Sur l’accélération de l’accélération du temps social.

La  » Revue internationale des Livres et des idées  » vient de publier sur son site internet, la recension critique d’Anselm Jappe du livre du sociologue allemand Hartmut Rosa, Accélérations. Une critique sociale du temps (La Découverte, 2010).

Jappe qui montre combien les analyses de ce livre sont pertinentes, insiste sur une critique de taille à adresser à Hartmut Rosa, les causes de l’accélération du temps ne sont pas pleinement saisies de manière historiquement spécifique dans les formes sociales présentes du capitalisme :

« Cependant, l’impression de désarroi que transmet son ouvrage pourrait venir aussi de ses difficultés évidentes à saisir les causes de l’accélération, auxquelles il consacre cependant la troisième des quatre parties de son livre. Il ne parvient pas vraiment à expliquer de façon convaincante le renversement d’une modernité qui a fini par dévorer son « projet » original. Lorsqu’il en analyse les causes historiques, il évoque – assez rapidement – le rôle de l’argent et du capitalisme. Mais son souci d’éviter l’« unilatéralité du matérialisme » l’empêche de reconnaître – malgré quelques références fugaces à Le Temps, le travail et la domination sociale de Moishe Postone, qui analyse ces liens en détail 10 – la consubstantialité entre accélération et capitalisme : celui-ci est essentiellement temporel, défini par sa temporalité, et précisément par une temporalité qui est nécessairement, structurellement, dynamique et accumulatrice. Ce n’est que dans la société capitaliste que le temps constitue lui-même la « richesse » sociale, parce que la valeur d’une marchandise n’est pas définie par son utilité, mais par le temps de travail nécessaire à sa production. Ainsi, la société capitaliste est la seule dans l’histoire qui fait de la dimension temporelle, vidée de tout contenu concret, le lien social. Ce constat n’a rien à voir avec le « réductionnisme économique » que Rosa craint tant, parce que cette intronisation du temps se déroule tout autant sur le plan économique que sur le plan culturel et normatif : la diffusion des horloges et d’une discipline temporelle dans les monastères au xiiie siècle précède et accompagne les débuts de la production marchande. Rosa, au contraire, semble réduire le rapport entre la logique capitaliste et l’accélération à l’effort pour réduire le temps de rotation du capital afin d’augmenter le profit et à la recherche permanente d’une efficacité accrue. Le capitalisme, conçu dans sa dimension étroitement « économique », est donc pour Rosa le « moteur ultime » de l’accélération technique, mais il serait selon lui insuffisant pour expliquer l’augmentation du rythme de vie et du changement social dans la modernité. Leur explication nécessite, selon Rosa, le recours à la thèse de Weber sur le rôle du protestantisme. Ainsi, au lieu de voir dans la société capitaliste une « forme sociale totale », Rosa présuppose l’existence de facteurs historiques indépendants qui s’alimenteraient à différentes sources. Il n’est alors guère surprenant que Rosa place la marchandise dans le rayon analytique « domestication de la nature » – tandis que Marx a toujours souligné que la forme-marchandise est un rapport exclusivement social, une manière de traiter socialement les objets d’usage. La définition marxienne de la valeur comme pure quantité de travail abstrait, donc comme simple durée d’un temps sans contenu, mais condamné à créer sa plus-value de temps, n’est pas analysé par Rosa comme fondement de l’accélération dans toutes les sphères de la vie moderne. On a l’impression que cette lecture quelque peu superficielle de Marx – dont il fait en même temps un grand éloge – est nécessaire à Rosa pour arriver à sa conclusion selon laquelle ce ne serait pas le développement des forces productives, « mais l’accroissement de la vitesse qui constitue le véritable moteur de l’histoire (moderne) » (p. 120). Soit – mais pourquoi cela s’est-il produit dans la modernité industrielle et capitaliste, et là seulement ? Il est dommage qu’un ouvrage si riche n’ait finalement pas réussi à sortir de ce cercle vicieux fondateur. »

Voir le texte complet : Ou_sont_les_freins — Anselm_Jappe [pdf]