Prostitution mondialisée et libéralisme, femmes et fillettes marchandises sexuelles

Mis en ligne le 02 septembre 2008

À l’échelle de la pla­nète, des cen­tai­nes de mil­liers, voire des mil­lions de femmes et de fillet­tes sont, chaque année, recru­tées, ache­tées, ven­dues et louées par des réseaux de pros­ti­tu­tion. Cette indus­trie pro­fite autant d’une culture hyper­sexua­li­sée que de la moné­ta­ri­sa­tion des rap­ports sociaux typi­ques du capi­ta­lisme néo­li­bé­ral mon­dia­lisé.

Par Richard Poulin

Tous les obser­va­teurs s’accordent sur le fait que la traite à des fins de pros­ti­tu­tion est l’activité du crime orga­nisé qui connaît actuel­le­ment la plus grande expan­sion parce qu’elle est la plus pro­fi­ta­ble. Elle concerne 90-92 % des cas, étant de loin plus impor­tante que la traite à des fins de tra­vail forcé (aides domes­ti­ques, tra­vailleurs agri­co­les, etc.)[1]. Selon le Bureau inter­na­tio­nal du tra­vail, les femmes et les fillet­tes consti­tuent, en 2005, 98 % des per­son­nes vic­ti­mes de la traite à des fins d’exploitation sexuelle. L’Office des Nations Unies pour le contrôle des dro­gues et la pré­ven­tion du crime estime, en 2006, que pra­ti­que­ment aucun pays du monde n’est épar­gné de la traite des êtres humains : il recense 127 États comme pays d’origine et 137 comme pays de des­ti­na­tion. Les Pays-Bas appa­rais­sent comme l’une des dix pla­ques tour­nante de la traite inter­na­tio­nale à des fins de pros­ti­tu­tion.

Les avatars de la légalisation de l’exploitation sexuelle des femmes

Aux Pays-Bas, 80 % des per­son­nes pros­ti­tuées sont d’origine étran­gère dont 70 % sans papiers. Le sec­teur illé­gal y est plus impor­tant que le sec­teur légal. Selon toute vrai­sem­blance, elles sont vic­ti­mes de la traite des êtres humains à des fins de pros­ti­tu­tion, laquelle est sous l’emprise du crime orga­nisé. Ce pays, qui a léga­lisé en 2000 le proxé­né­tisme et régle­menté la pros­ti­tu­tion en bor­dels et en zones de tolé­rance, récolte un mil­liard d’euros d’impôt par année en pro­ve­nance du seul sec­teur légal de la pros­ti­tu­tion. Les bor­dels sont désor­mais licen­ciés et les tenan­ciers proxé­nè­tes opè­rent en toute léga­lité.

La léga­li­sa­tion de la pros­ti­tu­tion en bor­dels et en zones de tolé­rance devait mettre fin à la pros­ti­tu­tion des mineurs, or l’Organisation pour les Droits de l’enfant, dont le siège est à Amsterdam, estime que le nombre de mineurs qui sont pros­ti­tués est passé de 4 000 en 1996 à 15 000 en 2001. Et la traite des mineurs non accom­pa­gnés y est en plein essor comme dans les autres pays euro­péens qui ont régle­menté la pros­ti­tu­tion et léga­lisé le proxé­né­tisme (Allemagne, Grèce, Suisse, etc.). Les réfu­giées d’âge mineur qui deman­dent l’asile dès leur arri­vée à l’aéroport d’Amsterdam sont condui­tes dans des foyers spé­cia­li­sés d’où elles disparaissent[2]. Le rythme rapide de ces dis­pa­ri­tions a mis la puce à l’oreille des forces de l’ordre qui ont déman­telé en octo­bre 2007 un impor­tant réseau de traite des mineu­res à des fins de pros­ti­tu­tion en pro­ve­nance du Nigeria et qui se sont retrou­vées, pour une partie d’entre elles, dans des bor­dels du pays ainsi que d’autres pays.

