Ecologica : la sortie du capitalisme selon A. Gorz

Par Mis en ligne le 15 juillet 2011

Compte-rendu. André Gorz, Ecologica, Galilée, 2008.

La publi­ca­tion en 2008 d’Écologica, l’œuvre ultime d’André Gorz, nous offre une mise en pers­pec­tive de sa pensée en nous pré­sen­tant des textes écrits entre 1975 et 2007. Ce recueil permet ainsi d’avoir une idée de la tra­jec­toire intel­lec­tuelle qu’il a suivie durant sa période de matu­rité [1]. À des articles ori­gi­nel­le­ment publiés dans diverses revues – com­pre­nant deux entre­tiens de 2005 dont un retrans­crit pour EcoRev, fai­sant office d’introduction – s’adjoignent des pas­sages extraits d’œuvres anté­rieures : c’est notam­ment le cas des cha­pitres III et IV, res­pec­ti­ve­ment repris d’Écologie et poli­tique et Adieux au pro­lé­ta­riat [2]

Sans emphase ni pro­phé­tisme, avec le ton d’un pes­si­miste aguerri, Gorz a pré­sagé avec une grande clair­voyance le deve­nir de notre monde comme un engouf­fre­ment dans la catas­trophe éco­no­mique et éco­lo­gique. Sur le plan éco­no­mique, on est frappé par la per­ti­nence des ana­lyses et des anti­ci­pa­tions de l’auteur au regard de la très grave crise finan­cière qui a explosé à l’automne 2008 et dont nous n’avons pas fini de subir les consé­quences. Dès le début du livre, Gorz nous permet immé­dia­te­ment de com­prendre la logique qui pré­side à la crise du sys­tème capi­ta­liste dont nous fai­sons l’expérience. Il nous conduit ainsi à ima­gi­ner les consé­quences pla­né­taires aux­quelles nous expose à terme cette logique, nous contrai­gnant alors intel­li­gem­ment à penser le pro­blème urgent face auquel nous nous trou­vons : celui de la survie de notre pla­nète dans les décen­nies à venir. Ce texte est donc le diag­nos­tic d’une époque qui est la nôtre, et l’ordonnance de la médi­ca­tion qu’il faut néces­sai­re­ment lui pres­crire pour la sauver. Il est donc d’une vive actua­lité et d’une impor­tance cru­ciale pour trois rai­sons : d’abord parce qu’il pose un constat clair des impasses du capi­ta­lismes, impasses éco­no­miques et éco­lo­giques, ensuite parce qu’il envi­sage des réponses tant poli­tiques qu’éthiques qui per­mettent d’éviter un tel avenir. Ce qui pour Gorz implique concrè­te­ment de mettre en œuvre une éco­lo­gie poli­tique qui pri­vi­lé­gie la décrois­sance.

Impasses du capitalisme

Le capi­ta­lisme désigne selon Gorz le sys­tème éco­no­mique dans lequel règne la loi du capi­tal, c’est-à-dire celle de la repro­duc­tion du profit par n’importe quel moyen et sous quelque forme que ce soit – repro­duc­tion au fon­de­ment de son accu­mu­la­tion – et où n’a de valeur que ce qui est sus­cep­tible de deve­nir mar­chan­dise. Il implique donc un mode de fonc­tion­ne­ment dans lequel l’accumulation du capi­tal est poten­tiel­le­ment fondée sur l’exploitation et où l’exploitation est elle-même rendue pos­sible par la mar­chan­di­sa­tion du tra­vail humain. Il induit donc le tout-mar­chand comme la forme unique de toute société et le tout-mar­chan­dise comme la forme exclu­sive de tout rap­port social.

Dans le pre­mier cha­pitre, l’auteur met au jour la logique ayant conduit le capi­ta­lisme à des limites –tant internes qu’externes– limites qui, une fois atteintes, comme c’est actuel­le­ment le cas, ont pour consé­quence irré­ver­sible de ne plus lui per­mettre de se repro­duire. L’avènement de la crise dans laquelle le sys­tème est actuel­le­ment plongé a été accé­léré à partir du moment où le capi­ta­lisme est entré dans un régime d’industrie finan­cière. L’économie réelle a dès lors peu à peu été subor­don­née à une éco­no­mie fic­tive ali­men­tée par la capi­ta­li­sa­tion des anti­ci­pa­tions de profit et de crois­sance : elle est ainsi deve­nue un appen­dice des bulles finan­cières, c’est-à-dire une preuve de l’incapacité pour le capi­ta­lisme à se repro­duire sans le recours aux arti­fices de la spé­cu­la­tion. Corrélativement, le main­tien de ce sys­tème éco­no­mique ne fait qu’accélérer l’échéance d’une catas­trophe éco­lo­gique dont les consé­quences seront irré­ver­sibles : sans une rup­ture radi­cale avec les méthodes et la logique éco­no­mique qui le gou­vernent, le capi­ta­lisme conduira à une catas­trophe cli­ma­tique dans les cin­quante pro­chaines années. Ces limites –tant éco­no­miques qu’écologiques– ont été atteintes à l’issue d’un pro­ces­sus de ratio­na­li­sa­tion tech­nos­cien­ti­fique géné­ra­lisé de la pro­duc­tion, qui conduit actuel­le­ment à penser la décrois­sance (au moins comme manière de cesser d’anticiper la crois­sance) comme le seul impé­ra­tif à suivre pour espé­rer la survie de notre pla­nète. C’est pour­quoi la sortie du capi­ta­lisme, bar­bare ou civi­li­sée, s’impose comme un phé­no­mène néces­saire. Ainsi se posent simul­ta­né­ment le pro­blème de l’effondrement du capi­ta­lisme et la ques­tion de la pos­si­bi­lité de la venue d’un autre sys­tème éco­no­mique et social.

