Immigration et discrimination à l’ombre du néolibéralisme : Un défi pour les mouvements sociaux

Mis en ligne le 08 novembre 2007

Un débat a été lancé au Québec il y a quelques mois quand la muni­ci­pa­lité d’Hérouxville a fait les man­chettes en affir­mant que l’immigration musul­mane repré­sen­tait un grave danger pour « nos valeurs ». Au début, cela ne sem­blait pas très sérieux. Mais par la magie des médias, l’affaire a enflammé l’imagination. « Il y a trop d’immigrants ». « Les accom­mo­de­ments sont en train de deve­nir « dérai­son­nables ». « Les Musulmans n’ont qu’à se confor­mer aux us et cou­tumes locales, et pas l’inverse ». Le ton est devenu agres­sif, polé­mique. Comme si la société qué­bé­coise était confron­tée à un danger ter­rible. C’est sur ce fond contro­versé qu’a été mise en place la Commission Bouchard-Taylor, qui doit se concen­trer sur les rela­tions inter­com­mu­nau­taires et les degrés de tolé­rance ou d’intolérance de part et d’autre. L’objectif est louable et avec la qua­lité des deux com­mis­saires, il est espéré que le débat se réoriente sur le ton de l’inclusion et du respect.
Par le Collectif d’analyse poli­tique (CAP) *

En ce qui nous concerne nous vou­lons inter­ve­nir à un autre niveau du débat. Nous pen­sons que, au-delà des atti­tudes et des com­por­te­ments, il y a dans notre société des chan­ge­ments en pro­fon­deur. Ce n’est pas un hasard que cette polé­mique « éclate » au Québec, comme cela est d’ailleurs le cas dans plu­sieurs pays capi­ta­listes avan­cés. Nous vou­lons donc concrè­te­ment abor­der des ques­tions qui peuvent éclai­rer le débat actuel à partir d’une pers­pec­tive plus large :

– Quelle est la place de l’immigration dans le contexte du capi­ta­lisme contemporain ?
– Pourquoi les aspects sécu­ri­taires et iden­ti­taires sont-ils dra­ma­ti­sés et controversés ?
– Pourquoi le débat se cris­tal­lise-t-il sur les Musulmans ?
– Quels sont les enjeux à court et à long terme pour les mou­ve­ments sociaux ?

(1) Immigration et déve­lop­pe­ment capitaliste

En 2005 selon l’ONU, près de 200 mil­lions de per­sonnes (3% de la popu­la­tion mon­diale) étaient des immi­grants. Chaque année, ces chiffres gonflent. Des mil­lions de per­sonnes quittent leurs foyers, ce qui repré­sente la plus grande migra­tion de l’histoire. Elles le font par néces­sité, ou pour espé­rer mieux vivre ailleurs, même si elles savent que cette muta­tion est périlleuse et coû­teuse. Elles le font aussi parce qu’il est pos­sible de migrer : le capi­ta­lisme contem­po­rain dans sa forme néo­li­bé­rale a besoin d’accentuer ce que les pou­voirs appellent pré­cau­tion­neu­se­ment la « mobi­lité de la main d’œuvre ».

Les nou­veaux besoins du capi­ta­lisme contemporain
Sur bien des aspects, le capi­ta­lisme contem­po­rain, le néo­li­bé­ra­lisme, pro­cède à une pro­fonde restruc­tu­ra­tion du tra­vail et du monde du tra­vail, consi­déré comme une res­source, une mar­chan­dise, un objet qu’il faut ren­ta­bi­li­ser. Or cette restruc­tu­ra­tion implique un influx gigan­tesque de nou­veaux « bras » et de nou­velles « têtes», d’une part pour répondre aux nou­veaux besoins de l’accumulation capi­ta­liste, et d’autre part pour faire face aux chan­ge­ments démo­gra­phiques dans les pays capitalistes.