La léga­li­sa­tion de la pros­ti­tu­tion devait éga­le­ment mettre fin au contrôle du crime orga­nisé sur l’industrie. Mais celui-ci, au contraire, a étendu son emprise et y pros­père comme jamais. La mairie d’Amsterdam a fermé le tiers des bor­dels de son red light dis­trict en rache­tant les édi­fi­ces, au coût de 15 mil­lions d’euros, afin de chan­ger leur voca­tion. « Au lieu d’assainir la filière, la poli­ti­que de licen­ces accor­dées depuis octo­bre 2000 aux mai­sons closes a abouti à une situa­tion incon­trô­la­ble », affirme Karina Schaapman, ex-pros­ti­tuée et conseillère muni­ci­pale. Pour le maire de la ville, le « quar­tier rouge » est un « refuge pour les tra­fi­quants [d’êtres humains] et les dea­lers et la régle­men­ta­tion n’a pas atteint son but : briser ses liens avec le crime orga­nisé ». Un conseiller muni­ci­pal du Parti du tra­vail expli­que : « Auparavant, on voyait la léga­li­sa­tion de la pros­ti­tu­tion comme une ques­tion de libé­ra­tion des femmes ; aujourd’hui on la voit comme une ques­tion d’exploitation des femmes et ça doit cesser. »

Le constat d’échec du régle­men­ta­risme néer­lan­dais est patent. Un bilan simi­laire vient d’être tiré en ce qui concerne la pros­ti­tu­tion régle­men­tée au Nevada (États-Unis) et en Australie[3].

Une industrie mondiale

Des cen­tai­nes de mil­liers voir des mil­lions de femmes et de fillet­tes sont recru­tées, ache­tées, ven­dues et reven­dues, chaque année, par des réseaux orga­ni­sés sur les mar­chés locaux, natio­naux et inter­na­tio­naux et, à chaque étape ou pres­que de leur trans­port, louées aux clients pros­ti­tueurs. Elles sont trans­por­tées clan­des­ti­ne­ment ou, selon les cir­cons­tan­ces, léga­le­ment – les visas d’« artiste » pour les dan­seu­ses de caba­ret sont émis par de nom­breux États[4] et dénon­cés par dif­fé­ren­tes orga­ni­sa­tions inter­na­tio­na­les et euro­péen­nes comme moyen uti­lisé par les tra­fi­quants pour pros­ti­tuer les femmes – au-delà des fron­tiè­res natio­na­les sur le marché du sexe du monde entier, des pays les plus pau­vres aux pays moins pau­vres jusqu’aux pays riches. Ainsi, par exem­ple, on estime que depuis dix ans, 200 000 jeunes femmes et fillet­tes du Bangladesh ont été vic­ti­mes de la traite à des fins de pros­ti­tu­tion vers le Pakistan et 150 000 jeunes femmes en pro­ve­nance des Philippines, de Taiwan, de Thaïlande et de Russie sont pros­ti­tuées au Japon. Les tra­fi­quants pra­ti­que­ment incon­nus à Londres, au Royaume-Uni, vers le milieu des années 1990, contrô­lent désor­mais 80 % des jeunes femmes pros­ti­tuées sur le trot­toir. Interpol estime qu’ils sont en mesure de four­nir au « marché », dans les 48 heures, des jeunes femmes des Balkans.

À l’échelle pla­né­taire, la traite des femmes et des enfants ne sau­rait être spon­ta­née. Des mou­ve­ments de popu­la­tion qui concer­nent des mil­lions de per­son­nes chaque année sup­po­sent des orga­ni­sa­tions bien struc­tu­rées, aux rami­fi­ca­tions inter­na­tio­na­les, aux com­pli­ci­tés innom­bra­bles, aux moyens finan­ciers énor­mes, avec ses lots de recru­teurs, de rabat­teurs, de convoyeurs, de gardes-chiourme, de « dres­seurs », de tau­liers et de tueurs.
La traite à des fins de pros­ti­tu­tion est une véri­ta­ble indus­trie où font for­tune les ven­deurs et les reven­deurs, qui sont ache­teurs à tour de rôle. Comme pour n’importe quelle indus­trie, une mul­ti­tude de per­son­nes pro­fi­tent des « flux de mar­chan­di­ses » : du « sou­te­neur » en pas­sant par l’intermédiaire, du recru­teur au pro­prié­taire du bordel, du doua­nier cor­rompu au poli­cier, du tra­fi­quant à l’État qui engrange taxes et impôts.

