Crise financière : mode d’emploi

Par Mis en ligne le 11 juillet 2010

Proche de la théo­rie de la « crise de la valeur » déve­lop­pée depuis plus de vingt ans par les revues alle­mandes KRISIS puis EXIT ! [1], tout en la sim­pli­fiant pour la rendre plus intel­li­gible, l’article de Denis Baba ci-des­sous paru dans le jour­nal La Décroissance pro­pose à la dis­cus­sion une ana­lyse pos­sible de la crise actuelle. On peut noter tou­te­fois, qu’au sein de la mou­vance inter­na­tio­nale de dis­cus­sion que l’on appelle en Allemagne la » wert­kri­tik » (La cri­tique de la valeur), si pour Robert Kurz ou Anselm Jappe il existe bien une limite interne abso­lue au capi­ta­lisme tel que le reprend ici Denis Baba, pour le théo­ri­cien cana­dien Moishe Postone cette limite n’est pas atteinte selon lui. Robert Kurz répond récem­ment à Postone dans une inter­view (en alle­mand) inti­tu­lée » Marxshe Theorie, Krise und über­win­dung des Kapitalismus » (dans la rubrique autorln­nen du site du groupe EXIT) qui sera publiée bien­tôt on l’espère en Français.

Au com­men­ce­ment était le tra­vail.

Feignants de tous pays, réjouis­sez-vous, car on peut dire que tous nos maux actuel découlent du tra­vail. L’économie mar­chande est en effet une for­mi­dable opé­ra­tion de mobi­li­sa­tion du tra­vail humain. Ce tra­vail a deux faces dans notre société. Le pre­mier visage, c’est l’ensemble des gestes et savoirs concrets qui nous animent lorsque nous tra­vaillons, que ce soit direc­te­ment pour nous et nos proches (le pota­ger domes­tique) ou que ce soit pour gagner de l’argent, géné­ra­le­ment sous forme de salaire (le jar­di­nier pro­fes­sion­nel). Mais le tra­vail prend éga­le­ment une forme sociale par­ti­cu­lière : il est « trans­for­mable », et trans­formé en argent. Pour un très grand nombre d’entre nous, l’argent est la fina­lité de notre tra­vail sous forme d’emploi. Dans ce cas, notre fatigue phy­sique et intel­lec­tuelle ne pro­duit pas, pour nous, une richesse concrète qu’on s’approprie, avec d’autres (les légumes du jardin, par­ta­gés avec les copains), mais une ligne ban­caire sur un compte cou­rant : le mon­tant du salaire net du jar­di­nier. On parle alors de tra­vail pro­duc­tif : celui qui est mis en œuvre pour faire croître l’argent. Bien entendu, tra­vail pro­duc­tif ne doit aucu­ne­ment être confondu avec tra­vail utile (de très nom­breux tra­vaux pro­duc­tifs sont de fait car­ré­ment nui­sibles). Point fon­da­men­tal : l’argent repré­sente la valeur des « choses », et leur valeur dépend de la pro­duc­ti­vité du tra­vail qui a pro­duit le bien ou le ser­vice consi­déré. Reprenons.

Comment ça marche ?

Les Etats modernes ins­ti­tuent et contrôlent un sys­tème finan­cier. Les banques et autres ins­ti­tu­tions finan­cières créent de la mon­naie, c’est-à-dire de la dette. La mon­naie capi­ta­liste n’est jamais rien d’autre que la valeur future (anti­ci­pée) du résul­tat du tra­vail, géné­ra­le­ment sala­rié. L’entreprise qui emprunte l’argent va ache­ter du tra­vail, les pro­prié­taires et cadres diri­geants vont le com­man­der pour pro­duire des mar­chan­dises diverses. Le « pou­voir d’achat » (le fameux) dis­tri­bué lors des opé­ra­tions éco­no­miques de pro­duc­tion va per­mettre d’acheter les mar­chan­dises pro­duites. Il va se par­ta­ger entre les sala­riés et les pro­prié­taires des entre­prises. La consom­ma­tion, c’est l’achat des ser­vices et des biens finals ; l’épargne, c’est la contre­par­tie en argent de la créa­tion de biens de pro­duc­tion, « durables ». Et roulez petits bolides : tourne le cir­cuit de l’argent ! la tuyau­te­rie capi­ta­liste est née.