Des « bras »
Le cycle actuel d’accumulation du capi­tal requiert une abon­dante main d’œuvre peu qua­li­fiée, dans l’agriculture, la construc­tion et les ser­vices privés et per­son­nels. Or en Amérique latine, en Afrique et en Asie, de gigan­tesques « sur­plus » de popu­la­tion pro­viennent de la des­truc­tion de la pay­san­ne­rie pauvre. De l’autre côté, dans les pays capi­ta­listes, il faut beau­coup de bras pour des emplois peu payés, peu gra­ti­fiants, sou­vent dan­ge­reux. Ces emplois, contrai­re­ment à ce qui s’offrait pour la vague pré­cé­dente d’immigration, ne sont pas dans l’industrie manu­fac­tu­rière, sont instables, peu syn­di­qués et dif­fi­ci­le­ment syn­di­cables. La main d’œuvre se doit d’être mobile, pré­caire, dans une situa­tion où les droits du tra­vail et les droits sociaux en géné­ral sont revus à la baisse. Les immi­grants qui sont tou­jours plus vul­né­rables que les autres com­po­santes des classes popu­laires sont donc « adé­quats » pour régler ce pro­blème de main d’œuvre à bon marché.

Et des « têtes
À un deuxième niveau, le capi­ta­lisme a besoin de main d’œuvre qua­li­fiée et même très qua­li­fiée. Il est alors ren­table de récu­pé­rer la main d’œuvre qua­li­fiée chez les autres pays. Ce phé­no­mène certes ne date pas d’hier (le « brain-drain»). Mais le pro­ces­sus s’accélère, d’autant plus que l’économie du « savoir » est celle où se concentre en grande partie l’accumulation du capi­tal. Il faut des quan­ti­tés indus­trielles de main d’œuvre qua­li­fiée en infor­ma­tique, dans le bio­mé­di­cal, dans l’ingénierie. Il faut donc beau­coup de nou­veaux immi­grants dans ce domaine, d’autant plus qu’une partie impor­tante de la main d’œuvre qua­li­fiée dans les pays capi­ta­listes est à la veille de la retraite dans un contexte où les chan­ge­ments démo­gra­phiques ont un effet sur la dis­po­ni­bi­lité de la main d’œuvre.

Le « modèle » états-unien
Certes, ce phé­no­mène de l’immigration à l’ombre du néo­li­bé­ra­lisme est beau­coup plus massif aux États-Unis. Présentement dans ce pays, on compte plus de trente mil­lions d’immigrants « légaux » et pro­ba­ble­ment autant d’«illégaux ». Entre les légaux et les illé­gaux, la fron­tière devient poreuse, à cause de poli­tiques qui soufflent à la fois le chaud (léga­li­sa­tion) et le froid (cri­mi­na­li­sa­tion) de façon à forcer ces immi­grants à accep­ter des condi­tions en-des­sous des normes accep­tées. Selon diverses esti­ma­tions, plus de 60% des emplois non qua­li­fiés aux États-Unis seront occu­pés par les immi­grants d’ici dix ans.

(2) Le contexte canadien

La restruc­tu­ra­tion capi­ta­liste au Canada appelle éga­le­ment une aug­men­ta­tion des flux, où 250 000 per­sonnes immigrent léga­le­ment chaque année. Le nombre d’illégaux, encore réduit, est en hausse sub­stan­tielle (sur­tout d’Asie). Il faut aussi inclure dans ces flux une popu­la­tion immi­grante à contrat fixe, encore res­treinte, mais impor­tante dans le sec­teur agri­cole, prin­ci­pa­le­ment au Québec et en Ontario. Bref au total, la pro­por­tion immi­grante (selon le der­nier recen­se­ment ) aug­mente sans cesse. En 2017, 22% des Canadiens et des Canadiennes (contre 18,3% aujourd’hui) seront des immi­grants et des immi­grantes. C’est un sommet depuis 1920.

Discrimination par le revenu
Comme ailleurs, cette popu­la­tion immi­grante est seg­men­tée. Les immi­grants non-qua­li­fiés sont dans le sec­teur des ser­vices privés et l’agriculture. Et les immi­grants qua­li­fiés sont dans l’ingénierie, l’informatique, la méde­cine, l’enseignement uni­ver­si­taire. Fait à noter, même en tenant compte du pour­cen­tage élevé de diplô­més uni­ver­si­taires pour les nou­veaux immi­grants, leurs reve­nus res­tent infé­rieurs de 10%, en moyenne, à ceux des autres popu­la­tions cana­diennes. Autre indi­ca­teur impor­tant, 15% de la popu­la­tion immi­grante vit en des­sous du seuil de la pau­vreté : c’est le double du pour­cen­tage national.