Sortir du capitalisme

Pour Gorz, la sortie du capi­ta­lisme doit être éco­lo­gique, d’où l’étude de la ques­tion de l’écologie poli­tique dans le second cha­pitre. Comme le sou­ligne l’auteur, il importe de dis­tin­guer l’écologie scien­ti­fique de l’écologie poli­tique pour ne pas déduire les démarches mises en œuvre par la seconde comme des consé­quences néces­saires déri­vant des ana­lyses de la pre­mière. Une telle dis­tinc­tion est capi­tale, puisqu’elle permet de décons­truire le sophisme idéo­lo­gique du maté­ria­lisme dia­lec­tique (dog­ma­tique) consis­tant à impo­ser des pra­tiques poli­tiques déter­mi­nées en leur don­nant le statut de néces­si­tés scien­ti­fiques démon­trées (qui per­mettent donc de légi­ti­mer ces pra­tiques). Penser les rap­ports entre éco­lo­gie scien­ti­fique et éco­lo­gie poli­tique est actuel­le­ment déci­sif car il importe de penser l’interaction de l’espèce humaine (essen­tiel­le­ment dans la dimen­sion de son acti­vité indus­trielle, puisque c’est elle qui pose le plus de pro­blèmes éco­lo­giques) avec l’écosystème ter­restre, dans la mesure où l’emprise de plus en plus éten­due de la tech­nique sur la nature tend à per­tur­ber la capa­cité natu­relle qu’a l’écosystème de s’auto-organiser et de s’autoréguler. Le pro­blème étant que l’intégration des contraintes éco­lo­giques dans le cadre de l’industrialisme et de la logique du marché propres au capi­ta­lisme a pour consé­quence de sub­sti­tuer à l’autonomie du poli­tique (qui nor­ma­le­ment laisse place à l’expérience de la liberté poli­tique des indi­vi­dus par l’exercice du juge­ment de chacun dans la déli­bé­ra­tion col­lec­tive) une exper­to­cra­tie (qui place dans les mains de la sphère de l’Etat et d’une mino­rité d’experts l’examen et la déter­mi­na­tion du contenu de l’intérêt géné­ral).

Tel est donc le pro­blème de la démo­cra­tie selon Gorz : tra­duire les néces­si­tés objec­tives qu’exige la pré­ser­va­tion de l’écosystème en conduites nor­ma­tives qu’exige un rap­port res­pec­tueux à la nature et à l’environnement dans les­quels nous vivons, sans pour autant sacri­fier une dimen­sion ouverte à la déli­bé­ra­tion poli­tique.

L’écologie, avant de deve­nir l’étude scien­ti­fique de l’écosystème ter­restre (éco­lo­gie scien­ti­fique) ou un pro­gramme poli­tique de pré­ser­va­tion de la nature (éco­lo­gie poli­tique) a tou­jours été, selon Gorz, l’expression d’une culture et d’une phi­lo­so­phie du quo­ti­dien spon­ta­né­ment diri­gée contre l’impérialisme des appa­reils tech­niques, éco­no­miques et admi­nis­tra­tifs sur toutes les dimen­sions de la vie humaine, parce qu’il nie cette forme de vie dans laquelle l’homme se déve­loppe et se recon­naît comme une partie inté­grante d’un milieu natu­rel. L’écologie est donc un natu­ra­lisme par­ti­cu­lier qui ren­voie en son sens le plus ori­gi­nel à la défense d’un monde vécu où l’homme et la nature ne sont pas sépa­rés, où la nature n’apparaît pas à l’homme comme une réa­lité deve­nue étran­gère. Pour Gorz, elle a tou­jours d’abord signi­fié la forme de rap­port au monde la plus pri­mi­tive et la plus intui­tive au sein d’une nature, une atti­tude de confiance, d’intelligence et de conni­vence avec une nature déjà là, mais que nous ten­dons mal­heu­reu­se­ment à perdre de vue à mesure que la domi­na­tion des appa­reils se fait plus omni­pré­sente, et la trans­for­ma­tion de la nature, plus irré­ver­sible. Le troi­sième cha­pitre, inti­tulé « L’idéologie sociale de la bagnole », illustre ce phé­no­mène. Il porte sur l’analyse d’un objet qui a envahi notre quo­ti­dien et ne cesse d’être omni­pré­sent dans l’environnement de nos socié­tés modernes : à savoir l’automobile.

