La nouvelle ploutocratie née de la mondialisation

Mis en ligne le 04 septembre 2008

Economie de marché ou capitalisme des oligopoles ? (4/4)

Le capitalisme d’aujourd’hui n’est plus celui que nous connaissions il y a une trentaine d’années. Nous sommes parvenus à un stade de centralisation du capital sans commune mesure avec celui qui a caractérisé le capitalisme historique durant les cinq siècles de son déploiement.

Par Samir Amin.

Certes les monopoles ont toujours existé, dès l’origine à l’époque mercantiliste (les Compagnies à Charte), au XIXe siècle dominé par l’industrialisation disséminée (dans les finances – les «200 familles» en France), à partir de la fin de ce siècle avec l’émergence des «monopoles» (Hobson, Hilferding, Lénine). Mais quel qu’ait été l’importance décisive de leur intervention dans le champ économique pour l’évolution globale du système – et elle l’a toujours été – le capitalisme dans son ensemble, organisé dans la forme de millions de moyennes entreprises industrielles et commerciales et de paysans – agriculteurs riches, était régulé par une multitude de marchés (qui sans être «purs et parfaits» n’en étaient pas moins des marchés concurrentiels réels) qui échappaient largement aux interventions des monopoles, lesquels opéraient dans des domaines réservés (le grand commerce mercantiliste, le financement de l’Etat, le commerce international des produits de base, les prêts internationaux, plus tardivement quelques grandes branches de la production industrielle de masse et du nouveau grand commerce, la banque et les assurances). Ces domaine réservés étaient largement nationaux, en dépit de leurs prolongements hors des frontières. Cette situation donnait aux politiques d’Etat une efficacité réelle dans la gestion de l’ensemble économique.

Une poignée de groupes pour dominer le système

Le capitalisme aujourd’hui est tout autre chose. Une poignée d’oligopoles occupent seuls toutes les hauteurs dominantes de la gestion économique nationale et mondiale. Il ne s’agit pas d’oligopoles strictement financiers mais de «groupes» au sein desquels les activités de production de l’industrie, de l’agro-business, du commerce, des services et évidemment les activités financières (dominantes au sens que le système est dans son ensemble «financiarisé», c’est à dire dominé par les logiques financières) sont étroitement associées. Il s’agit d’une «poignée» de groupes : une trentaine gigantesques, un millier d’autres, guère plus. Dans ce sens on peut parler de «ploutocratie», même si ce terme peut inquiéter ceux qui se souviennent de son usage abusif par les démagogues du fascisme.

Cette ploutocratie de groupes domine la mondialisation en place, qu’elle a d’ailleurs elle même véritablement façonnée (pour ne pas dire «fabriquée») en fonction de ses seuls stricts intérêts. Elle a substitué à l’ancienne «division internationale (inégale) du travail», fondée sur les prétendus «avantages comparatifs» (objet des réflexions théoriques à la Ricardo) – en fait, dans mon analyse, produite par le contraste centres/périphéries – une «géographie économique», c’est à dire une intégration des «territoires» dans leur stratégies propres (pour reprendre l’expression convaincante de Charles Michalet). Cette géographie, qui est le produit de ces stratégies des groupes en question et non une «donnée» extérieure à celle-ci, façonne à son tour ce qui apparaît comme «commerce international» mais devient en réalité et dans des proportions grandissantes des transferts internes aux groupes considérés. Les délocalisations, dans leurs formes diverses analysées à la perfection par C. A. Michalet (La mondialisation, la grande rupture, La Découverte 2007), constituent le moyen de ce façonnement du monde.

Cette même ploutocratie commande seule les marchés financiers mondialisés, détermine le taux de l’intérêt qui lui permet d’opérer à son profit un prélèvement massif sur la plus value produite par le travail social, comme – largement – les taux de change qui lui conviennent (référence à F. Morin dont se sont inspirés les développement précédents).

Les entreprises «moyennes» contraintes de s’ajuster

Dans ce cadre, les millions d’entreprises privées dites «moyennes» (et même beaucoup de «grandes») et d’agriculteurs capitalistes ne bénéficient plus d’autonomie réelle dans leurs décisions. Ils sont simplement contraints de s’ajuster en permanence aux stratégies déployées par la ploutocratie. Cette situation est nouvelle, qualitativement différente de celle qui a caractérisé le capitalisme historique dans les phases antérieures de son développement. Le marché invoqué par les économistes conventionnels, n’existe plus. Il est une farce véritable.

Cette analyse n’est pas seulement la mienne, elle est largement partagée par tous les analystes critiques qui refusent de s’aligner sur le discours de l’économie conventionnelle, dominante. La question qui à mon avis mérite d’être placée au centre de notre discussion est de savoir si cette transformation est «définitive» ou au contraire «non viable». La réponse à cette question nous départage certainement.

Certains – beaucoup ? – considèrent que la transformation est définitive, même si elle ne «plaît pas». On ne peut alors que s’y ajuster, au mieux en infléchir le mouvement pour donner leur place à quelques considérations sociales, mais guère plus. Il faut accepter la dominance des stratégies des groupes concernés, le dépérissement des États. C’est l’option – en gros – des sociaux démocrates devenus sociaux libéraux. Quelques uns même y voient une transformation «positive» qui, par elle même, prépare un avenir meilleur. Qu’on dise alors que le capitalisme constitue un horizon indépassable (conception qui sous tend l’option sociale libérale) ou qu’il se dépassera par son propre mouvement (on reconnaîtra ici Negri) revient au même : il n’y a pas lieu d’agir contre la transformation en question. Adieu socialisme, une utopie du XIXe siècle dépassée. Adieu marxisme.

