« Entrer dans la boîte noire de l’école »

Par Mis en ligne le 29 septembre 2011

Extraits d’un entre­tien avec Paul Willis à propos de son ouvrage L’école des ouvriers.Comment des enfants d’ouvriers obtiennent des bou­lots d’ouvriers (Agone, 2011).

Les édi­tions Agone publient dans leur nou­velle col­lec­tion de sciences sociales « L’ordre des choses » un ouvrage clas­sique de la socio­lo­gie ouvrière et de l’éducation. Learning to Labour. How Working Class Kids get Working Class Jobs (1977) consti­tue une recherche fon­da­trice du cou­rant des cultu­ral stu­dies qui est pour la pre­mière fois tra­duite en fran­çais.

Au tra­vers de cette étude menée dans un col­lège anglais fré­quenté essen­tiel­le­ment par des enfants d’ouvriers, le socio­logue bri­tan­nique Paul Willis ana­lyse com­ment ils en viennent à accep­ter, après leurs parents, des posi­tions rela­ti­ve­ment domi­nées dans le monde du tra­vail. De l’école à l’usine, ce livre rend compte de la façon dont, en désor­ga­ni­sant l’encadrement sco­laire, en s’opposant aux « fayots », les « gars » pri­vi­lé­gient leur sortie du sys­tème sco­laire, anti­ci­pant le fait que l’école ne leur promet aucun avenir pro­fes­sion­nel en dehors du tra­vail manuel.

L’ouvrage est suivi d’une rubrique « retours sur une enquête » avec notam­ment un entre­tien réa­lisé avec l’auteur en mars 2011. Nous repro­dui­sons ici un extrait de ce dia­logue dans lequel Paul Willis revient sur les condi­tions dans les­quelles il a réa­lisé sa recherche au sein du Centre des Cultural Studies de Birmingham au milieu des années 1970.

Lorsque j’arrive dans le Centre je suis tota­le­ment radi­ca­lisé. À Birmingham, en 1968, il y a un immense mou­ve­ment étu­diant, marqué entre autres par un immense sit-in dans le Great Hall du campus. Dès que je com­mence ma thèse, l’université est en transe car il y a occu­pa­tion des locaux. Et à mon immense sur­prise, celui qui devient très vite le leader de ce mou­ve­ment étu­diant dans cette vieille uni­ver­sité c’est… Stuart Hall[1]. C’est le seul ensei­gnant de l’université qui s’adresse debout, seul, régu­liè­re­ment, à des cen­taines voire des mil­liers d’étudiants dans ce Great Hall. Et je suis absorbé par cela, même si je suis un peu décalé car je tra­vaille à côté pour payer mes études. J’enseigne dans dif­fé­rentes ins­ti­tu­tions et je vends des glaces dans ma ville natale. C’était très inha­bi­tuel pour un étu­diant de Birmingham. Je n’ai jamais démé­nagé à Birmingham et je vivais tou­jours chez mes parents à Wolverhampton[2] à dix miles seule­ment de l’Université.

Et donc quand j’arrive et que cette occu­pa­tion com­mence, le comité qui pla­ni­fie la théo­rie de la révo­lu­tion est dans ce Centre ! Je pense qu’Hoggart[3] était dans une situa­tion incon­for­table, essayant de com­prendre pour­quoi les étu­diants deve­naient fous et pour­quoi son petit bébé deve­nait le centre de pla­ni­fi­ca­tion et de théo­ri­sa­tion du sit-in.

Jonglant avec mes deux jobs d’étudiant, je tra­çais mon chemin dans ce mou­ve­ment étu­diant, j’écoutais les dis­cours. Tous les livres qu’on nous don­nait au Centre, les cours que je rece­vais, étaient tota­le­ment déter­mi­nés par les besoins poli­tiques de cette occu­pa­tion. Pour moi ce fut une poli­ti­sa­tion extrê­me­ment rapide. C’était une com­pré­hen­sion sou­daine des dimen­sions poli­tiques de la culture de telle façon que les choses qui m’intéressaient dans cer­tains styles musi­caux étaient désor­mais connec­tées à d’autres formes d’expression défiant le pou­voir. À partir de ce schéma, les étu­diants vou­laient contrô­ler l’élaboration du pro­gramme et étu­dier des matières qui étaient plus direc­te­ment utiles et connec­tées à des formes cultu­relles contem­po­raines. Ce bouillon­ne­ment allait deve­nir le pro­gramme du Centre des Cultural Studies que nous sou­hai­tions désor­mais relier à des luttes plus larges et notam­ment à ce qui se pas­sait à Paris à ce moment-là.

