Élections municipales de 2021 : quels enjeux pour les mouvements populaires ?

Mostafa Henaway, Jason Prince, Eric Shragge[1]

L’élection de Montréal de 2021 s’annonce comme une répétition de celle de 2017, entre un Denis Coderre relooké et la mairesse Valérie Plante. Il aura sans doute d’autres candidats, mais on estime que la campagne sera polarisée entre ces deux grosses pointures.

Au menu, il y aura certes la pandémie, le bilan derrière et les perspectives devant, avec les conséquences énormes pour la ville. Et évidemment, il y aura les enjeux structurels : les changements climatiques, l’économie et l’inégalité sociale, la discrimination, la démocratie urbaine. Cependant, comme c’est de plus en souvent le cas dans nos démocraties tronquées, la campagne sera menée par les spécialistes du marketing et des communications, autour de la personnalité et de l’image.

La réalité derrière l’apparence

Si les « spin doctors » de la politique ne prennent pas toute la place, on pourrait peut-être avoir de réels débats sur les enjeux qui structurent nos vies. Par exemple,

  • Depuis la pandémie qui s’éternise, on constate une aggravation des inégalités. Il y avait les privilégiés qui pouvaient travailler tranquilles de leurs maisons. Et les autres, le plus souvent des femmes, le plus souvent des précaires et le plus souvent des immigrant-es. Les inégalités déjà existantes de conditions de logement, de revenu, de quartiers, qui sont la norme sous le capitalisme, ont explosé avec la COVID.
  • Sur le plan de l’environnement, on a eu l’impression que la situation s’améliorait avec les autoroutes délaissées et l’empreinte de carbone à la baisse. Dans peu de temps, nous serons revenus à la « normale » avec la circulation et la congestion. Néanmoins dans cette période très courte, nous avons vu ce que nous devons faire pour réduire nos émanations de carbone. Il faut dire aussi que l’administration actuelle a développé quelques projets autour des pistes cyclables et les espaces pédestres.
  • Au Québec, le cadre institutionnel fait en sorte que les villes ont une marge de manœuvre très mince et qu’elles restent très dépendantes des paliers supérieurs. La gouvernance de la ville est limitée devant le pouvoir provincial et les forces capitalistes dominantes dans la ville. Le gros des revenus de Montréal vient des taxes sur la propriété et c’est la raison principale pour laquelle la municipalité subit fortement l’influence de la classe capitaliste. Cette propriété est essentiellement privée et traitée comme une commodité pour maximiser la valeur et le profit. Un cercle vicieux, n’est-ce pas?

La ville et le capitalisme

Ceci produit un modèle développement capitaliste, basé sur les intérêts et objectifs du capital immobilier et financier.  La ville est vue comme un lieu d’investissement. Le territoire est une marchandise qu’on vend et qu’on achète. La ville est en constante compétition avec d’autres villes dans une course pour attirer les investissements privés. Les priorités des investisseurs sont le tourisme et les affaires, ce qui se traduit par des méga projets qui ont peu à voir avec l’amélioration de la vie des gens (par exemple le Grand Prix et le Palais des Congrès). Il reste une portion congrue pour des investissements dans l’environnement, les espaces verts, le transport urbain accessible.

Certes, des administrations progressistes comme Projet Montréal ont engagé d’autres actions, de façon limitée. Mais malheureusement, dans la pratique actuelle, la politique municipale se fait en vase clos, en excluant les mouvements sociaux et les organisations communautaires. Tout se joue en coulisses où se négocient des « deals » entre la municipalité et de puissants groupes d’intérêt.

Prendre la ville ?

Face à cette situation, un certain nombre d’organisations tentent de mettre sur la table une approche plus large qui s’exprime dans une approche municipaliste holistique. Il s’agit de créer de nouvelles alliances entre mouvements sociaux, organisations communautaires et éventuellement un parti politique municipaliste, lesquelles mettraient l’accent sur les luttes et les actions à la base, soutenu par des interventions d’éducation populaire permettant aux citoyens et aux citoyennes de s’approprier des enjeux urbains.

Une expérience dans ce sens a été réalisée à Montréal dans les années 1970 avec le Front d’action politique (FRAP) qui avait été fondé par une coalition de groupes communautaires et syndicaux. L’administration municipale de droite de l’époque, avec l’appui des gouvernements provincial et fédéral, a tout fait pour bloquer le chemin au FRAP. Quelques années plus tard, une version moins audacieuse du FRAP a été ressuscitée avec le Regroupement des citoyens et citoyennes de Montréal (RCM), basé sur des conseils de quartiers (un précurseur des conseils d’arrondissements). L’idée au centre de ces projets était de créer des structures municipales en interaction avec les mouvements sociaux coalisés.

Aujourd’hui, la discussion au sein de la gauche municipale a repris : comment actualiser ces projets ? Comment et comment reprendre le chemin vers la construction des villes comme espaces de développement social et écologique, par et pour les citoyen-nes.

À ne pas manquer à la Grande transition

Samedi le 22 mai à 15h30, il y aura une session à la conférence La Grande Transition dédiée aux luttes urbaines : À qui appartient la Ville : aménagement urbain et pouvoir citoyen, La discussion portera sur des mobilisations citoyennes organisant la résistance et revendiquant un aménagement urbain au service de la population et non des intérêts financiers.  De quels outils disposent-elles?  Y a-t-il des précédents dans les luttes sociales qui pourraient renforcer le pouvoir citoyen?  Et n’y aurait-il pas lieu de créer un front uni entre ces mobilisations pour développer un véritable rapport de force?. Avec plusieurs intervenant-es dont Dimitri Roussopoulos (Comité Milton-Parc), Jocelyne Bernier (Table Action Gardien de Pointe-Saint-Charles), Ghislaine Raymond (Comité de pilotage pour le redéveloppement du secteur Louvain-Est dans Ahuntsic), Nathan Crompton, un militant pour le droit au logement de Colombie britannique) et Shannon Franssen (Corporation de développement communautaire Solidarité St-Henri). Plus d’informations : info@thegreattransition.net

 

 

[1] Henaway, Prince, Shragge, ont écrit, Montréal : Un guide pour les citoyens et citoyennes pour la politique municipale , École des affaires publiques et communautaires, Université Concordia, 2021.