Des chantiers pour changer le monde

Par Mis en ligne le 19 mars 2014

Dans le sillon du Forum social mon­dial, un nou­veau pay­sage social prend forme : un autre monde est non seule­ment pos­sible et néces­saire, mais il est déjà en construc­tion à tra­vers une très grande mul­ti­tude d’initiatives qui se déclinent à tous les niveaux, du local au global.

Ces pro­po­si­tions alter­na­tives rejettent les modèles glo­baux et prônent une vision posi­tive de la diver­sité qui mise sur l’autonomie créa­tive de tous ceux et celles qui, au stade indi­vi­duel ou col­lec­tif, se conçoivent comme les arti­sans d’un chan­ge­ment social salu­taire pour l’humanité. En somme, comme le scan­daient les par­ti­ci­pants au FSM de Porto Alegre en 2005, plutôt qu’une solu­tion de masse, la mou­vance alter­mon­dia­liste pro­pose une masse de solu­tions. Changer le monde, cela com­mence par se chan­ger soi-même, en pen­sant et agis­sant dif­fé­rem­ment. Cela se pour­suit dans son quar­tier, son école, sa com­mu­nauté, sa ville, sa région, son pays, sa pla­nète.

Cela peut com­men­cer en relayant un mes­sage, puis en posant un geste, en sus­ci­tant des dis­cus­sions, en tra­vaillant autre­ment, en votant avec conscience, en consom­mant dif­fé­rem­ment, en don­nant et en rece­vant… mais dans tous les cas, cela se fait dans l’ouverture et la rela­tion à l’autre, avec comme prin­cipe car­di­nal, le souci du bien commun. De ce foi­son­ne­ment émergent de manière par­cel­laire de grands chan­tiers, qui sont autant de voies d’avenir pour recons­truire les socié­tés au-delà du déve­lop­pe­ment.

Chantier 1 : Domestiquer la finance internationale

Contrôler ce sec­teur éco­no­mique afin de le remettre en phase avec les besoins des socié­tés, tel est le cheval de bataille de nom­breuses orga­ni­sa­tions de la société civile, tel l’association ATTAC (Association pour la Taxation des Transactions finan­cières et pour l’Action Citoyenne). Mise sur pied en 1998 pour remettre la finance au ser­vice des citoyens. ATTAC est aujourd’hui un réseau inter­na­tio­nal, pré­sent dans 40 pays et s’appuyant sur plus de mille groupes locaux. Sa prin­ci­pale pro­po­si­tion, ins­pi­rée par l’économiste James Tobin, consiste à ins­tau­rer une taxe sur l’ensemble des tran­sac­tions finan­cières afin, d’une part, de limi­ter l’activité spé­cu­la­tive et, d’autre part, de finan­cer des poli­tiques publiques visant le déve­lop­pe­ment des pays du Sud ainsi que la lutte contre les chan­ge­ments cli­ma­tiques.

Une telle taxe mon­diale à un taux de 0,05% per­met­trait de cou­vrir le coût de réa­li­sa­tion des Objectifs du mil­lé­naire pour le déve­lop­pe­ment (180 mil­liards de dol­lars), d’aider les pays en déve­lop­pe­ment à s’adapter aux chan­ge­ments cli­ma­tiques (170 mil­liards) et d’éponger les défi­cits bud­gé­taires des pays déve­lop­pés (360 mil­liards). L’idée de cette taxe est aujourd’hui reprise par plu­sieurs pays. Une autre idée vise à domes­ti­quer la finance par l’abolition les para­dis fis­caux, ces ter­ri­toires où l’on ne paie pas d’impôt.

Le nombre de ces para­dis fis­caux a triplé ces trente der­nières années, ce qui permet aux riches de mettre à l’abri du fisc entre 21 000 et 32 000 mil­liards de dol­lars. Depuis 2009, plu­sieurs réseaux citoyens ont créé l’Indice d’opacité finan­cière qui permet d’établir la liste des pays qui favo­risent l’évasion fis­cale. En tête du clas­se­ment 2013, nous retrou­vons la Suisse, le Luxembourg, Hong Kong, les Îles Caïmans, Singapour et les États-Unis. Les reven­di­ca­tions semblent porter fruit puisque, depuis la crise de 2008, 120 pays se sont enga­gés à mettre fin au secret ban­caire.

