Ce n’est pas la Grèce qui est en crise, c’est le capitalisme !

Par Mis en ligne le 27 juin 2011

Les média, les consul­tants, les éco­no­mistes, les banques d’investissement, les pré­si­dents des banques cen­trales, les ministres du Trésor et les gou­ver­nants ne font que parler de « la crise grecque ». Face à tant de cham­bard il convient de para­phra­ser ce propos de cam­pagne de Bill Clinton en disant que c’est d’une crise du capi­ta­lisme qu’il s’agit, pas de la Grèce. Que ce pays est un des maillons les plus faibles de la chaîne impé­ria­liste et que c’est pour cela que c’est là que les contra­dic­tions qui le rongent irré­mé­dia­ble­ment se font le plus évi­dentes.

Les capi­ta­listes sont en état d’alerte, à juste titre sans doute, car ils craignent que la chute de la Grèce emporte d’autres pays comme l’Espagne, l’Irlande et le Portugal et com­pro­mette très sérieu­se­ment la sta­bi­lité éco­no­mique et poli­tique des prin­ci­pales puis­sances de l’Union euro­péenne. Selon la presse finan­cière inter­na­tio­nale, repré­sen­ta­tive des inté­rêts de la « com­mu­nauté des affaires » (c’est à dire les oli­go­poles géants qui contrôlent l’économie mon­diale), la résis­tance popu­laire aux bru­tales mesures d’austérité pro­po­sées par Georges Andreas Papandreou, l’ancien pré­sident de l’Internationale Socialiste et actuel Premier ministre grec, menace de jeter par-dessus bord tous les efforts sté­riles qu’on a fait jusqu’à main­te­nant pour pal­lier la crise. L’angoisse se répand chez les patrons devant les dif­fi­cul­tés aux­quelles doit faire face Athènes pour impo­ser la bru­tale poli­tique exigée par ses soi-disant sau­veurs. Les tra­vailleurs – qui ont la raison et la jus­tice pour eux – ne veulent pas porter le poids d’une crise pro­vo­quée par les escrocs de la finance, et la menace d’une énorme explo­sion sociale qui pour­rait se répandre dans toute l’Europe para­lyse les diri­geants grecs et euro­péens.

L’injection de fonds accor­dée par la Banque Centrale euro­péenne, le FMI et les prin­ci­paux pays de la zone euro n’a fait qu’augmenter la crise et fomen­ter les mou­ve­ments spé­cu­la­tifs du capi­tal finan­cier. Le résul­tat le plus visible a été d’augmenter l’exposition des banques euro­péennes face à ce qui se pro­file déjà comme une inévi­table décla­ra­tion grecque de default (ces­sa­tion de paie­ments). Les recettes bien connues du FMI, de la Banque Mondiale et la Banque Centrale euro­péenne – réduc­tion des salaires et retraites, licen­cie­ments mas­sifs de fonc­tion­naires, vente des entre­prises publiques et déré­gu­la­tion des mar­chés pour atti­rer des inves­tis­se­ments ont connu les mêmes effets subis par plu­sieurs pays d’Amérique latine, notam­ment l’Argentine. Il semble bien que le cours des évé­ne­ments en Grèce se pré­ci­pite vers un effon­dre­ment reten­tis­sant comme celui que les Argentins ont connu en décembre 2001.

À part des dif­fé­rences évi­dentes, il y a trop de res­sem­blances qui sou­tiennent ce pro­nos­tic. Le projet éco­no­mique est le même, le néo­li­bé­ra­lisme et sa poli­tique de choc ; les acteurs prin­ci­paux sont les mêmes : le FMI et les chiens de garde de l’impérialisme à l’échelle mon­diale ; les vain­queurs sont les mêmes : le capi­tal concen­tré et très spé­cia­le­ment la banque et la finances ; les per­dants sont aussi les mêmes : les sala­riés, les ouvriers et les sec­teurs popu­laires ; et la résis­tance sociale à cette poli­tique pos­sède la même force qu’elle a eue en Argentine. Il est dif­fi­cile d’imaginer un atter­ris­sage en dou­ceur de cette crise. Le plus pré­vi­sible et vrai­sem­blable est le contraire, comme cela s’est passé en Argentine.

Mais contrai­re­ment à la crise argen­tine, la crise grecque est des­ti­née à avoir un impact mon­dial incom­pa­ra­ble­ment plus grand. C’est pour cette raison que le monde des affaires contemple avec hor­reur la pos­sible « conta­gion » de la crise et ses effets dévas­ta­teurs parmi les pays du capi­ta­lisme métro­po­li­tain. On cal­cule que la dette publique grecque est de 486 mil­liards de dol­lars et qu’elle repré­sente 165% du PIB de ce pays. Mais ceci n’est pas nou­veau dans la « zone euro » où l’endettement est déjà à 120% du PIB dans cer­tains pays, ou beau­coup plus, comme l’Allemagne (143%), la France (188%) et la Grande-Bretagne (398%). Il ne faut pas oublier que la dette publique des USA se monte déjà à 100% de son PIB. Autrement dit, le cœur du capi­ta­lisme mon­dial est gra­ve­ment malade. Par oppo­si­tion, la dette publique chi­noise est d’à peine 7% de son gigan­tesque PIB, celle de la Corée du Sud de 25% et celle du Vietnam de 34%.

