Accueil- Débats, histoire et théoriesMontréal-Nord : quelques leçons de la campagne municipale

Montréal-Nord : quelques leçons de la campagne municipale

Entrevue avec Will Prosper

Les bilans 2021 des NCS

Le monde actuel apparaît encore très bousculé par l’impact d’une pandémie qui s’avère résiliente, et qui révèle les grandes fractures systémiques de l’« ordre » qui sévit depuis la transition du capitalisme de l’après-guerre au « modèle » néolibéral. Parallèlement, cet ordre a été rudement secoué depuis les années 2000 à travers les soulèvements et les révoltes populaires qui ont traversé la planète à travers la « vague rose » en Amérique latine, les « printemps » arabes et africains, et l’explosion de nouvelles résistances dans le reste du monde, y compris au Québec.

Certes, cette évolution apparaît de manière disparate et fragmentée, avec plusieurs « récits » qui confrontent tant les gauches que les droites. Visiblement, on est en panne de « récits », comme en témoigne la grande confusion dans la gouvernance économique et politique, les modes d’expression culturelle, voire les dispositifs par lesquels les groupes sociaux mettent en place des blocs qui peuvent prétendre à l’hégémonie.

Dans les prochaines semaines, les NCS vont tenter de collecter quelques morceaux de ce puzzle complexe : quels sont les contours actuels de la transition post pandémique ? En quoi le néolibéralisme sous toutes ses formes se réarticule et se réorganise ? Quelles sont les réponses proposées par les mouvements populaires et la gauche ?

Will Prosper qui se présentait sous les couleurs de Projet Montréal à la mairie de Montréal-Nord a été vaincu par les forces combinées de la machine du Parti Libéral et les médias-poubelles du réseau Quebecor. Nous lui avons parlé pour comprendre ce qui était arrivé ainsi que les leçons qui se dégagent de ce combat.

As-tu été surpris du résultat ?

On s’attendait â perdre, pour un ensemble de raisons, mais on pensait obtenir davantage de votes[1]. De toute évidence, la machine libérale (tant fédérale que provinciale) totalement dévoué à Coderre a mis le paquet. Ils ne pouvaient pas se permettre de perdre leur château fort!

La campagne de peur a fonctionné finalement…

Avec les médias complaisants, ils ont parlé de Montréal-Nord comme si c’était une zone de guerre. Certes, il y a les gangs, mais de là à décrire la situation comme si on était en Afghanistan! Il y a une partie de l’arrondissement occupé par des propriétaires de bungalows qui étaient sensibles à cela. Ils ont voté par la peur. Pourtant, la gestion par la mairesse sortante a été tout sauf vigoureuse par rapport aux enjeux quotidiens qui affectent la vie des gens. En comparaison avec d’autres arrondissements (y compris avec Rivière-des-Prairies qui sont nos voisins), Montréal-Nord reste très en retard par rapport à l’entretien de la voirie, l’aménagement des parcs, l’environnement, même le déneigement !

Comment s’est passée ta campagne ?

On avait une formidable équipe, probablement l’une des meilleures de Projet Montréal. Des super bénévoles ont sillonné le quartier de haut en bas, notamment dans les blocs appartement où se concentrent les populations moins pourvues. On en parlé à des milliers de personnes. Certes, il y avait de la résistance, résultant de la campagne de peur qu’on a déjà évoqué. D’autre part, Coderre qui est présent depuis 45 ans dans le quartier a une bonne base. Tout le monde le connait.

Vous avez pu débattre des vrais enjeux …

Notre campagne a fait des vagues bien qu’elle disposait peu de moyens. En partie parce que nous avons obtenu des appuis populaires importants, nous empêchant, selon les normes en vigueur de recevoir davantage. Par exemple, on avait une seule employée à temps plein. Coderre avait mobilisé ses compères au niveau provincial et fédéral, avec leur pléthore de staff. Cela ne nous a pas empêché de mobiliser du monde et de parler de l’inégalité, de la pauvreté, du manque de logements décents, de l’insuffisance du transport public, et bien sûr, du profilage racial et de la discrimination.

Avez-vous tenté de répliquer aux attaques ?

