Sur la situation des étudiants inculpés

Par Mis en ligne le 08 décembre 2012

Cette lettre fait suite aux ren­contres ini­tiées par le col­lec­tif des pro­fes­seurs et char­gés de cours contre la hausse, de l’université de Sherbrooke. Notamment le forum public du 22 novembre « Quel sens donner au prin­temps érable ? » d’où il res­sort, entre autres, la néces­sité de défendre la légi­ti­mité des asso­cia­tions étu­diantes.

Brisons le silence com­plice qui isole les étu­diants sous le coup de la judi­cia­ri­sa­tion du conflit, pour leur faire porter indi­vi­duel­le­ment le blâme d’un mou­ve­ment. Le trai­te­ment réservé à Gabriel Nadeau Dubois, comme celui réservé à des cen­taines d’autres étu­diants tra­duits en jus­tice pour entrave sur la voie publique ne peut être digne d’une jus­tice qui se doit de recon­naitre à chaque citoyen son droit de parole et d’opinion, et ne devrait sur­tout pas faire porter la res­pon­sa­bi­lité d’un mou­ve­ment social à quelques indi­vi­dus qu’on isole. La menace qu’on atro­phie pro­gres­si­ve­ment la légi­ti­mité des asso­cia­tions étu­diantes pèse sur nos uni­ver­si­tés et sur le rôle social qu’elles peuvent accom­plir. Les incul­pa­tions indi­vi­duelles sont un maillon du pro­ces­sus ici dénoncé. L’avons-nous oublié ? Nous étions 200 000 à mani­fes­ter dans les rues de Montréal pour récla­mer l’accessibilité pour tous à une for­ma­tion uni­ver­si­taire, et quelques étu­diants se retrouvent seuls pour en répondre, sym­bo­li­que­ment, devant la jus­tice. Nous étions des mil­liers à tra­vers le Québec, jour après jour, à défi­ler pour appe­ler à pré­ser­ver et amé­lio­rer les acquis de la société qué­bé­coise en matière d’éducation, et la res­pon­sa­bi­lité n’en incom­be­rait qu’à une poi­gnée d’individus ? Gabriel Nadeau-Dubois aura-t-il incarné plus que tout autre la déter­mi­na­tion popu­laire pour méri­ter un trai­te­ment dis­sua­sif, voire un juge­ment exem­plaire, qui décou­ra­ge­rait à l’avenir toute cri­tique col­lec­tive ? L’histoire des étu­diants incul­pés ne res­semble-t-elle pas à celle de Madeleine Parent, syn­di­ca­liste mili­tante dans l’industrie du tex­tile, arrê­tée à plu­sieurs reprises sous le gou­ver­ne­ment de Duplessis et recon­nue cou­pable, sous le même gou­ver­ne­ment, de conspi­ra­tion sédi­tieuse ? Celle qu’on punis­sait hier est aujourd’hui pré­sen­tée comme une avant-gar­diste, un modèle de cou­rage, de déter­mi­na­tion et d’engagement social. L’histoire se répète et maintes fois posée, la même ques­tion revient : si le poli­tique était la cause des rap­ports de forces entre le gou­ver­ne­ment et la CLASSE, la jus­tice peut-elle vrai­ment sans ombrage servir d’outil de règle­ment ? Ne risque-t-on pas d’avoir, encore, à conclure sur l’instrumentalisation de la jus­tice au ser­vice du poli­tique ? Dans le contexte connu, il n’est cer­tai­ne­ment pas anodin que l’accusation d’outrage au tri­bu­nal touche le plus fervent défen­seur de la chose publique et le repré­sen­tant le plus viru­lent du mou­ve­ment étu­diant. Les mêmes mots dans la bouche d’un autre repré­sen­tant n’auraient pas pro­vo­qué ces consé­quences ; Gabriel est un repré­sen­tant de l’opposition à la poli­tique néo­li­bé­rale et le mou­ve­ment étu­diant, sur ce plan au moins, a ponc­tuel­le­ment gagné. Est-ce à dire que tous les moyens étaient et sont bons pour le faire taire et rap­pe­ler ainsi l’autoritarisme du pou­voir en place ? Et qu’en est-il des étu­diants ano­nymes du point de vue média­tique, qui subissent des procès pour entrave sur la voie publique, rela­tifs à une loi (500.1) rele­vant de la cir­cu­la­tion rou­tière (rien à voir avec la loi 12) et dont l’application se tra­dui­rait ici par des amendes de 500 à…3000$! Parce qu’ils ont osé blo­quer une voie d’autoroute ou l’accès à un bâti­ment sym­bole de l’économie galo­pante, nos étu­diants sher­broo­kois ont été arrê­tés puis entre­po­sés sur un ter­rain de tir. Voilà le sort qu’on réserve à ceux que l’exercice de la cri­tique socié­tale tient à cœur et qui, les yeux tour­nés vers l’avenir, ont su lais­ser leurs craintes per­son­nelles pour porter la noble cause de l’éducation supé­rieure vers un avenir qu’ils croient plus pro­met­teur. Celles et ceux qui nous ont savam­ment servi une leçon de conscience inter­gé­né­ra­tion­nelle au moment où les bien-pen­sants les fus­ti­geaient et les infan­ti­li­saient (nom­bri­listes, indi­vi­dua­listes, enfants gâtés), celles et ceux qu’on devrait remer­cier pour le réveil pro­vo­qué, pour l’intelligence des propos cri­tiques et pour l’espoir social qu’ils ont insuf­flé, celles et ceux qui incarnent la richesse cri­tique des savoirs uni­ver­si­taires en sciences humaines payent indi­vi­duel­le­ment un lourd tribu ; n’est-ce pas l’essence même, cri­tique, des dis­ci­plines sociales, qu’on sape ? Comme société, nous devons craindre la dérive et le risque que la peur, via la répres­sion, décou­rage la réflexion cri­tique et aug­mente le désen­ga­ge­ment. Veut-on nour­rir ou réduire la démo­cra­tie ?