Un système bien rodé

Un tel trafic à l’échelle mon­diale ne se fait pas au petit bon­heur la chance. Il exige pots-de-vin et cor­rup­tion du plus bas au plus haut niveau de la société. Il exige éga­le­ment des moyens qui vont de l’achat d’enfants sous de faus­ses repré­sen­ta­tions à l’enlèvement, de la trom­pe­rie aux faux papiers. Les orga­ni­sa­tions cri­mi­nel­les peu­vent tout gérer, du recru­te­ment, au trans­port et à la mise en marché des per­son­nes pros­ti­tuées. Elles peu­vent fonc­tion­ner par sous-trai­tance ou contrô­ler direc­te­ment l’ensemble des opé­ra­tions. Elles peu­vent éga­le­ment pros­pé­rer au moyen de col­la­bo­ra­tions étroi­tes avec d’autres grou­pes cri­mi­nels, dans le cadre d’une divi­sion inter­na­tio­nale ou régio­nale du tra­vail. Elles embau­chent des spé­cia­lis­tes : finan­ciers char­gés du blan­chi­ment des reve­nus, faus­sai­res, avo­cats, pro­fes­sion­nels du lobby. Elles peu­vent opérer de façon inté­grée ver­ti­ca­le­ment, du recru­teur au gérant des éta­blis­se­ments de pros­ti­tu­tion, en pas­sant par les trans­por­teurs aux per­son­nes char­gées du recou­vre­ment des dettes des vic­ti­mes, des cor­rup­teurs qui sont char­gés de dis­tri­buer les pots-de-vin aux opé­ra­teurs des bureaux de pla­ce­ment et aux escor­teurs des vic­ti­mes de la traite.

Des filiè­res recru­tent les femmes et les enfants sur place, four­nis­sent les visas et les faux papiers et orga­ni­sent leur trans­port. Les métho­des de recru­te­ment varient. La méthode la plus répan­due consiste à faire paraî­tre des peti­tes annon­ces pro­po­sant un emploi dans un autre pays comme coif­feuse, baby-sitter, domes­ti­que, ser­veuse, jeune fille au pair, man­ne­quin ou dan­seuse. Une autre méthode consiste à recru­ter au moyen de bureaux de pla­ce­ment, d’agences de voya­ges ou de mariage et de ren­con­tres, qui sont de sim­ples para­vents pour les rabat­teurs. Des vic­ti­mes de la traite ont été éga­le­ment ven­dues par leur famille, leur petit ami ou par des ins­ti­tu­tions comme des orphe­li­nats. Une fois recru­tée, la per­sonne est placée dans une situa­tion de dépen­dance tout au long de sa traite. La vic­time passe alors de main en main jusqu’à son arri­vée dans le pays de des­ti­na­tion. Une jeune fille de 14 ans, rapa­triée de la Bosnie-Herzégovine par l’Organisation inter­na­tio­nale pour les migra­tions (OIM), a été vendue 22 fois à dif­fé­rents réseaux proxé­nè­tes et pro­prié­tai­res de bor­dels ! À chaque fois, elle a eu à subir viols et autres agres­sions.

Les tra­fi­quants se suc­cè­dent lors du dépla­ce­ment des vic­ti­mes de la traite, mais le sort des filles ne varie pas : les viols et les autres formes d’assujettissement sont fré­quem­ment employés même pour la mino­rité qui connaît le but de sa traite : sa pros­ti­tu­tion. Sitôt arri­vées dans le pays de des­ti­na­tion, les per­son­nes voient leurs papiers confis­qués et sont immé­dia­te­ment pros­ti­tuées. Les récal­ci­tran­tes pas­sent par un camp de « dres­sage », où elles sont bri­sées psy­cho­lo­gi­que­ment.

