De la critique pragmatique du mouvement étudiant

Par Mis en ligne le 02 décembre 2012

Ce texte a été pré­senté lors du lan­ce­ment du numéro 8 des NCS à Gatineau le 28 novembre der­nier.

L’été aura permis à plu­sieurs ana­lystes de se pro­non­cer sur le mou­ve­ment étu­diant au Québec, sur ses reven­di­ca­tions et ses méca­nismes de mobi­li­sa­tion, entre autres. Si plu­sieurs ana­lyses mettent en exergue le côté nova­teur de ces der­niers, celles qui se penchent sur le carac­tère nova­teur du rap­port à la connais­sance qui est entre­tenu par les étu­diants qué­bé­cois mobi­li­sés se font plus rares. Et bien qu’on puisse trou­ver plu­sieurs articles et essais com­pa­rant le mou­ve­ment étu­diant actuel à d’autres mou­ve­ments, le rap­pro­chant de cer­tains et le contras­tant avec d’autres, il est plus dif­fi­cile de trou­ver des réflexions sur les inter­pré­ta­tions nou­velles et contex­tuelles de la réa­lité qui émergent de ce mou­ve­ment.

Les étu­diants ne sont certes pas les pre­miers « à prendre conscience de leur alié­na­tion et de se lever contre les forces qui les dominent » (Boltanski, 2009) et à forger leur com­pré­hen­sion de leur pou­voir d’action. Ils ne sont pas les pre­miers à conce­voir, dans un pro­ces­sus ité­ra­tif, des pro­cé­dures nova­trices de praxis et de prise de déci­sion. Le recours aux méta dis­cours, à la méta­cri­tique n’est pas nou­velle non plus. Mais dans le contexte hégé­mo­nique actuel, où l’ordre social s’inscrit tant dans les pro­cé­dures de dis­cus­sions et les rela­tions de pou­voir que dans le rap­port à la connais­sance et aux méca­nismes de sa concep­tion, il me semble pos­sible de voir émer­ger une cog­ni­tion poli­tique nou­velle.

La CLASSE, en par­ti­cu­lier, a adopté un para­digme poli­tique ancré dans une démarche cri­tique qui s’oppose au réfor­misme asso­cié à la réso­lu­tion de pro­blème et qui s’ouvre à des ordres sociaux poten­tiel­le­ment autres. De façon plus impor­tante encore, des groupes d’étudiants et de citoyens réunis tantôt vir­tuel­le­ment, tantôt mobi­li­sés en assem­blées citoyennes for­melles et infor­melles, ont rompu avec les ins­ti­tu­tions de l’ordre social (de façon éphé­mère par­fois, mais c’est une rup­ture qu’on ne peut igno­rer). L’ouverture à l’alternative se retrouve à la fois :

  • dans la mise à dis­tance réflexive des condi­tions struc­tu­rales de l’exploitation, de la domi­na­tion et de l’oppression ;
  • dans leur his­to­ri­ci­sa­tion (un saut dans les médias sociaux permet d’identifier des exemples puis­sants d’un examen cri­tique de la situa­tion actuelle dans le temps his­to­rique, long, tel que décrit par Fernand Braudel, comme moteur poten­tiel de chan­ge­ment de l’ordre social) ;
  • dans les pro­cé­dures s’opposant à l’autoritarisme, ouvertes à la confron­ta­tion et visant à atté­nuer l’asymétrie dans les com­pé­tences méta­lin­guis­tiques et les modes par­ti­ci­pa­tifs des déli­bé­rants (bou­le­ver­sant ainsi la nor­ma­ti­vité pro­cé­du­rale consi­dé­rée comme seule légi­time par les par­ti­sans du statu quo);
  • dans le mode d’évaluation (juge­ment de valeur) des formes autres d’organisation poli­tique, incar­nées entre autres dans les expé­riences pro­cé­du­rales nova­trices.