Discrimination par l’exclusion
Au Québec, cette situa­tion n’est pas sen­si­ble­ment dif­fé­rente que dans le reste du Canada. Il faut cepen­dant dire que les poli­tique adop­tées par les gou­ver­ne­ments qué­bé­cois ont promu, sur le papier en tout cas, une plus grande inté­gra­tion. Celle-ci devait venir, pen­sait-on d’une « bonne entente » inter­cul­tu­relle et se dis­tin­guait du « modèle » cana­dien (l’approche mul­ti­cul­tu­relle), et se vou­lait une alter­na­tive au ghet­toïsme cri­ti­qué par plu­sieurs. Certes, l’intention était valable. Mais en réa­lité, les impacts n’ont pas permis à beau­coup d’immigrants et d’immigrantes au Québec de trou­ver leur place dans la société. Une trop grande pro­por­tion d’entre eux sont placés en marge en termes de condi­tions de vie et de tra­vail même si leurs qua­li­fi­ca­tions devraient leur per­mettre d’espérer une meilleure vie.

Tout le monde contre tout le monde
De fait, les struc­tures sociales capi­ta­listes, au Québec comme au Canada, conti­nuent de repro­duire l’inégalité. Que les accom­mo­de­ments soient rai­son­nables ou dérai­son­nables, la réa­lité demeure mar­quée au fer rouge et cela s’appelle la dis­cri­mi­na­tion. La logique du capi­ta­lisme tend ainsi à mettre en place une guerre de tous contre tous, où il devient ren­table de jouer les tra­vailleurs du monde les uns contre les autres. Ce qui veut dire en clair que la logique capi­ta­liste vient créer ou accen­tuer des cli­vages au sein des classes popu­laires. Immigrants contre « natifs», hommes contre femmes, blancs contre noirs, tout le monde contre tout le monde, ce qui main­tient l’ordre domi­nant en place.

Tout le monde est égal, mais il y en a qui sont plus égaux que d’autres
Dans notre société dite « éga­li­taire», tout le monde n’est pas réel­le­ment « égal ». À bien des égards, la société reste struc­tu­rée autour d’une culture qui reflète les inté­rêts de la classe domi­nante. Les popu­la­tions blanches et chré­tiennes (et au Québec, majo­ri­tai­re­ment fran­co­phones) s’attribuent des droits par­ti­cu­liers en tant que « peuples fon­da­teurs ». Même si, dans les faits, le peu­ple­ment du Canada s’est éla­boré comme un immense métis­sage, non seule­ment entre fran­co­phones et anglo­phones, mais d’abord avec les popu­la­tions autoch­tones et tous ceux qui sont venus d’ailleurs depuis. L’idée de « peuples fon­da­teurs » ayant des droits supé­rieurs est incon­grue dans un contexte où il n’y a pas si long­temps, les peuples autoch­tones ont été sub­ju­gués par des « immi­grants » venus de l’autre côté du monde et accueillis de gré ou de force par les Amérindiens. Devant cette impasse, cer­tains pen­seurs tentent d’éviter ce piège en fai­sant la pro­mo­tion de la nation « civique » : tout le monde qui vit au pays en devient un membre à part entière. En autant qu’on puisse par­ta­ger une série de normes éla­bo­rées col­lec­ti­ve­ment à tra­vers un débat public riche, une volonté de « vivre-ensemble » et d’autres contraintes mutuel­le­ment accep­tées et mutuel­le­ment acceptables.

Zone de non-droits
Mais d’autres pro­posent un mes­sage dis­cri­mi­nant. « Les immi­grants sont d’abord et avant tout venus d’ailleurs», disent-ils. Même leurs enfants, qui sont sou­vent nés ici, gardent la « stig­mate » du fait de l’origine de leurs parents. Dans cette vision étri­quée, la condi­tion immi­grante devient une iden­tité fermée. Les immi­grants ont des droits, mais seule­ment si et dans la mesure où ils acceptent de se confor­mer, pour ne pas dire, de s’assimiler selon le modèle états-unien, le fameux « mel­ting pot ». En pra­tique, en consta­tant ce qui se passe aux États-Unis, on voit bien la limite de la chose. Les immi­grants et leurs des­cen­dants qui « réus­sissent » sur le plan éco­no­mique (une mino­rité) s’en tirent mieux. Mais les autres (la majo­rité) res­tent des « immi­grants», de géné­ra­tion en géné­ra­tion. Ils ne deviennent jamais vrai­ment des citoyens « comme les autres ».