Chantier 2 : démondialiser la planète

Aujourd’hui, près de 600 accords com­mer­ciaux en vigueur ou en cours de négo­cia­tion limitent les capa­ci­tés d’intervention des États au profit d’une éco­no­mie « glo­ba­li­sée », c’est-à-dire des entre­prises mul­ti­na­tio­nales et des grandes ins­ti­tu­tions finan­cières. De l’insurrection zapa­tiste au Chiapas mexi­cain (1994), aux mani­fes­ta­tions contre l’OMC à Seattle en 1999, en pas­sant par les mobi­li­sa­tions contre l’Accord mul­ti­la­té­ral sur les inves­tis­se­ments (AMI) en 1998, des actions ont obtenu des gains en démys­ti­fiant les effets du libre-échange et en ral­liant à leur cause cer­tains gou­ver­ne­ments. Ce fut le cas pour la Zone de libre-échange des Amérique (ZLEA) qui fina­le­ment a été blo­quée par les popu­la­tions et les États d’Amérique latine en 2005. Aujourd’hui encore, la contes­ta­tion se pour­suit, d’où la para­ly­sie de l’OMC, tou­jours inca­pable d’imposer la « méde­cine » néo­li­bé­rale à l’ensemble du monde.

La ques­tion de la libé­ra­li­sa­tion du sec­teur de l’agriculture est un sujet très sen­sible qui peut conduire à poser des gestes dra­ma­tiques, mais aussi à éla­bo­rer des pro­po­si­tions por­teuses d’avenir. C’est pour dénon­cer le sort tra­gique réservé aux agri­cul­teurs de son pays, suite à l’ouverture de leur marché au riz amé­ri­cain, que le leader paysan sud-coréen, Lee Kyung Hae, s’est planté un poi­gnard dans le cœur, durant la Conférence de l’OMC à Cancún. En Inde, près de 250 000 pay­sans se sont sui­ci­dés depuis 1997.

C’est pour remé­dier à ces drames que le mou­ve­ment paysan inter­na­tio­nal Via cam­pe­sina, qui regroupe 150 orga­ni­sa­tions repré­sen­tant 200 mil­lions de pay­sans, reven­dique la sou­ve­rai­neté ali­men­taire des peuples, ce qui signi­fie que les pay­sans doivent pro­duire avant tout pour se nour­rir, eux-mêmes, leurs familles et leurs com­mu­nau­tés. Sa pro­po­si­tion prin­ci­pale vise à sti­mu­ler l’agriculture locale et vivrière, plutôt que l’agro-industrie d’exportation.

C’est dans une pers­pec­tive simi­laire qu’il faut abor­der le cou­rant du com­merce équi­table. Il se base sur une rela­tion directe entre consom­ma­teurs conscien­ti­sés et res­pon­sables situés au Nord et petits pro­duc­teurs au Sud ras­sem­blés en coopé­ra­tives de pro­duc­tion. Cette nou­velle rela­tion de soli­da­rité fondée sur une juste rétri­bu­tion des pro­duc­teurs est pos­sible grâce à la mise en place de réseaux de dis­tri­bu­tion (Oxfam, Artisans du monde, la Fair Trade Federation en Amérique du Nord ou encore le Network of European Worldshops) et de cer­ti­fi­ca­tion (World Fair Trade Organization-WFTO, Fair trade Labelling Organizations-FLO, Max Havelaar). Le com­merce équi­table implique plus de deux mil­lions de pro­duc­teurs répar­tis dans 75 pays, avec un chiffre d’affaire en forte pro­gres­sion récem­ment évalué entre 5,5 et 6 mil­liards d’euros (2012).

Du côté des consom­ma­teurs, près de 80 mil­lions de familles font régu­liè­re­ment le choix équi­table. Le chan­tier de la démon­dia­li­sa­tion de la pla­nète vise à des­ser­rer les liens tissés entre les pays par les accords com­mer­ciaux et finan­ciers. Il repose sur une diver­sité de stra­té­gie, allant de la contes­ta­tion des accords. Dans tous les cas, au cœur de cette nou­velle manière de com­mer­cer, se trouve une pré­oc­cu­pa­tion fon­da­men­tale : le bien-être des com­mu­nau­tés et l’essor de l’économie locale.

