En quête d’une boussole de l’émancipation

Vers une alternative socialiste

Par Mis en ligne le 12 juillet 2011

Durant l’essentiel du 20e siècle, le socia­lisme a consti­tué la matrice idéo­lo­gique prin­ci­pale pour éla­bo­rer des alter­na­tives au capi­ta­lisme et impri­mer une direc­tion aux luttes anti­ca­pi­ta­listes, y com­pris quand l’émergence d’un ordre socia­liste n’était pas un objec­tif poli­tique immé­diat. Si les dis­po­si­tifs ins­ti­tu­tion­nels spé­ci­fiques his­to­ri­que­ment asso­ciés au socia­lisme sont désor­mais consi­dé­rés comme inca­pables d’accomplir leurs objec­tifs, bien des cri­tiques tra­di­tion­nel­le­ment adres­sées par les socia­listes au capi­ta­lisme semblent plus per­ti­nentes que jamais : les inéga­li­tés, la pola­ri­sa­tion éco­no­mique et l’insécurité de l’emploi s’accroissent ; de gigan­tesques entre­prises dominent les médias et la pro­duc­tion cultu­relle ; la poli­tique est de plus en plus conta­mi­née par l’argent et insen­sible à ceux et celles qui en sont privés. Le besoin d’une alter­na­tive claire au capi­ta­lisme s’affirme plus que jamais.

Mon objec­tif dans ce texte consiste à penser une alter­na­tive socia­liste au capi­ta­lisme, en pre­nant pour point de départ le fait que le terme « social » se trouve aussi bien dans l’expression « social-démo­cra­tie » que dans « socia­lisme »[1]. Ce terme est habi­tuel­le­ment employé pour dési­gner un enga­ge­ment en faveur du bien-être géné­ral de la société, par oppo­si­tion aux inté­rêts étri­qués d’élites par­ti­cu­lières. Dans ses ver­sions les plus radi­cales, la « pro­priété sociale » est dis­tin­guée de la « pro­priété privée » ; mais en pra­tique la pre­mière a sou­vent été rabat­tue sur la pro­priété éta­tique, et le terme « social » n’a par consé­quent pas une grande valeur ana­ly­tique. Je défen­drai l’idée que le « social » ren­voie à un ensemble de prin­cipes et de pers­pec­tives qui dis­tinguent le socia­lisme aussi bien du capi­ta­lisme que de ce qui peut être consi­déré comme une réponse pure­ment éta­tiste au capi­ta­lisme. Ces prin­cipes s’articulent autour de ce que j’appellerai l’« appro­pria­tion sociale » (social empo­werment)[2]. Dans la pre­mière partie, le pro­blème de l’élaboration d’une nou­velle concep­tion du socia­lisme sera situé dans le cadre d’un projet plus large de théo­rie sociale éman­ci­pa­trice. La deuxième partie pré­sente une cri­tique géné­rale du capi­ta­lisme, qui met en lumière les pro­blèmes aux­quels le socia­lisme pré­tend appor­ter une solu­tion. La troi­sième partie explore le pro­blème géné­ral des alter­na­tives ins­ti­tu­tion­nelles cré­dibles que l’on peut oppo­ser aux struc­tures exis­tantes de pou­voir et de pri­vi­lège. C’est là que je déve­lop­pe­rai l’idée d’appropriation sociale, et que j’expliquerai ce qu’implique un socia­lisme repo­sant sur ce fon­de­ment. La qua­trième partie pro­po­sera une car­to­gra­phie des voies vers l’appropriation sociale, qui contien­dra les prin­cipes d’un socia­lisme « social ». La cin­quième partie per­met­tra de conclure cette réflexion par une dis­cus­sion du pro­blème de la trans­for­ma­tion.

I. Les tâches d’une science sociale éman­ci­pa­trice

Une science sociale éman­ci­pa­trice, au sens le plus géné­ral, cherche à géné­rer des connais­sances per­ti­nentes du point de vue du projet col­lec­tif de contes­ta­tion de l’oppression humaine, et à créer les condi­tions dans les­quelles les indi­vi­dus peuvent vivre des vies épa­nouies. L’appeler science sociale, plutôt que cri­tique ou phi­lo­so­phie sociale, revient à recon­naître l’importance, pour cette tâche, de la connais­sance scien­ti­fique sys­té­ma­tique du fonc­tion­ne­ment du monde[3]. Et les appe­ler sociales implique que l’émancipation dépend de la trans­for­ma­tion du monde social dans son ensemble, et non pas seule­ment de chaque per­sonne prise indi­vi­duel­le­ment. Pour accom­plir sa mis­sion, une science sociale éman­ci­pa­trice est confron­tée à trois tâches élé­men­taires : d’abord, éla­bo­rer un état des lieux sys­té­ma­tique et une cri­tique du monde tel qu’il est ; ensuite, ima­gi­ner des alter­na­tives viables ; enfin, ana­ly­ser les obs­tacles, les pos­si­bi­li­tés et les dilemmes de la trans­for­ma­tion. Selon les époques, l’une ou l’autre de ces tâches peut être plus impé­rieuse que les autres, mais cha­cune est néces­saire pour éla­bo­rer une théo­rie éman­ci­pa­trice com­plète.

Le point de départ, pour fonder une science sociale éman­ci­pa­trice, ne consiste pas seule­ment à mon­trer que la souf­france et les inéga­li­tés dans le monde existent. Il consiste à démon­trer que l’explication de ces maux réside dans les carac­té­ris­tiques spé­ci­fiques des ins­ti­tu­tions et des struc­tures sociales exis­tantes, et à révé­ler la façon dont elles nuisent à la popu­la­tion. Par consé­quent, la pre­mière tâche tient dans le constat et la cri­tique du pro­ces­sus causal qui génère ces pro­blèmes.

Cet aspect est sou­vent le plus sys­té­ma­ti­que­ment déve­loppé par la science sociale éman­ci­pa­trice. Dans le cas du fémi­nisme, par exemple, nombre de textes ont pour objet l’analyse de la manière dont les rela­tions sociales et les ins­ti­tu­tions exis­tantes génèrent dif­fé­rentes formes d’oppression des femmes. Le point focal de ces recherches est de mon­trer que les inéga­li­tés de genre ne sont pas « natu­relles », mais qu’elles sont le pro­duit de pro­ces­sus sociaux. Des études consa­crées aux mar­chés du tra­vail ont mis en évi­dence la ségré­ga­tion sexuelle du tra­vail, des sys­tèmes d’évaluation qui dénigrent des traits cultu­rels défi­nis comme « fémi­nins », la dis­cri­mi­na­tion struc­tu­rant les pro­cé­dures de pro­mo­tion, ou des dis­po­si­tifs ins­ti­tu­tion­nels qui désa­van­tagent les mères qui tra­vaillent. Les études fémi­nistes de la culture ont montré com­ment un large spectre de pra­tiques dans les médias, l’éducation, la lit­té­ra­ture, etc., a ren­forcé et ren­force les iden­ti­tés de genre et les sté­réo­types. Les théo­ries fémi­nistes de l’État ont insisté sur le fait que les struc­tures et les poli­tiques éta­tiques favo­risent sys­té­ma­ti­que­ment la subor­di­na­tion des femmes et dif­fé­rents types d’inégalités de genre. Un ensemble d’observations simi­laires pour­rait être fait à propos de recherches empi­riques ins­pi­rées par les tra­di­tions du mou­ve­ment ouvrier, par des théo­ries de l’oppression raciale et par l’environnementalisme radi­cal.

Le constat et la cri­tique sont étroi­te­ment liés à des concep­tions de la jus­tice sociale et des théo­ries nor­ma­tives. Dire d’un dis­po­si­tif social qu’il génère des « maux » implique la pré­sence dans l’analyse d’un juge­ment moral. Derrière toute théo­rie éman­ci­pa­trice, on trouve une théo­rie impli­cite de la jus­tice, c’est-à-dire une concep­tion des condi­tions à rem­plir afin que les ins­ti­tu­tions d’une société puissent être consi­dé­rées comme justes. Une explo­ra­tion exhaus­tive de la théo­rie nor­ma­tive qui sous-tend la cri­tique du capi­ta­lisme dépasse les objec­tifs de cet article. Reste que, pour le dire briè­ve­ment, les ana­lyses qui suivent sont ani­mées par ce que l’on pour­rait appe­ler une concep­tion de la jus­tice radi­cale, démo­cra­tique et éga­li­taire. Celle-ci repose sur deux affir­ma­tions nor­ma­tives géné­rales, l’une concerne les condi­tions de la jus­tice sociale, l’autre celles de la jus­tice poli­tique :

– la jus­tice sociale : dans une société juste, tout le monde dis­pose grosso modo d’un accès égal aux moyens maté­riels et sociaux pour vivre des vies épa­nouies.

– la jus­tice poli­tique : dans une société poli­ti­que­ment juste, tout le monde par­ti­cipe au même titre au contrôle col­lec­tif des condi­tions et des déci­sions qui affectent le destin commun. Il s’agit là d’un prin­cipe d’égalité poli­tique aussi bien que de par­ti­ci­pa­tion démo­cra­tique et col­lec­tive.

Ensemble, ces deux affir­ma­tions en appellent à une société qui appro­fon­disse la qua­lité de la démo­cra­tie, et élar­gisse son rayon d’action, dans des condi­tions d’égalité sociale et maté­rielle radi­cales. Tout le pro­blème, bien entendu, est de mon­trer la façon dont ces deux prin­cipes peuvent être mis en pra­tique.

Développer des alter­na­tives

La deuxième tâche d’une science sociale éman­ci­pa­trice est de déve­lop­per une théo­rie cohé­rente et cré­dible des alter­na­tives pos­sibles aux ins­ti­tu­tions exis­tantes et aux struc­tures sociales, qui éli­minent, ou, à tout le moins, réduisent signi­fi­ca­ti­ve­ment, les maux qu’elles génèrent. Ces alter­na­tives doivent être éla­bo­rées et éva­luées selon trois cri­tères dif­fé­rents : leur dési­ra­bi­lité, leur via­bi­lité et leur fai­sa­bi­lité. Ces cri­tères sont liés entre eux par une forme de hié­rar­chie : toutes les alter­na­tives dési­rables ne sont pas néces­sai­re­ment viables, et toutes les alter­na­tives viables ne sont pas attei­gnables.

L’exploration des alter­na­tives dési­rables, sans les contraintes de la via­bi­lité ou de la fai­sa­bi­lité, est le domaine de la théo­rie sociale uto­pienne (uto­pian social theory), et d’une partie impor­tante de la phi­lo­so­phie poli­tique nor­ma­tive. Souvent, ces débats s’avèrent faibles du point de vue ins­ti­tu­tion­nel, l’accent étant géné­ra­le­ment mis sur l’énonciation de prin­cipes abs­traits plutôt que sur des pro­jets ins­ti­tu­tion­nels concrets. Ainsi, l’aphorisme mar­xiste qui pré­sente le com­mu­nisme comme une société sans classe régie par le prin­cipe « à chacun selon ses besoins, de chacun selon ses capa­ci­tés », ne dit rien des dis­po­si­tifs ins­ti­tu­tion­nels qui ren­draient ce prin­cipe opé­rant. De même, les théo­ries libé­rales de la jus­tice déve­loppent les prin­cipes qui devraient être inté­grés aux ins­ti­tu­tions d’une société juste, mais sans se deman­der sys­té­ma­ti­que­ment si des struc­tures sou­te­nables et robustes peuvent être conçues pour réa­li­ser ces prin­cipes dans la forme pure sous laquelle ils sont expri­més[4]. Bien que des dis­cus­sions de ce type pour­raient gran­de­ment contri­buer à cla­ri­fier nos valeurs et à affer­mir notre enga­ge­ment moral en faveur du chan­ge­ment social, elles contri­buent peu à la tâche pra­tique de construc­tion des ins­ti­tu­tions, ou à accroître la cré­di­bi­lité des cri­tiques adres­sées aux ins­ti­tu­tions exis­tantes.

L’étude d’alternatives viables, en revanche, inter­roge les hypo­thèses de trans­for­ma­tion des struc­tures sociales exis­tantes pour déter­mi­ner si, une fois mises en œuvre, elles feraient adve­nir effi­ca­ce­ment les objec­tifs éman­ci­pa­teurs qui les ont moti­vées. L’exemple le plus connu en est peut-être la pla­ni­fi­ca­tion cen­tra­li­sée, la forme clas­sique uti­li­sée pour mettre en œuvre des prin­cipes socia­listes. Les socia­listes consi­dé­raient que le sort de la popu­la­tion serait amé­lioré si une éco­no­mie ration­nel­le­ment pla­ni­fiée rem­pla­çait l’anarchie des mar­chés, à tra­vers des ins­ti­tu­tions fon­dées sur la pla­ni­fi­ca­tion cen­tra­li­sée inté­grale. Mais les consé­quences impré­vues, « per­verses », de la pla­ni­fi­ca­tion cen­tra­li­sée ont sub­verti les objec­tifs ini­tiaux, ce qui a eu pour consé­quence que rares sont aujourd’hui ceux qui consi­dèrent cette solu­tion comme une alter­na­tive éman­ci­pa­trice viable au capi­ta­lisme.

