La crise actuelle : écho des crises d’hier, prélude des crises à venir

Par Mis en ligne le 07 janvier 2010

La crise actuelle étant la plus grave que le monde ait connue depuis celle de 1929 et la Grande Dépression qui l’a suivie, on s’est natu­rel­le­ment demandé dans quelle mesure les deux évé­ne­ments pou­vaient être com­pa­rés. À pre­mière vue, les dif­fé­rences outre­passent lar­ge­ment les simi­li­tudes, la longue dépres­sion de dix années, de 1929 à 1939, ayant été mar­quée par des reculs sans com­mune mesure avec ceux aux­quels a donné lieu jusqu’ici la crise actuelle au terme d’une seule année de ravages. Au plus pro­fond de la dépres­sion, en 1933, le taux de chô­mage attei­gnait 25 % aux États-Unis, le PIB réel avait chuté de 26 % par rap­port à 1929, les mar­chés bour­siers avaient chuté de 89 % entre sep­tembre 1929 et juillet 1932 et des mil­liers de banques avaient fait faillite, alors que le niveau des prix avait plongé de 25 % entre 1929 et 1933.

Ayant offi­ciel­le­ment com­mencé en décembre 2007, selon les com­pi­la­tions du National Bureau of Economic Research (NBER), la réces­sion actuelle aux États-Unis est entrée dans son 20e mois en août 2009, ce qui en fait la plus longue réces­sion depuis les années trente ; les réces­sions de 1973-1975 et 1981-1982 avaient duré 16 mois. Elle est aussi la plus géné­ra­li­sée, 86 % des indus­tries ayant connu une réduc­tion de leur pro­duc­tion, alors que le chô­mage a aug­menté dans chacun des États et que la richesse des ménages a connu sa plus forte baisse de toute la période de l’après-Deuxième Guerre mon­diale.

Cela dit, la chute de l’activité éco­no­mique et la hausse du chô­mage qui carac­té­risent la réces­sion actuelle n’ont, au moins à pre­mière vue, rien à voir avec les varia­tions cor­res­pon­dantes de la période de la Grande Dépression, ce qui sug­gère que, loin d’être une réédi­tion des affres des années trente, la réces­sion actuelle en serait plutôt une pâle réplique. C’est ce qu’avance une ana­lyse de Paul Krugman rendue publique en mars 2009 [1]. À partir d’une com­pa­rai­son de la chute de la pro­duc­tion indus­trielle sur­ve­nue aux États-Unis au cours des douze pre­miers mois de la Grande Dépression des années trente et de celle, sen­si­ble­ment moins forte, sur­ve­nue au cours des douze pre­miers mois de ce qu’il désigne comme la « Grande Récession » actuelle, Paul Krugman qua­li­fie cette der­nière de demie-Grande Dépression.

Cette éva­lua­tion a été remise en ques­tion par une étude de Barry Eichengreen et Kevin O’Rourke publiée en avril 2009 et mise à jour en juin, puis en sep­tembre [2] . Les deux auteurs contestent les conclu­sions de Krugman en invo­quant le fait qu’elles ne reflètent que la situa­tion des États-Unis, alors que la réces­sion actuelle et la Grande Dépression, même si leur ori­gine se trouve aux États-Unis, ont été trans­mises à tra­vers le monde par les flux d’échanges de mar­chan­dises et de capi­taux et sont par consé­quent des phé­no­mènes mon­diaux qui doivent être éva­lués à partir de don­nées mon­diales. Ils constatent ainsi que la chute de la pro­duc­tion indus­trielle mon­diale au cours des douze mois qui ont suivi le sommet atteint en avril 2008 a été exac­te­ment du même ordre que la chute sur­ve­nue au cours des douze mois qui ont suivi le sommet atteint en juin 1929. Sensiblement plus forte pour la France, l’Italie, le Japon et la Suède, elle a été grosso modo du même ordre pour les États-Unis, le Canada, l’Allemagne et la Grande-Bretagne.

Même si des signes de reprise ont été obser­vés au cours des trois mois sui­vants, ce qui tranche avec l’expérience de la Grande Dépression qui a connu une chute inin­ter­rom­pue de la pro­duc­tion indus­trielle pen­dant trois années, il reste à voir, écrivent les auteurs, si la demande sera au rendez-vous ou si les dépenses de consom­ma­tion, en par­ti­cu­lier aux États-Unis, demeu­re­ront faibles. L’accroissement de la pro­duc­tion pour­rait alors se tra­duire en un accrois­se­ment des inven­taires qui amè­ne­rait les entre­prises à réduire de nou­veau leur acti­vité et pro­vo­quer une rechute.

Pour ce qui est des cours bour­siers, pour les mêmes périodes, la chute a été plus forte dans l’actuelle réces­sion qu’en 1929-1930, contrai­re­ment à l’impression que laisse la seule évo­lu­tion des mar­chés bour­siers des États-Unis, dont la chute a été du même ordre qu’au début de la Grande Dépression. L’importante remon­tée des cours depuis le creux du début de mars 2009 laisse néan­moins ceux-ci, comme le montrent les auteurs, sous le niveau atteint après quinze mois pen­dant la Grande Dépression.