Chantier 3 : Socialiser l’économie

Repenser les échanges inter­na­tio­naux sur des bases soli­daires consti­tue un chan­tier fon­da­men­tal du post-déve­lop­pe­ment envi­sagé par la mou­vance alter­mon­dia­liste. Cette approche se pro­longe par une nou­velle façon de conce­voir les rap­ports de pro­duc­tion. C’est le chan­tier ouvert par les orga­nismes d’économie sociale et soli­daire (ESS). Alternative à la logique capi­ta­liste cen­trée sur la maxi­mi­sa­tion du profit, la mobi­lité du capi­tal, la crois­sance abso­lue et la loi de la concur­rence, l’ESS est construite autour de cinq piliers :

  • une lucra­ti­vité maî­tri­sée.
  • Une orga­ni­sa­tion interne démo­cra­tique (modèle coopé­ra­tif).
  • Une logique d’engagement social dans la com­mu­nauté.
  • Une orien­ta­tion vers la recherche du « bien vivre ».
  • Un ancrage ter­ri­to­rial local.

En France, le sec­teur de l’ESS consti­tue 10 % du PIB et emploi 2,35 mil­lions de sala­riés répar­tis dans plus de 200 000 entre­prises sociales et soli­daires. En Argentine, l’ESS, consi­dé­rée comme une stra­té­gie de sortie de crise suite à la faillite du pays en 2001, repré­sente 10% du PIB et 22% de la pro­duc­tion agri­cole. Au Canada, l’ESS four­nit de l’emploi à plus de 100 000 per­sonnes. Cette ten­dance visant la réin­ser­tion des popu­la­tions exclues se retrouve dans plu­sieurs autre pays d’Amérique latine et d’Afrique, où l’ESS appa­raît aujourd’hui comme une solu­tion afin de four­nir un ser­vice mini­mum de pro­tec­tion sociale à près de 80% de la popu­la­tion, qui œuvrent dans les sec­teurs infor­mel et rural et qui ne peuvent béné­fi­cier des régimes publics ou privés.

Si l’ESS semble aujourd’hui avoir le vent dans les voiles, elle n’est cepen­dant pas à l’abri des cri­tiques. Pour plu­sieurs, elle appa­raît comme une forme de sub­si­dia­rité de l’action publique qui permet à l’État de se déga­ger de ses obli­ga­tions vis-à-vis de ses admi­nis­trés, ce qui ali­mente la vision néo­li­bé­rale pré­co­ni­sant le recul de l’interventionnisme éta­tique dans le contexte de mon­dia­li­sa­tion.

Chantier 4 : Rendre leur dignité aux travailleurs et aux travailleuses

L’un des moteurs de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale réside dans la pro­li­fé­ra­tion des inves­tis­se­ments directs étran­gers (IDE). Cette migra­tion du capi­tal rend compte de l’extension des rami­fi­ca­tions des entre­prises mul­ti­na­tio­nales, soit par la délo­ca­li­sa­tion des usines, soit par l’achat de filiales à l’étranger. Ce qui pousse les entre­prises à se mon­dia­li­ser en répar­tis­sant leurs unités de pro­duc­tion aux quatre coins du globe, c’est la recherche d’une plus grande com­pé­ti­ti­vité, et cela passe géné­ra­le­ment par une équa­tion simple : pro­duire plus à moindre frais. Et dans ce calcul, le coût et la doci­lité de la main d’œuvre sont des fac­teurs de pre­mier plan.

Ce qu’on appelle le dum­ping social, c’est cette concur­rence déloyale entre pays qui conduit à une réduc­tion géné­ra­li­sée des condi­tions de tra­vail du fait de la délo­ca­li­sa­tion des emplois des pays à haut salaire et forte pro­tec­tion sociale, vers des pays où la main d’œuvre est moins bien payée et pro­té­gée. Sachant qu’entre 1980 et 2008, le volume des IDE a été mul­ti­plié par 40, on prend la mesure de l’impact du phé­no­mène sur l’évolution des condi­tions de tra­vail. Une stra­té­gie de chan­ge­ment est donc néces­saire. Dans cette vaste entre­prise, la pro­mo­tion du tra­vail décent consti­tue un axe impor­tant. Viser un tra­vail décent sup­pose de déployer, au niveau natio­nal mais aussi mon­dial, un ensemble de poli­tiques qui doivent être com­plé­men­taires et simul­ta­nées, et qui s’inscrivent sous quatre prio­ri­tés : la recherche du plein emploi, le déve­lop­pe­ment de la pro­tec­tion sociale, la défense des droits fon­da­men­taux au tra­vail et le ren­for­ce­ment du dia­logue social.