La via­bi­lité d’un projet ins­ti­tu­tion­nel spé­ci­fique, bien entendu, n’est pas affaire de « tout ou rien ». Elle dépend de manière cru­ciale de dif­fé­rentes condi­tions col­la­té­rales. Par exemple, un revenu garanti géné­reux et incon­di­tion­nel peut être viable dans un pays où l’on ren­contre une éthique du tra­vail forte et cultu­rel­le­ment enra­ci­née et un sens de l’obligation col­lec­tive, mais non dans une société hau­te­ment ato­mi­sée et consu­mé­riste. Ou alors, un revenu garanti peut être viable dans une société qui a déve­loppé depuis un cer­tain temps un État-pro­vi­dence géné­reux sur le plan de la redis­tri­bu­tion, basé sur des pro­grammes sociaux ciblés, mais non dans une société dotée d’un État-pro­vi­dence faible et limité. Les dis­cus­sions por­tant sur la via­bi­lité, par consé­quent, incluent les condi­tions contex­tuelles de pos­si­bi­lité pour que des pro­jets par­ti­cu­liers fonc­tionnent conve­na­ble­ment.

L’exploration d’alternatives viables met entre paren­thèses la ques­tion de leur fai­sa­bi­lité pra­tique dans les condi­tions sociales exis­tant actuel­le­ment. Certains doutent de l’intérêt de dis­cu­ter théo­ri­que­ment d’alternatives viables si elles ne sont pas concrè­te­ment réa­li­sables. La réponse à ces scep­tiques est qu’il y a tant d’incertitudes et de contin­gences concer­nant ce que l’avenir nous réserve que nous ne pou­vons pas savoir à l’avance quelles seront les limites futures de la fai­sa­bi­lité. Compte tenu de ces incer­ti­tudes, il y a deux rai­sons pour les­quelles il est impor­tant de dis­po­ser d’analyses claires du spectre des alter­na­tives viables. En pre­mier lieu, déve­lop­per de telles alter­na­tives dès à pré­sent rend plus pro­bable, si les cir­cons­tances futures élar­gissent les fron­tières du pos­sible, que les forces sociales enga­gées en faveur d’une trans­for­ma­tion éman­ci­pa­trice soient en posi­tion d’énoncer des stra­té­gies pra­tiques pour mettre en œuvre ces alter­na­tives. En second lieu, les limites de ce qui est réa­li­sable dépendent en partie des croyances à propos du type d’alternative que nous conce­vons comme viable. Il s’agit d’un argu­ment socio­lo­gique cru­cial : les limites sociales de ce qui est pos­sible ne sont pas indé­pen­dantes des croyances por­tant sur ces limites. Lorsqu’un phy­si­cien affirme qu’il y a une limite à la vitesse maxi­male à laquelle un objet peut voya­ger, il s’agit d’une contrainte objec­tive et impos­sible à trans­gres­ser, qui opère indé­pen­dam­ment de nos croyances à propos de la vitesse. Dans le cas de la société, en revanche, les croyances concer­nant les limites affectent ce qui est pos­sible de manière sub­stan­tielle. Développer des ana­lyses convain­cantes des alter­na­tives viables est par consé­quent partie inté­grante du pro­ces­sus par lequel ces limites peuvent elles-mêmes être chan­gées.

Il n’est pas aisé de déve­lop­per un argu­ment cré­dible concer­nant l’idée qu’« un autre monde est pos­sible ». Les gens naissent dans des socié­tés tou­jours déjà construites, dont ils apprennent et inté­rio­risent les règles en gran­dis­sant. Ils sont pré­oc­cu­pés par les tâches quo­ti­diennes qui leur per­mettent de gagner leur vie, et confron­tés aux peines et aux plai­sirs de l’existence. L’idée que le monde social pour­rait être déli­bé­ré­ment et posi­ti­ve­ment trans­formé de manière fon­da­men­tale leur paraît impro­bable, parce qu’il est dif­fi­cile d’envisager une alter­na­tive pro­fon­dé­ment meilleure et pra­ti­cable, mais aussi parce qu’il est dif­fi­cile d’imaginer défier avec succès les struc­tures de pou­voir et de pri­vi­lège pour faire adve­nir cette alter­na­tive. Ainsi, même si l’on accepte le constat et la cri­tique des ins­ti­tu­tions exis­tantes, la réac­tion la plus natu­relle réside pro­ba­ble­ment dans un fata­lisme consis­tant à penser que rien ou presque ne peut être fait pour que les choses changent.

Ce fata­lisme pose un sérieux pro­blème à ceux qui sont enga­gés dans la cor­rec­tion des injus­tices du monde social exis­tant. Une stra­té­gie pos­sible, bien sûr, est de renon­cer à déve­lop­per des scé­na­rios scien­ti­fi­que­ment cré­dibles du chan­ge­ment social radi­cal, et de tâcher plutôt de créer une pers­pec­tive enthou­sias­mante en faveur d’une alter­na­tive sou­hai­table, basée sur la colère envers les inéga­li­tés de la pla­nète et rem­plie d’espoir et de pas­sion à propos des poten­tia­li­tés humaines. Parfois, des visions cha­ris­ma­tiques de ce genre ont consti­tué une force mobi­li­sa­trice impor­tante. Mais il est peu pro­bable qu’ils forment une base suf­fi­sante pour trans­for­mer le monde en géné­rant une alter­na­tive éman­ci­pa­trice durable. L’histoire est pleine de vic­toires héroïques contre des struc­tures d’oppression, sui­vies par la tra­gique appa­ri­tion de nou­velles formes de domi­na­tion et d’inégalité. La deuxième tâche de la science sociale éman­ci­pa­trice, par consé­quent, est de déve­lop­per de manière aussi sys­té­ma­tique que pos­sible une concep­tion scien­ti­fi­que­ment fondée d’institutions alter­na­tives viables.

Développer des théo­ries cohé­rentes d’alternatives fai­sables est un élé­ment cen­tral du tra­vail d’élaboration des stra­té­gies du chan­ge­ment social. Il s’agit d’une tâche dif­fi­cile, non seule­ment parce que l’évaluation de ce qui est fai­sable conduit sou­vent à prendre ses désirs pour la réa­lité, mais aussi parce que les condi­tions futures qui affec­te­ront les pers­pec­tives stra­té­giques de long terme sont for­te­ment contin­gentes. Qui plus est, comme dans le cas de la via­bi­lité, la fai­sa­bi­lité ne repose pas sur une dicho­to­mie simple : dif­fé­rents pro­jets de trans­for­ma­tion ins­ti­tu­tion­nelle ont des chances diverses d’être mis en œuvre. La pro­ba­bi­lité qu’une alter­na­tive viable puisse être réa­li­sée à l’avenir dépend de deux types de pro­ces­sus. En pre­mier lieu, des stra­té­gies consciem­ment pour­sui­vies et du pou­voir rela­tif des acteurs sociaux qui sou­tiennent ou s’opposent à l’alternative consi­dé­rée. En second lieu, de la tra­jec­toire dans le temps d’un large spectre de condi­tions sociales et struc­tu­relles qui affectent les chances de succès de ces stra­té­gies. Cette tra­jec­toire est le pro­duit d’effets non voulus et cumu­lés de l’activité humaine, mais elle est aussi le fruit de stra­té­gies conscientes des acteurs visant à trans­for­mer les condi­tions de leurs propres actions. La fai­sa­bi­lité d’une alter­na­tive dépend ainsi du degré auquel des stra­té­gies cohé­rentes et convain­cantes peuvent être for­mu­lées, qui à la fois contri­buent à créer les condi­tions de mise en œuvre des alter­na­tives futures, et dis­posent du poten­tiel de mobi­li­sa­tion des forces sociales néces­saire pour sou­te­nir l’alternative lorsque ces condi­tions adviennent.

Une théo­rie de la trans­for­ma­tion

Développer une com­pré­hen­sion de ces ques­tions est l’objectif lié à la troi­sième tâche géné­rale d’une science sociale éman­ci­pa­trice : la théo­rie de la trans­for­ma­tion. Nous pou­vons conce­voir cette science comme le récit d’un voyage qui va du pré­sent vers un futur pos­sible : la cri­tique de la société nous dit pour­quoi nous vou­lons quit­ter le monde dans lequel nous vivons ; la théo­rie des alter­na­tives nous dit où nous vou­lons aller ; et la théo­rie de la trans­for­ma­tion nous dit com­ment se dépla­cer de l’un à l’autre. Ceci implique l’élaboration d’un ensemble de théo­ries com­plexes et liées entre elles, parmi les­quelles : une théo­rie des méca­nismes de la repro­duc­tion sociale qui sou­tiennent les struc­tures de pou­voir et de pri­vi­lège exis­tantes ; une théo­rie des contra­dic­tions, des limites et des inter­stices exis­tant dans ce sys­tème, qui peuvent géné­rer des espaces en faveur de stra­té­gies de trans­for­ma­tion sociale ; une théo­rie de la dyna­mique du déve­lop­pe­ment du sys­tème qui chan­gera les condi­tions de ces stra­té­gies dans le temps ; et, élé­ment cru­cial, une théo­rie des stra­té­gies de trans­for­ma­tion elles-mêmes. Je revien­drai sur le pro­blème des stra­té­gies de trans­for­ma­tion dans la der­nière sec­tion de cet article. Notre prin­ci­pale pré­oc­cu­pa­tion dans ce qui suit tien­dra tou­te­fois dans la deuxième des trois tâches cru­ciales iden­ti­fiées ci-dessus : le pro­blème de l’élaboration d’alternatives éman­ci­pa­trices viables au capi­ta­lisme. Pour plan­ter le cadre de ce débat, il est utile d’indiquer d’abord les prin­cipes de base d’une cri­tique du capi­ta­lisme, et de pré­sen­ter les méfaits causés par les pro­ces­sus capi­ta­listes qui motivent la quête d’une alter­na­tive.

II. La cri­tique fon­da­men­tale du capi­ta­lisme

Le capi­ta­lisme sera défini ici comme une forme d’organisation sociale dans laquelle deux carac­té­ris­tiques fon­da­men­tales pré­do­minent : pre­miè­re­ment, une struc­ture de classe carac­té­ri­sée par la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion, qui fait que la plu­part des gens gagnent leur vie en ven­dant leur force de tra­vail sur un marché du tra­vail ; et, deuxiè­me­ment, une coor­di­na­tion éco­no­mique orga­ni­sée par l’échange mar­chand décen­tra­lisé. Le capi­ta­lisme n’est pas seule­ment une « éco­no­mie de libre concur­rence » ; c’est une éco­no­mie de marché dotée d’une forme par­ti­cu­lière de rap­ports de classe. Historiquement, il s’est avéré le sys­tème éco­no­mique le plus puis­sant jamais déve­loppé pour sus­ci­ter le chan­ge­ment tech­no­lo­gique et un cer­tain type de crois­sance éco­no­mique. Néanmoins, des cri­tiques sérieuses peuvent être for­mu­lées contre le capi­ta­lisme qui, si elles sont jus­ti­fiées, consti­tuent le fon­de­ment de la recherche d’une alter­na­tive. Cet article n’a pas l’ambition de pré­sen­ter la démons­tra­tion et l’analyse com­plètes qui les sous-tendent mais, d’un point de vue radi­cal éga­li­taire et démo­cra­tique, les cri­tiques sui­vantes appa­raissent par­ti­cu­liè­re­ment saillantes :

– la dyna­mique de la crois­sance éco­no­mique capi­ta­liste génère sys­té­ma­ti­que­ment à la fois une aug­men­ta­tion des concen­tra­tions de richesses et de pri­vi­lèges, et une expan­sion des espaces de pri­va­tion, de mar­gi­na­li­sa­tion et de pau­vreté, au niveau natio­nal comme au niveau mon­dial.

– puisque le capi­ta­lisme nie sys­té­ma­ti­que­ment les condi­tions de libre déve­lop­pe­ment et d’épanouissement humain à de larges parts de la popu­la­tion mon­diale, y com­pris au sein des éco­no­mies les plus avan­cées, l’émancipation uni­ver­selle est impos­sible dans le cadre du capi­ta­lisme. La « liberté de choix », reven­di­quée par les défen­seurs du capi­ta­lisme comme sa valeur morale cen­trale, ne peut pas ne pas être par­tielle en régime capi­ta­liste, puisque les inéga­li­tés qu’il génère limitent néces­sai­re­ment la « liberté réelle » de nom­breuses popu­la­tions, c’est-à-dire la capa­cité effec­tive à réa­li­ser leurs pro­jets de vie et à mettre en œuvre les choix qui leur importent.