Dans une éco­no­mie mar­chande, il est indis­pen­sable que la quan­tité d’argent en cir­cu­la­tion aug­mente sans arrêt. Pourquoi ? Parce que rem­bour­ser une dette, c’est détruire de l’argent. 100 euros ont été créés, 100 euros ont été rem­bour­sés : des­truc­tion des créances, des­truc­tion de l’argent. A un niveau global c’est une catas­trophe. Le PIB était de 1800 mil­liards d’euros, il n’est plus que de 1500 mil­liards d’euros. Les objec­teurs de crois­sance diront : « Bonne nou­velle, il en reste bien assez et on pollue moins ! » Erreur. Lorsque les quan­ti­tés d’argent, donc de tra­vail pro­duc­tif, se réduisent, toutes les opé­ra­tions de pro­duc­tion et de cir­cu­la­tion de mar­chan­dises sont désta­bi­li­sées. Parce que l’argent manque, de nom­breuses dettes ne peuvent plus être rem­bour­sées ; les indi­vi­dus vont alors cher­cher à vendre tout ce qu’ils peuvent. Les prix s’effondrent, les droits de pro­priété sont remis en cause. Désordre, désastre. Car com­ment pro­duire et faire cir­cu­ler les richesses concrètes lorsque les prix deviennent erra­tiques, ne peuvent plus être fixés ? Autant vou­loir prendre des mesures avec un mètre étalon dont la lon­gueur ne ces­se­rait de fluc­tuer… Les caté­go­ries pre­mières de l’économie mar­chande, prix et valeur, sont désta­bi­li­sées. Celles-ci ne conservent donc leur per­ti­nence que dans le contexte d’une éco­no­mie en crois­sance, c’est-à-dire avec un « sur­plus » per­ma­nent d’argent (de tra­vail pro­duc­tif) par rap­port à la période pré­cé­dente. Voilà pour­quoi aucune « crois­sance zéro », et encore moins une « décrois­sance », n’est envi­sa­geable avec de telles ins­ti­tu­tions. Pour que celles-ci puissent sur­vivre, il nous faut créer tou­jours plus d’argent, c’est-à-dire pro­duire tou­jours plus, avec davan­tage de tra­vail.

D’où le carac­tère aveugle et « fou » de ce sys­tème (et, bien sûr, le sac­cage des éco­sys­tèmes pla­né­taires) qui ne peut connaître aucune limi­ta­tion, sauf à se détruire.

La concur­rence détruit le tra­vail.

Lorsqu’on met un met les mains dans le cam­bouis, on sait que le moteur interne de la crois­sance c’est la concur­rence entre les entre­prises pri­vées. Comment croître plus vite que ses concur­rents pour amas­ser plus d’argent ? En ven­dant moins cher ses pro­duits de façon à rafler les mar­chés. Or le prix d’une mar­chan­dise c’est le tra­vail néces­saire à sa pro­duc­tion. Simplifions. Si, sur le marché de la che­mise, on fabrique en deux heures de tra­vail, le prix de la che­mise « vaut deux heures » ; si une entre­prise achète une machine qui lui permet de fabri­quer une che­mise en une heure de temps, y com­pris en inté­grant l’amortissement du prix de la machine (le tra­vail qu’elle a néces­sité), elle peut doré­na­vant vendre ses che­mises deux fois moins cher et aug­men­ter sa part de marché (« gains de pro­duc­ti­vité », disent les éco­no­mistes). Stimulation, crois­sance des entre­prises, « guerre éco­no­mique » (délo­ca­li­sa­tion, sur­ex­ploi­ta­tion des sala­riés, etc.)