Le mou­ve­ment syn­di­cal inter­na­tio­nal s’est investi avec la mou­vance alter­mon­dia­liste dans la lutte pour pro­mou­voir le tra­vail décent. La Confédération syn­di­cale inter­na­tio­nale (CSI) regroupe 180 mil­lions de tra­vailleurs affi­liés à 315 orga­ni­sa­tions syn­di­cales répar­ties dans 156 pays. En 2013, la CSI a orga­nisé 274 actions de sen­si­bi­li­sa­tion sur le thème du tra­vail décent dans 64 pays. Ces actions sont déployées dans le cadre de coa­li­tions incluant syn­di­cats, asso­cia­tions de consom­ma­teurs, orga­nismes de coopé­ra­tion inter­na­tio­nal, etc. C’est le cas de Clean Clothes Campaign ou Labour Behind the Label, des réseaux euro­péens qui dénonce les condi­tions de tra­vail alié­nantes dans l’industrie du vête­ment. Également, The Asia Floor Wage Alliance reven­dique un salaire décent pour les tra­vailleurs de l’industrie tex­tile en Asie. Notons aussi Play Fair, une cam­pagne mon­diale visant à pro­mou­voir les droits des tra­vailleurs œuvrant à la pré­pa­ra­tion d’événements spor­tifs inter­na­tio­naux (coupe du monde de foot­ball, jeux olym­piques…).

Chantier 5 : démocratiser la démocratie

Au-delà de la sphère éco­no­mique, l’univers du poli­tique doit lui aussi être repensé dans la pers­pec­tive du post-déve­lop­pe­ment. La démo­cra­tie repré­sen­ta­tive est entrée en crise, ren­dant de plus en plus évi­dente la frac­ture entre gou­ver­nants et gou­ver­nés. Les dif­fé­rents gou­ver­ne­ments qui se suc­cèdent appliquent les mêmes poli­tiques d’austérité (rigueur bud­gé­taire, réduc­tion des dépenses publiques, libé­ra­li­sa­tion com­mer­ciale et finan­cière). Pour contrer cette ten­dance à l’évitement du débat démo­cra­tique, de nom­breuses ini­tia­tives visent à pro­mou­voir la par­ti­ci­pa­tion citoyenne.

Dans la ville de Porto Alegre, qui a été l’hôte du pre­mier Forum social mon­dial, les citoyen-nes expé­ri­mentent le budget par­ti­ci­pa­tif, qui permet à la popu­la­tion de dis­cu­ter et défi­nir le budget et les poli­tiques publiques muni­ci­pales. Aujourd’hui, on évalue qu’il y a plus de 300 bud­gets par­ti­ci­pa­tifs dans le monde. Au-delà de cette pra­tique, appa­raît la volonté de redon­ner aux gens un pou­voir dans le pro­ces­sus d’élaboration des règles de la vie com­mune dans la mise en œuvre des poli­tiques publiques.

Démocratie participative

Depuis 2003, les insur­gés du Chiapas ont ras­sem­blé les 38 muni­ci­pa­li­tés qu’ils contrôlent en cinq cara­coles. Ces ter­ri­toires zapa­tistes auto­nomes depuis 1994 sont admi­nis­trés par des Conseils de bon gou­ver­ne­ment. Les membres de ces conseils sont dési­gnés par consen­sus par les assem­blées com­mu­nau­taires des muni­ci­pa­li­tés admi­nis­trées et ne siègent que par rota­tion (pour des périodes de 10 jours). Ils ne reçoivent aucune rému­né­ra­tion pour ces tâches per­çues comme un ser­vice à la com­mu­nauté où la par­ti­ci­pa­tion des femmes est for­te­ment encou­ra­gée. Certes, par ce sys­tème de rota­tion des charges publiques, les Conseils peuvent perdre en effi­ca­cité, mais cela à l’avantage de per­mettre à tout le monde de prendre part à la ges­tion du bien commun et sur­tout d’apprendre par la pra­tique l’autogouvernement.

