Où sont les freins?

Sur l’accélération de l’accélération du temps social.

Recension critique du livre de Hartmut Rosa

Par Mis en ligne le 11 juillet 2010

La » Revue inter­na­tio­nale des Livres et des idées » vient de publier sur son site inter­net, la recen­sion cri­tique d’Anselm Jappe du livre du socio­logue alle­mand Hartmut Rosa, Accélérations. Une cri­tique sociale du temps (La Découverte, 2010).

Jappe qui montre com­bien les ana­lyses de ce livre sont per­ti­nentes, insiste sur une cri­tique de taille à adres­ser à Hartmut Rosa, les causes de l’accélération du temps ne sont pas plei­ne­ment sai­sies de manière his­to­ri­que­ment spé­ci­fique dans les formes sociales pré­sentes du capi­ta­lisme :

« Cependant, l’impression de désar­roi que trans­met son ouvrage pour­rait venir aussi de ses dif­fi­cul­tés évi­dentes à saisir les causes de l’accélération, aux­quelles il consacre cepen­dant la troi­sième des quatre par­ties de son livre. Il ne par­vient pas vrai­ment à expli­quer de façon convain­cante le ren­ver­se­ment d’une moder­nité qui a fini par dévo­rer son « projet » ori­gi­nal. Lorsqu’il en ana­lyse les causes his­to­riques, il évoque – assez rapi­de­ment – le rôle de l’argent et du capi­ta­lisme. Mais son souci d’éviter l’« uni­la­té­ra­lité du maté­ria­lisme » l’empêche de recon­naître – malgré quelques réfé­rences fugaces à Le Temps, le tra­vail et la domi­na­tion sociale de Moishe Postone, qui ana­lyse ces liens en détail 10 – la consub­stan­tia­lité entre accé­lé­ra­tion et capi­ta­lisme : celui-ci est essen­tiel­le­ment tem­po­rel, défini par sa tem­po­ra­lité, et pré­ci­sé­ment par une tem­po­ra­lité qui est néces­sai­re­ment, struc­tu­rel­le­ment, dyna­mique et accu­mu­la­trice. Ce n’est que dans la société capi­ta­liste que le temps consti­tue lui-même la « richesse » sociale, parce que la valeur d’une mar­chan­dise n’est pas défi­nie par son uti­lité, mais par le temps de tra­vail néces­saire à sa pro­duc­tion. Ainsi, la société capi­ta­liste est la seule dans l’histoire qui fait de la dimen­sion tem­po­relle, vidée de tout contenu concret, le lien social. Ce constat n’a rien à voir avec le « réduc­tion­nisme éco­no­mique » que Rosa craint tant, parce que cette intro­ni­sa­tion du temps se déroule tout autant sur le plan éco­no­mique que sur le plan cultu­rel et nor­ma­tif : la dif­fu­sion des hor­loges et d’une dis­ci­pline tem­po­relle dans les monas­tères au xiiie siècle pré­cède et accom­pagne les débuts de la pro­duc­tion mar­chande. Rosa, au contraire, semble réduire le rap­port entre la logique capi­ta­liste et l’accélération à l’effort pour réduire le temps de rota­tion du capi­tal afin d’augmenter le profit et à la recherche per­ma­nente d’une effi­ca­cité accrue. Le capi­ta­lisme, conçu dans sa dimen­sion étroi­te­ment « éco­no­mique », est donc pour Rosa le « moteur ultime » de l’accélération tech­nique, mais il serait selon lui insuf­fi­sant pour expli­quer l’augmentation du rythme de vie et du chan­ge­ment social dans la moder­nité. Leur expli­ca­tion néces­site, selon Rosa, le recours à la thèse de Weber sur le rôle du pro­tes­tan­tisme. Ainsi, au lieu de voir dans la société capi­ta­liste une « forme sociale totale », Rosa pré­sup­pose l’existence de fac­teurs his­to­riques indé­pen­dants qui s’alimenteraient à dif­fé­rentes sources. Il n’est alors guère sur­pre­nant que Rosa place la mar­chan­dise dans le rayon ana­ly­tique « domes­ti­ca­tion de la nature » – tandis que Marx a tou­jours sou­li­gné que la forme-mar­chan­dise est un rap­port exclu­si­ve­ment social, une manière de trai­ter socia­le­ment les objets d’usage. La défi­ni­tion mar­xienne de la valeur comme pure quan­tité de tra­vail abs­trait, donc comme simple durée d’un temps sans contenu, mais condamné à créer sa plus-value de temps, n’est pas ana­lysé par Rosa comme fon­de­ment de l’accélération dans toutes les sphères de la vie moderne. On a l’impression que cette lec­ture quelque peu super­fi­cielle de Marx – dont il fait en même temps un grand éloge – est néces­saire à Rosa pour arri­ver à sa conclu­sion selon laquelle ce ne serait pas le déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives, « mais l’accroissement de la vitesse qui consti­tue le véri­table moteur de l’histoire (moderne) » (p. 120). Soit – mais pour­quoi cela s’est-il pro­duit dans la moder­nité indus­trielle et capi­ta­liste, et là seule­ment ? Il est dom­mage qu’un ouvrage si riche n’ait fina­le­ment pas réussi à sortir de ce cercle vicieux fon­da­teur. »

Voir le texte com­plet : Ou_​sont_​les_​freins — Anselm_​Jappe [pdf]

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