Il y a des moments où l’économie, qui est tou­jours poli­tique, devient des mathé­ma­tiques et les chiffres chantent. Et la mélo­die qu’ils fre­donnent dit que ces pays sont au bord de l’abîme et que leur situa­tion est inte­nable. La dette grecque – cachée avec succès pen­dant sa ges­ta­tion et son déve­lop­pe­ment grâce au cri­mi­nel concours d’intérêts entre le gou­ver­ne­ment conser­va­teur grec de Kostas Karamanlis et Goldman Sachs, la banque d’investissement favo­rite de la Maison Blanche – a été finan­cée par beau­coup de banques, prin­ci­pa­le­ment en Allemagne et, à une moindre échelle, en France. Maintenant celles-ci sont les créan­cières d’une dette que l’agence de nota­tion finan­cière Standard and Poor’s (S&P) a qua­li­fié avec la plus mau­vaise note au monde : CCC, c’est-à-dire, une créance sur un débi­teur en faillite sans pos­si­bi­lité de rem­bour­se­ment. L’ultra-libérale Banque Centrale euro­péenne est dans une posi­tion égale ou pire et une faillite grecque aurait des consé­quences cata­clys­miques pour ce véri­table minis­tère des Finances de l’Union euro­péenne, placé au-delà de tout contrôle démo­cra­tique.

Les pertes pro­vo­quées par une éven­tuelle faillite met­traient en danger non seule­ment les banques concer­nées mais aussi les pays qui ont des pro­blèmes, comme l’Espagne, l’Irlande, l’Italie et le Portugal, qui devraient affron­ter le paie­ment d’intérêts beau­coup plus élevés que les taux cou­rants pour équi­li­brer leurs finances dété­rio­rées. Il est facile d’imaginer ce qui se pas­se­rait si, comme on le craint, on assis­tait à une ces­sa­tion uni­la­té­rale des paie­ments de la part des Grecs : le pre­mier coup frap­pe­rait la ligne de flot­tai­son du vais­seau amiral euro­péen, l’Allemagne.

Les pro­blèmes de la crise grecque (et euro­péenne) sont d’origine struc­tu­relle, pas une consé­quence d’erreurs ou d’accidents impré­vus. Ils appar­tiennent plutôt au genre de résul­tats pré­vi­sibles et atten­dus quand la spé­cu­la­tion et le para­si­tisme ren­tier assument le com­man­de­ment du pro­ces­sus d’accumulation du capi­tal. Ce n’est pas pour rien qu’au moment de la Grande Dépression des années 1930 John Maynard Keynes avait recom­mandé, dans sa célèbre Théorie géné­rale de l’emploi, de l’intérêt et de la mon­naie, qu’on pra­tique l’euthanasie du ren­tier comme condi­tion indis­pen­sable pour garan­tir la crois­sance éco­no­mique et réduire les fluc­tua­tions cycliques endé­miques du capi­ta­lisme. Son conseil n’a pas été écouté et aujourd’hui ces sec­teurs ont l’hégémonie capi­ta­liste avec les consé­quences qu’on constate.

À propos de cette crise, le phi­lo­sophe mar­xiste Istvan Meszaros a dit récem­ment qu’ « une crise struc­tu­relle exige des solu­tions struc­tu­relles », mais ceux qui admi­nistrent la crise n’ont pas le moindre inté­rêt à le faire, ils cherchent plutôt à guérir un malade en phase ter­mi­nale avec des aspi­rines. C’est le capi­ta­lisme qui est en crise et pour s’en sortir il est indis­pen­sable qu’on aban­donne le capi­ta­lisme, qu’on laisse de côté aus­si­tôt que pos­sible un sys­tème per­vers qui mène l’humanité à l’holocauste entre souf­frances énormes et une dépré­da­tion sans pré­cé­dent de l’environnement. Voilà pour­quoi la soi-disant « crise grecque » n’est que le symp­tôme le plus aigu de la crise géné­rale du capi­ta­lisme, dont les médias de la bour­geoi­sie et l’impérialisme assurent depuis trois ans qu’on est en train de la sur­mon­ter, bien que les choses aillent de pire en pire.

Avec sa ferme résis­tance, le peuple grec démontre qu’il est prêt à ache­ver un sys­tème déjà inviable à court terme. Il nous faudra l’accompagner dans sa lutte et orga­ni­ser la soli­da­rité inter­na­tio­nale pour essayer d’éviter la répres­sion féroce dont il est l’objet, la méthode favo­rite du capi­tal pour résoudre les pro­blèmes qu’il crée dans son inouïe vora­cité. Qui sait si la Grèce, qui il y a plus de 2 500 ans a inventé la phi­lo­so­phie, la démo­cra­tie, le théâtre, la tra­gé­die et tant d’autres choses, pour­rait nous sur­prendre à nou­veau en inven­tant la révo­lu­tion anti­ca­pi­ta­liste du XXIe siècle. L’humanité lui en serait très recon­nais­sante.


Merci à Tlaxcala
Source : http://​www​.tlax​cala​-int​.org/​a​r​t​i​c​l​e​.​a​s​p​?​r​e​f​e​r​e​n​c​e​=5219
Traduit de : http://​www​.ati​lio​bo​ron​.com/​2​0​1​1​/​0​6​/​l​a​-​c​r​i​s​i​s​-​n​o​-​e​s​-​g​r​i​e​g​a​-​e​s​-​d​e​l​.html
Date de paru­tion de l’article ori­gi­nal : 24/06/2011

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