Dans le pays de des­ti­na­tion, la vic­time de la traite, qu’elle soit une per­sonne déjà pros­ti­tuée dans son pays ou non, verra son pas­se­port et ses autres papiers confis­qués par ceux qui orga­ni­sent sa pros­ti­tu­tion. Elle devra rem­bour­ser la « dette » du voyage. À cela s’ajoutent les frais de loge­ment, de nour­ri­ture, d’habillement, de maquillage, de pré­ser­va­tifs, les­quels sont déduits de ses « reve­nus ». Une fois tous les « frais » payés, il ne lui reste pra­ti­que­ment rien, même sou­vent sa dette aug­mente. Elle sera sur­veillée, c’est-à-dire « pro­té­gée » selon le point de vue des mem­bres du réseau qui exploi­tent sa pros­ti­tu­tion. Elle sera mena­cée de vente à un autre réseau, où elle devra à nou­veau rem­bour­ser une « dette ». Si elle réus­sit à échap­per aux proxé­nè­tes, elle risque l’expulsion en tant qu’immigrante clan­des­tine, ce qui, selon l’OIM, ne fait que nour­rir les réseaux de traite opé­rant dans les pays d’origine.

Libéralisme triomphant

Le désir pour soi et ses enfants d’une vie meilleure pousse les gens à émi­grer ou à faire émi­grer leurs enfants. C’est ce qui expli­que, par exem­ple, qu’une famille alba­naise accepte de vendre son bébé à des tra­fi­quants qui l’emmèneront en Italie ou qu’une famille thaïe du nord du pays fête la nais­sance d’une fille, car pro­messe de reve­nus par sa pros­ti­tu­tion future dans le sud du pays. Vu sous cet angle, mettre fin à la traite des êtres humains exige plus que des lois sévè­res et des mesu­res de pro­tec­tion des vic­ti­mes. On doit s’attaquer au socle sur lequel repose 90-92 % de la traite : l’industrie de la pros­ti­tu­tion. Mais la vic­toire du néo­li­bé­ra­lisme dans les années 1980 a permis une accé­lé­ra­tion de la moné­ta­ri­sa­tion des rap­ports sociaux qui s’est tra­duite par un essor consi­dé­ra­ble des indus­tries du sexe et par leur légi­ti­mité accrue. Le sexe tarifé a connu, dans les der­niè­res décen­nies, une expan­sion consi­dé­ra­ble ; la sou­mis­sion aux règles du marché et aux lois libé­ra­les contrac­tuel­les d’échange entraîne une accep­ta­tion de plus en plus éten­due de l’acte mar­chand, qui donne accès, contre une somme varia­ble d’argent, au sexe des femmes et des fillet­tes. La pros­ti­tu­tion étant même désor­mais, pour un nombre impor­tant d’États d’Europe de l’Ouest et du Pacifique Sud, un « tra­vail » légi­time et, pour cer­tains, un « droit » et une « liberté ». Dans des États du Sud, la pros­ti­tu­tion est consi­dé­rée comme l’un des moyens de « déve­lop­pe­ment » éco­no­mi­que du pays. La pros­ti­tu­tion fait même partie de la stra­té­gie de déve­lop­pe­ment. En outre, sous l’obligation de rem­bour­se­ment de la dette, de nom­breux États d’Asie, et plus récem­ment d’Afrique, ont été encou­ra­gés par les orga­ni­sa­tions inter­na­tio­na­les comme le Fonds moné­taire inter­na­tio­nale et la Banque mon­diale – qui ont offert des prêts impor­tants – à déve­lop­per leurs indus­tries du tou­risme et de « diver­tis­se­ment ». Dans chacun des cas, l’essor de ces sec­teurs a permis l’envolée de l’industrie du com­merce sexuel.