Mon analyse se sépare de celles-ci. La transformation en cours témoigne du caractère obsolète («sénile») auquel le capitalisme est parvenu. Non pas seulement parce qu’il est devenu l’ennemi de l’humanité entière (et doit donc être dépassé par l’action politique consciente, si l’on veut éviter le pire), mais aussi parce que cette transformation n’est pas viable. Elle ne l’est pas, dans ce sens particulier que les régulations imposées par la ploutocratie des groupes ne réduisent pas le «risque» d’effondrement financier, mais au contraire l’aggravent. Elle ne l’est pas dans le sens plus général et politique que cette régulation est insupportable, socialement pour les classes travailleuses de toutes les régions du monde, politiquement pour les peuples, nations et États de la périphérie (en particulier des pays dits «émergents»). Le retour de l’Etat et l’affirmation de son rôle ne doivent pas être exclus.

Le capitalisme, ennemi de la démocratie

Le paradoxe majeur, pour moi, est que des opinions qui se pensent sincèrement démocratiques ne voient pas la contradiction flagrante entre la gestion du monde par la ploutocratie en place et les principes fondamentaux de la démocratie. En fait le nouveau capitalisme ploutocratique des oligopoles financiarisés est l’ennemi de la démocratie, fut-elle bourgeoise, qu’elle vide de tout contenu. Cette déconstruction de la démocratie bourgeoise, en cours, est poursuivie d’une manière tout à fait systématique par la classe politique dirigeante. En particulier en Europe dont le «projet» a été pensé à cette fin par ses fondateurs, Monnet en premier. Le discours sur «l’individu devenu sujet de l’histoire» n’est là que pour jeter de la poudre aux yeux et légitimer la pratique anti démocratique. Par ailleurs il devrait paraître évident que les structures gérées par les groupes appropriés par la ploutocratie constituent des «biens collectifs», c’est à dire qu’ils devraient être «la propriété de la nation», gérés par elle. En lieu et place nos démocrates se rallient à leur gestion privée. Respect de la sacro sainte propriété ? Illusion que la gestion de ces structures pourrait être assumée par le collectif des petits actionnaires ? Conviction de l’efficacité supérieure de la gestion privée et du destin fatalement bureaucratique de celle de l’Etat ? La réalité devrait ouvrir les yeux de ces démocrates naïfs. L’éloge des grands innovateurs (Rockfeller hier, Bill Gates aujourd’hui) peut-il faire oublier que la majorité des ploutocrates sont des héritiers, dont on voit mal pour quelles raisons ils devraient disposer de pouvoirs aussi puissants, qu’il existe une «bureaucratie privée» qui n’est pas nécessairement moins sclérosée que celle de l’Etat, que l’Etat a eu également ses grands innovateurs (Colbert hier, les ingénieurs qui ont placé la SNCF publique à l’avant garde des chemins de fer dans le monde entier).

Les démocrates devraient donc finir par comprendre que le degré de centralisation du capital des temps contemporains appelle sa socialisation. Que les formules de celles-ci, associant les travailleurs à la collectivité nationale dans cette gestion, restent à inventer, soit. Que cette socialisation «hors marché» (par la démocratie) n’exclut pas (pour encore longtemps) l’initiative et la propriété pour des millions de petits et moyennes entreprises soit encore. Au demeurant la socialisation des hauteurs dominantes créerait les conditions d’un marché véritable pour ces PME en question. De surcroît les formules de leur gestion devraient être imaginées diverses : la propriété privée, mais aussi les coopératives de travailleurs ( Lip en France en avait démontré l’efficacité, et son «échec» a été l’assassinat voulu et planifié par l’Etat de ce modèle «dangereux»), amorçant ainsi l’émergence d’éléments de socialisation au delà du marché.

L’obstacle à cet avenir possible et nécessaire est tout entier situé dans la culture politique dominante, en voie d’américanisation en Europe. Les analyses critiques de cette dérive de l’idéologie et de la politique ne manquent pas, qui ont placé l’accent sur les facettes nombreuses de cette dégradation, laquelle, à son tour, prépare un «autre monde», plus mauvais encore que celui que nous connaissons. Negri ignore ces analyses. Son «optimisme» de commande pour justifier l’inaction l’exige.

Parce que dans la multiplicité des conflits que la poursuite de la dictature du capital financier en place ceux qui opposent les peuples et les États du Sud à la logique de la gestion ploutocratique mondialisée sont appelées s’aggraver à une allure rapide – dans le futur visible – sans doute plus que celles qui opposent les peuples des centres de la triade impérialiste à leurs gouvernants, j’imagine que les ruptures premières s’amorceront à partir du Sud. Dans des formes diverses, comme on le voit déjà percer en Amérique latine d’une part, en Asie de l’Est d’autre part.

Cette dernière observation n’est pas celle d’un «tiers mondiste», mais d’un internationaliste qui appelle à la solidarité de tous les travailleurs de la Planète. Plus celle-ci pourra aller de l’avant, meilleures seront les chances offertes à des avancées révolutionnaires dans le Sud et dans le Nord.

Lire les articles précédents de cette suite intitulée «Économie de marché ou capitalisme des oligopoles ?»


Source : Marianne2

Les commentaires sont fermés.