Socialisme et camping

Par Mis en ligne le 10 juillet 2010

Titre du livre : Pourquoi pas le socialisme ?

Auteur : Gerald Allan Cohen

Éditeur : L’Herne

Collection : Carnets de l’Herne

On pou­vait, jusqu’à ces der­nières semaines, regret­ter que le tra­vail de Gerald Allan Cohen soit rela­ti­ve­ment peu connu en France et n’ait, sur­tout, pas fait l’objet de tra­duc­tions. Celui que Jane O’Gready pré­sen­tait, au len­de­main de sa mort dans les pages du Guardian, comme étant « sans doute le prin­ci­pal phi­lo­sophe poli­tique de la gauche », méri­te­rait cer­tai­ne­ment un peu de la noto­riété dont Amartya Sen, entre autres, béné­fi­cie désor­mais de ce côté-ci de la Manche. L’oubli est cepen­dant der­rière nous avec la publi­ca­tion récente du der­nier écrit de Gerald Cohen, Pourquoi pas le socialisme ?.

Capable de fer­railler avec John Rawls (à qui il repro­chait les effets per­vers de son « prin­cipe de dif­fé­rence ») et Robert Nozick (dont il démon­trera notam­ment les limites d’une réflexion repo­sant sur le sup­posé anta­go­nisme entre la liberté et l’égalité), Gerald Cohen s’était avant tout signalé dans le monde intel­lec­tuel inter­na­tio­nal comme l’un des plus inté­res­sants épi­gones de Marx. En 1978, en publiant Karl Marx’s Theory of History : A Defence, cet enfant d’ouvriers cana­diens posait en effet les jalons d’une pensée ambi­tion­nant de lire le phi­lo­sophe alle­mand à la lumière de la phi­lo­so­phie ana­ly­tique du XXe siècle.

Cohen connaî­tra par la suite une tra­jec­toire qui le verra rejoindre le corps ensei­gnant du pres­ti­gieux All Souls College d’Oxford et se rap­pro­cher, lors des der­nières années de sa vie, d’une pensée empreinte de chris­tia­nisme, inté­res­sée par les atti­tudes indi­vi­duelles et leur influence sur le chan­ge­ment social. Se cam­pant alors volon­tiers en « ex-mar­xiste », le phi­lo­sophe ne renon­cera cepen­dant pas à croire aux vertus de l’égalitarisme, prin­ci­pale matrice du socia­lisme. Et c’est fina­le­ment cette convic­tion qui porte le court essai que publient les Éditions de l’Herne dans la col­lec­tion des « Cahiers anti-capitalistes ».

Au fil de cette soixan­taine de « petites » pages, Gerald Cohen pose en effet deux ques­tions pour le moins essen­tielles dans un monde que l’on dit gou­verné par le marché : le socia­lisme est-il réa­li­sable ? Et le cas échéant, est-il souhaitable ?

Pourquoi pas le socia­lisme ? est construit autour d’une expé­rience de pensée que l’on pour­rait résu­mer ainsi : et si les prin­cipes « socia­listes » qui régulent effi­ca­ce­ment et de manière incon­tes­tée la vie du cam­ping, étaient trans­po­sés au reste de la société… C’est en effet le cam­ping, où pré­do­minent un éga­li­ta­risme spon­tané et une orien­ta­tion de tous vers la réa­li­sa­tion et la pro­tec­tion de l’intérêt commun, qui s’affirme en labo­ra­toire idéal du socialisme.

Le pas­sage par le cam­ping permet tout d’abord à Gerald A. Cohen de reve­nir de manière éclai­rante sur les formes que peut prendre l’égalité dans cet espace res­treint : l’égalité bour­geoise des chances (qui lève « les res­tric­tions posées par les assi­gna­tions juri­diques et les pré­ju­gés sociaux ou reli­gieux »), l’égalité de gauche libé­rale (qui s’attaque aux déter­mi­nismes sociaux et valo­rise avant tout le mérite et les choix indi­vi­duels) et l’égalité socia­liste des chances (qui ajoute à la prise en compte des dif­fé­rences sociales celle des « dif­fé­rences innées »). C’est cette der­nière qui a la pré­fé­rence de Gerald Cohen, dans la mesure où elle ne tolère que cer­taines inéga­li­tés ; des inéga­li­tés aux­quelles l’autre grand prin­cipe socia­liste du cam­ping, le « prin­cipe com­mu­nau­taire » (réci­pro­cité dés­in­té­res­sée, souci du bien commun, etc.), est par ailleurs censé faire un sort.