Il y a donc un double mou­ve­ment qui est contra­dic­toire : l’accumulation de mar­chan­dises et d’argent est une néces­sité à un niveau global. Mais celle-ci est garan­tie par la com­pé­ti­tion éco­no­mique qui peut conduire para­doxa­le­ment, à une des­truc­tion de tra­vail pro­duc­tif et donc de valeur. Comment conci­lier ces deux mou­ve­ments ? Par la crois­sance conti­nue de l’espace éco­no­mique. Démoder les che­mises tous les deux mois grâce à la publi­cité, inves­tir dans de nou­veaux pro­duits : des pan­ta­lons ou des télé­phones por­tables ou des pes­ti­cides. Bref, faire croître les mar­chés de façon à com­pen­ser la réduc­tion de la créa­tion de valeur du fait de la hausse de la pro­duc­ti­vité du tra­vail. Et c’est bien ce qui s’est passé au XIXe et au Xxe siècle : la crois­sance éco­no­mique pro­di­gieuse et des­truc­trice. En Europe occi­den­tale puis, uto­pi­que­ment, par­tout dans le monde.

Capitalisme, fin de par­cours.

Or depuis main­te­nant trente ans il devient clair que ce sys­tème ne fonc­tionne plus. Et ce juge­ment est indé­pen­dant de tout le mal qu’on peut en penser ! La ten­dance à la décrois­sance de la valeur mar­chande l’emporte. Malgré l’augmentation déli­rante, insup­por­table, du nombre de mar­chan­dises concrètes, leur trans­for­ma­tion en pro­fits aux niveaux exigés par l’économie mar­chande devient impos­sible. D’une part parce que plus le sys­tème se déve­loppe, plus il faut sauter haut pour ne pas tomber. Pour le dire autre­ment, pro­duire tou­jours plus pour ne pas décroître. Un peu comme une voi­ture folle qui n’aurait pas le choix : accé­lé­rer ou caler net.

Mais sur­tout parce que les quan­ti­tés de tra­vail pro­duc­tif s’effondrent du fait du rem­pla­ce­ment du tra­vail par les « machines » (et en tout pre­mier lieu, ces der­nières années décen­nies, la « révo­lu­tion numé­rique »). Il suffit de com­pul­ser n’importe quelles sta­tis­tiques por­tant sur la durée annuelle du tra­vail hors admi­nis­tra­tion pour s’en convaincre. Les grandes mul­ti­na­tio­nales pro­dui­sant à elles seules plus du quart du PNB mon­dial emploient moins de 1% de la popu­la­tion active mon­diale. Pour un sys­tème dont le mode de fonc­tion­ne­ment repose sur la mobi­li­sa­tion de tou­jours plus de tra­vail pour créer davan­tage d’argent, c‘est évi­dem­ment la catas­trophe : la des­truc­tion de ses propres ins­ti­tu­tions.

Tout cela peut paraître curieux mais le nombre de pro­duits hyper­so­phis­ti­qués qui nous entourent, que l’on peut ache­ter avec très peu d’argent, démontre que leur valeur s’est effon­drée. A un niveau col­lec­tif, la « baisse du pou­voir d’achat » n’a pas eu lieu (même ces der­niers mois avec la hausse, encore conte­nue, des prix des matières pre­mières). Les prix des mar­chan­dises se sont effon­drés beau­coup plus vite que les quan­ti­tés ven­dues. Mais alors d’où viennent les « méga­pro­fits du patro­nat » qui font hurler les gauches ? La crois­sance conti­nue du PIB, des Etats-Unis et des autres ? La crise finan­cière actuelle permet de répondre à cette ques­tion.

Le plus grand bluff de tous les temps !