Les accusations qui ne rimaient à rien et qu’ont répété les médias étaient une sorte de piège. Répliquer à cela aurait encore plus détourné l’attention. Il faut souligner le rôle néfaste du SPVM qui ne s’est pas gêné pour dramatiser la situation, essentiellement pour réclamer de nouveaux financements. On a préféré se concentrer sur les vrais enjeux. Ce n’était pas facile. Ici on n’est pas dans le Plateau avec des appuis presque naturels de la part d’une opinion publique majoritairement progressiste. Juste pour illustrer mon propos, je rappelle que durant la grève étudiante et le mouvement des carrés rouges, il n’y a pas grand-chose qui a levé à Montréal-Nord.

Les conditions de vie dans l’arrondissement expliquent en partie ce qui est arrivé…

La population n’est pas très politisée. Elle se sent peu concernée, encore plus face aux enjeux municipaux. Une grand nombre d’habitants n’ont pas la citoyenneté canadienne, dont plusieurs dans la communauté haïtienne (20 % de la population totale de l’arrondissement). Beaucoup de gens ne sont pas inscrits sur le registre électoral. Encore plus de monde ne sait rien du système politique. Plusieurs n’ont jamais eu l’expérience de voter. Et aussi les problèmes de survie sont omniprésents. Toutes les énergies sont consacrées à joindre les deux bouts, tout en envoyant une partie de son revenu aux familles laissées derrière. Rendues au jour J, des centaines de personnes n’ont pas voter, y compris parmi nos partisans !

Et il y avait la COVID…

Le pourcentage des gens affectés à Montréal-Nord a été parmi les plus importants dans l’agglomération de Montréal. Dans les appartements surpeuplés des grands blocs, l’impact du confinement a été dévastateur, notamment pour les jeunes, et donc à rebours pour leurs parents. La campagne électorale a été contrainte par l’incapacité de se réunir en grand groupe. Il y avait des gens qui refusaient d’ouvrir leur porte parce qu’ils avaient peur.

Est-ce que l’abstention des jeunes a été un facteur important dans la défaite ?

C’est certain que les jeunes, peut-être encore plus à Montréal-Nord, ne votent pas beaucoup. Ils se sentent exclus du domaine public, des autorités étatiques. Pour plusieurs d’entre eux, la politique est une vilaine abstraction où un petit groupe décide de tout et s’en met plein les poches.

Le milieu communautaire ne s’est pas beaucoup impliqué…

Plusieurs des groupes sont coincés dans un système de gestion où le patronage prévaut. Au pire, on les force à se tenir du côté des dominants. Au mieux, on les avertit qu’ils doivent rester « neutres », ne pas se prononcer sur les enjeux. Ils craignent de mettre en jeu les subventions qu’on leur accorde et qui les forcent à se limiter à l’offre de services qui est insuffisante dans le système public.

Et maintenant qu’est-ce qu’on fait ?

Avec cette campagne, on a rejoint beaucoup de monde. On a semé. Nos militants ont acquis de sérieuses compétences. On a mis en branle un processus politique qui vient d’en bas, qui ne dépend pas des partis. En regardant ce qu’on a réussi à faire depuis une dizaines d’années, on constate les avancées. Par exemple, tout le monde maintenant (à part Legault) parle de racisme systémique. Le dossier du profilage racial est de plus en plus compris par l’opinion. Ce n’est pas rien. On a des forces, on va les nourrir, les développer.

Comment ces semences vont fleurir ?

Il n’y a pas de raccourci. Il faut que le droit à une véritable citoyenneté devienne dominant. C’est une bataille quotidienne, comme celle qu’on a mené au début de la COVID en assumant une bonne partie de l’éducation et de la mobilisation locale. C’est le travail de « fourmi » qui repose sur des noyaux militants comme celui de Hoodstock.

Est-ce qu’il y aura une prochaine bataille municipale en 2025 ?

Ce n’est pas impensable. En attendant, on se servira du formidable cerveau collectif qui a beaucoup mûri, et qui fait rêver du monde. C’est important de rêver ! C’est comme cela qu’on peut aller plus loin.

Réalisé par Pierre Beaudet


  1. Will a obtenu 29,1% des suffrages contre 64,2% pour la candidate de l’équipe de Coderre, la mairesse sortante Christine Black. Par ailleurs, tous les postes de conseillers ont été remporté par Ensemble Montréal. (environ 50 000) électeurs et électrices sont enregistrées dans cet arrondissement.