– la dyna­mique du capi­ta­lisme, que le profit entraîne vers l’augmentation de la pro­duc­tion et l’expansion des mar­chés – ainsi que son pen­chant pour une société orien­tée vers la consom­ma­tion et la créa­tion de « besoins » arti­fi­ciels chez les consom­ma­teurs – a des coûts envi­ron­ne­men­taux déme­su­rés. La maxi­mi­sa­tion des pro­fits crée une inci­ta­tion pour les entre­prises capi­ta­listes à déver­ser des déchets dans l’environnement, et conduit à la sous-pro­duc­tion de biens publics dont aucun profit n’est tiré (l’air sain, la santé publique, l’enseignement géné­ral). L’incapacité des mar­chés capi­ta­listes à inté­grer les coûts de long terme des res­sources natu­relles non-renou­ve­lables entraîne leur sous-éva­lua­tion et leur sur­ex­ploi­ta­tion.

– le mou­ve­ment expan­sion­niste du capi­ta­lisme menace de sou­mettre des sec­teurs tou­jours plus larges de l’activité humaine aux forces du marché : la mar­chan­di­sa­tion de la santé, de la prise en charge des enfants ou des per­sonnes âgées, de la repro­duc­tion humaine et ainsi de suite sou­lève des ques­tions nor­ma­tives impor­tantes.

– les anta­go­nismes d’intérêt ins­crits dans les rap­ports de classe propres au capi­ta­lisme fra­gi­lisent les idées de destin col­lec­tif et de géné­ro­sité mutuelle. Dans une rela­tion d’exploitation, la caté­go­rie qui exploite a direc­te­ment inté­rêt à main­te­nir la vul­né­ra­bi­lité et les pri­va­tions des exploi­tés.

– le capi­ta­lisme impose des contraintes impor­tantes à la démo­cra­tie ; la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion sous­trait des sec­teurs impor­tants de l’activité éco­no­mique à la prise de déci­sion col­lec­tive.

Il est impor­tant d’être clair sur la portée de ces cri­tiques. La thèse cen­trale de cha­cune d’elles est que les maux décrits sont le pro­duit de méca­nismes qui sont au cœur du capi­ta­lisme en tant que tel. Non que dans une société capi­ta­liste – une société dotée d’un mode d’organisation éco­no­mique capi­ta­liste – rien ne puisse être fait pour contre­car­rer ces maux, mais cela implique que des méca­nismes non-capi­ta­listes soient intro­duits pour contrer les effets du capi­ta­lisme lui-même. Une ques­tion reste néan­moins ouverte : jusqu’où peut-on aller dans la modé­ra­tion de ces maux sans intro­duire peu à peu tel­le­ment de méca­nismes contre-capi­ta­listes que le carac­tère capi­ta­liste du mode d’organisation éco­no­mique lui-même en est trans­formé ? Comme nous allons le voir dans la troi­sième partie, c’est une ques­tion cen­trale dans le pro­blème de l’élaboration d’alternatives au capi­ta­lisme.

III. Penser les alter­na­tives

L’approche de Marx

Historiquement, l’approche la plus influente dans la réflexion sur les alter­na­tives au capi­ta­lisme est celle déve­lop­pée par Karl Marx. Sa solu­tion au pro­blème de l’élaboration d’une alter­na­tive cré­dible au capi­ta­lisme, si elle s’est avérée insa­tis­fai­sante au bout du compte, était intel­lec­tuel­le­ment brillante. Plutôt que de déve­lop­per un modèle théo­rique sys­té­ma­tique capable de démon­trer la pos­si­bi­lité d’une alter­na­tive éman­ci­pa­trice viable, il pro­po­sait une théo­rie de « l’impossibilité » à long terme du capi­ta­lisme. Ses argu­ments sont bien connus : à cause de sa dyna­mique et de ses contra­dic­tions internes, le capi­ta­lisme détruit ses propres condi­tions d’existence. Cette théo­rie est déter­mi­niste : à long terme le capi­ta­lisme devien­dra un ordre social impos­sible, de sorte qu’une cer­taine alter­na­tive devra néces­sai­re­ment appa­raître. Le tour consiste alors à rendre cré­dible l’idée qu’une orga­ni­sa­tion démo­cra­tique et éga­li­taire de l’économie et de la société consti­tue une forme plau­sible d’une telle alter­na­tive. Sur ce point, la théo­rie de Marx est par­ti­cu­liè­re­ment élé­gante, car les contra­dic­tions qui poussent le capi­ta­lisme en avant dans sa tra­jec­toire d’auto-érosion créent aussi l’agent his­to­rique – la classe ouvrière – ayant à la fois un inté­rêt à la mise en place d’une société démo­cra­tique et éga­li­taire et une capa­cité crois­sante à tra­duire ses inté­rêts en actions. D’après ces élé­ments, la théo­rie du socia­lisme telle que Marx l’a for­mu­lée pour­rait être consi­dé­rée comme prag­ma­tiste, car elle est cen­trée sur la capa­cité des ouvriers créa­tifs et soli­daires à résoudre les pro­blèmes : tandis que le capi­ta­lisme évolue vers une crise et un déclin à long terme qui tend à s’accélérer, la classe ouvrière déve­loppe l’organisation poli­tique col­lec­tive néces­saire pour s’emparer du pou­voir d’État, ins­tau­rer une rup­ture avec le capi­ta­lisme et construire expé­ri­men­ta­le­ment une alter­na­tive socia­liste. En un sens, Marx com­bine ainsi une théo­rie hau­te­ment déter­mi­niste de la chute du capi­ta­lisme – dont le mou­ve­ment est régi par des lois qui le ren­dront en défi­ni­tive impos­sible à main­te­nir – et une théo­rie lar­ge­ment volon­ta­riste de la construc­tion de l’alternative.

Cette théo­rie fut une avan­cée intel­lec­tuelle extra­or­di­naire, ani­mant des mou­ve­ments sociaux et poli­tiques radi­caux pen­dant plus d’un siècle. Cependant, sur cer­tains points cru­ciaux, elle est erro­née et ne peut à mon sens consti­tuer le fon­de­ment du projet éga­li­taire, tou­jours d’actualité, capable de remettre le capi­ta­lisme en cause. Je me conten­te­rai ici de noter quatre pro­blèmes cen­traux.

Premièrement, les argu­ments mar­xistes clas­siques en faveur de la thèse-clé de la théo­rie – selon laquelle le capi­ta­lisme se détruit néces­sai­re­ment lui-même et sera donc néces­sai­re­ment rem­placé par une alter­na­tive – sont insa­tis­fai­sants. Cette pré­dic­tion dépend de l’affirmation que le capi­ta­lisme n’a pas seule­ment ten­dance à connaître des crises pério­diques, mais qu’il y a une ten­dance sys­té­ma­tique à l’intensification des crises avec le temps – une affir­ma­tion dont les fon­de­ments théo­riques sont contes­tables.

Deuxièmement, la pré­dic­tion mar­xiste clas­sique sur les trans­for­ma­tions des struc­tures de classe capi­ta­listes vers une pro­lé­ta­ri­sa­tion de plus en plus homo­gène s’est avérée inexacte. Alors qu’il est assu­ré­ment vrai que le cours du déve­lop­pe­ment capi­ta­liste a incor­poré une part crois­sante de la main-d’œuvre dans des rela­tions d’emploi capi­ta­listes, tout du moins dans le monde capi­ta­liste déve­loppé, cela n’a pas déclen­ché un pro­ces­sus plus intense de pro­lé­ta­ri­sa­tion et d’homogénéisation de classe, mais plutôt une évo­lu­tion vers des struc­tures de classe de plus en plus com­plexes. Les posi­tions contra­dic­toires à l’intérieur des rap­ports de classe ont pro­li­féré, le tra­vail indé­pen­dant a aug­menté de façon constante dans la plu­part des pays capi­ta­listes déve­lop­pés depuis le milieu des années 70, une pro­por­tion signi­fi­ca­tive de la classe ouvrière pos­sède des actions via les « plans de stock-options pour sala­riés » et les fonds de pen­sion, les foyers sont deve­nus plus hété­ro­gènes en termes de classe à mesure que les femmes mariées sont entrées plus nom­breuses dans la popu­la­tion active, et les tra­jec­toires de car­rière intro­duisent une incer­ti­tude tem­po­relle dans les posi­tions de classe. Aucune de ces formes de com­plexité des rap­ports de classe ne signi­fie que l’importance des classes décline dans la vie des gens, ni que les struc­tures de classe deviennent d’une façon ou d’une autre moins fon­da­men­ta­le­ment capi­ta­listes ; elles montrent plutôt les façons dont les trans­for­ma­tions struc­tu­relles du capi­ta­lisme ont affai­bli la thèse de la rela­tion de plus en plus homo­gène entre la classe ouvrière et le capi­ta­lisme.

Troisièmement, les capa­ci­tés col­lec­tives de classe quant à la remise en cause du capi­ta­lisme ne se sont pas sys­té­ma­ti­que­ment ren­for­cées avec le déve­lop­pe­ment capi­ta­liste. C’est en partie à cause de l’hétérogénéité d’intérêts à l’intérieur de la classe ouvrière au sens large, mais c’est aussi du fait de la robus­tesse de diverses formes de col­la­bo­ra­tion de classes qui entame la capa­cité à remettre en cause le sys­tème. Enfin, la théo­rie de la trans­for­ma­tion par la rup­ture n’est pas un fon­de­ment plau­sible pour la construc­tion d’une trans­cen­dance démo­cra­tique et éga­li­taire du capi­ta­lisme. Alors que des remises en cause révo­lu­tion­naires du capi­ta­lisme ont existé, les exemples his­to­riques de trans­for­ma­tion par la rup­ture n’ont jamais été capables de main­te­nir un pro­ces­sus pro­longé, démo­cra­tique et expé­ri­men­tal, de construc­tion d’institutions. La théo­rie volon­ta­riste de l’édification d’institutions alter­na­tives et éman­ci­pa­trices dépend de la par­ti­ci­pa­tion active, créa­trice et auto­nome des gens ordi­naires dans un pro­ces­sus de déli­bé­ra­tion et de prise de déci­sion. De brefs épi­sodes d’une telle par­ti­ci­pa­tion ont existé, au sein des ten­ta­tives de trans­for­ma­tion révo­lu­tion­naire du capi­ta­lisme, mais ils ont tou­jours été de courte durée et rela­ti­ve­ment isolés. Certes, il est dif­fi­cile de diag­nos­ti­quer les rai­sons de ces échecs, mais il est pro­bable que les formes concen­trées de pou­voir poli­tique et d’organisation néces­saires pour réus­sir à pro­duire une rup­ture révo­lu­tion­naire avec les ins­ti­tu­tions capi­ta­listes sont elles-mêmes incom­pa­tibles avec les pra­tiques par­ti­ci­pa­tives néces­saires à l’expérimentation démo­cra­tique. Les partis révo­lu­tion­naires sont peut-être des « armes orga­ni­sa­tion­nelles » effi­caces pour ren­ver­ser les États capi­ta­listes dans cer­taines cir­cons­tances, mais ils semblent être des moyens extrê­me­ment inef­fi­caces pour la construc­tion d’une alter­na­tive démo­cra­tique éga­li­taire. En consé­quence, les exemples empi­riques dont nous dis­po­sons de rup­tures avec le capi­ta­lisme ont engen­dré des formes d’organisation éco­no­mique fon­dées sur des bureau­cra­ties d’État plutôt que sur une alter­na­tive démo­cra­tique et éga­li­taire au capi­ta­lisme.

Une approche alter­na­tive des alter­na­tives

La théo­rie mar­xiste clas­sique des alter­na­tives au capi­ta­lisme est pro­fon­dé­ment enra­ci­née dans une théo­rie déter­mi­niste des traits essen­tiels de la tra­jec­toire du capi­ta­lisme : en pré­di­sant les contours de son deve­nir, Marx espé­rait contri­buer à la réa­li­sa­tion d’une alter­na­tive éman­ci­pa­trice. En l’absence d’une telle théo­rie, la tâche de défendre de façon cré­dible l’idée d’une alter­na­tive éman­ci­pa­trice viable au capi­ta­lisme est plus dif­fi­cile. Une stra­té­gie, bien sûr, serait de tenter de déve­lop­per un plan com­plet des ins­ti­tu­tions socia­listes, de démon­trer que ces ins­ti­tu­tions fonc­tion­ne­raient effi­ca­ce­ment, et ensuite d’élaborer une feuille de route indi­quant les iti­né­raires pos­sibles du monde tel que nous le connais­sons à cette des­ti­na­tion. Avec une feuille de route en main, notre tâche prin­ci­pale serait de conce­voir le bon type de véhi­cule pour faire le voyage.