Cette logique d’auto-organisation se retrouve dans les mobi­li­sa­tions des indi­gnés et de Occupy. Par le geste sym­bo­lique de se réap­pro­prier l’espace public, de reven­di­quer La rue est à nous ! et d’occuper les parcs, les occu­pants signi­fiaient à la fois leur cri­tique des pro­ces­sus de pri­va­ti­sa­tion de la vie col­lec­tive, mais sur­tout, leur volonté de se réap­pro­prier la démo­cra­tie et de lutter contre la confis­ca­tion repré­sen­ta­tive. Sur les places occu­pées, que ce soit à New York, Madrid, Rio ou Montréal, les déci­sions col­lec­tives étaient prises en assem­blée géné­rale sur la place, les ani­ma­teurs d’assemblée et les ora­teurs étaient tirés au sort parmi des volon­taires, les charges au sein des cam­pe­ments étaient répar­ties selon une rota­tion sys­té­ma­tique, les formes d’échange et de com­mu­ni­ca­tion favo­ri­saient l’écoute active et le refus de la dic­ta­ture de l’urgence.

Chantier 6 : pratiquer la sobriété heureuse

Pour la mou­vance alter­mon­dia­liste, lutter contre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique exige une pro­fonde réforme du sys­tème pro­duc­ti­viste et pour le moment aucun gou­ver­ne­ment n’a le cou­rage d’aborder de front ce pro­blème. Certains pays adoptent même des posi­tions car­ré­ment régres­sives (le Canada, par exemple). L’urgence d’agir, pour­tant, appa­raît de plus en plus clai­re­ment. Selon le rap­por­teur des Nations unies sur les droits des migrants, 250 mil­lions de per­sonnes d’ici 2050 pour­raient deve­nir des « réfu­giés cli­ma­tiques » à cause des catas­trophes envi­ron­ne­men­tales. Dans l’optique du post-déve­lop­pe­ment, la crois­sance éco­no­mique n’est pas la solu­tion, mais le pro­blème. Pour sortir du cycle infer­nal d’une crois­sance insou­te­nable, plu­sieurs pro­posent de mettre de l’avant la notion de décrois­sance convi­viale, voire la « sobriété heu­reuse ».

Vivre sobre­ment, par ailleurs, ne veut pas dire se priver, mais plutôt refu­ser la société de gas­pillage fondée sur une consom­ma­tion com­pul­sive ou dit autre­ment, s’émanciper de la condi­tion de consom­ma­teur faus­se­ment hédo­niste pour rede­ve­nir des êtres humains socia­li­sés et soli­daires. En fait, la décrois­sance sup­pose de pro­duire plus de liens (sociaux) et moins de biens (maté­riels), de ré encas­trer l’économie dans des rap­ports sociaux locaux, de proxi­mité. Cela est visible dans les nom­breuses expé­riences alter­na­tives autour des mon­naies locales et des Systèmes d’échanges locaux, du réseau des Associations pour le main­tien d’une agri­cul­ture pay­sanne en France, de l’agriculture sou­te­nue par la com­mu­nauté et du réseau des fer­miers de famille au Québec, de l’agro-écologie, du tou­risme vert de proxi­mité, de la finance lente et des coopé­ra­tives de toutes sortes.

Du PIB au BNB

Plutôt que de mesu­rer le déve­lop­pe­ment et la richesse de manière pure­ment maté­rielle à l’aide du Produit inté­rieur brut (PIB), il importe d’adopter des indi­ca­teurs plus englo­bants, comme ceux éla­bo­rés par le Programme des Nations Unies pour le déve­lop­pe­ment, soit l’Indice de déve­lop­pe­ment humain (IDH). Plusieurs sug­gèrent d’aller encore plus loin, en sui­vant le modèle du Bhoutan qui, depuis 1972, fait la pro­mo­tion du Bonheur natio­nal brut (BNB), qui mesure à la fois la crois­sance éco­no­mique, la pro­mo­tion de la culture natio­nale, la sau­ve­garde de l’environnement et une gou­ver­nance res­pon­sable. Signe d’un chan­ge­ment de men­ta­lité, l’Assemblée géné­rale de l’ONU a adopté en juillet 2011 une réso­lu­tion appe­lant à intro­duire la notion de bon­heur dans les indi­ca­teurs de déve­lop­pe­ment. 