Il en est de même de la chute du com­merce mon­dial qui a été beau­coup plus forte en 2008-2009 qu’en 1929-1930. Cela est encore plus alar­mant, sou­lignent les auteurs, en raison du fait qu’on a accordé une forte impor­tance au recul du com­merce mon­dial comme fac­teur expli­ca­teur de la Grande Dépression. Le terme « Grande Récession » uti­lisé par plu­sieurs obser­va­teurs pour dési­gner la période actuelle serait donc trop opti­miste pour carac­té­ri­ser un évé­ne­ment qui est selon eux « de la taille d’une dépres­sion ».

Ces résul­tats sont d’autant plus frap­pants qu’on a recouru dès le début de la crise finan­cière, en 2008, aux poli­tiques fis­cales et moné­taires des­ti­nées à sti­mu­ler une éco­no­mie en déprime, alors que ce n’est que quatre ans après le début de la crise, en 1933, qu’on y avait pro­cédé, avec la poli­tique du New Deal du pré­sident Roosevelt. Ce sont d’ailleurs incon­tes­ta­ble­ment ces vastes pro­grammes de relance qui ont permis de réduire l’effet dépres­sif de la réces­sion actuelle et même amené, au cours des der­niers mois, divers pays ainsi que l’OCDE et le FMI à décla­rer la fin de la réces­sion, se fon­dant sur le seul constat illu­soire du retour à une faible crois­sance du PIB à la suite de plu­sieurs tri­mestres consé­cu­tifs de décrois­sance.

La seule région du monde où on a noté un rebond qui mérite ce nom est l’Asie, dont le taux de crois­sance, prévu en octobre 2009 par le FMI, des pays émer­gents (prin­ci­pa­le­ment la Chine, l’Inde et l’Indonésie) est de 5 % pour 2009 et de 6,8 % pour 2010, alors que les pays avan­cés connaî­tront une décrois­sance de 3,4 % en 2009 et une faible crois­sance de 1,3 % en 2010 [3]. À noter que cette forte crois­sance est d’abord attri­buable (dans des pro­por­tions de 75 % en Chine) à l’ampleur des plans de relance et à la rapi­dité de leur mise en œuvre. Ces plans de relance ont été les plus impor­tants du monde, repré­sen­tant 5 % du PIB en Chine et au Japon, 3,5 %, dans le reste de l’Asie, com­pa­ra­ti­ve­ment à 2 % en moyenne dans les autres pays. Si impor­tant soit le rebond asia­tique, on ne peut s’attendre à ce qu’à lui seul il soit de nature à relan­cer l’économie mon­diale. La Chine, en par­ti­cu­lier, ne compte que pour 7 % du Produit mon­dial brut en 2008, contre 23 % pour les États-Unis et 28 % pour l’Union euro­péenne.

Les attentes opti­mistes décou­lant du retour à une très faible crois­sance de cer­taines éco­no­mies déve­lop­pées et de la hausse des cours bour­siers depuis leur creux de mars 2009 doivent plutôt faire place à la pru­dence. Il faut en effet se rap­pe­ler que l’économie des États-Unis avait connu une brève aug­men­ta­tion de la pro­duc­tion au cours des pre­miers mois de 1931 pour rechu­ter bru­ta­le­ment sous l’impact de la crise se déve­lop­pant en Europe avec la faillite de la banque autri­chienne Kreditanstalt. L’économie rechu­tait de nou­veau vio­lem­ment à la fin de 1932 à la suite d’un nou­veau rebond illu­soire en début d’année [4]. Quant aux cours bour­siers, ils ont connu cinq rebonds de 20 % de 1930 à 1932 pour mieux rechu­ter par la suite [5].

Et la hausse rapide qu’ils ont connue depuis le creux de mars 2009 est en grande partie arti­fi­cielle de l’avis de plu­sieurs. La poli­tique moné­taire « d’assouplissement quan­ti­ta­tif », en vertu de laquelle les prin­ci­pales banques cen­trales ont créé des masses de liqui­di­tés en impri­mant de l’argent pour ache­ter des obli­ga­tions gou­ver­ne­men­tales et exercé de ce fait une pres­sion à la baisse sur les taux de ren­de­ment de ces obli­ga­tions, a signi­fi­ca­ti­ve­ment contri­bué à sti­mu­ler les mar­chés bour­siers. Ces mar­chés sont en consé­quence lar­ge­ment sur­éva­lués selon les deux mesures conven­tion­nelles uti­li­sées à cette fin, le « ratio q » qui rap­porte le prix des actions au coût de rem­pla­ce­ment des actifs, et le rap­port cours/​bénéfices établi à partir des béné­fices moyens sur une période de dix ans. Aux États-Unis, selon ces deux mesures, la sur­éva­lua­tion du marché bour­sier est de l’ordre de 41 % et 37 % res­pec­ti­ve­ment [6]. Reposant davan­tage sur une créa­tion mas­sive de liqui­di­tés que sur la vigueur des don­nées éco­no­miques fon­da­men­tales, les mar­chés bour­siers peuvent se retour­ner rapi­de­ment et vio­lem­ment.