(3) Le débat sur l’identité

Aujourd’hui (ce n’était pas le cas dans le passé), les flux immi­grants pro­viennent très majo­ri­tai­re­ment des pays du tiers-monde. À l’échelle cana­dienne, 47% de la popu­la­tion déclare main­te­nant une autre ori­gine eth­nique que bri­tan­nique ou fran­çaise. Dans plu­sieurs grandes villes, la cou­leur de la popu­la­tion a changé. Avec cette réa­lité viennent d’autres « mar­queurs » qui per­mettent de sin­gu­la­ri­ser, et donc de plus faci­le­ment dis­cri­mi­ner et dis­ci­pli­ner la main d’œuvre immi­grante. Le fac­teur racial n’est pas négli­geable, par exemple. Selon la plu­part des études récentes, les popu­la­tions cari­béennes et afri­caines, toutes pro­fes­sions confon­dues, res­tent en bas de l’échelle sociale et salariale.

Le « fac­teur musulman »
Par ailleurs, une partie consi­dé­rable de cette « nou­velle » immi­gra­tion pro­vient de régions prin­ci­pa­le­ment habi­tées par des Musulmans, en Asie, en Afrique, au Moyen-Orient. Selon les pro­jec­tions actuelles, on comp­tera (dans dix ans) 1,8 mil­lion de Musulmans au Canada, majo­ri­tai­re­ment concen­trés dans les trois grandes villes du pays (Toronto, Vancouver et Montréal). Ces popu­la­tions pro­viennent sou­vent de régions tur­bu­lentes (Palestine, Irak, Afghanistan, Pakistan, etc.). Une pro­por­tion non négli­geable de ces popu­la­tions qui arrivent au Canada est com­po­sée de réfu­giés qui fuient la guerre, l’occupation, les atrocités.

« Minorités visibles » ?
De manière géné­rale, les Musulmans immi­grants, comme la majo­rité des immi­grants, vivent leur vie quo­ti­dienne sans se dif­fé­ren­cier du reste de la popu­la­tion. Certes, l’identité reli­gieuse (pour les Musulmans comme pour les autres) s’exprime par des tra­di­tions, des mémoires, des points de repère qui sont sou­vent les grandes fêtes reli­gieuses, ainsi que des habi­tudes culi­naires et ves­ti­men­taires. De temps en temps, ces dif­fé­rences cultu­relles, qui comptent géné­ra­le­ment peu dans la vie quo­ti­dienne, sont exa­cer­bées. Elles sont ou bien mani­pu­lées par des pro­jets qui cherchent à exa­gé­rer les « mar­queurs » des iden­ti­tés, ou alors, elles sont uti­li­sées pour contrô­ler ou mani­pu­ler d’autres sortes de conflits.

Un débat mal parti sur les « valeurs »
En fin de compte, il faut admettre que notre société, à bien des égards, n’est pas « radi­ca­le­ment » sécu­lière. Cette sécu­la­ri­sa­tion de la société reste sans doute un loin­tain objec­tif qui vien­dra, non pas de décrets ou de dis­cri­mi­na­tions, mais à tra­vers des chan­ge­ments dans la société, et sur la base de nou­velles valeurs comme l’égalité, la soli­da­rité, l’internationalisme. En atten­dant, la trace du reli­gieux dans nos vies quo­ti­diennes demeure un aspect impor­tant de la société. Que des Musulmans dési­rent affi­cher leur reli­gion n’est pas accep­table, nous dit-on. Alors que de mille et une manières, si ce n’est que dans le calen­drier offi­ciel, les réfé­rences chré­tiennes abondent. Ce qui est juste pour les uns cesse de l’être pour les autres. Il devient alors facile d’exacerber les dif­fé­rences en pré­ten­dant que les Musulmans refusent « nos » valeurs et doivent être sanc­tion­nés pour cela. Dans les faits, il est impos­sible de construire des « valeurs com­munes » sur la base de la reli­gion, même si une reli­gion en par­ti­cu­lier est pra­ti­quée par la majo­rité de la population.

