Le gouvernement canadien et la Palestine

Par Mis en ligne le 06 décembre 2012

Le gou­ver­ne­ment Harper a décidé de « sin­gu­la­ri­ser » le Canada à l’ONU en fai­sant partie du 5 % des États membres hos­tiles aux droits des Palestiniens. C’est tout un achè­ve­ment ! Au-delà de la bouf­fon­ne­rie du ministre des affaires étran­gères John Baird, il convient de rap­pe­ler un cer­tain nombre de véri­tés sur ce dos­sier.

Le Canada n’a jamais été l’ami des Palestiniens

Une cer­taine presse com­plai­sante ou amné­sique s’émeut de la poli­tique actuelle en affir­mant qu’elle est en rup­ture avec le rôle tra­di­tion­nel du Canada comme « ami de la paix » dans la région, comme si les gou­ver­ne­ments anté­rieurs avaient autre chose que des alliés stra­té­giques de l’impérialisme amé­ri­cain et du projet sio­niste. En réa­lité, dès 1948, le Canada a endossé l’opération de « puri­fi­ca­tion eth­nique » qui a conduit à l’expulsion de 50 % de la popu­la­tion israé­lienne du nouvel État israé­lien construit dans le sang des inno­cents. Cette his­toire est bien connue en Israël, grâce au tra­vail d’historiens comme Ilan Pappe, mais ici, on conti­nue de se racon­ter des his­toires.

Lors de l’occupation des ter­ri­toires de Cisjordanie et de Gaza, le Canada comme les autres pays occi­den­taux tout en condam­nant du bout des lèvres la nou­velle spo­lia­tion a laissé Israël détruire, expul­ser et com­mettre de nom­breux crimes contre l’humanité, tout en dénon­çant à tout crin le « ter­ro­risme pales­ti­nien ». Durant les années 1990, le gou­ver­ne­ment cana­dien s’est empressé d’endosser le plan amé­ri­cain pour obli­ger les Palestiniens à « gérer » l’occupation dans le cadre du plan dit de « paix » d’Oslo, qui était en réa­lité une nou­velle étape pour conso­li­der l’occupation.

Enfin dans les der­nières années, les divers gou­ver­ne­ments cana­diens sont restés pas­sifs devant les attaques meur­trières de l’armée israé­lienne dont les assas­si­nats dits sélec­tifs, l’utilisation exten­sive de la tor­ture, les bom­bar­de­ments à répé­ti­tion contre Gaza et le Liban, tout cela au nom de la « léga­lité inter­na­tio­nale ». À la fin de son mandat, le libé­ral Paul Martin avait encore plus marqué la poli­tique cana­dienne en votant sys­té­ma­ti­que­ment contre les réso­lu­tions de l’ONU condam­nant les exac­tions israé­liennes.

Pourquoi ?

En tant qu’allié-subalterne des États-Unis, la poli­tique cana­dienne dans cette région est « ration­nelle » du point de vue de l’impérialisme. L’État d’Israël est d’abord et avant tout une base mili­taire per­ma­nente dans cette région du Moyen-Orient qui est qua­li­fiée de « zone stra­té­gique » par Washington, à la fois comme réser­voir de res­sources éner­gé­tiques, à la fois comme car­re­four entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie.

Inutile d’insister sur l’importance des res­sources, sauf pour dire que, malgré une croyance popu­laire, les États-Unis ne dépendent pas du pétrole du Golfe (c’est une partie minime de ses impor­ta­tions). Ce qui est recher­ché par cette omni­pré­sence mili­taire est le « contrôle des flux » entre la région, l’Europe et l’Asie. En contrô­lant la région, les États-Unis mettent l’Europe et l’Asie dans une situa­tion de vul­né­ra­bi­lité, parce qu’ils peuvent en fer­mant le robi­net assoif­fer plu­sieurs États y com­pris la Chine et le Japon. C’est un gros avan­tage pour l’impérialisme amé­ri­cain. À rebours, cela implique non seule­ment un inves­tis­se­ment mili­taire énorme, mais une série d’alliances stra­té­giques d’où la cen­tra­lité d’Israël, rem­part contre la montée des natio­na­lismes et des anti-impé­ria­lismes dans la région. Cette réa­lité est de loin plus impor­tante que d’autres consi­dé­ra­tions (notam­ment élec­to­rales) bien que l’influence des lobbys pro-israé­liens ne soit pas négli­geable. Pour le Canada, l’appui à cette poli­tique « fon­da­men­tale » explique la triste his­toire des inter­ven­tions jusqu’à date. Dans le passé, la divi­sion du tra­vail était de lais­ser au Canada les dimen­sions « soft » du dis­po­si­tif impé­ria­liste, notam­ment via l’ONU, en ajou­tant ici et là le rôle plutôt rabais­sant d’être l’« hon­nête cour­tier » entre les par­ties bel­li­gé­rantes.

