De la critique pragmatique du mouvement étudiant

Ce texte a été présenté lors du lancement du numéro 8 des NCS à Gatineau le 28 novembre dernier.

L’été aura permis à plusieurs analystes de se prononcer sur le mouvement étudiant au Québec, sur ses revendications et ses mécanismes de mobilisation, entre autres. Si plusieurs analyses mettent en exergue le côté novateur de ces derniers, celles qui se penchent sur le caractère novateur du rapport à la connaissance qui est entretenu par les étudiants québécois mobilisés se font plus rares. Et bien qu’on puisse trouver plusieurs articles et essais comparant le mouvement étudiant actuel à d’autres mouvements, le rapprochant de certains et le contrastant avec d’autres, il est plus difficile de trouver des réflexions sur les interprétations nouvelles et contextuelles de la réalité qui émergent de ce mouvement.

Les étudiants ne sont certes pas les premiers « à prendre conscience de leur aliénation et de se lever contre les forces qui les dominent » (Boltanski, 2009) et à forger leur compréhension de leur pouvoir d’action.  Ils ne sont pas les premiers à concevoir, dans un processus itératif, des procédures novatrices de praxis et de prise de décision. Le recours aux méta discours, à la métacritique n’est pas nouvelle non plus.  Mais dans le contexte hégémonique actuel, où l’ordre social s’inscrit tant dans les procédures de discussions et les relations de pouvoir que dans le rapport à la connaissance et aux mécanismes de sa conception, il me semble possible de voir émerger une cognition politique nouvelle.

La CLASSE, en particulier, a adopté un paradigme politique ancré dans une démarche critique qui s’oppose au réformisme associé à la résolution de problème et qui s’ouvre à des ordres sociaux potentiellement autres. De façon plus importante encore, des groupes d’étudiants et de citoyens réunis tantôt virtuellement, tantôt mobilisés en assemblées citoyennes formelles et informelles, ont rompu avec les institutions de l’ordre social (de façon éphémère parfois, mais c’est une rupture qu’on ne peut ignorer). L’ouverture à l’alternative se retrouve à la fois:

  • dans la mise à distance réflexive des conditions structurales de l’exploitation, de la domination et de l’oppression ;
  • dans leur historicisation (un saut dans les médias sociaux permet d’identifier des exemples puissants d’un examen critique de la situation actuelle dans le temps historique, long, tel que décrit par Fernand Braudel, comme moteur potentiel de changement de l’ordre social) ;
  • dans les procédures s’opposant à l’autoritarisme, ouvertes à la confrontation et visant à atténuer l’asymétrie dans les compétences métalinguistiques et les modes participatifs des délibérants (bouleversant ainsi la normativité procédurale considérée comme seule légitime par les partisans du statu quo);
  • dans le mode d’évaluation (jugement de valeur) des formes autres d’organisation politique, incarnées entre autres dans les expériences procédurales novatrices.

La construction de sens qui a mené à ce type de cognition sociopolitique demeure toutefois problématique puisque difficilement accessible à ceux qui n’ont pas participé à sa conception dans la praxis, c’est-à-dire qu’il semble que le métadiscours qui oriente la construction de sens – procédurale, politique, social – au sein du mouvement étudiant émerge non pas de quelque théorie, mais de la pratique de l’action politique et sociale. C’est en saisissant la nature singulièrement contextuelle et émergente de cette praxis, de cette connaissance, qu’il est possible de comprendre l’opposition parfois virulente aux propositions procédurales et ontologiques des étudiants dits «radicaux» puisque critiques de l’ordre social actuel et de ses mécanismes de maintien hégémonique.  Les remises en question des structures actuelles (politiques, sociales, économiques), autant que les possibles envisagés, bouleversent profondément la sécurité ontologique surdéterminée par ces mécanismes et intériorisée sous la forme d’idéologies.  Les jugements moraux «traditionnels» (au sens weberien) et le sens commun se heurtent également à des barèmes de jugements de valeurs longtemps occultés ou marginalisés par l’économie politique. Parmi ces barèmes/ prémisses se trouvent ceux relatifs aux droits inaliénables, à la conception de l’humanité dans son essence, à la nature et au rôle du collectif et du social qui conduisent sans équivoque à la condamnation de l’ordre social existant et à des expériences procédurales structurales à une échelle très locale et contextuelle.

Pour les partisans du statu quo (ou du retour à un passé idéalisé) le fait même de cette condamnation, de ces expériences est inadmissible. L’ordre social existant accepté comme donné et immuable est rassurant – les joueurs connaissent les règles du jeu et considèrent ceux qui ne s’y plient pas comme une menace ou comme mauvais joueurs : «groupuscules», «radicaux», «marginaux», autant d’épithètes qui servent à minoriser (au sens d’exclure du pouvoir) la critique et son potentiel émancipateur.

Il est évident que les positions de ceux qui  œuvrent au maintien de l’ordre social et de ceux qui cherchent à le changer sont irréconciliables. Il importe de souligner, toutefois, que des milliers de Québécois naviguent entre ces deux pôles.  L’enjeu consiste à les rallier à la possibilité de quelque chose de mieux, ce qui ne semble possible que par la praxis, la construction de sens par l’action politique et sociale. Les casseroles en étaient un exemple intéressant.

Je crois ainsi que nos efforts devraient s’inscrire dans l’invitation au dialogue et à l’action.  Plutôt que d’essayer de convaincre les Québécois de la justesse de la critique sociale et d’un projet sociopolitique orienté vers la justice sociale, il importe de leur offrir des occasions de participer à cette critique. La campagne électorale peut répondre à cet impératif en partie, peut-être, mais pas sans que ne soient remises en question la structure même et la raison d’être du système politique actuel. Le dialogue et l’action devront ainsi fournir les occasions de mettre en évidence les contradictions du système et son incapacité à trouver « en lui-même les ressources nécessaires pour résoudre ces contradictions » (Boltanski, 2009), ils devront également rendre transparents les barèmes normatifs substantiels et les ouvrir à l’autocorrection.

Des étudiants ont déjà pavé un chemin dans cette direction, je propose (à nouveau) qu’on les suive.

Stéphanie Demers est professeure au département des sciences de l’éducation de l’Université du Québec en Outaouais et militante des Profs contre la hausse.