Aucune théo­rie sociale exis­tante n’est suf­fi­sam­ment puis­sante pour ne serait-ce que com­men­cer à construire une telle carte com­plète des des­ti­na­tions sociales pos­sibles au-delà du capi­ta­lisme. Il se pour­rait bien qu’une telle théo­rie soit impos­sible dans son prin­cipe même ; le chan­ge­ment social s’avère en effet trop com­plexe et trop pro­fon­dé­ment affecté par des enchaî­ne­ments contin­gents de pro­ces­sus de cau­sa­lité pour être repré­senté sous forme de plan. Quoi qu’il en soit, aucune carte n’est dis­po­nible. Et pour­tant nous vou­lons quit­ter le lieu où nous sommes à cause de ses maux et de ses injus­tices. Que faire ?

Plutôt que la méta­phore de la feuille de route nous gui­dant vers une des­ti­na­tion connue, nous pour­rions plutôt penser le projet de chan­ge­ment social éman­ci­pa­teur comme un voyage d’exploration. Nous quit­tons le monde connu équi­pés de dis­po­si­tifs de navi­ga­tion qui nous indiquent la direc­tion dans laquelle nous nous dépla­çons et de quelle dis­tance nous nous sommes éloi­gnés du point de départ, mais sans carte qui expo­se­rait l’itinéraire entier de l’origine au point final. Cela implique des dan­gers, bien évi­dem­ment : nous pour­rions ren­con­trer des obs­tacles impré­vus qui nous obli­ge­raient à avan­cer dans une direc­tion que nous n’avions pas choi­sie à l’avance ; nous pour­rions être amenés à faire marche arrière et à tenter un nouvel iti­né­raire. Peut-être qu’avec les tech­no­lo­gies que nous inven­te­rions en chemin, nous pour­rions créer une sorte de sur­plomb arti­fi­ciel et voir un peu plus loin dans l’espace. Au bout du compte, nous pour­rions décou­vrir qu’il y a des limites abso­lues à notre avan­cée, mais en sachant au moins si nous allons dans la bonne direc­tion.

Cette approche de la pensée des alter­na­tives éman­ci­pa­trices conserve une vision for­te­ment nor­ma­tive de la vie au-delà du capi­ta­lisme, tout en recon­nais­sant les limites de nos connais­sances sur les pos­si­bi­li­tés réelles de trans­cen­der le sys­tème capi­ta­liste. Il ne s’agit pas d’embrasser la fausse cer­ti­tude qu’il existe des limites infran­chis­sables à la construc­tion d’une alter­na­tive démo­cra­tique éga­li­taire : l’absence de connais­sances scien­ti­fiques solides sur les limites du pos­sible s’applique non seule­ment aux pers­pec­tives des alter­na­tives radi­cales mais aussi à la dura­bi­lité du capi­ta­lisme. La ques­tion cru­ciale pour entre­prendre un tel voyage d’exploration est l’utilité de notre dis­po­si­tif de navi­ga­tion. Nous avons donc besoin de construire ce que l’on pour­rait appe­ler une bous­sole socia­liste : les prin­cipes qui nous disent si nous allons dans la bonne direc­tion.

Les concep­tions du socia­lisme

La plu­part des dis­cus­sions sur le socia­lisme construisent le concept en termes de contraste binaire avec le capi­ta­lisme. La stra­té­gie stan­dard est de com­men­cer par une dis­cus­sion sur les dif­fé­rentes façons d’organiser la pro­duc­tion, et, de là, de défi­nir le capi­ta­lisme comme un mode d’organisation éco­no­mique dans lequel la pro­duc­tion est orien­tée vers la maxi­mi­sa­tion du profit à tra­vers l’échange sur le marché, les moyens de pro­duc­tion sont soumis à la pro­priété privée et ne sont pas pos­sé­dés par les tra­vailleurs, ces der­niers étant donc contraints de vendre leur force de tra­vail pour obte­nir de quoi vivre. Le socia­lisme est défini par la néga­tion d’une ou plu­sieurs de ces condi­tions. Puisque le point cen­tral du concept de capi­ta­lisme est la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion, cela a géné­ra­le­ment signi­fié que le socia­lisme est com­pris comme la pro­priété publique sous une forme ou une autre, l’exemple le plus typique étant le dis­po­si­tif ins­ti­tu­tion­nel de la pro­priété éta­tique. Je vais éla­bo­rer ici une approche alter­na­tive de la for­mu­la­tion du concept de socia­lisme dans lequel il est dis­tin­gué de deux formes alter­na­tives d’organisation éco­no­mique, et pas une seule : le capi­ta­lisme et l’étatisme.

Le capi­ta­lisme, l’étatisme et le socia­lisme peuvent être consi­dé­rés comme des modes alter­na­tifs d’organisation des rela­tions de pou­voir à tra­vers les­quels les res­sources éco­no­miques sont allouées, contrô­lées et uti­li­sées. Tout d’abord, et de façon sché­ma­tique, nous pou­vons défi­nir ainsi ces trois concepts, sous l’angle du pou­voir :

– le capi­ta­lisme est un mode d’organisation éco­no­mique dans leque les moyens de pro­duc­tion sont soumis à la pro­priété privée. L’allocation et l’usage de res­sources pour dif­fé­rents objec­tifs sociaux y sont donc réa­li­sés par l’exercice du pou­voir éco­no­mique. Les inves­tis­se­ments et le contrôle de la pro­duc­tion sont le résul­tat de l’exercice du pou­voir éco­no­mique par les pro­prié­taires du capi­tal.

– l’éta­tisme est un mode d’organisation éco­no­mique dans lequel les moyens de pro­duc­tions appar­tiennent à l’État. L’allocation et l’usage de res­sources pour dif­fé­rents objec­tifs sociaux y sont donc réa­li­sés par l’exercice du pou­voir éta­tique. Les agents de l’État contrôlent le pro­ces­sus d’investissement et la pro­duc­tion à tra­vers une forme de méca­nisme admi­nis­tra­tif d’État.

– le socia­lisme, quant à lui, est un mode d’organisation éco­no­mique dans lequel les moyens de pro­duc­tion appar­tiennent col­lec­ti­ve­ment à la société entière. L’allocation et l’usage de res­sources pour dif­fé­rents objec­tifs sociaux y sont donc réa­li­sés par l’exercice de ce que l’on peut appe­ler le « pou­voir social ». Le pou­voir social s’enracine dans la capa­cité à mobi­li­ser les gens dans des actions de coopé­ra­tion volon­taires et col­lec­tives de diverses sortes au sein de la société civile. Cela implique que la société civile ne doit pas être consi­dé­rée sim­ple­ment comme un espace d’activité, de socia­bi­lité et de com­mu­ni­ca­tion, mais aussi comme un espace de pou­voir réel. Le pou­voir social est à dis­tin­guer du pou­voir éco­no­mique, fondé sur la pro­priété et le contrôle de res­sources éco­no­miques, et du pou­voir éta­tique, fondé sur le contrôle de la pro­duc­tion et de l’application de règles sur un ter­ri­toire donné. La démo­cra­tie, en ces termes, peut être conçue comme une façon spé­ci­fique de lier pou­voir social et pou­voir éta­tique : dans l’idéal démo­cra­tique, le pou­voir éta­tique est plei­ne­ment subor­donné au pou­voir social et res­pon­sable devant lui. La démo­cra­tie est donc, en soi, un prin­cipe pro­fon­dé­ment socia­liste. Si « démo­cra­tie » est le nom donné à la subor­di­na­tion du pou­voir éta­tique au pou­voir social, « socia­lisme » est celui de la subor­di­na­tion du pou­voir éco­no­mique au pou­voir social. Dans le socia­lisme, le contrôle sur l’investissement et la pro­duc­tion est orga­nisé selon un cer­tain méca­nisme d’appropriation sociale.

Cette idée d’un socia­lisme enra­ciné dans le pou­voir social n’est pas la façon conven­tion­nelle de com­prendre le socia­lisme. En effet, de nom­breuses per­sonnes uti­lisent le terme « socia­lisme » pour décrire ce que j’appelle ici l’étatisme. Cette nou­velle concep­tua­li­sa­tion, cepen­dant, saisit bien une idée morale cen­trale dans le socia­lisme : c’est une éco­no­mie orga­ni­sée de façon à répondre aux aspi­ra­tions et aux besoins des gens ordi­naires, et non des élites, et, pour ce faire, l’économie doit d’une façon ou d’une autre être contrô­lée par les gens ordi­naires – c’est-à-dire, subor­don­née au pou­voir social.

Il est impor­tant d’être clair sur le champ concep­tuel dont on dresse ici la carte : il s’agit bien de dif­fé­rents modes d’organisation éco­no­mique, mais c’est seule­ment dans le capi­ta­lisme que le pou­voir fondé sur l’économie joue le rôle pré­do­mi­nant quant à la déter­mi­na­tion de l’usage des res­sources éco­no­miques. Dans l’étatisme et le socia­lisme, une forme de pou­voir dis­tinct de l’économie elle-même joue le rôle domi­nant dans l’allocation des res­sources éco­no­miques pour des usages alter­na­tifs. Il demeure, bien sûr, que le pou­voir éta­tique et le pou­voir social existent dans le capi­ta­lisme, mais ils ne jouent pas un rôle cen­tral dans l’allocation et l’usage directs des res­sources éco­no­miques.

Pour chacun de ces trois idéaux-types, il est pos­sible d’imaginer une forme extrême réser­vant le contrôle des res­sources éco­no­miques à un type, et un seul, de pou­voir. Le tota­li­ta­risme sera alors com­pris comme une forme d’hyper-étatisme dans lequel le pou­voir d’État n’est pas sim­ple­ment la prin­ci­pale forme de pou­voir régu­lant les pro­ces­sus éco­no­miques, mais où le pou­voir éco­no­mique et le pou­voir social dis­pa­raissent lar­ge­ment. Dans un capi­ta­lisme liber­ta­rien, l’État s’atrophie jusqu’à ne plus appa­raître que comme un « veilleur de nuit », avec pour seules fonc­tions de faire res­pec­ter les droits de pro­priété et d’assurer que les acti­vi­tés com­mer­ciales pénètrent toutes les sphères de la société civile, sou­met­tant toute chose au marché. L’exercice du pou­voir éco­no­mique expli­que­rait ainsi presque entiè­re­ment l’allocation et l’utilisation des res­sources ; les citoyens sont alors réduits à de purs consom­ma­teurs ato­mi­sés, qui font des choix indi­vi­duels sur un marché mais n’exercent aucun contrôle col­lec­tif sur l’économie, à tra­vers notam­ment des asso­cia­tions rele­vant de la société civile. Le com­mu­nisme, tel qu’il est com­pris dans le mar­xisme clas­sique, est une forme de société dans laquelle l’État a dépéri et où l’économie est absor­bée dans la société civile, cette der­nière étant conçue comme l’activité libre et coopé­ra­tive d’individus asso­ciés.

Aucune de ces formes extrêmes ne pour­rait consti­tuer une forme stable et repro­duc­tible d’organisation sociale. Le tota­li­ta­risme s’est révélé inca­pable d’éliminer com­plè­te­ment les réseaux sociaux infor­mels, qui sont au fon­de­ment d’interactions sociales coopé­ra­tives outre­pas­sant le contrôle direct de l’État, et le fonc­tion­ne­ment pra­tique des ins­ti­tu­tions éco­no­miques ne fut jamais entiè­re­ment subor­donné à la pla­ni­fi­ca­tion cen­tra­li­sée. Non seule­ment le capi­ta­lisme consti­tue­rait un ordre social chao­tique et non-repro­duc­tible si l’État jouait le rôle mini­ma­liste que lui accordent les fan­tasmes liber­ta­riens. Mais, comme l’a montré Polanyi, il fonc­tion­ne­rait aussi de manière beau­coup plus instable si la société civile était absor­bée dans l’économie et se voyait ainsi réduite à une sphère com­plè­te­ment mar­chan­di­sée et ato­mi­sée de la vie sociale. Le com­mu­nisme pur s’avère éga­le­ment un fan­tasme uto­pique, tant il est dif­fi­cile d’imaginer une société com­plexe privée de tout moyen auto­ri­taire d’élaborer et de faire res­pec­ter des règles (un « État »). Les formes, réa­li­sables et durables, d’organisation sociale à grande échelle, impliquent ainsi des rela­tions réci­proques entre ces trois formes de pou­voir.