La jus­tice, en pays démo­cra­tique, ne devrait-elle pas s’abstenir de punir les prises de posi­tions poli­tiques de membres et de repré­sen­tants d’organisations col­lec­tives, notam­ment en situa­tion de crise, ni ris­quer de contri­buer au jeu de la dis­sua­sion rela­tive à l’engagement et à la repré­sen­ta­tion col­lec­tive ? Parce qu’elle était mas­sive, la mobi­li­sa­tion contre la loi 78, qui amal­ga­mait res­pon­sa­bi­lité indi­vi­duelle et col­lec­tive a eu raison du bâillon imposé à l’expression de la démo­cra­tie ; les juge­ments en cours rap­pellent tou­te­fois un arrière-goût de bâillon et portent encore un coup à la légi­ti­mité des asso­cia­tions étu­diantes. Nous faudra-t-il res­sor­tir nos cas­se­roles pour aler­ter sur une dérive qui condamne iso­lé­ment quelques indi­vi­dus, l’un ayant eu le cou­rage de repré­sen­ter la CLASSE sur la place publique dans un contexte poli­tique qui lui était lar­ge­ment défa­vo­rable, les autres ayant eu le cran de main­te­nir leur mobi­li­sa­tion dans le même contexte poli­tique, où, de sur­croît, les forces poli­cières étaient appe­lées à inter­ve­nir de façon par­fois mus­clée contre les mani­fes­tants ? L’avons-nous oublié ?

Collectif des pro­fes­seurs et char­gés de cours contre la hausse, de l’université de Sherbrooke

Une réponse à “Sur la situation des étudiants inculpés”

  1. llaurick dit :

    Pourquoi ne pas démon­trer notre soli­da­rité par un geste fort. Si GND est cou­pable, alors nous le sommes tous ! Donc, s’il doit faire des heures de tra­vaux, nous les ferons nous aussi !
    Si quelqu’un sait ou et quand il ira, fai­sons un appel à y aller nous aussi offrir nos heures !
    Moi, je suis par­tante ! Et je suis ni prof, ni étu­diante, mais soli­daire !