Une défense de la décroissance

Le qua­trième cha­pitre montre qu’à la crois­sance des­truc­tive, il faut sub­sti­tuer la décrois­sance pro­duc­tive : car seule la décrois­sance peut être pro­duc­tive en terme éco­lo­gique, autre­ment dit pro­duc­tive d’une meilleure qua­lité de vie, puisqu’elle seule peut être en mesure de limi­ter le gas­pillage, c’est-à-dire « satis­faire le plus pos­sible de besoins avec le moins pos­sible de tra­vail, de capi­tal et de res­sources phy­siques ». En effet depuis le début des années 1960 l’accroissement de la pro­duc­tion a été motivé par l’intérêt qu’il y avait à favo­ri­ser la consom­ma­tion pour l’enrichissement du capi­tal. Pour accé­lé­rer et accroître cette consom­ma­tion des usa­gers, des stra­té­gies mar­ke­ting et com­mer­ciales ont donc été mises en place : elles consis­taient à bais­ser arti­fi­ciel­le­ment la durée de vie des pro­duits pour faire de la consom­ma­tion une néces­sité arti­fi­cielle dépas­sant les besoins natu­rels nor­maux, nous fai­sant entrer dans l’ère du gas­pillage, gas­pillage qui permit et permet encore la ren­ta­bi­lité des capi­taux en contrai­gnant les consom­ma­teurs à ache­ter un volume de biens quan­ti­ta­ti­ve­ment plus grand pour une valeur d’usage qua­li­ta­ti­ve­ment sem­blable. Si bien que nous nous trou­vons actuel­le­ment face à ce para­doxe : ce n’est plus la pro­duc­tion qui est au ser­vice des consom­ma­teurs, ce sont les consom­ma­teurs qui sont au ser­vice de la pro­duc­tion. Mais Gorz a bien conscience dans le cin­quième cha­pitre que la mise en œuvre de la décrois­sance est extrê­me­ment dif­fi­cile : car au meilleur des cas elle pro­vo­que­rait une vio­lente dépres­sion éco­no­mique, et au pire, l’effondrement du sys­tème ban­caire mon­dial.

Politique et morale de l’écologie

L’écologie a donc une dimen­sion éthico-poli­tique. Politique d’une part, non pas en tant que théo­rie posi­tive, mais en tant que théo­rie réac­tive à un sys­tème éco­no­mique – le capi­ta­lisme – dont la logique a pour consé­quence actuelle la dévas­ta­tion de la Terre, et à terme, la des­truc­tion de la pla­nète : l’écologie poli­tique est donc essen­tiel­le­ment une théo­rie cri­tique qui combat les consé­quences du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. D’autre part, elle a une dimen­sion éthique, puisqu’elle vise l’émancipation des hommes (face au phé­no­mène de l’aliénation au tra­vail) et la libé­ra­tion de la nature (face au phé­no­mène pla­né­taire de la vio­la­tion impli­quée par la sur­ex­ploi­ta­tion de ses res­sources) en cher­chant les moyens qui leur per­mettent de s’affranchir de la domi­na­tion du dis­po­si­tif tech­nico-mon­dial (les immenses tech­no­lo­gies), consé­quence glo­bale de l’extension du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste dans le temps comme dans l’espace. Pour l’auteur, l’écologie poli­tique, comme issue de secours per­met­tant le salut de l’humanité tout entière face aux impasses du capi­ta­lisme, tire son modèle de l’économie de la connais­sance carac­té­ris­tique des socié­tés modernes avan­cées, dont l’existence a été rendu pos­sible par l’avènement de ce que Gorz a appelé, dans la lignée d’Ivan Illich, des « tech­no­lo­gies ouvertes », c’est-à-dire des tech­no­lo­gies « qui favo­risent la com­mu­ni­ca­tion, la coopé­ra­tion, l’interaction », comme les réseaux et les logi­ciels libres, cet aspect n’est sans doute pas le plus appro­fondi de l’ouvrage, et on peut le regret­ter. Mais, avant d’être une excel­lente intro­duc­tion à l’écologie poli­tique, Ecologica, traité anti­ca­pi­ta­liste fondé en raison, consti­tue donc le mani­feste d’un huma­nisme et d’un natu­ra­lisme exem­plaires.

Notes

1. Voir aussi à ce propos A. Gorz, Lettre à D., Galilée, 2006.
2. A. Gorz, Écologie et poli­tique, Galilée, 1975 ; A. Gorz, Adieux au pro­lé­ta­riat, Galilée, 1980.

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