Au sein d’une telle concep­tua­li­sa­tion géné­rale, le capi­ta­lisme, l’étatisme et le socia­lisme devraient être pensés non sim­ple­ment comme des idéaux-types dis­tincts, mais aussi comme des variables. Plus les déci­sions prises par les acteurs exer­çant le pou­voir éco­no­mique sur la base de la pro­priété privée déter­minent l’allocation et l’utilisation des res­sources, plus la struc­ture éco­no­mique sera dite capi­ta­liste. Plus le pou­voir exercé par l’intermédiaire de l’État déter­mine l’allocation et l’utilisation des res­sources, plus la société sera consi­dé­rée comme éta­tiste. Et plus le pou­voir enra­ciné dans la société civile déter­mine ces allo­ca­tions et cette uti­li­sa­tion, plus la société se rap­proche du socia­lisme. Il existe de mul­tiples cas, com­plexes et hybrides, dans les­quels – par exemple – une société appa­raît capi­ta­liste d’un cer­tain point de vue et éta­tiste ou socia­liste d’un autre point de vue.

L’idée de struc­tures éco­no­miques mêlant dif­fé­rents rap­ports de pou­voir s’avère fon­da­men­tale pour penser la trans­for­ma­tion de ces struc­tures. Toutes les socié­tés capi­ta­listes exis­tantes contiennent des élé­ments signi­fi­ca­tifs d’étatisme, dans la mesure où les États répar­tissent par­tout une partie de la plus-value totale sous la forme d’investissements dans des sec­teurs tels que les infra­struc­tures publiques, la défense ou l’éducation. Par ailleurs, dans toutes les socié­tés capi­ta­listes, l’État ôte cer­tains pou­voirs aux pro­prié­taires privés des moyens de pro­duc­tion, par exemple lorsque les États capi­ta­listes imposent aux entre­prises des normes en matière de santé ou de sécu­rité. Le pou­voir d’État, davan­tage que le pou­voir éco­no­mique, contrôle ces aspects spé­ci­fiques de la pro­duc­tion, et on peut affir­mer dans cette mesure que cet aspect de la pro­priété a été trans­féré à l’État. Les socié­tés capi­ta­listes ren­ferment éga­le­ment tou­jours des élé­ments de socia­lisme, ne serait-ce que par la pres­sion indi­recte que font peser sur l’allocation des res­sources éco­no­miques des acteurs col­lec­tifs issus de la société civile, notam­ment à tra­vers leurs efforts pour influer sur l’État (sur la légis­la­tion) et sur les entre­prises capi­ta­listes (sur les condi­tions de salaire et de tra­vail). L’utilisation de la simple expres­sion de « capi­ta­lisme » pour décrire un cas empi­rique consti­tue ainsi une sté­no­gra­phie dési­gnant « une struc­ture éco­no­mique dans laquelle le capi­ta­lisme détient une pré­émi­nence quant à l’organisation de l’activité éco­no­mique ».

IV. Les voies de l’appropriation sociale

Pour résu­mer la pro­po­si­tion concep­tuelle défen­due ici, disons que le socia­lisme peut être dis­tin­gué du capi­ta­lisme et de l’étatisme quant à la prin­ci­pale forme de pou­voir qui struc­ture l’activité éco­no­mique, aussi bien la pro­duc­tion que la dis­tri­bu­tion de biens et ser­vices. En par­ti­cu­lier, plus est impor­tant le degré auquel les formes d’appropriation sociale influent sur l’utilisation et le contrôle des res­sources éco­no­miques, plus il est per­ti­nent de parler de socia­lisme pour décrire une telle éco­no­mie. Qu’est-ce que cela signi­fie en termes de pro­jets ins­ti­tu­tion­nels ? Concernant le capi­ta­lisme et l’étatisme, du fait des riches exemples de socié­tés his­to­ri­que­ment exis­tantes, on se fait une idée assez claire des arran­ge­ments ins­ti­tu­tion­nels qui rendent pos­sibles de telles formes de struc­ture éco­no­mique. Qu’en est-il du socia­lisme ? Quels pro­jets ins­ti­tu­tion­nels per­met­traient à un pou­voir enra­ciné dans l’association volon­taire au sein de la société civile de contrô­ler la pro­duc­tion et la dis­tri­bu­tion de biens et ser­vices ? Comment donner sens à l’objectif d’aller vers une société dans laquelle l’appropriation sociale est le prin­cipe cen­tral d’organisation éco­no­mique ? Quelle signi­fi­ca­tion ins­ti­tu­tion­nelle peut-on assi­gner à l’idée de moyens de pro­duc­tion pos­sé­dés col­lec­ti­ve­ment, non par l’État, mais par l’ensemble des membres d’une société ?

La tâche qui est la nôtre ici consiste moins à pro­po­ser un plan pour l’appropriation par le pou­voir social de l’activité éco­no­mique, qu’à éla­bo­rer un ensemble de prin­cipes qui nous indi­que­raient dans quelle mesure nous avan­çons dans la bonne direc­tion. C’est là toute l’utilité d’une bous­sole socia­liste. Une telle bous­sole doit nous indi­quer trois direc­tions prin­ci­pales, ancrées dans les formes de pou­voir que nous venons de dis­cu­ter :

– l’appropriation sociale du pou­voir d’État en tant qu’il affecte l’activité éco­no­mique ;

– l’appropriation sociale du pou­voir éco­no­mique en tant qu’il struc­ture l’activité éco­no­mique ;

– l’appropriation sociale directe de l’activité éco­no­mique.

Ces trois cibles de l’appropriation sociale dési­gnent un ensemble de voies au terme des­quels le pou­voir social peut se tra­duire en un pou­voir sur l’allocation des res­sources, et en un contrôle sur la pro­duc­tion et la dis­tri­bu­tion.

Cinq voies sont par­ti­cu­liè­re­ment impor­tantes. Chacune de ces voies peut conduire à for­mu­ler un éven­tail de pro­po­si­tions ins­ti­tu­tion­nelles spé­ci­fiques per­met­tant d’élargir le champ de l’appropriation sociale. Je nomme la for­mu­la­tion de telles pro­po­si­tions « ima­gi­ner des uto­pies réelles (real uto­pias) » : uto­pies car elles incarnent des idéaux éman­ci­pa­teurs ; réelles car elles tendent à for­mu­ler des pro­jets ins­ti­tu­tion­nels viables. Dans ce qui suit, nous dis­cu­te­rons briè­ve­ment les par­ti­cu­la­ri­tés de cha­cune de ces voies de l’appropriation sociale.

Le socia­lisme éta­tique

Dans la théo­rie socia­liste tra­di­tion­nelle, l’État était conçu comme l’instrument essen­tiel par lequel le pou­voir popu­laire – enra­ciné dans l’activité asso­cia­tive de la société civile – se tra­dui­sait en un contrôle sur la pro­duc­tion et la dis­tri­bu­tion. C’est pour cela que l’on peut parler de socia­lisme éta­tique pour décrire ces modèles. L’idée peut être résu­mée de la manière sui­vante : les partis poli­tiques sont des asso­cia­tions for­mées dans la société civile dans le but d’influencer les États. Leurs membres s’engagent au nom de cer­tains objec­tifs, et leur pou­voir dépend de leur capa­cité à se mobi­li­ser à tra­vers dif­fé­rents types d’actions col­lec­tives. Si un parti socia­liste pro­fon­dé­ment ancré dans les réseaux sociaux et les com­mu­nau­tés qui struc­turent les classes popu­laires, et res­pon­sable devant ces classes grâce à des pro­cé­dures poli­tiques per­met­tant qu’elles soient réel­le­ment repré­sen­tées, en venait à contrô­ler l’État, et l’État l’économie, on pour­rait alors affir­mer qu’une société civile éman­ci­pée s’est effec­ti­ve­ment appro­prié le sys­tème éco­no­mique de pro­duc­tion et de dis­tri­bu­tion.

Le pou­voir éco­no­mique en tant que tel est ici mar­gi­na­lisé : ce n’est pas en vertu de la pro­priété directe d’actifs que le pou­voir s’exerce sur la pro­duc­tion, mais plutôt à tra­vers l’organisation poli­tique de la société civile et l’exercice col­lec­tif du pou­voir d’État.

Un socia­lisme éta­tique de ce type était au cœur de la tra­di­tion mar­xiste du socia­lisme révo­lu­tion­naire. Le scé­na­rio, au moins sur le papier, était le sui­vant : le parti, orga­ni­que­ment lié aux classes popu­laires et effec­ti­ve­ment res­pon­sable devant les tra­vailleurs asso­ciés, exer­ce­rait un contrôle sur l’État, ce qui consti­tue­rait pour la société civile (enten­due en termes de classe) un méca­nisme d’appropriation de l’État. De plus, le socia­lisme révo­lu­tion­naire ima­gi­nait une réor­ga­ni­sa­tion radi­cale des ins­ti­tu­tions éta­tiques et éco­no­miques – à tra­vers les formes orga­ni­sa­tion­nelles de conseils par­ti­ci­pa­tifs, appe­lés « soviets » dans le cas de la Russie révo­lu­tion­naire – qui impli­que­rait direc­te­ment les asso­cia­tions de tra­vailleurs dans l’exercice du pou­voir d’État et l’organisation de la pro­duc­tion. De tels conseils, s’ils fai­saient l’objet d’une réelle appro­pria­tion démo­cra­tique par une société civile auto­nome, pour­raient être consi­dé­rés comme un méca­nisme d’institutionnalisation de la pré­pon­dé­rance du pou­voir asso­cia­tif. Une nou­velle fois, le parti était consi­déré comme essen­tiel au pro­ces­sus dans la mesure où il devait four­nir une direc­tion (une « avant-garde ») à cette tra­duc­tion col­lec­tive de la société civile – les conseils – en pou­voir social effec­tif.

Bien entendu, les évé­ne­ments prirent une toute autre tour­nure. Que ce soit en raison des ten­dances inhé­rentes aux orga­ni­sa­tions révo­lu­tion­naires à concen­trer le pou­voir au sommet, ou du fait des ter­ribles contraintes impo­sées par les cir­cons­tances his­to­riques de la Révolution russe et de ses consé­quences, quelle qu’ait été la capa­cité du parti bol­che­vik à se subor­don­ner à la société civile, cette capa­cité fut anéan­tie au cours de la décen­nie sui­vant 1917.

Dès que le nouvel État sovié­tique eut conso­lidé son pou­voir et concen­tré ses efforts sur la trans­for­ma­tion de l’économie, le Parti se mua en un méca­nisme de domi­na­tion éta­tique et un ins­tru­ment de noyau­tage de la société civile et de contrôle des orga­ni­sa­tions éco­no­miques. Ainsi, l’Union Soviétique devint fina­le­ment l’archétype, non du socia­lisme, mais de l’étatisme auto­ri­taire sous la ban­nière idéo­lo­gique du socia­lisme. Même si cer­tains élé­ments de socia­lisme ont pu se main­te­nir dans le carac­tère hybride de cette struc­ture éco­no­mique, son prin­cipe essen­tiel d’organisation était l’étatisme et non l’appropriation sociale. Les partis socia­listes révo­lu­tion­naires par­ve­nus au pou­voir par la suite, malgré leurs dif­fé­rences, ont suivi un chemin glo­ba­le­ment simi­laire, don­nant nais­sance à des formes variées d’étatisme mais jamais à un socia­lisme fondé sur une société civile éman­ci­pée.

Aujourd’hui, peu de socia­listes croient qu’une pla­ni­fi­ca­tion cen­trale, éta­tique et inté­grale, consti­tue une struc­ture capable d’accomplir les objec­tifs socia­listes. Néanmoins, le socia­lisme éta­tique demeure un élé­ment inhé­rent à tout pro­ces­sus d’appropriation sociale. L’État res­tera essen­tiel à la pro­duc­tion d’un large éven­tail de biens publics, de la santé à l’éducation en pas­sant par le trans­port public, et malgré les états de ser­vice de la pla­ni­fi­ca­tion dans les éco­no­mies cen­tra­li­sées, on pour­rait ima­gi­ner que des formes effi­caces et démo­cra­tiques de pla­ni­fi­ca­tion cen­tra­li­sée puissent – à l’avenir et sous des condi­tions his­to­riques dif­fé­rentes – être viables, au moins pour la pro­duc­tion de cer­tains types de biens. Ainsi, la ques­tion cru­ciale pour les socia­listes est de déter­mi­ner dans quelle mesure cette mis­sion de l’État – la pla­ni­fi­ca­tion de la pro­duc­tion – peut être placée sous le contrôle démo­cra­tique et effec­tif d’une société civile éman­ci­pée. Généralement, dans les socié­tés capi­ta­listes, la pro­duc­tion par l’État de biens publics est fai­ble­ment subor­don­née au pou­voir social, par l’intermédiaire des ins­ti­tu­tions de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive. Du fait de l’influence énorme du pou­voir capi­ta­liste sur les poli­tiques éta­tiques, de tels biens publics visent davan­tage à satis­faire les exi­gences de l’accumulation de capi­tal que les besoins sociaux. L’approfondissement de la qua­lité démo­cra­tique de l’État appa­raît dès lors comme un pro­blème cen­tral, qui devra être résolu afin que la pro­duc­tion éta­tique de biens et ser­vices devienne une authen­tique voie d’appropriation sociale.

