La dette: devoir de résistance

Eric Martin

Publié dans la revue Relations en octobre/novembre 2006

(…) et dans la douleur de nos dépossessions
temps bêcheur et temps tellurique
j’en appelle aux arquebuses de l’aube
de toute ma force en bois debout
-Gaston Miron

L’urgence véritable n’est pas de céder aux pressions adaptatives du capitalisme financiarisé mais bel et bien de résister au mouvement d’autonomisation de l’économie avec toute la force de la parole commune.

Le plus alarmant dans le dossier de la dette n’est pas le niveau d’endettement du Trésor québécois, mais bel et bien la logique de dépolitisation de l’économie et de soumission aux exigences du capitalisme spéculatif et financier qui transparaît dans toutes les «analyses et solutions» présentées à la population du Québec ces derniers mois.

C’est sans aucune gêne que les «intellectuels» néolibéraux affirment qu’il n’est plus question de débattre des orientations que doit prendre le Québec de demain: «L’enjeu principal, ce ne sera pas de définir une stratégie de création de richesse. On sait bien, ici et ailleurs dans le monde, ce qui doit être fait. Non, le vrai défi, ce sera de vendre ce virage, de trouver les arguments pour convaincre ces puissantes résistances», écrit Alain Dubuc dans son Éloge de la richesse1.

La «stratégie de création de richesse» suppose une soumission aux pressions adaptatives exercées par le système capitaliste financiarisé. Son programme est, en effet, on ne peut plus clair: déréglementation du travail, de l’environnement, des mouvements de capitaux; bref, élimination de tout obstacle politique ou norme pouvant entraver le «libre» déploiement du capital.

Cette autonomisation du système financier suppose la mise au rancart des mécanismes modernes de redistribution de la richesse. Les ponctions fiscales, les programmes sociaux et l’endettement collectif, des instruments qui permettaient à l’État keynesien d’harnacher le développement économique et de le mettre au service de projets réfléchis et de finalités sociétales communes, sont autant de digues à faire sauter pour permettre le déferlement capitaliste. Ces formes d’intervention du politique sur l’économique sont appelées à disparaître à travers la mise en boucle systématique des économies dérégulées.

Qu’on se le tienne pour dit, la «richesse» ne désigne plus le bien-être collectif ou l’amélioration des conditions du vivre-ensemble, mais l’accumulation du profit né des retours sur les investissements spéculatifs entre les mains d’une petite caste qui contrôle l’actionnariat.

Dès lors, l’accumulation de la richesse devient la finalité première de l’activité humaine. Les individus, eux, ne sont plus considérés que comme autant de fonctions du processus de production de cette richesse autofinalisée. De même, le lien social qui les unissait n’apparaît plus comme ciment de la vie collective, mais comme obstacle à leur atomisation et à leur intégration totale dans la nouvelle structure économique autonomisée. Le politique, l’instance délibérative où devaient être débattues les orientations sociétales, n’apparaît plus que comme grain de sable dans l’engrenage d’une machine dont l’idéal est de «tourner sans friction»2.

Quant aux «puissantes résistances» qu’évoque Dubuc, il s’agit des mouvements communautaires, politiques et syndicaux qui pourraient (encore) manifester quelque opposition à la mise en place de ce qui est, en définitive, un vaste programme de transition et d’adaptation à l’ordre néolibéral de ce qu’il reste de l’État social québécois.

Dans un tel contexte, être réfractaire au changement3 devient, à toutes fins pratiques (sic) une «pathologie» de l’ordre du «déni de la réalité». Comment expliquer que des gens choisissent l’auto-exclusion, refusant de se joindre au mouvement universel auquel tous sont pourtant conviés de participer… corps et âme? Voilà bien le seul mystère: ces «puissantes résistances» qui préfèrent «l’immobilisme» (sic) à la débâcle.

Les classes laborieuses n’ont aucun intérêt à accepter la formidable régression qui leur est proposée…. à moins que ces transformations n’accèdent au statut de nécessités fatales ou inéluctables. Il faut pour cela que l’idéologie néolibérale présente son projet comme une suite de «solutions» qui permettront d’éviter la pénurie (ananké), la souffrance et, ultimement… la disparition démographique.

Et si la façon la plus certaine d’assurer cette disparition était plutôt d’avaliser la formidable entreprise de dépossession qui est à l’oeuvre au niveau mondial pour écarter les populations des décisions qui président à leurs destinées?

Et si le devoir et l’urgence n’appelaient pas la diligence du débiteur embarrassé, mais la résurgence d’une parole commune qui refuserait de plébisciter les technocrates et qui viendrait plutôt se dresser, debout, avec toute la force de sa conscience, contre l’enlisement et l’enfermement dans la reproduction acritique du même et la soumission à l’arbitraire systémique?

Notes

1 DUBUC, Alain, Éloge de la richesse, Les voies parallèles, Montréal, 2005, 335 p.
2 J’emprunte l’image au sociologue Michel Freitag (voir l’excellent ouvrage de Michel Freitag et Éric Pineault sur l’AMI, Le monde enchaîné, Nota bene, Québec, 1999).
3 Parler d’un changement qualitatif de la société est exclu d’emblée.