Chantier 7 : Vivre bien

Si le mou­ve­ment pour la décrois­sance trouve ses racines en Europe, les pays andins d’Amérique du Sud ont apporté leur pierre à l’édifice du post-déve­lop­pe­ment à tra­vers la notion du buen vivir (vivre bien). Ensemble de prin­cipes éthiques issus de la cos­mo­vi­sion amé­rin­dienne, le vivre bien (tra­duc­tion de Sumak Kawsay en que­chua) entend récon­ci­lier le déve­lop­pe­ment humain et celui de la nature. Il sug­gère de sub­sti­tuer à la logique actuelle de sur­ex­ploi­ta­tion des res­sources à des fins d’accumulation indi­vi­duelle illi­mi­tée de capi­tal, le res­pect des droits de la Terre-Mère (Pachamama) dans un rap­port d’équilibre et d’harmonie avec la nature. Il s’agit d’une rup­ture avec la concep­tion occi­den­tale du pro­ces­sus de civi­li­sa­tion qui tend à dis­so­cier l’homme de la nature. Cet héri­tage ances­tral des peuples autoch­tones des Amériques a rejailli sur la scène inter­na­tio­nale pour enri­chir la réflexion sur le post-déve­lop­pe­ment à la faveur de deux phé­no­mènes conjonc­tu­rels.

Le pre­mier est l’arrivée au pou­voir de l’Aymara Evo Morales en Bolivie (2006), suivie très vite de celle de Rafael Correa en Équateur (2007). Ces deux repré­sen­tants de la gauche latino-amé­ri­caine ont fait de la recon­nais­sance des peuples autoch­tones et de la cause envi­ron­ne­men­tale leur cheval de bataille. D’ailleurs, ces deux pays ont récem­ment ins­crit le droit de vivre bien dans leur nou­velle consti­tu­tion, garan­tis­sant à tous leurs citoyens le droit à l’eau et à l’alimentation, à un envi­ron­ne­ment sain, à la com­mu­ni­ca­tion, à la culture, à l’éducation, à l’habitat, à la santé, au tra­vail et à la sécu­rité sociale.

Pour sa part, l’Équateur arti­cule la lutte pour la jus­tice sociale, l’égalité et l’abolition des pri­vi­lèges, avec la construc­tion d’une société qui res­pecte la diver­sité et la nature. C’est cela qui moti­vait son Initiative Yasuni-ITT, lancée en 2007, et qui visait la pré­ser­va­tion d’une région ama­zo­nienne riche en bio­di­ver­sité et en res­sources pétro­lières, en gelant l’exploitation de ces res­sources fos­siles, sous réserve d’obtention d’un fonds de com­pen­sa­tion de la part de la com­mu­nauté inter­na­tio­nale. Malheureusement, le projet a été aban­donné devant le peu d’enthousiasme des pays déve­lop­pés à ali­men­ter ce fonds de soli­da­rité éco­lo­gique. Autrement, devant le blo­cage des négo­cia­tions sur le renou­vel­le­ment du pro­to­cole de Kyoto, la Bolivie a convo­qué à Cochabamba en 2010 une confé­rence réunis­sant 35 000 par­ti­ci­pants, laquelle a débou­ché sur une décla­ra­tion sur les droits de la Pachamama.

Le texte recon­naît la dette cli­ma­tique des pays déve­lop­pés par rap­port au reste du monde, fait la pro­mo­tion de la sou­ve­rai­neté ali­men­taire, des droits des peuples autoch­tones et des réfu­giés cli­ma­tiques et pro­pose la créa­tion d’un Tribunal inter­na­tio­nal pour la jus­tice cli­ma­tique et envi­ron­ne­men­tale. En somme, cette crise struc­tu­relle de notre modèle de déve­lop­pe­ment débouche sur un nou­veau projet social, l’écosocialisme qui entend sub­sti­tuer la qua­lité de vie à la quan­tité de biens accu­mulé comme étalon du bon­heur.