De l’antisémitisme à l’islamophobie
Il faut se sou­ve­nir qu’une poli­tique simi­laire a été uti­li­sée par les domi­nants tout au long du XXe siècle. À l’époque, cer­tains sec­teurs des élites éco­no­miques et poli­tiques liés à des aven­tu­riers de droite ont avancé un mes­sage simple : le pro­blème, c’est le juif. Ce juif est le plou­to­crate, le voleur, le riche exploi­teur. Et en même temps, il est le com­mu­niste, l’ennemi de la reli­gion et de la pro­priété, le sub­ver­sif. Ainsi, l’antisémitisme sous cette forme a lar­ge­ment mono­po­lisé l’espace public. Sous le régime de Duplessis au Québec pen­dant les années 1950, un dis­cours hai­neux contre les Juifs était cou­rant. La répres­sion s’abattait sur d’autres mino­ri­tés reli­gieuses, les Témoins de Jéhovah par exemple. Mais le véri­table ennemi des domi­nants était tou­te­fois le mou­ve­ment syn­di­cal qu’on accu­sait d’être à la solde des Juifs et des com­mu­nistes. Or aujourd’hui, l’ennemi affi­ché, c’est le Musulman. Il est visible parce qu’une petite mino­rité de Musulmans se dis­tinguent par l’habillement et la coif­fure. Mais il est sur­tout visible pour une autre raison.

(4) La guerre sans fin

Pourquoi une partie de la popu­la­tion, qui pour la plu­part vit et pense comme les autres est en train de deve­nir une cible ? Qu’est-ce qui les rend « into­lé­rables » pour une frange de la popu­la­tion ? Il fau­drait être naïf pour ne pas penser que cela n’a aucun rap­port avec la guerre « sans fin » décré­tée par l’impérialisme états-unien. Dans ce vaste arc des crises qui court des confins de l’Indonésie en pas­sant par l’Asie cen­trale et le Moyen-Orient jusqu’aux fron­tières de l’Afrique, un conflit énorme est en cours et nous concerne directement.

Subjuguer et recoloniser
Dans cette partie du monde, l’empire amé­ri­cain a besoin d’exercer un contrôle direct, notam­ment sur les immenses res­sources éner­gé­tiques. Cette recon­quête implique une « réin­gé­nie­rie » de la région et la sub­ju­ga­tion des peuples qui l’habitent. Évidemment, la résis­tance à cette agres­sion est très forte, d’où les déboires actuels des armées de l’OTAN en Irak et en Afghanistan. Le Canada est partie pre­nante de cette agres­sion, comme on le voit très bien en Afghanistan. Cette bataille se repro­duit dans le monde des idées. L’adversaire doit être dia­bo­lisé, déshu­ma­nisé, non seule­ment pour pou­voir l’éradiquer et le tor­tu­rer en dehors de toutes les léga­li­tés inter­na­tio­nales, mais pour créer une impres­sion qu’il s’agit véri­ta­ble­ment d’une « bête à abattre ». À entendre le dis­cours domi­nant, il s’agit comme le dit le poli­ti­co­logue conser­va­teur états-unien Samuel Huntingdon, d’une « guerre des civi­li­sa­tions», la « nôtre » contre la « leur ».

L’ennemi est parmi nous
Jusqu’à un cer­tain point, cette bataille ne se joue pas seule­ment à Kandahar et à Gaza. Elle se joue aussi dans les ban­lieues et les quar­tiers où se concentre l’immigration de cette région, y com­pris au Canada. La ten­sion exis­tait avant 2001, mais après les évè­ne­ments du 11 sep­tembre, tout cela s’est exa­cerbé. Depuis, les opé­ra­tions poli­cières et sécu­ri­taires s’intensifient en fai­sant entrer l’ensemble de la société dans une zone de non-droit : déten­tion sans procès, consti­tu­tion de listes noires, cer­ti­fi­cats dits de « sécu­rité», har­cè­le­ment, inti­mi­da­tion et au pire, uti­li­sa­tion de moyens détour­nés pour placer les « sus­pects » dans des condi­tions où leur vie est à risque, comme l’a démon­tré l’affaire Maher Arar.

