Le gouvernement canadien et la Palestine

Le gouvernement Harper a décidé de « singulariser » le Canada à l’ONU en faisant partie du 5 % des États membres hostiles aux droits des Palestiniens. C’est tout un achèvement ! Au-delà de la bouffonnerie du ministre des affaires étrangères John Baird, il convient de rappeler un certain nombre de vérités sur ce dossier.

Le Canada n’a jamais été l’ami des Palestiniens

Une certaine presse complaisante ou amnésique s’émeut de la politique actuelle en affirmant qu’elle est en rupture avec le rôle traditionnel du Canada comme « ami de la paix » dans la région, comme si les gouvernements antérieurs avaient autre chose que des alliés stratégiques de l’impérialisme américain et du projet sioniste. En réalité, dès 1948, le Canada a endossé l’opération de « purification ethnique » qui a conduit à l’expulsion de 50 % de la population israélienne du nouvel État israélien construit dans le sang des innocents. Cette histoire est bien connue en Israël, grâce au travail d’historiens comme Ilan Pappe, mais ici, on continue de se raconter des histoires.

Lors de l’occupation des territoires de Cisjordanie et de Gaza, le Canada comme les autres pays occidentaux tout en condamnant du bout des lèvres la nouvelle spoliation a laissé Israël détruire, expulser et commettre de nombreux crimes contre l’humanité, tout en dénonçant à tout crin le « terrorisme palestinien ». Durant les années 1990, le gouvernement canadien s’est empressé d’endosser le plan américain pour obliger les Palestiniens à « gérer » l’occupation dans le cadre du plan dit de « paix » d’Oslo, qui était en réalité une nouvelle étape pour consolider l’occupation.

Enfin dans les dernières années, les divers gouvernements canadiens sont restés passifs devant les attaques meurtrières de l’armée israélienne dont les assassinats dits sélectifs, l’utilisation extensive de la torture, les bombardements à répétition contre Gaza et le Liban, tout cela au nom de la « légalité internationale ». À la fin de son mandat, le libéral Paul Martin avait encore plus marqué la politique canadienne en votant systématiquement contre les résolutions de l’ONU condamnant les exactions israéliennes.

Pourquoi ?

En tant qu’allié-subalterne des États-Unis, la politique canadienne dans cette région est « rationnelle » du point de vue de l’impérialisme. L’État d’Israël est d’abord et avant tout une base militaire permanente dans cette région du Moyen-Orient qui est qualifiée de « zone stratégique » par Washington, à la fois comme réservoir de ressources énergétiques, à la fois comme carrefour entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie.

Inutile d’insister sur l’importance des ressources, sauf pour dire que, malgré une croyance populaire, les États-Unis ne dépendent pas du pétrole du Golfe (c’est une partie minime de ses importations). Ce qui est recherché par cette omniprésence militaire est le « contrôle des flux » entre la région, l’Europe et l’Asie. En contrôlant la région, les États-Unis mettent l’Europe et l’Asie dans une situation de vulnérabilité, parce qu’ils peuvent en fermant le robinet assoiffer plusieurs États y compris la Chine et le Japon. C’est un gros avantage pour l’impérialisme américain. À rebours, cela implique non seulement un investissement militaire énorme, mais une série d’alliances stratégiques d’où la centralité d’Israël, rempart contre la montée des nationalismes et des anti-impérialismes dans la région. Cette réalité est de loin plus importante que d’autres considérations (notamment électorales) bien que l’influence des lobbys pro-israéliens ne soit pas négligeable. Pour le Canada, l’appui à cette politique « fondamentale » explique la triste histoire des interventions jusqu’à date. Dans le passé, la division du travail était de laisser au Canada les dimensions « soft » du dispositif impérialiste, notamment via l’ONU, en ajoutant ici et là le rôle plutôt rabaissant d’être l’« honnête courtier » entre les parties belligérantes.