Chantier 8 : Prendre son temps

La vitesse et la mobi­lité ont été éri­gées au rang de vertu suprême de l’âge global. Ce n’est pas un hasard puisque ces deux phé­no­mènes se nour­rissent des inno­va­tions tech­no­lo­giques et du déve­lop­pe­ment indus­triel et sont liés au moteur de la mon­dia­li­sa­tion : la pro­duc­ti­vité. Puisque le temps, c’est de l’argent, il ne faut pas le perdre, et sur­tout, tou­jours cher­cher à en gagner. Pourtant, que l’on soit riche ou pauvre, déve­loppé ou sous-déve­loppé, nous avons tous 24 heures dans une jour­née. Aussi, s’émanciper signi­fie avant tout chan­ger le rap­port à l’espace et au temps. C’est tra­vailler moins pour vivre mieux.

C’est se relo­ca­li­ser en pra­ti­quant la poli­tique de l’escargot. Telle est l’approche prônée par le mou­ve­ment Slow. Se défi­nis­sant comme un mou­ve­ment pour la sau­ve­garde et le droit au plai­sir, ce mou­ve­ment est né en Italie en 1986, pour défendre la gas­tro­no­mie contre les ravages du Fast-food. Aujourd’hui, Slow-food compte près de 100 000 membres répar­tis dans 132 pays.

Ce mou­ve­ment pro­meut l’éducation au goût, défend la bio­di­ver­sité et sou­tient les éco­no­mies locales, durables et de petite échelle. Il se consacre à la pro­tec­tion des ali­ments de qua­lité et des méthodes de culture et de trans­for­ma­tion tra­di­tion­nelles et équi­tables. Le mou­ve­ment Slow Food estime que le seul type d’agriculture qui offre de vraies pers­pec­tives de déve­lop­pe­ment est celui qui se base sur la sagesse des com­mu­nau­tés locales en har­mo­nie avec l’écosystème qui les entoure. Pour le mou­ve­ment, « manger est un acte agri­cole », et les consom­ma­teurs infor­més et conscients de l’impact de leurs choix sur les logiques de pro­duc­tion ali­men­taire et sur la vie des pro­duc­teurs deviennent des copro­duc­teurs. Pour ces der­niers, les ali­ments de qua­lité doivent être bons, propres et justes. Bons, capables de sti­mu­ler et de satis­faire les sens de ceux qui les consomment.

Propres, donc pro­duits sans porter atteinte aux res­sources de la terre, aux éco­sys­tèmes et à l’environnement, et sans mettre en danger la santé de qui­conque. Et fina­le­ment justes, c’est-à-dire res­pec­tueux de la jus­tice sociale dans le sens de rétri­bu­tions et des condi­tions de tra­vail équi­tables à chaque étape du pro­ces­sus, de la pro­duc­tion à la consom­ma­tion. Le mou­ve­ment Slow Food a par ailleurs encou­ragé la crois­sance du mou­ve­ment Cittaslow (Villes lentes), qui prônent, notam­ment, la fer­me­ture du centre-ville au trafic auto­mo­bile un jour par semaine et la créa­tion d’espaces et d’occasions de contact entre pro­duc­teurs et consom­ma­teurs.

Pour ne pas conclure

Contrairement à une image bien connue, le monde actuel n’est pas divisé entre, d’une part, un monde « déve­loppé » et, de l’autre, un monde « en déve­lop­pe­ment ». En réa­lité, il n’y a qu’un seul monde, et il est mal déve­loppé. Sortir des ornières dans les­quelles nous ont engagé le capi­ta­lisme aujourd’hui finan­cia­risé n’est pas une mince affaire. Mais l’urgence éco­lo­gique et la quête lan­ci­nante de jus­tice sociale ne nous laissent pas le choix. Il nous faut recons­truire notre vie col­lec­tive, ses fon­de­ments éthiques et ses fina­li­tés. Il nous faut aussi nous redé­fi­nir per­son­nel­le­ment, parce que chan­ger le monde com­mence par se chan­ger soi-même.

Les commentaires sont fermés.