Beaucoup regar­de­ront avec scep­ti­cisme la pos­si­bi­lité d’une telle réa­li­sa­tion. L’échec des bureau­cra­ties cen­tra­li­sées, aussi bien dans les États socia­listes que dans les éco­no­mies capi­ta­listes, a ali­menté les appels à la pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics, non à leur démo­cra­ti­sa­tion. Pourtant, un éven­tail de pro­jets nova­teurs four­nit des rai­sons de croire que de vigou­reuses formes par­ti­ci­pa­tives sont pos­sibles, par­ti­cu­liè­re­ment aux niveaux local et régio­nal, et que celles-ci peuvent accroître aussi bien l’efficacité de la pro­duc­tion de biens publics que la trans­pa­rence (accoun­ta­bi­lity) des ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques. Au Brésil, le sys­tème des bud­gets par­ti­ci­pa­tifs déve­loppé durant les années 1990 à Porto Alegre a permis d’impliquer un grand nombre de citoyens ordi­naires et d’associations dans la prise de déci­sion concer­nant les bud­gets urbains, et notam­ment la pro­duc­tion éta­tique de biens publics locaux. Dans la durée, le budget par­ti­ci­pa­tif a contri­bué à redi­ri­ger l’investissement en infra­struc­tures de l’État local vers les besoins des pauvres et des classes popu­laires.

La régu­la­tion social-démo­crate

La seconde voie poten­tielle d’appropriation sociale tient dans la capa­cité des États à contraindre et régu­ler le pou­voir éco­no­mique. Même en ces temps de déré­gu­la­tion et de triomphe des idéo­lo­gies de la libre concur­rence, l’État est pro­fon­dé­ment impli­qué dans la régu­la­tion de la pro­duc­tion et de la dis­tri­bu­tion, et tend ainsi à empié­ter sur le pou­voir éco­no­mique capi­ta­liste. Cela inclut un large éven­tail d’interventions : contrôle de la pol­lu­tion, règles por­tant sur la sécu­rité et la santé au tra­vail, normes concer­nant la qua­lité des pro­duits, cer­ti­fi­ca­tion des com­pé­tences sur le marché du tra­vail, salaires mini­maux, etc. Tous ces aspects impliquent un pou­voir d’État restrei­gnant cer­taines pré­ro­ga­tives des pro­prié­taires de capi­tal et affec­tant l’activité éco­no­mique. Dans la mesure où ces formes d’intervention éta­tique sont elles-mêmes effec­ti­ve­ment subor­don­nées au pou­voir social, il peut s’agir alors d’une voie d’appropriation sociale.

La régu­la­tion éta­tique du pou­voir éco­no­mique capi­ta­liste n’implique pas néan­moins d’appropriation sociale signi­fi­ca­tive. De nou­veau se pose la ques­tion du degré auquel les acti­vi­tés régu­la­trices de l’État peuvent être consi­dé­rées comme d’authentiques expres­sions de l’appropriation démo­cra­tique. Dans les socié­tés capi­ta­listes réel­le­ment exis­tantes, la plus grande part de la régu­la­tion éco­no­mique est en fait davan­tage sen­sible aux besoins et au pou­voir du capi­tal qu’à ceux de la société civile. Le pou­voir d’Etat régule le capi­tal, mais d’une manière qui est sys­té­ma­ti­que­ment subor­don­née au pou­voir du capi­tal lui-même. La ques­tion se pose alors du degré auquel il est pos­sible, dans une société capi­ta­liste, de démo­cra­ti­ser les pro­ces­sus de régu­la­tion éta­tique afin de réduire le pou­voir du capi­tal et d’accroître le pou­voir social. Une façon de par­ve­nir à cela passe par ce qu’on appelle par­fois la « démo­cra­tie asso­cia­tive ».

La démo­cra­tie asso­cia­tive

La démo­cra­tie asso­cia­tive – troi­sième voie d’appropriation sociale – com­prend un large spectre de méca­nismes ins­ti­tu­tion­nels, à tra­vers les­quels les asso­cia­tions col­lec­tives au sein de la société civile par­ti­cipent direc­te­ment à diverses formes d’activités gou­ver­ne­men­tales, notam­ment au sein d’agences éta­tiques. C’est là une manière de com­bi­ner les effets du pou­voir social et du pou­voir d’État sur le pou­voir éco­no­mique. La forme la plus fami­lière d’un tel dis­po­si­tif consiste dans les arran­ge­ments du néo-cor­po­ra­tisme tri­par­tite propre à cer­taines socié­tés sociale-démo­crates, dans les­quelles syn­di­cats, asso­cia­tions patro­nales et État se ren­contrent pour négo­cier les régu­la­tions éco­no­miques, par­ti­cu­liè­re­ment celles qui affectent le marché du tra­vail et l’emploi. La démo­cra­tie asso­cia­tive pour­rait être éten­due à d’autres domaines, par exemple sous la forme de conseils qui réuni­raient des asso­cia­tions de citoyens, des groupes éco­lo­gistes, des pro­mo­teurs et des agences éta­tiques pour régu­ler les éco­sys­tèmes ; ou des conseils de santé à tra­vers les­quels des asso­cia­tions médi­cales, des orga­ni­sa­tions com­mu­nau­taires et des pro­fes­sion­nels de la santé publique pla­ni­fie­raient cer­tains aspects des ser­vices de santé. Pour peu que les asso­cia­tions impli­quées fonc­tionnent de manière démo­cra­tique et soient repré­sen­ta­tives des inté­rêts au sein de la société civile, et que le pro­ces­sus de déci­sion soit, lui-même, non pas mani­pulé par les élites et l’État, mais ouvert et déli­bé­ra­tif, la démo­cra­tie asso­cia­tive pour­rait alors contri­buer à l’appropriation sociale.

Le capi­ta­lisme social

Le pou­voir éco­no­mique s’enracine dans la pro­priété privée et le contrôle sur l’allocation, l’organisation et l’usage du capi­tal (qui se pré­sente lui-même sous des formes variées). À tra­vers une série de méca­nismes, les asso­cia­tions secon­daires de la société civile peuvent affec­ter direc­te­ment la manière dont ce pou­voir éco­no­mique est uti­lisé. Par exemple, les syn­di­cats contrôlent sou­vent des fonds de pen­sion impor­tants. Ils sont géné­ra­le­ment soumis à des règles de res­pon­sa­bi­lité fidu­ciaire qui limitent stric­te­ment l’usage pos­sible de ces fonds pour des buts autres que celui d’assurer des pen­sions pour leurs béné­fi­ciaires. Mais de telles règles pour­raient être chan­gées, et les syn­di­cats pour­raient poten­tiel­le­ment exer­cer un pou­voir sur les socié­tés à tra­vers la ges­tion de ces fonds. De manière plus ambi­tieuse, Robin Blackburn a pro­posé un nou­veau type de fonds de pen­sion, financé par un impôt sur les actions des socié­tés, qui per­met­trait à un spectre plus large d’associations secon­daires de la société civile d’exercer une influence signi­fi­ca­tive sur les modèles d’accumulation du capi­tal. Au Canada aujourd’hui, le mou­ve­ment syn­di­cal a créé un fonds à capi­tal-risque, contrôlé par les sala­riés, pour four­nir des actions à des socié­tés qui se créent et res­pectent cer­tains cri­tères sociaux.

Le capi­ta­lisme social ne se limite pas au contrôle de fonds de capi­taux par des asso­cia­tions de la société civile. D’autres pro­po­si­tions, qui pour­raient ren­for­cer le pou­voir de ces asso­cia­tions afin de res­treindre le pou­voir éco­no­mique, se foca­lisent sur l’implication col­lec­tive des tra­vailleurs dans cer­tains aspects de l’administration de leur lieu de tra­vail. Le sys­tème de coges­tion en Allemagne, qui rend obli­ga­toire la repré­sen­ta­tion des sala­riés dans les conseils d’administration des socié­tés qui dépassent une taille limite, en est un exemple res­treint. Proposer de rem­pla­cer les comi­tés d’actionnaires par des comi­tés d’acteurs de la société civile pour contrô­ler les conseils d’administration des entre­prises serait une ver­sion plus radi­cale. Dans un autre ordre d’idées, exa­mi­nons la régle­men­ta­tion en matière d’hygiène et de sécu­rité dans les lieux de tra­vail, qui, d’ordinaire, est l’apanage d’un orga­nisme d’État qui se consacre à cette régle­men­ta­tion en envoyant des ins­pec­teurs sur les lieux de tra­vail pour contrô­ler l’application des règle­ments en vigueur. Une alter­na­tive serait de doter des comi­tés de sala­riés implan­tés sur les lieux de tra­vail du pou­voir de contrô­ler et de ren­for­cer les condi­tions d’hygiène et de sécu­rité. Cette pro­po­si­tion est un exemple d’augmentation du pou­voir social au détri­ment du pou­voir éco­no­mique. Des mou­ve­ments sociaux exer­çant une pres­sion guidée par les consom­ma­teurs sur les entre­prises seraient aussi une forme de déve­lop­pe­ment du pou­voir de la société civile. Cela com­pren­drait des mou­ve­ments comme ceux qui dénoncent les condi­tions de tra­vail inhu­maines et exigent une légis­la­tion sociale pour tous les tra­vailleurs, qui ont pour bases les campus uni­ver­si­taires, ainsi que l’organisation de boy­cotts des entre­prises qui vendent des pro­duits fabri­qués dans des condi­tions contraires à des normes sociales incon­tour­nables.

L’économie sociale

La der­nière voie menant au déve­lop­pe­ment du pou­voir de la société civile sup­pose l’implication directe d’associations de la société civile de moindre impor­tance dans l’organisation de dif­fé­rents aspects de l’activité éco­no­mique, et non pas seule­ment dans l’encadrement de l’étendue du pou­voir éco­no­mique. L’« éco­no­mie sociale » consti­tue une façon alter­na­tive d’organiser direc­te­ment l’activité éco­no­mique qui se dis­tingue de la pro­duc­tion dans le cadre du marché capi­ta­liste, de la pro­duc­tion orga­ni­sée par l’État ou de la pro­duc­tion domes­tique. Sa carac­té­ris­tique emblé­ma­tique est l’organisation de la pro­duc­tion par des col­lec­ti­vi­tés dans le but direct de satis­faire les besoins humains, sans qu’elle soit sou­mise à la dis­ci­pline de la maxi­mi­sa­tion des pro­fits ou à celle de la ratio­na­lité tech­no­cra­tique de l’État. Cela com­prend des struc­tures comme celles des centres de soins gérés par la popu­la­tion et des ser­vices de gar­de­rie, mais aussi des orga­nismes comme les ONG qui favo­risent le com­merce équi­table de pro­duits en pro­ve­nance des pays du Sud en excluant les inter­mé­diaires qui cherchent à faire du profit sur le dos des pro­duc­teurs, et l’existence de pro­prié­tés fon­cières appar­te­nant à la popu­la­tion capables de sous­traire une partie des terres à l’emprise du marché pour créer des loge­ments à des prix abor­dables.