Tout cela m’a fait bouger, évo­luer comme bien d’autres au même moment, depuis une posi­tion plutôt cen­triste libé­rale vers une recherche aca­dé­mique devant être faite d’une façon plus poli­ti­sée. Mon entrée dans le monde aca­dé­mique se fait ainsi : je par­ti­ci­pais à ce mou­ve­ment d’occupation et le pre­mier article que j’ai publié dans une revue avait pour sujet la cou­ver­ture média­tique de ce mou­ve­ment par la presse locale. Je pense que c’était dans le pre­mier numéro des wor­king papers du Centre des Cultural Studies. J’étais très content de voir imprimé quelque chose que j’avais vrai­ment écrit moi-même. Cela me sem­blait quelque chose d’important de la même façon que l’on espé­rait que ce petit mou­ve­ment devienne une lutte bien plus large. Ma posi­tion libé­rale huma­niste s’est trou­vée en peu de temps bou­le­ver­sée par ce mou­ve­ment étu­diant et cette occu­pa­tion très longue. Cette his­toire per­son­nelle doit res­sem­bler à bien d’autres bio­gra­phies de cette époque, mais cette poli­ti­sa­tion m’a vrai­ment fait com­men­cer à com­prendre ce que la culture était en termes de repré­sen­ta­tions et d’expérimentations.

Quand vous parlez de « poli­ti­sa­tion », pour­riez-vous nous expli­quer, car nous devi­nons qu’il y a quand même des oppo­si­tions à cette époque-là dans ce pro­ces­sus de poli­ti­sa­tion ? Dans un de vos papiers, vous citez Althusser et une série d’auteurs impor­tants à cette époque. Pourriez-vous nous décrire les posi­tions poli­tiques au sein du Centre et éven­tuel­le­ment la vôtre ? Dans quelle mesure ce mou­ve­ment était-il connecté à un mou­ve­ment social ou syn­di­cal plus large et dans quelle mesure en était-il décon­necté ?

Au sein du Centre, on trou­vait toutes formes de posi­tions mar­xistes grou­pus­cu­laires, mais ces der­nières n’étaient pas vrai­ment connec­tées à ce qui se pas­sait ailleurs. C’était un des pro­blèmes majeurs. On se pen­sait nous-même comme l’organe diri­geant d’un futur mou­ve­ment, mar­chant à l’avant-garde de la révo­lu­tion. Stuart Hall a dit une fois que « nous nous pen­sions comme des intel­lec­tuels orga­niques mais que nous n’avons jamais trouvé l’organe auquel nous connec­ter ». Tout le pro­blème est qu’on ima­gi­nait qu’on était connec­tés. Vous pouvez vous faire une idée des jeunes types naïfs que nous étions alors : capables de com­mu­ni­quer entre nous mais inca­pables de for­ma­li­ser une coopé­ra­tion réelle avec la classe ouvrière.

Dans une cer­taine mesure, je me demande si Stuart Hall ne se deman­dait pas si, du fait de mes ori­gines sociales, je ne pour­rais pas être une des façons de faire cette connexion, car fina­le­ment la connexion je l’ai faite via mon ter­rain. Stuart Hall m’a encou­ragé dans mon doc­to­rat, puis dans le projet Learning to Labour, à avoir une forme de connexion avec la classe ouvrière non pas dans le sens où je devais être un intel­lec­tuel orga­nique censé mode­ler un mou­ve­ment mais dans le sens où je serai en connexion avec des cultures popu­laires vivantes.

