Grèce : un jeu complexe

Nous assistons actuellement à un jeu de bluff et de contre-bluff

Par Mis en ligne le 11 mars 2015

Syrisa a rem­porté la vic­toire aux élec­tions grecques le 25 jan­vier. Peu de temps s’est écoulé, et pour­tant on peut com­men­cer à prendre un cer­tain recul devant l’événement.

Après une semaine d’étonnement devant un gou­ver­ne­ment qui applique son pro­gramme (et qui tient ses pro­messes, ce qui change…), après avoir pris acte des pre­miers gestes poli­tiques de l’équipe d’Alexis Tsipras (et de son nou­veau ministre des finances), après avoir remisé la « Troïka », soit l’alliance du FMI, de la Banque Centrale Européenne et de la Commission Européenne, au rayon des acces­soires surannés[1], il convient de s’interroger sur la stra­té­gie de Syriza.

La stra­té­gie de Syriza

Cette der­nière tient en un point. Tsipras veut retrou­ver des marges de manœuvre bud­gé­taires. Il a besoin pour cela de « récu­pé­rer » de 6 à 8 mil­liards d’euros, qui sont actuel­le­ment affec­tés au paie­ment des inté­rêts de la dette grecque. Il a besoin de cet argent pour mettre en place les mesures qui évi­te­ront au peuple grec de périr. C’est une réa­lité tra­gique, et pour­tant tout à fait évi­dente. Cette dimi­nu­tion de la charge des inté­rêts est néces­saire et per­met­tra au gou­ver­ne­ment de mettre en place un pro­gramme de sortie de l’austérité. C’est pour cela que Syriza a fait de l’annulation par­tielle de la dette, ou à tout le moins d’un mora­toire de 20 à 30 ans sur les paie­ments une de ses prio­ri­tés. On sait que, sur ce point, il est sou­tenu tant par des éco­no­mistes – et non des moindres – que par le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain. On sait aussi que les réserves de la Grèce sont insuf­fi­santes pour per­mettre à ce pays de faire les paie­ments prévus au début de juillet. Au total, ce sont 23 mil­liards d’euros que la Grèce devrait verser. Dans la mesure où Tsipras a rejeté la der­nière tranche du plan d’aide prévue par la « troïka », cela signi­fie qu’un accord devra impé­ra­ti­ve­ment être trouvé avant cet été.

Mais, il va se heur­ter à un front très dur de pays emme­nés par l’Allemagne. On sait que ce der­nier pays, par la voix de la chan­ce­lière Angela Merkel, s’est fer­me­ment opposé à toute annu­la­tion des dettes. Cela laisse cepen­dant ouverte la porte de la solu­tion du mora­toire. Il est clair que la dis­cus­sion por­tera alors sur la nature, et la durée, de ce der­nier. En fait, Alexis Tsipras vou­drait lier la ques­tion de son pays à celle d’une révi­sion géné­rale des poli­tiques d’austérité. Ce fai­sant, il heurte de plein fouet la poli­tique alle­mande qui sou­tient que, hors de l’austérité, point de salut. Cela signi­fie que l’affrontement avec l’Allemage, et ses alliés, est inévi­table. Quels que soient les arti­fices de lan­gage, il est évident que dans cet affron­te­ment, il y aura un vain­queur et un vaincu. Les enjeux sont d’importance pour Alexis Tsipras, mais aussi pour Angela Merkel. Si elle devait subir une défaite, plier devant la volonté des autres pays, c’est non seule­ment sa propre posi­tion poli­tique qui serait dra­ma­ti­que­ment affai­blie en Allemagne, mais la cré­di­bi­lité de sa posi­tion qui en serait consi­dé­ra­ble­ment affec­tée. Ayant cédé sur ce point capi­tal, quels argu­ments l’Allemagne pour­rait-elle faire valoir pour éviter que la zone euro se trans­forme peu à peu en une union de trans­ferts ? Mais, si c’est Alexis Tsipras qui cède de manière déci­sive, il tor­pille son avenir poli­tique, et celui de Syriza ; il laisse le champ libre à la droite la plus extrême.

Négociation et théo­rie des jeux.

Nous assis­tons actuel­le­ment à un jeu de bluff et de contre-bluff. Le duo Tsypras-Varoufakis (le ministre des Finances) joue à mer­veille de la par­ti­tion « good cop/​bad cop ». De même, Mme Angela Merkel joue à mer­veille la carte de la rigi­dité bou­gonne. Il est clair qu’il y a beau­coup de manèges dans tout cela. Et il convient de savoir que la Théorie des Jeux, c’est jus­te­ment l’un des points forts du ministre des Finances[2]. Varoufakis pense que l’on peut rame­ner la négo­cia­tion actuelle à une ver­sion du « dilemme du pri­son­nier ». Mais, ce jeu peut dégé­né­rer en une forme bien connue dans la Théorie des Jeux que l’on appelle