Dans les socié­tés capi­ta­listes, le prin­ci­pal moyen de finan­ce­ment de la pro­duc­tion dans le cadre de l’économie sociale réside dans les dons des fon­da­tions cari­ta­tives. C’est une des rai­sons pour les­quelles de telles acti­vi­tés sont sou­vent orga­ni­sées par des ins­ti­tu­tions reli­gieuses. Une alter­na­tive serait que l’État, par sa capa­cité à lever l’impôt, four­nisse des fonds pour finan­cer un vaste champ d’activités pro­duc­tives orga­ni­sées par la société civile et affran­chies des lois du marché. C’est déjà fré­quent dans le sec­teur des arts du spec­tacle : de nom­breux orga­nismes artis­tiques sont gérés à des fins non lucra­tives, conçus pour satis­faire un type par­ti­cu­lier de besoin humain et reçoivent des sub­ven­tions consi­dé­rables de l’État pour les mettre à l’abri des pres­sions du marché. Au Québec, il existe un sys­tème déve­loppé d’accueil et de prise en charge des per­sonnes âgées géré direc­te­ment par des coopé­ra­tives de pro­duc­teurs, et des gardes d’enfants pro­po­sées par des coopé­ra­tives asso­cia­tives consti­tuées par des parents. Le Gouvernement de la Province sub­ven­tionne lar­ge­ment ces coopé­ra­tives et impose des règles qui ont pour effet prin­ci­pal de blo­quer l’entrée des socié­tés orien­tées vers le profit dans ce sec­teur sub­ven­tionné de l’économie sociale. Ces coopé­ra­tives se sont for­mées à l’issue d’un mou­ve­ment en faveur d’une éco­no­mie sociale et sont coor­don­nées par une asso­cia­tion de la société civile, le Chantier de l’économie sociale[5]. Le sys­tème de santé cana­dien à fonds unique est aussi un élé­ment impor­tant de l’économie sociale : l’État finance presque entiè­re­ment le sys­tème de santé et en déter­mine les règles géné­rales de fonc­tion­ne­ment, mais il n’organise pas direc­te­ment le ser­vice au public, comme le NHS [National Health Service] bri­tan­nique. Au lieu de cela, les hôpi­taux, les cli­niques et les pres­ta­tions de soins médi­caux sont gérés par toutes sortes d’entités de la société civile, com­pre­nant des orga­ni­sa­tions à l’échelle locale. Cela crée un espace au sein duquel une éco­no­mie sociale dans le domaine de la santé, ayant pour unité de fonc­tion­ne­ment des coopé­ra­tives assu­rant la par­ti­ci­pa­tion des usa­gers à la base, pour­rait poten­tiel­le­ment jouer un rôle plus impor­tant.

Un des obs­tacles majeurs à un déve­lop­pe­ment spec­ta­cu­laire de l’économie sociale réside dans la dif­fi­culté à four­nir des salaires décents à ceux qui tra­vaillent en son sein. Un moyen de sur­mon­ter cet obs­tacle serait la mise en place d’un revenu mini­mum uni­ver­sel. Ce der­nier est géné­ra­le­ment défendu au nom de prin­cipes éga­li­taires de jus­tice sociale. Mais on peut aussi le consi­dé­rer comme une stra­té­gie per­met­tant de trans­fé­rer une partie de l’excédent pro­duit par la société de l’accumulation de capi­tal vers ce qu’on pour­rait appe­ler l’accumulation sociale. Cela amè­ne­rait à réduire la pres­sion pesant sur les asso­cia­tions col­lec­tives dans l’économie sociale, qui est liée à l’obligation pour elles de payer en tota­lité les salaires des pro­duc­teurs. De cette façon, c’est-à-dire en sui­vant le chemin de l’économie sociale, l’appropriation sociale se ferait à un rythme accé­léré.

Les pro­blèmes du pou­voir social

Ces cinq che­mins consti­tuent les moyens prin­ci­paux par les­quels le pou­voir social peut, en théo­rie, trou­ver son expres­sion dans un contrôle effi­cace sur la pro­duc­tion éco­no­mique et sa répar­ti­tion. Dans la mesure où l’appropriation sociale pro­gresse en sui­vant ces che­mins, alors nous avan­çons dans la direc­tion du socia­lisme. Bien évi­dem­ment, il existe de bonnes rai­sons d’être scep­tique quant à la façon dont un pou­voir enra­ciné dans la société civile pour­rait être orga­nisé pour contrô­ler l’attribution des res­sources dédiées à la pro­duc­tion et à la répar­ti­tion. Deux pro­blèmes s’avèrent par­ti­cu­liè­re­ment embar­ras­sants. Tout d’abord, une société civile dyna­mique est pré­ci­sé­ment une société consti­tuée d’une mul­ti­tude d’associations hété­ro­gènes, de réseaux et de col­lec­ti­vi­tés construites autour de buts dif­fé­rents et fon­dées sur des soli­da­ri­tés dif­fé­rentes. Cela ne semble pas être un sup­port pro­met­teur pour le type de pou­voir cohé­rent néces­saire au contrôle d’un sys­tème éco­no­mique com­plexe. Ensuite, le tissu d’associations béné­voles qui consti­tuent la société civile com­prend en son sein cer­tains groupes qui ont pour fon­de­ment des inté­rêts étroits et exclu­sifs, ainsi que la pré­ser­va­tion de leurs pri­vi­lèges : le Ku Klux Klan tout autant que la NAACP[6]. Pourquoi devrait-on croire que déve­lop­per le pou­voir de telles asso­cia­tions contri­bue­rait à amoin­drir les maux causés par le capi­ta­lisme, sans même parler d’émancipation humaine ?

La pre­mière des deux objec­tions est une des rai­sons qui jus­ti­fie que la concep­tion du socia­lisme pro­po­sée ici n’est pas la même que celle de l’anarchisme. Une vision anar­chiste de dépas­se­ment du capi­ta­lisme se figure un monde dans lequel l’action col­lec­tive coor­don­née de façon volon­taire peut spon­ta­né­ment par­ve­nir à une cohé­rence suf­fi­sante pour assu­rer un ordre social et une repro­duc­tion sociale sans avoir besoin d’un État. Le socia­lisme, en revanche, a besoin d’un État, et d’un État qui ait un vrai pou­voir pour éta­blir les règles du jeu et les méca­nismes de coor­di­na­tion sans les­quels le pou­voir col­lec­tif de la société civile serait inca­pable de par­ve­nir au stade d’intégration néces­saire au contrôle aussi bien de l’État que de l’économie. De la même façon qu’une éco­no­mie capi­ta­liste a besoin d’un État capi­ta­liste pour garan­tir les condi­tions d’un exer­cice viable du pou­voir éco­no­mique capi­ta­liste, et qu’une éco­no­mie éta­tique a besoin d’un « État éta­tique » pour lui garan­tir une cohé­rence mini­male, un pro­ces­sus, quel qu’il soit, d’appropriation sociale de l’économie aurait besoin d’un État socia­liste.

La seconde objec­tion, à savoir que la société civile contient de nom­breuses asso­cia­tions en contra­dic­tion avec les idéaux d’égalité et d’émancipation, est plus embar­ras­sante, car elle fait émer­ger le spectre d’un socia­lisme qui trou­ve­rait ses racines dans l’exclusion et l’oppression. On ne peut garan­tir qu’une société au sein de laquelle un pou­voir enra­ciné dans la société civile pré­do­mi­ne­rait, adhé­re­rait à des idéaux radi­caux, démo­cra­tiques et éga­li­taires. Cela n’est, cepen­dant, pas un pro­blème spé­ci­fique au socia­lisme : il s’agit là d’une carac­té­ris­tique des ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques en géné­ral. Comme les conser­va­teurs le font sou­vent remar­quer, la démo­cra­tie porte, elle, l’éventualité d’une tyran­nie de la majo­rité, et, cepen­dant, dans les faits, les démo­cra­ties libé­rales ont réussi avec un cer­tain brio à créer des ins­ti­tu­tions qui pro­tègent à la fois les droits des indi­vi­dus et les inté­rêts des mino­ri­tés. Une démo­cra­tie socia­liste serait confron­tée au même type de défis : com­ment inven­ter un sys­tème ins­ti­tu­tion­nel conçu pour appro­fon­dir la démo­cra­tie et déve­lop­per le pou­voir des asso­cia­tions qui ali­men­te­rait des concep­tions radi­cales, démo­cra­tiques et éga­li­taires de l’émancipation ? L’argumentation que je sou­tiens ici ne consiste pas à affir­mer qu’un socia­lisme fondé sur l’appropriation sociale sur­mon­tera inévi­ta­ble­ment ce défi avec succès, mais qu’avancer en sui­vant les che­mins de l’appropriation sociale four­nira un ter­rain plus favo­rable au combat pour ces idéaux que le capi­ta­lisme ou l’étatisme.

V. Transformation

La série de pro­po­si­tions à la fois réelles et uto­piques accom­pa­gnant ces cinq che­mins d’appropriation sociale ne consti­tue pas un modèle achevé pour construire une société post-capi­ta­liste. De nom­breuses autres trans­for­ma­tions seraient néces­saires à la construc­tion d’une éco­no­mie socia­liste solide, incar­nant plei­ne­ment l’idéal de la pro­priété col­lec­tive des moyens de pro­duc­tion, sans parler d’une société au sein de laquelle des idéaux de démo­cra­tie, d’égalité et d’émancipation pour­raient être mis en œuvre éga­le­ment en dehors des struc­tures éco­no­miques. Néanmoins, si l’éventail com­plet des pro­po­si­tions ins­ti­tu­tion­nelles que nous avons étu­diées était mis en appli­ca­tion de façon rigou­reuse et exhaus­tive, le capi­ta­lisme s’en trou­ve­rait pro­fon­dé­ment trans­formé. Prises une par une, cer­taines pro­po­si­tions peuvent bien être consi­dé­rées comme des avan­cées seule­ment modestes sur un chemin spé­ci­fique d’appropriation sociale. Mais consi­dé­rées toutes ensemble, elles consti­tue­raient une trans­for­ma­tion fon­da­men­tale des rap­ports de classe propres au capi­ta­lisme et des struc­tures de pou­voir et de pri­vi­lège qui en dérivent. Le capi­ta­lisme res­te­rait sans doute une com­po­sante de la confi­gu­ra­tion hybride des rap­ports de pou­voir régis­sant l’activité éco­no­mique, mais il devien­drait un capi­ta­lisme subor­donné et for­te­ment contraint à l’intérieur d’un péri­mètre défini par un appro­fon­dis­se­ment de la démo­cra­ti­sa­tion de l’État aussi bien que de l’économie.

Cet inven­taire de pro­jets à la fois réels et uto­piques n’est pas réa­li­sable dans les condi­tions sociales et poli­tiques exis­tantes. Ils consti­tuent des alter­na­tives sou­hai­tables et viables, mais irréa­li­sables actuel­le­ment en tant que « paquet », c’est-à-dire prises ensemble. La pos­si­bi­lité de les mettre en œuvre dépend des pou­voirs des acteurs sociaux et des cir­cons­tances dans les­quelles ils agissent. Développer la com­pré­hen­sion de ces pro­blèmes est l’objectif de la troi­sième tâche géné­rale de la science sociale éman­ci­pa­trice : la théo­rie de la trans­for­ma­tion.

La ques­tion au centre de la théo­rie de la trans­for­ma­tion est la sui­vante : étant donné les obs­tacles oppo­sés à la trans­for­ma­tion éman­ci­pa­trice mais aussi les occa­sions qui se pré­sentent à elle, pro­duits par le pro­ces­sus de repro­duc­tion sociale, les brèches dans ce pro­ces­sus, et la tra­jec­toire incer­taine du chan­ge­ment social à venir, quels types de stra­té­gies col­lec­tives nous aide­ront à avan­cer dans la direc­tion de l’émancipation sociale ? Les luttes pour des idéaux démo­cra­tiques, éga­li­taires et éman­ci­pa­teurs se sont his­to­ri­que­ment regrou­pées autour de trois modes fon­da­men­taux de trans­for­ma­tion grâce aux­quels de nou­velles ins­ti­tu­tions d’appropriation sociale pour­raient être construites. Ces trois modes sont la rup­ture, l’interstice et la sym­biose.

Les trans­for­ma­tions par la rup­ture pré­disent la créa­tion de nou­velles ins­ti­tu­tions d’appropriation sociale au moyen d’une rup­ture franche avec les conven­tions et les struc­tures sociales exis­tantes. L’idée essen­tielle est qu’une confron­ta­tion et une lutte poli­tique directes crée­ront une dis­jonc­tion radi­cale par laquelle les ins­ti­tu­tions exis­tantes se retrou­ve­ront détruites et de nou­velles construites, dans un court laps de temps. Un scé­na­rio révo­lu­tion­naire pour la tran­si­tion au socia­lisme en est la ver­sion emblé­ma­tique : une vic­toire glo­bale et déci­sive des forces popu­laires pro­vo­quant la trans­for­ma­tion rapide des infra­struc­tures éco­no­miques. Cependant, les trans­for­ma­tions par la rup­ture ne se limitent pas aux révo­lu­tions. Elles peuvent concer­ner des groupes d’institutions plutôt que les fon­da­tions d’un sys­tème social entier, et peuvent aussi être par­tielles plutôt que totales. L’idée qui sous-tend et unifie cette construc­tion intel­lec­tuelle est celle d’une cou­pure franche et d’un chan­ge­ment rapide, plutôt qu’une méta­mor­phose opérée sur une période de temps éten­due.