Le grain de sel néoconservateur

Avec Harper, la posture canadienne est devenue plus explicitement pro-impérialiste, pro-sioniste et anti-palestinienne. Les interventions récentes s’ajoutent à bien d’autres dont les appuis aux plus récentes agressions israéliennes. Il faut souligner par ailleurs que l’« aide » à la Palestine, notamment sous l’égide de l’ACDI, a été réorganisée de manière très particulière. Une grande partie de cette aide est en fait destinée aux services palestiniens chargés de la répression de la population palestinienne (vous avez bien lu). Les projets de l’ACDI présentés dans le verbiage d’« améliorer la justice » s’inscrivent dans le plan américain et israélien de transformer les organes palestiniens en outils au service de la répression et du contrôle de manière à empêcher toute résistance. Tout cela se fait sous l’égide du général américain Keith Dayton qui est depuis plusieurs années le véritable chef de la « sécurité » en Cisjordanie. Comme si cela n’était pas assez, le Canada est également partie prenante du plan pour punir, affamer et affaiblir la population de Gaza, suite à la décision de couper toutes les aides à l’exception des quelques miettes humanitaires acheminées au compte-goutte à travers Israël dans des conditions abominables. Une quantité énorme de rapports réalisés par des ONG et même des agences de l’ONU sur l’« aide » internationale démontre que celle-ci est un outil qui consolide l’occupation et entrave la marche des Palestiniens vers l’indépendance.

Pour Harper, les motivations exprimées par la politique étrangère sont à la fois les mêmes et nouvelles. Le ton hargneux, l’agressivité et d’autres différences par rapport aux gouvernements libéraux antérieurs lui permettent de se présenter comme l’allié le plus fidèle des États-Unis au moment où la stratégie est d’arrimer davantage le Canada à l’impérialisme, notamment dans le secteur énergétique (le Canada est déjà la principale source de pétrole et de gaz importés aux États-Unis). On sait qu’Harper veut restructurer l’économie canadienne autour du complexe énergétique-minier, ce qui implique d’augmenter les exportations.

Reste le côté « délirant » des néoconservateurs inspirés des Églises évangéliques de droite qui voient dans Israël un « projet de Dieu » et dans les Arabes et les Musulmans des « suppôts » du diable. Cela serait ridicule si ce n’était pas vrai.

Vers de grandes turbulences

L’échec d’Israël et de ses amis canadiens et américains à l’ONU la semaine dernière reflète les changements des rapports de forces en cours dans la région et dans le monde. D’emblée, l’impérialisme américain traverse une crise multiforme, qui se manifeste notamment par ses pathétiques échecs en Irak et en Afghanistan. Plus encore, le printemps arabe en éliminant des dictatures pro-impérialistes (notamment le régime Moubarak en Égypte) a mis à mal une stratégie déjà chambralante. Aujourd’hui Washington et ses alliés se retrouvent dans une position de grande vulnérabilité. Les populations et même les gouvernements issus du printemps arabe ne veulent plus continuer comme avant. Pour autant, le dispositif impérialiste garde sa puissance.

Une des stratégies promues depuis quelques temps est d’assurer le chaos permanent au Moyen-Orient à travers des opérations militaires ciblées qui créent des guerres permanentes de tout-le-monde-contre-tout-le-monde. L’Irak et l’Afghanistan ont ainsi été transformés en champs de batailles intercommunautaires, ce qui fait que ces pays sont neutralisés en tant qu’adversaires de l’impérialisme. L’idée est la même en Libye et probablement en Syrie, où la révolte populaire légitime est transformée en guerre civile autodestructive. Demain la Palestine, le Liban, voire l’Iran et le Pakistan, pourraient suivre le monstrueux chemin planifié par les stratèges américains comme le général Petraeus récemment « démissionné » de la CIA.

En poursuivant les mêmes politiques par ailleurs accompagnées d’une remilitarisation du Canada, Harper nous réserve une place de choix dans cette « guerre sans fin » qui annonce des lendemains très dangereux pour le monde entier.