Donc, la réa­lité de ce mou­ve­ment était aussi que nous étions des grou­pus­cules nous oppo­sant dans des débats intel­lec­tuels et je ne suis pas tou­jours capable de rendre compte des fon­de­ments de ces débats. Ma posi­tion dans tout ça a évolué depuis une posi­tion libé­rale et huma­niste vers une posi­tion mar­xiste. Mais j’ai tou­jours du mal à la qua­li­fier sim­ple­ment de mar­xiste car j’ai gardé beau­coup d’éléments de ma posi­tion libé­rale issue de ma for­ma­tion clas­sique à l’intérieur de cette posi­tion mar­xiste. Imaginez ce que ça pou­vait être ces mois de 1968 pour moi : j’arrive dans un endroit qui n’a pas bougé pen­dant trois cents ans et d’un coup on fout dehors les pro­fes­seurs et on occupe les lieux. Mon esprit est bou­le­versé et je dirais que je passe d’une posi­tion naïve vers quelque chose qui me défi­nit encore tou­jours aujourd’hui.

Après l’expérience du sit-in, nous deve­nons peu à peu un col­lec­tif. Notre projet est de mêler plu­sieurs tra­di­tions théo­riques et dis­ci­pli­naires afin de mieux com­prendre les cultures. Nos sémi­naires du lundi matin deviennent des endroits où on parle socio­lo­gie et mar­xisme afin de théo­ri­ser et être le plus exact pos­sible dans notre ana­lyse du degré d’autonomie des cultures.

Dans le Centre lui-même, il y a dif­fé­rentes théo­ries, dif­fé­rentes fac­tions se bat­tant autour des restes de cette vision libé­rale et huma­niste de ce que la culture « signi­fie ». Et ces dif­fé­rents groupes ont dif­fé­rentes attentes, dif­fé­rentes appré­hen­sions, dif­fé­rentes théo­ries. Mon tra­vail, et de façon plus géné­rale les tra­vaux du Centre, peuvent sem­bler extrê­me­ment créa­tifs parce que la plu­part de ces choses sont pré­ci­sé­ment encore en débat. Certains d’entre nous peuvent argu­men­ter à partir d’une vision mar­xiste pure et ratio­na­liste, d’autres avancent alors un point de vue struc­tu­ra­liste ou post struc­tu­ra­liste, sym­bo­lique, et puis le point de vue lit­té­raire peut refaire sur­face car les choses sont incon­trô­lables dans des termes stric­te­ment théo­riques. Chacun a construit plus tard son point de vue de façon plus aca­dé­mique, mais pen­dant ces quelques années-là nous sommes autour d’une même table : post-struc­tu­ra­listes, struc­tu­ra­listes, mar­xistes, huma­nistes libé­raux… Nous ten­tons de pro­duire une com­pré­hen­sion com­mune des phé­no­mènes et des chan­ge­ments cultu­rels.

On essaie en d’autres termes de défi­nir ce que les cultu­ral stu­dies pour­raient être. En ce sens, je suis les débats sur le mar­xisme, j’écoute même si je ne peux pas plei­ne­ment par­ta­ger la vision défen­due par Althusser. J’essaie, par rap­port à sa posi­tion et aux posi­tions de ce type, de main­te­nir un mini­mum de prin­cipe de réa­lité au sein d’une tra­di­tion lit­té­raire huma­niste. Je com­prends qu’en termes de cultures la somme des pro­duc­tions cultu­relles a des effets que l’on peut qua­li­fier d’idéologiques. Mais je ne peux pas accep­ter le fait que l’on ana­lyse ça sim­ple­ment comme le méca­nisme plei­ne­ment effi­cace d’une domi­na­tion sym­bo­lique, ou alors au moins faut-il uti­li­ser le mot « idéo­lo­gie » dans le sens de ce que les ins­ti­tu­tions « devraient » ou « vou­draient » être et non pour défi­nir ce qu’elles sont dans leur ensemble.