Depuis les deux der­niè­res décen­nies, la pros­ti­tu­tion comme la por­no­gra­phie sont deve­nues des indus­tries légi­ti­mes et tri­via­les : elles sont rebap­ti­sées « tra­vail du sexe » ou « vente de ser­vi­ces sexuels », « sexua­lité récréa­tive » (pour qui ?) ; les proxé­nè­tes sont des « mana­gers », des « entre­pre­neurs éro­ti­ques » ; les recru­teurs des « chas­seurs de tête » ; les bars de danse nue ou les mai­sons closes sont des « lieux de diver­tis­se­ment » et des « éta­blis­se­ments éro­ti­ques » (pour qui ?). Les dan­seu­ses nues sont « éro­ti­ques » ou « exo­ti­ques » et obtien­nent de nom­breux gou­ver­ne­ments des « visas d’artiste ». Au nom de l’« auto­no­mie » des per­son­nes et du droit de « contrô­ler son propre corps[5] » (au profit au plai­sir mas­cu­lin) est défendu le « droit » à la pros­ti­tu­tion et à la traite des femmes aux fins de pros­ti­tu­tion (consi­dé­rée comme une migra­tion des « tra­vailleu­ses du sexe »). Cette idéo­lo­gie libé­rale s’est impo­sée peu à peu. Pendant long­temps, elle n’a pas semblé nor­male, « morale » ou « natu­relle ». Il a fallu des chan­ge­ments pro­fonds et un ensem­ble de condi­tions pro­pi­ces à sa for­mu­la­tion en tant que « liberté ».

La mon­dia­li­sa­tion néo-libé­rale est le fac­teur domi­nant aujourd’hui dans l’essor de la pros­ti­tu­tion et de la traite des femmes et des enfants aux fins de pros­ti­tu­tion. Elle accroît les inéga­li­tés socia­les et exploite les dés­équi­li­bres entre les hommes et les femmes qu’elle ren­force sin­gu­liè­re­ment. Elle s’incarne dans une mar­chan­di­sa­tion des êtres humains et dans le triom­phe de la véna­lité sexuelle. Cette indus­trie est à la confluence des rela­tions mar­chan­des capi­ta­lis­tes et de l’oppression des femmes, deux phé­no­mè­nes étroi­te­ment entre­mê­lés. Malgré cela, la très grande majo­rité des ana­ly­ses de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste contem­po­raine ne prend pas en consi­dé­ra­tion l’impact sur les socié­tés et sur les rap­ports sociaux de sexe de l’industrie du com­merce sexuel. Dans la très impor­tante lit­té­ra­ture pro­duite sur le sujet, bien des aspects ont été exa­mi­nés – pri­va­ti­sa­tion, finan­cia­ri­sa­tion, ajus­te­ment struc­tu­rel, déré­gle­men­ta­tion, enri­chis­se­ment et appau­vris­se­ment, crois­sance des inéga­li­tés, néo-libé­ra­lisme, réduc­tion des bud­gets sociaux, pro­gram­mes d’austérité, para­dis fis­caux, etc. – mais rares sont les études inté­grant dans la dyna­mi­que de la mon­dia­li­sa­tion l’essor des indus­tries du sexe. Pourtant, le pro­ces­sus de mar­chan­di­sa­tion des biens et des ser­vi­ces, et plus par­ti­cu­liè­re­ment la com­mer­cia­li­sa­tion du vivant, y com­pris des corps et des sexes, ainsi que la moné­ta­ri­sa­tion des rela­tions socia­les sont au cœur de l’actuelle accu­mu­la­tion capi­ta­liste. Nombre d’opposants à la mon­dia­li­sa­tion néo-libé­rale et à l’extension du règne de la mar­chan­dise dans l’éducation et la santé n’en défen­dent pas moins la léga­li­sa­tion de la pros­ti­tu­tion et du proxé­né­tisme, au nom des droits des « tra­vailleu­ses du sexe » (jamais au non du « droit » des clients pros­ti­tueurs), c’est-à-dire la léga­li­sa­tion de l’exploitation sexuelle des femmes et des filles.

Se conju­gue à cela la culture qui est de plus en plus hyper­sexua­li­sée (au profit du « diver­tis­se­ment » mas­cu­lin), alors une « car­rière » dans la pros­ti­tu­tion et la por­no­gra­phie appa­raît même comme étant gla­mour. Le recru­te­ment pour ces indus­tries s’en trouve faci­lité. C’est l’un des effets nota­bles, mais sou­vent passés sous silence, de la bana­li­sa­tion des indus­tries du sexe à l’échelle mon­diale. Par exem­ple, dans les pays de l’Est, où la pros­ti­tu­tion, la por­no­gra­phie et la traite à des fins d’exploitation sexuelle ont connu une explo­sion aux cours des années 1990, des son­da­ges ont révélé que près d’un sixième des élèves ukrai­nien­nes per­ce­vait la pros­ti­tu­tion de façon posi­tive, croyant que celle-ci n’était que luxe et plai­sir à l’Ouest, et que le quart des filles de Moscou, élèves au secon­daire, envi­sa­geait de se pros­ti­tuer. Lorsque la pros­ti­tu­tion et la por­no­gra­phie appa­rais­sent comme un métier comme un autre, elles devien­nent des voies d’« avenir »… pour les filles.

