La dette : devoir de résistance

Mis en ligne le 23 octobre 2007

Eric Martin

Publié dans la revue Relations en octobre/​novembre 2006

(…) et dans la dou­leur de nos dépos­ses­sions
temps bêcheur et temps tel­lu­rique
j’en appelle aux arque­buses de l’aube
de toute ma force en bois debout
-Gaston Miron

L’urgence véri­table n’est pas de céder aux pres­sions adap­ta­tives du capi­ta­lisme finan­cia­risé mais bel et bien de résis­ter au mou­ve­ment d’autonomisation de l’économie avec toute la force de la parole com­mune.

Le plus alar­mant dans le dos­sier de la dette n’est pas le niveau d’endettement du Trésor qué­bé­cois, mais bel et bien la logique de dépo­li­ti­sa­tion de l’économie et de sou­mis­sion aux exi­gences du capi­ta­lisme spé­cu­la­tif et finan­cier qui trans­pa­raît dans toutes les « ana­lyses et solu­tions » pré­sen­tées à la popu­la­tion du Québec ces der­niers mois.

C’est sans aucune gêne que les « intel­lec­tuels » néo­li­bé­raux affirment qu’il n’est plus ques­tion de débattre des orien­ta­tions que doit prendre le Québec de demain : « L’enjeu prin­ci­pal, ce ne sera pas de défi­nir une stra­té­gie de créa­tion de richesse. On sait bien, ici et ailleurs dans le monde, ce qui doit être fait. Non, le vrai défi, ce sera de vendre ce virage, de trou­ver les argu­ments pour convaincre ces puis­santes résis­tances», écrit Alain Dubuc dans son Éloge de la richesse1.

La « stra­té­gie de créa­tion de richesse » sup­pose une sou­mis­sion aux pres­sions adap­ta­tives exer­cées par le sys­tème capi­ta­liste finan­cia­risé. Son pro­gramme est, en effet, on ne peut plus clair : déré­gle­men­ta­tion du tra­vail, de l’environnement, des mou­ve­ments de capi­taux ; bref, éli­mi­na­tion de tout obs­tacle poli­tique ou norme pou­vant entra­ver le « libre » déploie­ment du capi­tal.

Cette auto­no­mi­sa­tion du sys­tème finan­cier sup­pose la mise au ran­cart des méca­nismes modernes de redis­tri­bu­tion de la richesse. Les ponc­tions fis­cales, les pro­grammes sociaux et l’endettement col­lec­tif, des ins­tru­ments qui per­met­taient à l’État key­ne­sien d’harnacher le déve­lop­pe­ment éco­no­mique et de le mettre au ser­vice de pro­jets réflé­chis et de fina­li­tés socié­tales com­munes, sont autant de digues à faire sauter pour per­mettre le défer­le­ment capi­ta­liste. Ces formes d’intervention du poli­tique sur l’économique sont appe­lées à dis­pa­raître à tra­vers la mise en boucle sys­té­ma­tique des éco­no­mies déré­gu­lées.

Qu’on se le tienne pour dit, la « richesse » ne désigne plus le bien-être col­lec­tif ou l’amélioration des condi­tions du vivre-ensemble, mais l’accumulation du profit né des retours sur les inves­tis­se­ments spé­cu­la­tifs entre les mains d’une petite caste qui contrôle l’actionnariat.

Dès lors, l’accumulation de la richesse devient la fina­lité pre­mière de l’activité humaine. Les indi­vi­dus, eux, ne sont plus consi­dé­rés que comme autant de fonc­tions du pro­ces­sus de pro­duc­tion de cette richesse auto­fi­na­li­sée. De même, le lien social qui les unis­sait n’apparaît plus comme ciment de la vie col­lec­tive, mais comme obs­tacle à leur ato­mi­sa­tion et à leur inté­gra­tion totale dans la nou­velle struc­ture éco­no­mique auto­no­mi­sée. Le poli­tique, l’instance déli­bé­ra­tive où devaient être débat­tues les orien­ta­tions socié­tales, n’apparaît plus que comme grain de sable dans l’engrenage d’une machine dont l’idéal est de « tour­ner sans fric­tion »2.

Quant aux « puis­santes résis­tances » qu’évoque Dubuc, il s’agit des mou­ve­ments com­mu­nau­taires, poli­tiques et syn­di­caux qui pour­raient (encore) mani­fes­ter quelque oppo­si­tion à la mise en place de ce qui est, en défi­ni­tive, un vaste pro­gramme de tran­si­tion et d’adaptation à l’ordre néo­li­bé­ral de ce qu’il reste de l’État social qué­bé­cois.

Dans un tel contexte, être réfrac­taire au chan­ge­ment3 devient, à toutes fins pra­tiques (sic) une « patho­lo­gie » de l’ordre du « déni de la réa­lité ». Comment expli­quer que des gens choi­sissent l’auto-exclusion, refu­sant de se joindre au mou­ve­ment uni­ver­sel auquel tous sont pour­tant conviés de par­ti­ci­per… corps et âme ? Voilà bien le seul mys­tère : ces « puis­santes résis­tances » qui pré­fèrent « l’immobilisme » (sic) à la débâcle.

Les classes labo­rieuses n’ont aucun inté­rêt à accep­ter la for­mi­dable régres­sion qui leur est pro­po­sée…. à moins que ces trans­for­ma­tions n’accèdent au statut de néces­si­tés fatales ou iné­luc­tables. Il faut pour cela que l’idéologie néo­li­bé­rale pré­sente son projet comme une suite de « solu­tions » qui per­met­tront d’éviter la pénu­rie (ananké), la souf­france et, ulti­me­ment… la dis­pa­ri­tion démo­gra­phique.

Et si la façon la plus cer­taine d’assurer cette dis­pa­ri­tion était plutôt d’avaliser la for­mi­dable entre­prise de dépos­ses­sion qui est à l’oeuvre au niveau mon­dial pour écar­ter les popu­la­tions des déci­sions qui pré­sident à leurs des­ti­nées ?

Et si le devoir et l’urgence n’appelaient pas la dili­gence du débi­teur embar­rassé, mais la résur­gence d’une parole com­mune qui refu­se­rait de plé­bis­ci­ter les tech­no­crates et qui vien­drait plutôt se dres­ser, debout, avec toute la force de sa conscience, contre l’enlisement et l’enfermement dans la repro­duc­tion acri­tique du même et la sou­mis­sion à l’arbitraire sys­té­mique ?

Notes

1 DUBUC, Alain, Éloge de la richesse, Les voies paral­lèles, Montréal, 2005, 335 p.
2 J’emprunte l’image au socio­logue Michel Freitag (voir l’excellent ouvrage de Michel Freitag et Éric Pineault sur l’AMI, Le monde enchaîné, Nota bene, Québec, 1999).
3 Parler d’un chan­ge­ment qua­li­ta­tif de la société est exclu d’emblée.

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