La construc­tion de sens qui a mené à ce type de cog­ni­tion socio­po­li­tique demeure tou­te­fois pro­blé­ma­tique puisque dif­fi­ci­le­ment acces­sible à ceux qui n’ont pas par­ti­cipé à sa concep­tion dans la praxis, c’est-à-dire qu’il semble que le méta­dis­cours qui oriente la construc­tion de sens – pro­cé­du­rale, poli­tique, social – au sein du mou­ve­ment étu­diant émerge non pas de quelque théo­rie, mais de la pra­tique de l’action poli­tique et sociale. C’est en sai­sis­sant la nature sin­gu­liè­re­ment contex­tuelle et émer­gente de cette praxis, de cette connais­sance, qu’il est pos­sible de com­prendre l’opposition par­fois viru­lente aux pro­po­si­tions pro­cé­du­rales et onto­lo­giques des étu­diants dits « radi­caux » puisque cri­tiques de l’ordre social actuel et de ses méca­nismes de main­tien hégé­mo­nique. Les remises en ques­tion des struc­tures actuelles (poli­tiques, sociales, éco­no­miques), autant que les pos­sibles envi­sa­gés, bou­le­versent pro­fon­dé­ment la sécu­rité onto­lo­gique sur­dé­ter­mi­née par ces méca­nismes et inté­rio­ri­sée sous la forme d’idéologies. Les juge­ments moraux « tra­di­tion­nels » (au sens webe­rien) et le sens commun se heurtent éga­le­ment à des barèmes de juge­ments de valeurs long­temps occul­tés ou mar­gi­na­li­sés par l’économie poli­tique. Parmi ces barèmes/​pré­misses se trouvent ceux rela­tifs aux droits inalié­nables, à la concep­tion de l’humanité dans son essence, à la nature et au rôle du col­lec­tif et du social qui conduisent sans équi­voque à la condam­na­tion de l’ordre social exis­tant et à des expé­riences pro­cé­du­rales struc­tu­rales à une échelle très locale et contex­tuelle.

Pour les par­ti­sans du statu quo (ou du retour à un passé idéa­lisé) le fait même de cette condam­na­tion, de ces expé­riences est inad­mis­sible. L’ordre social exis­tant accepté comme donné et immuable est ras­su­rant – les joueurs connaissent les règles du jeu et consi­dèrent ceux qui ne s’y plient pas comme une menace ou comme mau­vais joueurs : « grou­pus­cules », « radi­caux », « mar­gi­naux », autant d’épithètes qui servent à mino­ri­ser (au sens d’exclure du pou­voir) la cri­tique et son poten­tiel éman­ci­pa­teur.

Il est évident que les posi­tions de ceux qui œuvrent au main­tien de l’ordre social et de ceux qui cherchent à le chan­ger sont irré­con­ci­liables. Il importe de sou­li­gner, tou­te­fois, que des mil­liers de Québécois naviguent entre ces deux pôles. L’enjeu consiste à les ral­lier à la pos­si­bi­lité de quelque chose de mieux, ce qui ne semble pos­sible que par la praxis, la construc­tion de sens par l’action poli­tique et sociale. Les cas­se­roles en étaient un exemple inté­res­sant.

Je crois ainsi que nos efforts devraient s’inscrire dans l’invitation au dia­logue et à l’action. Plutôt que d’essayer de convaincre les Québécois de la jus­tesse de la cri­tique sociale et d’un projet socio­po­li­tique orienté vers la jus­tice sociale, il importe de leur offrir des occa­sions de par­ti­ci­per à cette cri­tique. La cam­pagne élec­to­rale peut répondre à cet impé­ra­tif en partie, peut-être, mais pas sans que ne soient remises en ques­tion la struc­ture même et la raison d’être du sys­tème poli­tique actuel. Le dia­logue et l’action devront ainsi four­nir les occa­sions de mettre en évi­dence les contra­dic­tions du sys­tème et son inca­pa­cité à trou­ver « en lui-même les res­sources néces­saires pour résoudre ces contra­dic­tions » (Boltanski, 2009), ils devront éga­le­ment rendre trans­pa­rents les barèmes nor­ma­tifs sub­stan­tiels et les ouvrir à l’autocorrection.

Des étu­diants ont déjà pavé un chemin dans cette direc­tion, je pro­pose (à nou­veau) qu’on les suive.

Stéphanie Demers est pro­fes­seure au dépar­te­ment des sciences de l’éducation de l’Université du Québec en Outaouais et mili­tante des Profs contre la hausse.

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