Dès lors, mon doc­to­rat puis le projet Learning to Labour sont une sorte de lien entre tout ça, entre d’une part l’envie de rendre compte de la créa­ti­vité humaine et de l’autonomie réelle dans cer­tains contextes et d’autre part de garder en tête un cadre plus large de déter­mi­na­tions sociales aux­quelles on ne peut échap­per.

Comment se fait ce pas­sage d’une ana­lyse du mou­ve­ment hippy au projet Learning to labour ?

À la fin de mon doc­to­rat en 1972[4], j’ai une vision bien plus poli­ti­sée de la notion de culture, une vision que j’ai envie de mettre à l’épreuve d’une façon dif­fé­rente de celle que j’avais eu avec ces bad boys pro­lé­ta­rien qui « cho­quaient » et trans­gres­saient l’ordre social en rou­lant à moto ou avec ces hip­pies et leurs styles esthé­tiques « dif­fé­rents ». Ces cultures avaient pro­duit de réels chan­ge­ments, mais dans le même temps la réa­lité maté­rielle conti­nuaient « en des­sous » exac­te­ment de la même façon à repro­duire des inéga­li­tés de classe. Je vou­lais rendre compte d’une culture ouvrière beau­coup plus quo­ti­dienne, porter au jour des cultures popu­laires dans leurs aspects rou­ti­niers et non pas dans leur aspect démons­tra­tif, spec­ta­cu­laire ou jeu­niste (youth cele­bra­tion). Si vous êtes vrai­ment inté­res­sés par l’analyse du chan­ge­ment social, vous devez rendre compte du sens de la notion de culture au niveau des exis­tences des indi­vi­dus. Pas seule­ment prendre en compte leur aspect le plus spec­ta­cu­laire.

Avec Learning to Labour, je veux me foca­li­ser sur les formes cultu­relles quo­ti­diennes de la classe ouvrière et mon­trer com­ment ces formes cultu­relles sont ins­crites dans des pro­ces­sus quo­ti­diens de repro­duc­tion sociale plutôt que de tra­vailler sur la façon dont des cultures popu­laires peuvent être perçue comme des trans­gres­sions par l’ensemble de la société.

Tout cela m’amène vers des expé­riences ordi­naires dans des écoles ordi­naires et des expé­riences de classe ordi­naires. C’est un choix incons­cient pro­duit aussi en partie par ma for­ma­tion libé­rale huma­niste, en partie par mon expé­rience poli­tique de l’occupation et en partie par une influence mar­xiste. Même si je suis alors en grande partie converti au mar­xisme, je ne suis pas prêt à aban­don­ner la notion de créa­ti­vité et de défiance dans la culture. Contrairement à cer­tains de mes col­lègues qui se sentent désor­mais beau­coup plus mar­xistes, althus­sé­riens ou adhé­rents à des mou­vances grou­pus­cu­laires, je ne suis pas prêt à lais­ser de côté l’aspect dyna­mique des rela­tions cultu­relles. Dans les sémi­naires du Centre, je défends tou­jours l’idée d’une cer­taine nature humaine, je parle de créa­ti­vité et on m’objecte alors que je ne donne pas de théo­rie pour abor­der cette notion de créa­ti­vité. Alors, avec Learning to Labour, j’objecte en retour que la créa­ti­vité c’est jus­te­ment une part d’imprédictible qui peut surgir y com­pris lorsque l’on consi­dère les cas-limites de domi­na­tion.

[Pour mener une enquête à même de démon­trer ce que je défen­dais] il me fal­lait alors trou­ver un endroit qui ne soit pas trop loin de là où je vis et qui ne soit pas trop loin de l’université non plus. Il faut alors aussi que ce soit un lieu où je peux trou­ver une struc­ture indus­trielle clas­sique. Et donc cet endroit est Hammertown. Cette ville était alors un pur pro­duit de la révo­lu­tion indus­trielle. Je ne la connais­sais pas du tout et je n’y avais jamais mis les pieds aupa­ra­vant. On est dans une conur­ba­tion de trois mil­lions d’habitants et je choi­sis la zone la plus indus­trielle au sein de cet espace avec un passé de près de deux cents ans de métal­lur­gie. C’est la zone où il y a le taux de tra­vail manuel le plus élevé. En résumé, cela doit être un endroit pas loin de chez moi où je peux trou­ver une concen­tra­tion d’ouvriers très impor­tante. Mais ce n’est pas ma ville natale, je ne suis pas issu de cette zone et c’est une approche clas­sique top-down[5]. []