La pros­ti­tu­tion n’est plus consi­dé­rée par beau­coup, notam­ment à gauche et chez les fémi­nis­tes libé­ra­les, comme une forme d’assujettissement du sexe fémi­nin aux hommes, au sys­tème patriar­cal, elle est désor­mais un « droit ». Les années 1990 ont été carac­té­ri­sées par la légi­ti­ma­tion de la mar­chan­di­sa­tion sexuelle des femmes et des enfants au profit du sys­tème pros­ti­tu­tion­nel, au nom de la mise en œuvre de cer­tai­nes moda­li­tés de sa régu­la­tion (régle­men­ta­risme).

La pros­ti­tu­tion, qu’elle soit légale ou illé­gale, comme les autres indus­tries du sexe, n’est pas orga­ni­sée pour les per­son­nes pros­ti­tuées, elle les mar­chan­dise et les mon­naye. Elle est orga­ni­sée par un sys­tème proxé­nète en faveur des clients pros­ti­tueurs. Où sont donc les proxé­nè­tes et les clients dans les propos des sou­te­neurs de la pros­ti­tu­tion d’autrui ? Au mieux, les clients pros­ti­tueurs n’apparaissent que comme par­ties contrac­tan­tes de l’échange, que comme consom­ma­teurs. Ils ont le « droit » de consom­mer les per­son­nes pros­ti­tuées, puis­que cela relève du droit contrac­tuel bour­geois : c’est une entente conclue entre deux per­son­nes consen­tan­tes (comme si la tierce per­sonne, le proxé­nète, n’était jamais impli­quée). Pourquoi ne pas défen­dre un autre droit du consom­ma­teur, celui de voir renou­ve­ler la mar­chan­dise pério­di­que­ment – la traite aux fins de pros­ti­tu­tion ne sert-elle pas pré­ci­sé­ment à cela ? En effet, cette traite ne leur pose pas pro­blème, puisqu’elle est consi­dé­rée, elle aussi, comme « volon­taire » et est assi­mi­lée à une migra­tion de « tra­vailleu­ses du sexe ».

En même temps, les États qui ont léga­lisé cette exploi­ta­tion sexuelle et qui consi­dè­rent une bonne partie de la traite à des fins de pros­ti­tu­tion comme une migra­tion de « tra­vailleu­ses du sexe » opè­rent une dis­tinc­tion entre « pros­ti­tu­tion forcée » et tra­vail « illi­cite ». Alors, une vic­time de la traite consi­dé­rée comme « consen­tante » à sa pros­ti­tu­tion n’aura droit à aucune pro­tec­tion par­ti­cu­lière et, sou­vent, sera cata­lo­guée immi­grante illé­gale. Elle est dès lors une menace à « l’intégrité ter­ri­to­riale » de l’État. Elle n’est donc pas une vic­time, mais une cri­mi­nelle – son entrée dans le pays ayant été illé­gale – dont le « tra­vail », c’est-à-dire sa pros­ti­tu­tion, est « illicite[6] ».

Définir la pros­ti­tu­tion ou la traite aux fins de pros­ti­tu­tion par la contrainte ou l’absence de contrainte impli­que qu’il n’est plus néces­saire d’analyser la pros­ti­tu­tion en tant que telle : son sens, ses méca­nis­mes, ses liens avec le crime orga­nisé, son ins­crip­tion dans les rela­tions mar­chan­des et patriar­ca­les, son rôle dans l’oppression des femmes, etc. La légi­ti­ma­tion de la pros­ti­tu­tion passe par cette opé­ra­tion de réduc­tion libé­rale.