« chi­cken » (pou­lette) [3]. Cette forme théo­rise une scène bien connue des ciné­philes (La Fureur de Vivre); deux auto­mo­bi­listes s’affrontent en rou­lant l’un vers l’autre. Le pre­mier qui prend peur de la col­li­sion et dévie de sa tra­jec­toire a perdu. Il devient la « pou­lette » (chi­cken). Si aucun ne flanche, les deux véhi­cules se per­cutent, et l’on a deux morts… Ce jeu, s’il n’est pas répété (et s’il n’y a pas d’apprentissage) et si un évé­ne­ment imprévu ne sur­vient pas, n’admet qu’une vic­toire totale de l’un sur l’autre. En cela, il est très dif­fé­rent du dilemme du pri­son­nier, qui montre les inté­rêts d’une coopé­ra­tion implicite[4].

On voit bien com­ment, compte tenu des risques encou­rus en cas de « fai­blesse » dans cet affron­te­ment, tant Tsipras que Merkel pour­raient s’engager sur une tra­jec­toire de col­li­sion, et aller jusqu’au bout. Le risque est donc très grand que la négo­cia­tion n’aboutisse pas à une recherche du com­pro­mis, mais au contraire ren­force chacun dans sa volonté de ne pas flé­chir.

Que signi­fie­rait une col­li­sion fron­tale dans le contexte de la Grèce ? Si nous avons un refus de l’Allemagne d’admettre que l’austérité ne fonc­tionne pas, refus motivé tant par des repré­sen­ta­tions idéo­lo­giques que par une cer­taine vision des inté­rêts de l’Allemagne, com­biné à un refus de céder à la Grèce parce que c’est la Grèce (on se sou­vient des mots bles­sants sur les « cueilleurs d’olives »), et que du côté d’Athènes on se refuse de céder, car l’on sait que cela signi­fie la fin de l’expérience de Syriza, l’idée de la col­li­sion fron­tale prend du sens. Dans ce cas, on ne trouve pas de solu­tions d’ici le mois de juillet et la Grèce doit faire défaut sur sa dette. La réac­tion de la BCE sera de couper le finan­ce­ment aux banques grecques, ce qui entraî­nera la déci­sion du gou­ver­ne­ment grec à mobi­li­ser la Banque Centrale grecque pour que le crédit ne soit pas coupé aux banques et, de fil en aiguille, la Grèce sor­tira de l’Euro.

Le dis­cré­dit ou la rup­ture

Dans ce jeu stra­té­gique, il est clair que la Grèce à choisi déli­bé­ré­ment une stra­té­gie qua­li­fiée par Thomas Schelling, l’un des fon­da­teurs de la théo­rie des jeux, mais aussi de la théo­rie de la dis­sua­sion nucléaire, de « coer­cive défi­ciency » [5]. En fait, le terme de « coer­cive defi­ciency » fut ima­giné par L. Wilmerding en 1943 pour décrire une situa­tion ou des agences engagent des dépenses sans finan­ce­ment préa­lable, sachant que mora­le­ment le gou­ver­ne­ment ne pourra pas refu­ser de les financer[6]. L’apport de Schelling consiste à avoir montré que l’on pou­vait géné­ra­li­ser cette situa­tion et qu’une situa­tion de fai­blesse pou­vait s’avérer un ins­tru­ment de contrainte sur autrui. Il mon­trait aussi com­ment il pou­vait être ration­nel pour un acteur se sachant d’emblée en posi­tion de fai­blesse d’accroître cette der­nière pour pou­voir en user dans une négo­cia­tion. À l’inverse de Jack London, on peut parler ici d’une « force des faibles » [7]. C’est dans ce contexte qu’il faut com­prendre la renon­cia­tion par le gou­ver­ne­ment grec de la der­nière tranche de l’aide pro­mise par la « Troïka », soit 7 mil­liards d’Euros. Bien sûr, reje­tant la légi­ti­mité de ladite « Troïka », il ne pou­vait logi­que­ment accep­ter d’en béné­fi­cier. Mais, plus sub­ti­le­ment, ce geste met la Grèce volon­tai­re­ment au bord du gouffre et indique à la fois sa réso­lu­tion à aller jusqu’au bout (comme Cortez brû­lant ses navires avant de monter sur Mexico) et accroît la pres­sion sur l’Allemagne. Nous sommes ici en pleine « coer­cive defi­ciency ».

Les États-Unis en ont pris la mesure. On sait que Barack Obama a convo­qué Angela Merkel à Washington pour le 9 février[8]. Au menu de cette ren­contre, il y aura bien entendu le pro­blème grec. Notons que cela montre l’engagement constant dans des États-Unis dans les affaires euro­péennes. Tous ceux qui braillent que l’Euro devait nous donner une indé­pen­dance par rap­port au Dollar feraient bien de médi­ter sur le sens de cette ren­contre. La poli­tique « euro­péenne » se décide lar­ge­ment à Washington. C’est par ailleurs fort logique, car l’Euro est la der­nière ligne de défense du Dollar. Qu’il dis­pa­raisse et le Dollar sera nu face à la spé­cu­la­tion moné­taire inter­na­tio­nale.