Lorsque je com­mence l’enquête, je me dis qu’il est impé­ra­tif que ces gamins ne me per­çoivent pas comme un prof. Je dois donc d’abord trou­ver un moyen d’entrer dans ce ter­rain sans leur faire penser en aucune façon que j’incarne une figure d’autorité. Or il y a dans l’air à l’époque une idée à la fois péda­go­gique et archi­tec­tu­rale selon laquelle il faut connec­ter les écoles à leur envi­ron­ne­ment urbain. Suivant cette idée, les auto­ri­tés locales ont investi beau­coup d’argent pour ins­crire cette école dans son voi­si­nage en dédiant une aile entière du bâti­ment à un projet de « maison de la jeu­nesse ». Le projet était de ré-atti­rer à l’école en soirée une partie des jeunes du quar­tier. Les élèves quittent donc l’école pour aller faire leurs devoirs dans ce qu’ils per­çoivent comme un « club de jeunes » mais qui en fait était tou­jours dans l’école. Dans ce « club », viennent aussi de jeunes tra­vailleurs et des tra­vailleurs sociaux dont cer­tains deviennent des ani­ma­teurs ou des édu­ca­teurs, etc. L’existence de ce club me four­nit un excellent moyen d’avoir accès à l’école. Je m’y fais enga­ger en tant qu’animateur béné­vole, j’y viens habillé de façon nor­male, sans me faire appe­ler « Docteur Willis » et je tra­vaille der­rière le bar en ser­vant des cafés. Après plu­sieurs semaines de tra­vail, je repère des groupes dif­fé­rents. Le club fonc­tionne presque comme un « com­mu­nity center » : des jeunes hommes, des tra­vailleurs manuels ou des syn­di­ca­listes viennent là. Mais c’est aussi ini­tia­le­ment un club « à l’intérieur de l’école » pour des élèves de l’établissement « après l’école ». Il est donc aussi fré­quenté par ces jeunes élèves repé­rables par leur uni­forme. L’ambiance est très infor­melle : je sers des cafés et je bavarde. Par ce biais et avant même que je ne débute ma recherche plus for­melle, j’ai une bonne idée, après quelques semaines, de la façon dont fonc­tionne l’école. Ces pre­miers moments consti­tuent un pro­ces­sus d’apprentissage pour moi car je pen­sais au départ que l’école était plus homo­gène : petit à petit se des­sinent des groupes dif­fé­ren­ciés dans mon esprit, des groupes de jeunes dont je me dis qu’il fau­drait que je les connaisse plus pré­ci­sé­ment.

C’est seule­ment dans un second temps que je décide d’entrer dans l’école. Il y a une réunion avec le staff de l’établissement où je m’adresse depuis ma posi­tion très for­melle de « doc­teur de l’université » à tout le per­son­nel. J’explique alors mon projet, j’explique que je ne veux pas être traité comme un ensei­gnant, que je ne veux pas être laissé seul devant les classes, que je veux suivre des groupes d’élèves et parler avec eux dans ce club de jeunes qui se trouve dans une aile vrai­ment sépa­rée du reste de l’école et où les élèves se socia­lisent avec la vie infor­melle du voi­si­nage.

Quand vous faites une enquête, vous devez racon­ter, non pas un men­songe, mais vous devez pré­sen­ter de façon par­ti­cu­lière votre recherche. J’explique donc au per­son­nel de l’école et aux ensei­gnants que je veux ana­ly­ser la tran­si­tion entre l’école et le tra­vail du point de vue des élèves concer­nés. Dans l’ensemble, malgré quelques remarques, les ensei­gnants sont plutôt coopé­ra­tifs. Je me sou­viens que la pre­mière fois où je suis les gamins en dehors de l’école, un des ensei­gnants se tourne vers moi et me dit : « Bonne chance, vous allez for­cé­ment avoir des pro­blèmes. » Il me par­lait comme si ces jeunes allaient me cru­ci­fier.