Les trans­for­ma­tions inter­sti­tielles cherchent à construire de nou­velles formes d’appropriation sociale dans les niches, les espaces et les marges de la société capi­ta­liste, sou­vent là où elles n’apparaissent pas comme une menace immé­diate, de quelque nature qu’elle puisse être, aux classes domi­nantes et aux élites. C’est la stra­té­gie qui est la plus pro­fon­dé­ment implan­tée dans la société civile et qui tombe sous la ligne de radar de la cri­tique du capi­ta­lisme. Alors que les stra­té­gies inter­sti­tielles se trouvent au centre d’approches anar­chistes du chan­ge­ment social et jouent un rôle concret impor­tant dans les efforts de nom­breux mili­tants com­mu­nistes, les socia­listes révo­lu­tion­naires ont sou­vent déni­gré de tels efforts, les voyant comme des pal­lia­tifs ou de purs sym­boles, offrant peu d’espoir de remise en cause sérieuse du statu quo. Et pour­tant, en s’additionnant, de tels déve­lop­pe­ments peuvent non seule­ment chan­ger vrai­ment la vie des gens, mais encore poten­tiel­le­ment consti­tuer un élé­ment-clef d’extension du champ de trans­for­ma­tion ouvert à l’appropriation sociale dans la société dans son ensemble.

Les trans­for­ma­tions sym­bio­tiques concernent des stra­té­gies au moyen des­quelles le fait d’étendre et d’approfondir des formes ins­ti­tu­tion­nelles d’appropriation sociale et popu­laire résout aussi cer­tains pro­blèmes concrets aux­quels les classes domi­nantes et les élites sont confron­tées. La démo­cra­ti­sa­tion de l’État capi­ta­liste, par exemple, fut le résul­tat de pres­sions et de luttes conjointes venues d’en bas qui furent vues au départ comme une sérieuse menace contre la sta­bi­lité de la domi­na­tion capi­ta­liste. Le pro­grès, en termes d’appropriation sociale, fut réel, et non pas fictif, mais cela a aussi aidé à résoudre des pro­blèmes par des moyens qui ont servi les inté­rêts des capi­ta­listes et d’autres élites, contri­buant ainsi à la sta­bi­lité du capi­ta­lisme. Les trans­for­ma­tions sym­bio­tiques jouent par consé­quent un rôle contra­dic­toire à l’égard de ces der­niers, pro­fi­tant sou­vent de la ten­sion qui existe entre les effets à court terme et les effets à long terme du chan­ge­ment ins­ti­tu­tion­nel : à court terme, les formes sym­bio­tiques de l’appropriation sociale sont conformes aux inté­rêts des élites et des classes domi­nantes ; à long terme, elles peuvent modi­fier l’équilibre du pou­voir et abou­tir à une exten­sion de l’appropriation sociale.

Ces trois modes de trans­for­ma­tion impliquent des posi­tion­ne­ments dif­fé­rents au sujet des poli­tiques de trans­for­ma­tion. La trans­for­ma­tion par la rup­ture, au moins dans ses formes les plus radi­cales (« détruire l’État »), part du prin­cipe que les ins­ti­tu­tions cen­trales de la repro­duc­tion sociale ne peuvent pas être uti­li­sées de façon effi­cace dans un but d’émancipation. Elles doivent être détruites et rem­pla­cées par quelque chose de qua­li­ta­ti­ve­ment nou­veau et dif­fé­rent. La trans­for­ma­tion inter­sti­tielle (« lais­ser l’État de côté ») vise à pour­suivre le tra­vail de construc­tion d’un monde alter­na­tif à l’intérieur de l’ancien, en par­tant de la base pour aller jusqu’au sommet. Il existe peut-être des moments au cours des­quels les ins­ti­tu­tions éta­blies peuvent être domes­ti­quées pour favo­ri­ser ce pro­ces­sus, mais la trans­for­ma­tion inter­sti­tielle contourne la plu­part du temps les centres du pou­voir. La trans­for­ma­tion sym­bio­tique (« uti­li­ser l’État ») cherche des moyens pour incar­ner les chan­ge­ments éman­ci­pa­teurs dans les ins­ti­tu­tions cen­trales de la repro­duc­tion sociale, et en par­ti­cu­lier l’État. L’espoir de cette der­nière est d’inventer de nou­velles formes hybrides jouant un rôle sem­blable à celui d’un cli­quet, qui nous ferait avan­cer dans la direc­tion de l’extension du champ ouvert à l’appropriation sociale éman­ci­pa­trice.

Aucune de ces stra­té­gies n’est sans failles. Aucune d’entre elles ne garan­tit le succès. Toutes impliquent des risques et des dilemmes. À dif­fé­rents moments et en dif­fé­rents lieux, telle ou telle autre peut s’avérer la plus effi­cace, mais, de manière géné­rale, aucune d’entre elles ne peut se suf­fire à elle-même. Il arrive cou­ram­ment que les mili­tants en viennent à se consa­crer tout par­ti­cu­liè­re­ment à l’une de ces visions stra­té­giques, la voyant comme uni­ver­sel­le­ment valable. En consé­quence, une éner­gie consi­dé­rable est dépen­sée pour com­battre les modèles reje­tés. Un projet à long terme, s’il veut avoir les moindres chances de succès, doit prendre à bras-le-corps le pro­blème épi­neux que consti­tue la com­bi­nai­son de ces stra­té­gies, même si cette com­bi­nai­son implique for­cé­ment le fait que des luttes ont sou­vent des objec­tifs et des effets contra­dic­toires.

Il est aisé, au début du 21e siècle, de se mon­trer pes­si­miste quant aux chances éven­tuelles d’un socia­lisme d’appropriation sociale. Mais il est impor­tant de garder à l’esprit qu’à tra­vers le monde, nombre de ces pro­po­si­tions sont actuel­le­ment mises à l’épreuve. Des expé­riences existent, sans cesse de nou­velles ins­ti­tu­tions sont construites (et, hélas !, détruites) dans les inter­stices des socié­tés capi­ta­listes, et, de temps à autres, des vic­toires poli­tiques sur­viennent, ame­nant l’État à figu­rer parmi les acteurs du pro­ces­sus d’innovation sociale. De nou­velles formes d’appropriation sociale appa­raissent sans cesse. Nous ne savons pas quelles sont les limites d’une expé­ri­men­ta­tion et d’une inno­va­tion aussi par­tielles et frag­men­taires dans le cadre du capi­ta­lisme. Il se peut qu’au bout du compte l’appropriation sociale s’en tienne aux marges, ou que la marge de manœuvre soit bien supé­rieure. Mais ce qui est cer­tain, c’est que nous n’avons pas encore atteint ces limites.

Réfléchir de façon métho­dique et sys­té­ma­tique aux alter­na­tives éman­ci­pa­trices est un élé­ment du pro­ces­sus par lequel on peut repous­ser les limites du pos­sible. Ce qui actuel­le­ment n’apparaît que comme des repré­sen­ta­tions de chan­ge­ment viable pos­sède sans doute le poten­tiel pour deve­nir des pro­jets poli­tiques cohé­rents. En entre­pre­nant le voyage que consti­tue l’appropriation sociale dans le cadre du capi­ta­lisme, il se peut que nous par­ve­nions à acqué­rir et exer­cer sur lui un pou­voir, et peut-être fina­le­ment à le dépas­ser.



[1] Dans la ter­mi­no­lo­gie poli­tique tra­di­tion­nelle, « social-démo­cra­tie » se réfère à un projet réfor­miste ins­piré par des idéaux socia­listes, qui accepte les contraintes de l’accommodation au capi­ta­lisme. « socia­lisme » ren­voie en revanche à un projet de trans­for­ma­tion sociale regar­dant vers un « au-delà » du capi­ta­lisme. En pra­tique, bien des partis socia­listes pour­suivent des objec­tifs stric­te­ment sociaux-démo­crates, et cer­tains sociaux-démo­crates de gauche demeurent fer­me­ment atta­chés à un point de vue anti­ca­pi­ta­liste trans­for­ma­teur. Dans le pré­sent contexte, je consi­dé­re­rai ces deux formes comme occu­pant une posi­tion au sein d’un large spectre de défis éga­li­taires démo­cra­tiques adres­sés au capi­ta­lisme.

[2] NdT : Nous avons décidé de tra­duire ici « social empo­werment », concept cen­tral dans ce texte, par « appro­pria­tion sociale ». Bien que le sens de l’expression puisse être rendu par le néo­lo­gisme « enca­pa­ci­ta­tion », il nous a semblé que le choix du concept d’« appro­pria­tion sociale » per­met­tait de situer l’argumentation d’Erik Olin Wright dans les débats fran­çais et se rap­pro­chait de l’usage qu’en font Henri Maler et Jacques Texier dans Marx et l’appropriation sociale (Syllepse, Paris, 2003). Il importe néan­moins de garder à l’esprit que l’appropriation ne désigne pas une simple socia­li­sa­tion (au sens de chan­ge­ment dans les rap­ports de pro­priété), ou désigne à la rigueur une socia­li­sa­tion au sens fort, impli­quant le contrôle effec­tif et démo­cra­tique des orga­ni­sa­tions socia­li­sées, irré­duc­tible donc à une simple éta­ti­sa­tion.

[3] Le terme de « science » a pu être perçu comme impli­quant un accès à la vérité pri­vi­lé­gié pour des experts dési­reux d’imposer leur point de vue aux gens ordi­naires. Mais bien que des pré­ten­tions à la « science » soient par­fois employées de cette manière, je conçois la science comme un prin­cipe pro­fon­dé­ment démo­cra­tique, dans la mesure où elle rejette toute cer­ti­tude abso­lue et insiste sur un dia­logue ouvert et exempt de domi­na­tion comme base pour cor­ri­ger les erreurs et faire pro­gres­ser les connais­sances.

[4] Les phi­lo­sophes moraux sou­tiennent que « devoir » implique « pou­voir » – qu’aucun impé­ra­tif moral ne com­mande l’impossible – et ainsi, au moins impli­ci­te­ment, que des argu­ments rela­tifs à ce qui consti­tue­rait une alter­na­tive sou­hai­table au monde actuel sup­posent que des ins­ti­tu­tions viables pour­raient en théo­rie être construites afin de rendre effec­tifs ces prin­cipes. Cependant, en pra­tique, peu d’attention est accor­dée à ces pro­blèmes en phi­lo­so­phie poli­tique. John Rawls, par exemple, défend l’idée que son « prin­cipe de liberté » est lexi­ca­le­ment prio­ri­taire par rap­port à son « prin­cipe de dif­fé­rence », sans jamais s’interroger sur le fait que cela soit pos­sible dans des ins­ti­tu­tions réelles.

[5] On trou­vera une brillante mise en pers­pec­tive des ini­tia­tives inno­vantes dans l’économie sociale au Québec dans Marguerite Mendell, The Social Economy in Québec : Discourses and Strategies, Abigail Bakan et Eleanor MacDonald, eds, Critical Political Studies : Debates From the Left, Kingston 2002, p. 319-343, et Nancy Neamtan, The Social Economy : fin­ding a way bet­ween the market and the state, Policy Options, juillet-août 2005, p. 71-76.

[6] L’Association natio­nale pour l’avancement des gens de cou­leur (NdT).

Erik Olin Wright est un socio­logue amé­ri­cain, actuel­le­ment pré­sident de l’American Sociological Association. Dans les tra­vaux qui l’ont fait connaître (notam­ment son ouvrage Classes, publié en 1985), il a tra­vaillé au cœur du para­digme mar­xiste pour refon­der une théo­rie des classes sociales capable de saisir les chan­ge­ments qui ont affecté les struc­tures sociales des pays indus­tria­li­sés.

Plus récem­ment, il a tenté dans son livre Class Counts (1997) de mettre en œuvre, sur la base de cette refon­da­tion théo­rique, une vaste obser­va­tion empi­rique de la struc­ture sociale de plu­sieurs de ces pays (notam­ment les États-Unis, le Canada, la France, la Suède, etc.). Actuellement, Erik Olin Wright s’attache à penser les voies d’une alter­na­tive socia­liste.

Le texte tra­duit et publié ici, paru ini­tia­le­ment en 2006 dans la New Left Review, cherche ainsi à offrir une « bous­sole de l’émancipation », afin de per­mettre à celles et ceux qui n’ont pas aban­donné la pers­pec­tive d’un dépas­se­ment du capi­ta­lisme, de s’orienter dans la recherche d’une alter­na­tive. Cet article s’inscrit dans un projet intel­lec­tuel plus large, dont le livre Envisionning Real Utopias, paru en 2010, est la mani­fes­ta­tion.

(Traduction : G. Bekhtari, M. Bonzom, R. Keucheyan et U. Palheta)

date :

08/07/2011 – 20:01

Erik Olin Wright [3]


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