Le bar­bare et le barbu
Entre-temps, il faut « construire » cet ennemi. Cet immi­grant musul­man, non seule­ment dans l’imagerie de la presse déma­go­gique, mais aussi dans le dis­cours réac­tion­naire d’une cer­taine intel­lec­tua­lité, est « per­vers, rusé, non assi­mi­lable ». Ses pra­tiques sont anti­no­miques avec la moder­nité, avec les droits (ceux des femmes sur­tout). L’islam est une reli­gion par défi­ni­tion bar­bare, arrié­rée, par défi­ni­tion contre les femmes (cet argu­ment est plutôt ridi­cule quand on constate la place des femmes sous l’église catho­lique !). Dans cet ima­gi­naire média­tisé, la fillette voilée devient un ins­tru­ment ter­rible aux mains des groupes isla­mistes-ter­ro­ristes. Elle est un affront contre la « civi­li­sa­tion » chré­tienne-occi­den­tale. Dans ce lan­gage agres­sif, il faut donc, grosso modo, confi­ner cette menace musul­mane, la sur­veiller, la contrô­ler et éven­tuel­le­ment, si les per­sonnes concer­nées n’acceptent pas nos « valeurs», les répri­mer et les expulser.

(5) Les res­pon­sa­bi­li­tés du mou­ve­ment social

La nou­velle « ques­tion » de l’immigration ne sur­vient donc pas dans un vacuum. Elle s’exprime dans un contexte poli­tique et éco­no­mique bien défini. Elle s’inscrit dans la « logique » néo­li­bé­rale qui domine actuel­le­ment. Elle « accom­pagne » de nou­veaux dis­po­si­tifs géo­po­li­tiques offen­sifs qui pré­parent l’opinion à plus de guerres. Elle jus­ti­fie des régres­sions évi­dentes au niveau des droits en créant un grand sen­ti­ment d’insécurité un peu par­tout. Tous les Hérouxville de ce monde relèvent de cette matrice de confrontation.

S’opposer à la fragmentation
Selon toute évi­dence, la stra­té­gie néo­li­bé­rale vise à frag­men­ter, « déci­toyen­ni­ser » la société en autant de cor­ri­dors « eth­niques», reli­gieux, com­mu­nau­taires, en lutte les uns contre les autres, et en plus, en lutte contre une popu­la­tion-cible par excel­lence (hier les Juifs, aujourd’hui les Arabo-Musulmans). Bien évi­dem­ment, le mou­ve­ment social doit s’opposer à cela, comme cela fut le cas dans le passé dans la lutte contre l’antisémitisme. La dis­cri­mi­na­tion et l’encerclement actuels prennent cepen­dant de nou­velles formes, au nom de la moder­nité et de la civilisation.

Le devoir de résister
Le mou­ve­ment social doit déjouer cette stra­té­gie et coa­li­ser les classes popu­laires, immi­grantes et non immi­grantes, ce qui est bien sûr une tâche de longue haleine. Il y a cepen­dant des impé­ra­tifs à court terme. Il faut abso­lu­ment lutter contre toutes les dis­cri­mi­na­tions for­melles et infor­melles qui sin­gu­la­risent et mar­gi­na­lisent les immi­grants (dans l’accès aux ser­vices et aux loge­ments, l’emploi, la recon­nais­sance des diplômes, etc.). Il faut se battre pour la léga­li­sa­tion mas­sive et rapide des « illé­gaux » et réfu­giés en attente de statut. Il faut encou­ra­ger le mou­ve­ment social, les syn­di­cats notam­ment, à entre­prendre un immense effort pour orga­ni­ser et syn­di­quer les tra­vailleurs et les tra­vailleuses pré­caires, dont un grand nombre sont des immi­grants. Parallèlement, il importe de se battre pour l’établissement de normes uniques et com­munes pour l’espace public qui excluent pour les pré­po­sés de l’État dans l’exercice de leur fonc­tion l’utilisation de ces espaces à des fins reli­gieuses. Il faut assu­rer de la défense active du fran­çais comme langue com­mune d’une nation qué­bé­coise plu­rielle et civique. Et il faut défendre les prin­cipes comme l’égalité entre les hommes et les femmes (quelque soit leur ori­gine, reli­gion, eth­ni­cité), prin­cipe que ne menace pas l’immigration, mais les poli­tiques néo­li­bé­rales qui génèrent par­tout l’inégalité.

∑ Le CAP est animé par Pierre Beaudet, Philippe Boudreau, Donald Cuccioletta, François Cyr, Thomas Chiasson-Lebel, Éric Martin, Michèle St Denis, André Vincent.

∑ Vous pouvez en apprendre davan­tage sur le CAP en visi­tant son site inter­net : http://​cap​.qc​.ca​.edu/

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