Le grain de sel néoconservateur

Avec Harper, la pos­ture cana­dienne est deve­nue plus expli­ci­te­ment pro-impé­ria­liste, pro-sio­niste et anti-pales­ti­nienne. Les inter­ven­tions récentes s’ajoutent à bien d’autres dont les appuis aux plus récentes agres­sions israé­liennes. Il faut sou­li­gner par ailleurs que l’« aide » à la Palestine, notam­ment sous l’égide de l’ACDI, a été réor­ga­ni­sée de manière très par­ti­cu­lière. Une grande partie de cette aide est en fait des­ti­née aux ser­vices pales­ti­niens char­gés de la répres­sion de la popu­la­tion pales­ti­nienne (vous avez bien lu). Les pro­jets de l’ACDI pré­sen­tés dans le ver­biage d’« amé­lio­rer la jus­tice » s’inscrivent dans le plan amé­ri­cain et israé­lien de trans­for­mer les organes pales­ti­niens en outils au ser­vice de la répres­sion et du contrôle de manière à empê­cher toute résis­tance. Tout cela se fait sous l’égide du géné­ral amé­ri­cain Keith Dayton qui est depuis plu­sieurs années le véri­table chef de la « sécu­rité » en Cisjordanie. Comme si cela n’était pas assez, le Canada est éga­le­ment partie pre­nante du plan pour punir, affa­mer et affai­blir la popu­la­tion de Gaza, suite à la déci­sion de couper toutes les aides à l’exception des quelques miettes huma­ni­taires ache­mi­nées au compte-goutte à tra­vers Israël dans des condi­tions abo­mi­nables. Une quan­tité énorme de rap­ports réa­li­sés par des ONG et même des agences de l’ONU sur l’« aide » inter­na­tio­nale démontre que celle-ci est un outil qui conso­lide l’occupation et entrave la marche des Palestiniens vers l’indépendance.

Pour Harper, les moti­va­tions expri­mées par la poli­tique étran­gère sont à la fois les mêmes et nou­velles. Le ton har­gneux, l’agressivité et d’autres dif­fé­rences par rap­port aux gou­ver­ne­ments libé­raux anté­rieurs lui per­mettent de se pré­sen­ter comme l’allié le plus fidèle des États-Unis au moment où la stra­té­gie est d’arrimer davan­tage le Canada à l’impérialisme, notam­ment dans le sec­teur éner­gé­tique (le Canada est déjà la prin­ci­pale source de pétrole et de gaz impor­tés aux États-Unis). On sait qu’Harper veut restruc­tu­rer l’économie cana­dienne autour du com­plexe éner­gé­tique-minier, ce qui implique d’augmenter les expor­ta­tions.

Reste le côté « déli­rant » des néo­con­ser­va­teurs ins­pi­rés des Églises évan­gé­liques de droite qui voient dans Israël un « projet de Dieu » et dans les Arabes et les Musulmans des « sup­pôts » du diable. Cela serait ridi­cule si ce n’était pas vrai.

Vers de grandes turbulences

L’échec d’Israël et de ses amis cana­diens et amé­ri­cains à l’ONU la semaine der­nière reflète les chan­ge­ments des rap­ports de forces en cours dans la région et dans le monde. D’emblée, l’impérialisme amé­ri­cain tra­verse une crise mul­ti­forme, qui se mani­feste notam­ment par ses pathé­tiques échecs en Irak et en Afghanistan. Plus encore, le prin­temps arabe en éli­mi­nant des dic­ta­tures pro-impé­ria­listes (notam­ment le régime Moubarak en Égypte) a mis à mal une stra­té­gie déjà cham­bra­lante. Aujourd’hui Washington et ses alliés se retrouvent dans une posi­tion de grande vul­né­ra­bi­lité. Les popu­la­tions et même les gou­ver­ne­ments issus du prin­temps arabe ne veulent plus conti­nuer comme avant. Pour autant, le dis­po­si­tif impé­ria­liste garde sa puis­sance.

Une des stra­té­gies pro­mues depuis quelques temps est d’assurer le chaos per­ma­nent au Moyen-Orient à tra­vers des opé­ra­tions mili­taires ciblées qui créent des guerres per­ma­nentes de tout-le-monde-contre-tout-le-monde. L’Irak et l’Afghanistan ont ainsi été trans­for­més en champs de batailles inter­com­mu­nau­taires, ce qui fait que ces pays sont neu­tra­li­sés en tant qu’adversaires de l’impérialisme. L’idée est la même en Libye et pro­ba­ble­ment en Syrie, où la révolte popu­laire légi­time est trans­for­mée en guerre civile auto­des­truc­tive. Demain la Palestine, le Liban, voire l’Iran et le Pakistan, pour­raient suivre le mons­trueux chemin pla­ni­fié par les stra­tèges amé­ri­cains comme le géné­ral Petraeus récem­ment « démis­sionné » de la CIA.

En pour­sui­vant les mêmes poli­tiques par ailleurs accom­pa­gnées d’une remi­li­ta­ri­sa­tion du Canada, Harper nous réserve une place de choix dans cette « guerre sans fin » qui annonce des len­de­mains très dan­ge­reux pour le monde entier.

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