Si les mesures moné­taires et fis­cales de sti­mu­la­tion de l’économie ont eu jusqu’ici un effet déter­mi­nant et ainsi contri­bué à atté­nuer le marasme, il faut se deman­der dans quelle mesure elles per­met­tront de sur­mon­ter les effets du désastre finan­cier et paver la voie à une reprise véri­table de l’activité privée ren­table qui est l’épine dor­sale du sys­tème. Or, celle-ci ne pour­rait être relan­cée que si les bilans des ménages et des entre­prises sur­en­det­tés étaient réta­blis et que le sec­teur finan­cier était assaini. De l’avis géné­ral, cela pren­dra des années, d’autant plus que l’énorme dette publique [7] pro­vo­quée par le finan­ce­ment des mesures de sou­tien pèsera lour­de­ment et qu’une nou­velle vague de défaillances hypo­thé­caires a com­mencé à se mani­fes­ter aux États-Unis. Après les hypo­thèques à risque qui ont été à l’origine de la crise finan­cière, ce sont main­te­nant les hypo­thèques de meilleure qua­lité qui ont com­mencé à défaillir mas­si­ve­ment avec la hausse du chô­mage et la chute de la valeur des mai­sons sous le mon­tant de la dette hypo­thé­caire. Il en est de même des hypo­thèques immo­bi­lières com­mer­ciales à risque, regrou­pées elles aussi dans des titres com­plexes « ados­sés » à ces hypo­thèques, dont le nombre de défaillances a connu une forte crois­sance depuis le début de 2009 avec la chute de l’activité éco­no­mique et les faillites com­mer­ciales qu’elle a entraî­nées.

Aussi, la fin des plans de relance risque de pro­vo­quer une rechute comme cela s’est pro­duit en 1937 aux États-Unis et à la fin des années 1990 au Japon. Au mieux, on verra une faible reprise du PIB, mais une reprise sans emplois, avec une per­sis­tance de niveaux élevés de chô­mage pen­dant plu­sieurs années, avec le risque de voir « la crise finan­cière et éco­no­mique [se muer] en crise sociale à part entière », comme l’a exprimé l’OCDE [8]. Selon une décla­ra­tion récente de Dennis Lockhart, un diri­geant de la banque cen­trale des États-Unis, la Réserve fédé­rale, le taux de chô­mage réel, incluant les tra­vailleurs décou­ra­gés qui ont cessé de cher­cher un emploi et les per­sonnes contraintes de tra­vailler à temps par­tiel, est de 16 % aux États-Unis [9], supé­rieur de plus de six points de pour­cen­tage au chiffre offi­ciel de 9,4 % au troi­sième tri­mestre de 2009, ce qui nous rap­proche des 25 % de 1933.

Pour Joseph Stiglitz, la timide amé­lio­ra­tion récente de la conjonc­ture n’est qu’une illu­sion et le monde se sera tout juste remis de la crise « dans quatre ans », à un niveau infé­rieur à celui que l’économie aurait atteint si on avait évité la dérive de la spé­cu­la­tion. Les grandes banques dési­gnées comme «  too big to fail » (trop grosses pour faire faillite), qui ont été res­ca­pées à des coûts pro­hi­bi­tifs avec l’argent des contri­buables et qui ont d’ores et déjà renoué avec la ren­ta­bi­lité ainsi qu’avec les pra­tiques affli­geantes de rétri­bu­tion finan­cière de leurs diri­geants, sont deve­nues consi­dé­ra­ble­ment plus grosses qu’avant la crise en raison de la vague d’absorptions à laquelle la crise a donné lieu [10]. Plus puis­santes et plus concen­trées, elles prennent éga­le­ment plus de risques qu’avant, assu­rées du sou­tien de l’État en cas de dif­fi­cul­tés, ali­men­tant ainsi l’« aléa moral » [11]. Elles s’adonnent avec une ima­gi­na­tion sans limites à la confec­tion de nou­veaux pro­duits struc­tu­rés à risque [12]. Ainsi, les pro­blèmes sont pires qu’avant la crise, estime Stiglitz dont l’avis est par­tagé, entre autres, par l’ancien pré­sident de la Réserve fédé­rale, Paul Volcker, devenu conseiller de Barack Obama.

Si on ne laisse pas les grandes banques faire faillite, il en est tout autre­ment des petites banques dont il est prévu qu’elles seront par cen­taines appe­lées sous peu à dépo­ser leur bilan aux États-Unis, sous le poids de l’insolvabilité d’un nombre crois­sant de leurs dépo­sants accu­lés au chô­mage et de petites entre­prises com­mer­ciales et indus­trielles dévas­tées par la réces­sion. Contrairement aux grandes banques, ces petites banques ne béné­fi­cie­ront pas de l’aide de l’État, au nom, cette fois, du prin­cipe« too small to be rescued » (trop petites pour être réchap­pées). Elles connaî­tront le sort des quelque 10 000 banques qui ont fait faillite aux États-Unis au cours des trois pre­mières années de la Grande Dépression.

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