Les prin­cipes régis­sant la vie idéale de la com­mu­nauté des vacan­ciers ayant fait leur preuve, reste cepen­dant à en tester la per­ti­nence dans un monde où le marché a sa place. Car c’est dans ce cadre que les ques­tions de la réa­li­sa­tion et du bien fondé du socia­lisme, en deve­nant plus incer­taines, prennent tout leur sens. La « société de marché », pour reprendre les termes mêmes de Gerald Cohen, est en effet construite sur des fon­da­tions en tout point oppo­sées à celles du cam­ping, la cupi­dité et la peur.

C’est peut-être à cet ins­tant – celui de la trans­po­si­tion du cam­ping au cadre natio­nal – que Pourquoi pas le socia­lisme ? peut sus­ci­ter quelque décep­tion chez cer­tains lec­teurs. A la ques­tion « le socia­lisme est-il sou­hai­table à l’échelle natio­nale ? », G. A. Cohen se contente en effet de répondre que l’ « amitié sociale géné­rale » carac­té­ri­sant la vie du cam­ping est néces­saire, même a minima, dans les socié­tés modernes : « Plus il y a de com­mu­nauté dans la société, mieux c’est »… Pourquoi pas, en effet.

L’effort théo­rique devient cepen­dant plus consé­quent dès lors qu’est abor­dée la seconde ques­tion : le socia­lisme est-il réa­li­sable dans une société de marché où règne avant tout l’égoïsme ?

À cette ques­tion somme toute clas­sique sont en géné­ral avan­cés des argu­ments qui, tout aussi clas­si­que­ment, mettent l’accent sur la mau­vaise nature de l’Homme et espèrent ainsi épui­ser toute vel­léité socia­liste. Pourtant, estime Cohen, là n’est pas le pro­blème. La fai­sa­bi­lité du socia­lisme se heurte en effet, et avant tout, à « l’inadaptation de notre tech­no­lo­gie orga­ni­sa­tion­nelle ». Pour le dire autre­ment, tout se passe comme si l’Homme, pour­tant enclin à la géné­ro­sité, s’était en effet laissé convaincre que l’égoïsme est un bien meilleur moteur de l’économie que la soli­da­rité et s’était orga­nisé en conséquence.

Pour autant, il semble bien qu’existent des « stra­té­gies » per­met­tant d’instiller les soucis éga­li­taires et com­mu­nau­taires dans les rouages de l’économie, à condi­tion bien évi­dem­ment que les indi­vi­dus soient suf­fi­sam­ment altruistes pour accep­ter de voir leurs inté­rêts quelque peu res­treints. L’Etat pro­vi­dence, qui « pré­lève une pro­vi­sion impor­tante sur le sys­tème du marché », semble le confir­mer, tout comme le « socia­lisme de marché », que Cohen nous invite à rééva­luer dans les der­nières pages de cet essai en s’appuyant sur les pro­po­si­tions de son confrère Joe Roemer… et en affir­mant, fina­le­ment, le carac­tère par­fois inéga­li­taire de cette domes­ti­ca­tion du marché. Et Cohen de conclure que les socia­listes ignorent « encore » com­ment appli­quer à l’échelle d’une nation les prin­cipes ver­tueux régis­sant le camping.

Que l’ancien pro­fes­seur d’Oxford ne réponde fina­le­ment pas aux deux ques­tions qui ouvrent cet essai – ou pas tota­le­ment – n’est peut-être pas le plus impor­tant. Le plus impor­tant est cer­tai­ne­ment d’oser les poser, de rap­pe­ler leur légi­ti­mité intel­lec­tuelle alors même que cer­tains pour­raient penser qu’elles ont fait leur temps. Les poser, c’est en effet contri­buer à décons­truire tous les dis­cours sur l’efficacité, la « réforme » ou l’évaluation. Il ne s’agit jamais que d’euphémisations de la logique du marché, avan­cées sur le mode du « Cela va de soi » et du « bon sens ».

On peut enfin ajou­ter que son format, le ton et le style aéré adop­tés par Cohen ainsi que les exemples mobi­li­sés, ne font pas de cet essai une sorte de Socialisme pour les nuls mais un essai enlevé, met­tant en valeur des points essen­tiels de la réflexion sur le socia­lisme et, plus encore, sur la jus­tice sociale.

rédac­teur : Jérôme TOURNADRE-PLANCQ, cri­tique à non​fic​tion​.fr

Illustration : http://www.google.fr/imgres?imgurl=http://www.camping-lechenantier.com/img/sollieres-sardieres-camping.jpg&imgrefurl=http://www.camping-lechenantier.com/&usg=__HxIDChQ-gPS_zQUZfDmh8x6Xkjw=&h=259&w=640&sz=42&hl=fr&start=80&sig2=lkP5Az1aCjDbMxgJe0XzsA&

Titre du livre : Pourquoi pas le socialisme ?

Auteur : Gerald Allan Cohen

Éditeur : L’Herne

Collection : Carnets de l’Herne

Date de publi­ca­tion : 11/03/10

N° ISBN : 978-2851979216

Les commentaires sont fermés.