Le capi­ta­lisme néo-libé­ral trouve son expres­sion ache­vée dans le domaine des indus­tries du sexe. Ce régime d’accumulation étroi­te­ment lié aux déré­gu­la­tions de la mon­dia­li­sa­tion ren­force d’une façon consi­dé­ra­ble le sys­tème d’oppression des femmes et leur asser­vis­se­ment au plai­sir d’autrui, au plai­sir mas­cu­lin. En rédui­sant les femmes à une mar­chan­dise sus­cep­ti­ble d’être ache­tée, vendue, louée, appro­priée, échan­gée ou acquise, la pros­ti­tu­tion affecte les femmes en tant que groupe. Elle ren­force l’équation archaï­que entre femme et sexe, rédui­sant les femmes à une huma­nité moin­dre et contri­buant à les main­te­nir dans un statut infé­rieur par­tout dans le monde.

Les femmes et les fillet­tes en paient un lourd tribut.


NOTES

  1. L’Organisation inter­na­tio­nale du tra­vail (OIT) évalue que 2,45 mil­lions de per­son­nes sont vic­ti­mes de la traite à des fins d’exploitation sexuelle chaque année. Mais ce chif­fre découle d’une étude sur la traite à des fins de pros­ti­tu­tion « forcée », assi­mi­lée au « tra­vail forcé », c’est-à-dire ne prend pas en compte l’ensemble de la traite à des fins de pros­ti­tu­tion.
  2. Aux Pays-Bas, la majo­rité des mineurs non accom­pa­gnés pro­vien­nent de la Chine, de la Somalie, de la Sierra Leone et, plus récem­ment, de l’Angola et du Nigeria.
  3. Melissa Farley, Prostitution and Trafficking in Nevada. Making the Connections, San Francisco, PRE, 2007 ; Mary L. Sullivan, Making Sex Work : A Failed Experiment with Legalized Prostitution, North Melbourne, Spinifex, 2007.
  4. En 2004, les ambas­sa­des suis­ses ont déli­vré 5 953 visas des­ti­nés aux dan­seu­ses de caba­ret, moyen pri­vi­lé­gié des tra­fi­quants proxé­nè­tes pour pros­ti­tuer les femmes. La même année, la Slovénie a déli­vré 650 visas, dont une grande majo­rité à des Ukrainiennes, le Luxembourg envi­ron 350, Chypre 1 200 visas et le Canada 500 visas à des Roumaines (et sans doute plus si on tient compte des autres natio­na­li­tés). En 2004, le gou­ver­ne­ment japo­nais a déli­vré 71 084 visas à des femmes en pro­ve­nance des Philippines. Plusieurs pays des Caraïbes, dont Sainte-Lucie, les Bahamas, la Jamaïque, le Surinam, déli­vrent des visas à des « dan­seu­ses » pour qu’elles puis­sent œuvrer dans l’industrie du diver­tis­se­ment pour hommes. C’est éga­le­ment le cas des Antilles néer­lan­dai­ses où la pros­ti­tu­tion est régle­men­tée, notam­ment St. Marteen, Curaçao et Bonaire. Le Canada et le Luxembourg ont mis fin à leurs pro­gram­mes de visas d’artiste à la fin de 2004.
  5. Pour Élisabeth Badinter, par exem­ple, la pros­ti­tu­tion s’intègre dans un « droit chè­re­ment acquis depuis à peine trente ans [qui] appelle le res­pect de tous : la libre dis­po­si­tion de son corps ». La dis­tinc­tion entre pros­ti­tu­tion « libre » et « forcée » lui permet de dénon­cer le dis­cours qui pré­tend que les per­son­nes pros­ti­tuées sont « les vic­ti­mes de la logi­que éco­no­mi­que libé­rale et de la domi­na­tion mas­cu­line propre au patriar­cat ». Les qua­li­fier de « vic­ti­mes » serait admet­tre l’existence d’une oppres­sion sociale struc­tu­relle, ce qui n’est plus le cas : « Le patriar­cat [est] ago­ni­sant dans nos socié­tés. »
  6. Mme Zwerver, Pays-Bas, SOC, Migrations liées à la traite des femmes et à la pros­ti­tu­tion, Rapport Commission sur l’égalité des chan­ces pour les femmes et les hommes, Assemblée par­le­men­taire, Conseil de l’Europe, doc. 9795, 23 avril 2003.

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