Il est donc pos­sible qu’Angela Merkel soit contrainte de céder. Mais, si elle le fait, elle engage un pro­ces­sus où elle perd toute maî­trise de la situa­tion, tant en Europe qu’en Allemagne. En Europe, le fait de céder à la Grèce sus­ci­tera immé­dia­te­ment de nou­velles demandes. La cré­di­bi­lité de la posi­tion alle­mande sera détruite, et l’Allemagne accu­lée à de nou­velles conces­sions qui feront imman­qua­ble­ment monter le coût de sa contri­bu­tion à l’Europe. Cela mar­quera l’entrée dans la fameuse « Union de trans­ferts » qui est le cau­che­mar d’une grande partie des diri­geants alle­mands. Mais, en Allemagne même, Angela Merkel perdra le béné­fice de sa posi­tion « dure » et sera sou­mise à de mul­tiples pres­sions venant tant de son élec­to­rat que de ses alliés poli­tiques, et ceci sans comp­ter sur le parti anti -Euro AFP en embus­cade. Elle n’a donc le choix qu’entre le dis­cré­dit, interne et externe, et la rup­ture.

Le début de la fin ?

Ce contexte est, bien entendu, lar­ge­ment suivi dans les autres pays. Les auto­ri­tés fran­çaises se rêvent en grand média­teur dans ce conflit annoncé. Mais, nous ne sommes pas à un congrès du PS. Il ne peut y avoir de « syn­thèse » entre des inté­rêts clai­re­ment oppo­sés. La posi­tion de la France se trouve prise en otage de la croyance reli­gieuse dans l’Euro qui unit une partie de notre élite poli­tique. Il est clair que dans la ten­ta­tive déses­pé­rée de trou­ver une « syn­thèse », François Hollande va ache­ver de se dis­cré­di­ter. Il est d’ailleurs sym­bo­lique que ce soit avec l’Allemagne que les États-Unis dis­cutent et non la France. Cette der­nière ne compte plus. Et c’est aussi l’un des ensei­gne­ments de la crise et de l’arrivée de Syriza au pou­voir à Athènes. Démontrant la pos­si­bi­lité d’une autre poli­tique, cette arri­vée détruit ce qui res­tait du dis­cours du PS.

Nous sommes pro­ba­ble­ment au début de la fin, tant en Europe qu’en France. Et cette pers­pec­tive ter­ri­fie comme elle fas­cine les acteurs du jeu poli­tique.

Jacques SAPIR

3 février 2015

[1] http://​www​.legrand​soir​.info/​g​r​e​c​e​-​u​n​-​j​e​u​-​c​o​m​p​l​e​x​e​.html [2] On lira Varoufakis Y., Rational Conflict. Oxford, Blackwell, 1991 ou encore, du même auteur (avec Hargreaves-Heap S.) Game Theory : A cri­ti­cal text. London and New York, Routledge, 2004 [3] Sugden, R. The Economics of Rights, Cooperation and Welfare, 2ème edi­tion, Palgrave Macmillan, Londres-New York, 2005 [4] Skyrms, B., Evolution of the Social Contract. New York, Cambridge University Press, 1996. [5] Schelling T., The Stategy of conflict, Harvard University Press, Cambridge (Mass.), 1960. [6] Kiewiet, D., Roderick McCubbins et Mathew D. The logic of dele­ga­tion : congres­sio­nal par­ties and the appro­pria­tions pro­cess, Chicago (Ill.), University of Chicago Press. 1991, pp. 213–249. [7] Schelling T., The Stategy of conflict, op.cit. p. 37. [8] http://​www​.lese​chos​.fr/​m​o​n​d​e​/​e​u​r​o​p​e​/​0​2​0​4​1​2​6​5​4​1​1​4​9​-​l​e​-​b​u​z​z​-​d​e​s​-​e​t​a​ts-un…

Jacques Sapir : Ses tra­vaux de cher­cheur se sont orien­tés dans trois dimen­sions, l’étude de l’économie russe et de la tran­si­tion, l’analyse des crises finan­cières et des recherches théo­riques sur les ins­ti­tu­tions éco­no­miques et les inter­ac­tions entre les com­por­te­ments indi­vi­duels. Il a pour­suivi ses recherches à partir de 2000 sur les inter­ac­tions entre les régimes de change, la struc­tu­ra­tion des sys­tèmes finan­ciers et les insta­bi­li­tés macroé­co­no­miques. Depuis 2007 il s’est impli­qué dans l’analyse de la crise finan­cière actuelle, et en par­ti­cu­lier dans la crise de la zone euro.

Jacques SAPIR

5 février 2015

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