, n°9, mai-juin 2002, p. 240-244.

Holloway (John), 2002, Change the World without taking Power, Londres, Pluto Press.

http://​www​.ces​.uc​.pt/​b​s​s​/​d​o​c​u​m​e​n​t​o​s​/​f​s​m​_​e​n​g.pdf

Ion (Jacques), 1997, La fin des mili­tants ?, Paris, Éditions de l’atelier.

Keane (John), 2003, Global Civil Society ?, Cambridge, Cambridge University Press.

Keck (Margaret), Sikkink (Kathryn), 1998, Activists beyond Border. Advocacy Networks in International Politics, New York, Cornell University Press.

Klein (Naomi), 2001, “Farewell to the “End of History”: Organisation and Vision in Anti-Coporate Movements”, in Panitch (Leo), Leys (Colin), eds, Socialist regis­ter 2002. A World of Contradictions, London, The Merlin Press, p. 1-14.

Klein (Naomi), 2002, “Democratizing the Movement. When Activists gathe­red at the first World Social Forum, no single agenda could contain the diver­sity”, in Klein (Naomi), Fences and Windows. Dispatches from the Front Lines of the Globalization Debate, Toronto, Vintage Canada Edition, p. 193-207.

Lévêque (Sandrine), 2005, « Usages croi­sés d’un « évé­ne­ment média­tique » : Le Forum Social Européen et les médias », in Agrikoliansky (Eric), Sommier (Isabelle), dir., Radiographie du mou­ve­ment altr­mon­dia­liste. Le deuxième forum social euro­péen, Paris, La dispute.

Losson (Christian), Quinio (Paul), 2002, Génération Seattle. Les rebelles de la mon­dia­li­sa­tion, Paris, Grasset.

Löwy (Michael), 2004, “Towards a New International?”, in Sen (Jai), Anand (Anita), Escobar (Arturo), Waterman (Peter), eds, World Social Forum. Challenging Empires, New Dehli, The Viveka Foundation, p. 19-24.

Maeckelbergh (Marianne), 2004, “Perhaps We Should Just Flip a Coin : Macro and Microstructures of the European Social Forum Processes”, www​.euro​mo​ve​ments​.info/​n​e​w​s​l​etter.

Marsdal (Magnus E.), Halvorsen (Kristin Riis), Tagesson (Helena), Dragsted (Pelle), 2004, “European Assembly ? Could we have better mee­tings”, www​.euro​mo​ve​ments​.info/​n​e​w​s​l​etter.

Mathieu (Lilian), 2004, « Mouvements sociaux et poli­tique contes­ta­taire », Revue fran­çaise de socio­lo­gie, 45-3, juillet-sep­tembre, p. 561-580.

Nunes (Rodrigo), 2004, “Territoire et Dé-ter­ri­toire : à l’intérieur et à l’extérieur du FSE 2004, les nou­velles sub­jec­ti­vité en mou­ve­ment », www​.euro​mo​ve​ments​.info/​n​e​w​s​l​etter.

Où va le mou­ve­ment alter­mon­dia­li­sa­tion ?… et autres ques­tions pour com­prendre son his­toire, ses débats, ses stra­té­gies, ses diver­gences, Paris, La Découverte, 2003.

Pathieu (Sylvain), 2004, « Expériences et pra­tiques des nou­velles géné­ra­tion alter­mon­dia­listes », Contretemps, 11, sep­tembre, p. 16-24.

Patomäki (Heikki), Teivanen (Teivo), 2004, « The World Social Forum. An Open Space or a Movement of Movements”, Theory, Culture & Society, vol. 21(6), p. 145-154.

Peugeot (Valérie), 2004, « Relieurs. Première phase du Sommet mon­dial de la société de l’information, SMSI 2002-2003 », http://​vecam​.org/​I​M​G​/​p​d​f​/​E​t​u​d​e​S​M​S​I​-​r​e​l​i​e​u​r​s.pdf

Polletta (Francesca), 2002, Freedom is an end­less Meeting. Democracy in American Social Movements, Chicago, The University of Chicago Press.