Moins de tra­vail pro­duc­tif, c’est moins de valeur, moins d’argent. La pre­mière mani­fes­ta­tion d’une crise de la valeur c’est l’incapacité d’acteurs impor­tants de l’économie à rem­bour­ser leurs dettes parce que l’argent ne rentre plus dans les caisses. C’est ce qui s’est passé dès le début des années 1980 (crise « mexi­caine ») et n’a cessé depuis de ruiner des éco­no­mies et des socié­tés par­tout dans le monde. L’épicentre de la même secousse sis­mique touche aujourd’hui vio­lem­ment les USA et l’Europe occi­den­tale. Pour com­prendre la situa­tion actuelle, il faut répondre à cette ques­tion simple : com­ment ont réagi les Etats face à la crise de la valeur ? Ils ont tran­quille­ment laissé déri­ver la créa­tion moné­taire, en contra­dic­tion totale avec les règles de fonc­tion­ne­ment du sys­tème et les ensei­gne­ments des éco­no­mistes libé­raux les plus sérieux (Friedman, Hayek et toute la clique). Année après année, l’argent émis par le sys­tème finan­cier a enflé pour atteindre des mon­tants ver­ti­gi­neux. Personne n’est d’accord sur les chiffres, mais une chose est sûre : la somme des capi­taux en cir­cu­la­tion dans le monde est au moins trois à quatre fois supé­rieure à la valeur du PNB mon­dial. L’argent capi­ta­liste émis n’a alors plus aucune contre­par­tie en tra­vail pro­duc­tif, en valeur. Il s’est absous de ses propres règles. La sphère finan­cière devient le véri­table moteur de la crois­sance. En France, le sec­teur ban­caire est le pre­mier employeur privé, suivi de près par le bâti­ment, sec­teur éga­le­ment sur­gon­flé par la bulle spé­cu­la­tive. Seul cet afflux de mon­naie a permis aux entre­prises d’équilibrer leurs comptes, de faire appa­raître de gros pro­fits, de dis­tri­buer encore des salaires. Mais fon­da­men­ta­le­ment cet argent ne vaut rien du tout. Les banques prêtent aux ménages des sommes folles gagés sur la valeur future d’un bien acheté à crédit ; elles ouvrent des lignes de crédit à des entre­prises en contre­par­tie de la valo­ri­sa­tion future de leur capi­tal qui dépend pour moitié de leurs résul­tats finan­ciers (notam­ment lors d’opérations d’achat, les fameux LBO – leve­ra­ged buy out ; atten­dez-vous à entendre pro­chai­ne­ment de ceux-là !). Evidemment, lorsque les défauts de paie­ment se mul­ti­plient, appa­raît au grand jour l’évidence : la décrois­sance de la valeur mar­chande a déjà com­mencé. Et avec elle la mort, vio­lente, de l’économie mar­chande.

Remettre le monde à l’endroit.

Les beaux esprits ont tou­jours ricané au titre de notre jour­nal. La décrois­sance, pensez donc ! Il est pour­tant d’une jus­tesse dia­bo­lique : la décrois­sance de la valeur mar­chande, voilà exac­te­ment les temps que nous vivons. Pour tenter, sans espoir, de la contre­car­rer, la pres­sion sur les éco­sys­tèmes natu­rels devient sans limites. Prétendre lutter contre cette baisse de la valeur, en uti­li­sant les potions clas­siques du pilo­tage de l’économie de marché (taxes et sub­ven­tions), c’est-à-dire en s’inscrivant dans la logique de fonc­tion­ne­ment d’un sys­tème en auto­des­truc­tion vio­lente, comme le fait par exemple le « Grenelle de l’environnement », est risible. Moins drôle est le taux d’exploitation record que connaissent les indi­vi­dus au tra­vail (la fameuse « souf­france au tra­vail » à laquelle s’attellent des bat­te­ries de psy­cho­logues). Créer encore un peu de valeur peut conduire à la mort.

Nous plai­dons et mili­tons pour « remettre le monde à l’endroit » : repen­ser la pro­duc­tion et la cir­cu­la­tion des richesses en fonc­tions des néces­si­tés éco­lo­giques et sociales. C’est-à-dire non pas détruire l’économie mar­chande – elle le fait toute seule ! – mais assu­mer la réa­lité de son auto­des­truc­tion. La « décrois­sance », jamais mot n’a été aussi réa­liste.

Denis Baba, jour­nal La Décroissance, n°54, novembre 2008, p. 10-11.


[1] cf. Anselm Jappe, Les Aventures de la mar­chan­dise. Pour une nou­velle cri­tique de la valeur, Denoel, 2003.

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