Pouligny (Béatrice), 2001, « Acteurs et enjeux d’un pro­ces­sus équi­voque. La nais­sance d’une “inter­na­tio­nale civile” », Critique Internationale, n°13, octobre, p.163-176.

Raymond (Eric), 1998, La cathé­drale et le bazar : www​.linux​-france​.org/​a​r​t​i​c​l​e​/​t​h​e​s​e​/​c​a​t​h​e​d​r​a​l​e​-​bazar.

Rucht (Dieter), 1999, « The Transanationalization of Social Movements :Trends, Causes, Problems », in Della Porta (Donatella), Kriesi (Hanspeter), Rucht (Dieter), eds, Social Movements in a Globalizing World, London, MacMillan Press LTD, p. 206-222.

Santos (Boaventura de Sousa), 2004, The World Social Forum. A User’s Manual,

Sassken (Saskkia), 2004, “Electronic Market and Activist Networks. The Weight of Social Logics in Digital Formations”, in Sassken (Saskia), Latahm (?), eds, Digital Formations. News Architectures for Global Order, Princeton University Press (for­th­co­ming).

Scholte (Jan Aart), Schnabel (Albrecht), eds, 2002, Civil Society and Global Finance, New York, Routledge.

Schout (Adrian), Jordan (Andrew), 2003, “Coordinated European Governance : self-orga­ni­sing or cen­trally stee­red ?”, CSERGE wor­king paper, EDM 03-14.

Sen (Jai), Anand (Anita), Escobar (Arturo), Waterman (Peter), eds, 2004, World Social Forum. Challenging Empires, New Dehli, The Viveka Foundation.

Smith (Jackie), 1997, “Characteristics of the Modern Transnational Social Movement Sector”, in Smith (Jackie), Chatfield (Charles), Pagnucco (Ron), eds, Transnational Social Movements and Global Politics : Solidarity beyond the Spate, Syracuse, Syracuse University Press.

Sommier (Isabelle), 2003, Le renou­veau des mou­ve­ments contes­ta­taires à l’heure de la mon­dia­li­sa­tion, Paris, Flammarion.

Sommier (Isabelle), 2005, « Produire l’événement : logiques de coopé­ra­tion et conflits feu­trés », in Agrikoliansky (Eric), Sommier (Isabelle), dir., Radiographie du mou­ve­ment alter­mon­dis­liste. Le deuxième forum social euro­péen, Paris, La dispute.

Staggenborg (Susan), 1989, « Stability and Innovation in the Women’s Movement : A Comparison of Two Movements Organizations », Social pro­blems, 36, p. 75-92.

Teivainen (Teivo), 2004, « The World Social Forum : Arena or Actor ? », in Sen (Jai), Anand (Anita), Escobar (Arturo), Waterman (Peter), eds, World Social Forum Challenging Empires, New Dehli, The Viveka Foundation, 2004, p. 122- 129.

Van Rooy (Alison), 2004, The Global Legitimacy Game, London, Palgrave.

Von Hippel (Eric), 2001, « Horizontal Innovation Networks – by and for users », http://​web​.mit​.edu/​e​v​h​i​p​p​e​l​/​w​w​w​/​U​s​e​r​I​n​n​o​v​N​e​t​w​o​r​k​s​M​g​t​S​c​i.pdf.

Wallerstein (Immanuel), 2005, « Le Forum Social Mondial à la croi­sée des che­mins » Revue inter­na­tio­nale des sciences sociales (à paraître).

Wasserman (Gilbert) et al., 2003, Où va le mou­ve­ment alter­mon­dia­li­sa­tion ?… et autres ques­tions pour com­prendre son his­toire, ses débats, ses stra­té­gies, ses diver­gences, Paris, La découverte.

Whitaker (Chico), 2004, “The Forum as Open Space”, in Sen (Jai), Anand (Anita), Escobar (Arturo), Waterman (Peter), eds, World Social Forum Challenging Empires, New Dehli, The Viveka Foundation, p. 111-121

WSF : Dissent or Diversion ?, 2004, Dehli, New Vistas Publication.

Les commentaires sont fermés.