Je crois qu’ils sont presque contents de me voir prendre ces gamins pour quelques heures en dehors de l’établissement. Les gamins en ques­tion sont par­fois éton­nés par ma pré­sence, j’explique alors que je suis inté­ressé par la façon dont ils voient le monde et l’école, leur futur… Donc voilà la stra­té­gie que j’adopte à l’époque : une approche top-down puis laté­rale, hori­zon­tale, large à partir de ce club de jeunes. []

Dès mes pre­mières obser­va­tions dans le club atte­nant à l’école, je suis sur­pris de trou­ver cette vie et cette force de la contre-culture sco­laire. Même si bien sûr ces gamins sont expo­sés à une idéo­lo­gie domi­nante, ils ne sont pas trans­for­més en zom­bies par cette idéo­lo­gie. Ils ont les pieds sur terre, sont drôles, actifs, créa­tifs, ils ont une per­son­na­lité affir­mée. Il n’y a donc aucune pos­si­bi­lité de faire entrer ces gamins dans une caté­go­rie pré­éta­blie de sujets pré­dé­ter­mi­nés et soumis tota­le­ment à l’idéologie domi­nante.

C’est une sur­prise : bien que j’étais théo­ri­que­ment sen­si­bi­lisé à cette pos­si­bi­lité, je ne savais pas exac­te­ment le genre de choses que j’allais trou­ver sur le ter­rain. Cette expé­rience dure presque deux ans. Je suis ces gamins à l’école puis au tra­vail. À tra­vers eux, j’observe le der­nier âge d’or de cette culture de la classe ouvrière. À l’époque le chô­mage est encore faible dans cette zone indus­trielle et seule­ment quelques années plus tard, la ville tombe lit­té­ra­le­ment dans un pré­ci­pice.

Ce qui me sur­prend aussi, ce sont les rela­tions com­pli­quées qui existent alors entre cette culture ouvrière et l’ordre sco­laire. Pour ne pas trahir mon ter­rain, il me faut décrire ces inter­ac­tions entre l’institution sco­laire et ces formes dyna­miques de culture ouvrière. Je suis poussé à pro­duire une théo­ri­sa­tion, à délais­ser le para­digme péda­go­gique pour une vision bien plus dif­fé­ren­ciée de la façon dont la culture ouvrière se déve­loppe contre l’ordre sco­laire. Ce que ces ado­les­cents affir­maient, ce n’était en aucune façon seule­ment une trans­mis­sion, un patri­moine ou une rela­tion simple et directe vis-à-vis de la culture des parents. Leurs posi­tions pou­vaient bien sûr s’expliquer par les res­sources impor­tantes four­nies par les voi­sins, la famille et les parents. Mais dans le même temps, ils étaient clai­re­ment en train de réin­ven­ter dans leurs vies cer­tains aspects de cette réponse cultu­relle tra­di­tion­nelle de la classe ouvrière face à ce contexte spé­ci­fique d’une école libé­rale publique et bien-pen­sante.

À l’époque, une réforme impor­tante faite par la gauche sou­hai­tait étendre la sco­la­rité réelle de ces enfants ouvriers de quinze à seize ans. Alors que beau­coup d’intellectuels de gauche ou de syn­di­ca­listes défen­daient cette mesure selon l’idée qu’il était vrai­ment hor­rible pour ces enfants d’ouvriers de ne pas avoir accès plus long­temps à l’école, pour ces gamins un an de plus de sco­la­rité repré­sen­tait une contrainte. Du point de vue de ces jeunes hommes avec leurs propres cultures, cela signi­fiait un an de plus « d’éducation for­melle », c’était d’autant plus une contrainte qu’ils avaient alors des bou­lots qui les atten­daient à l’extérieur. Ceci étant dit, je pense que cela serait dans une grande mesure simi­laire aujourd’hui, même s’ils n’ont plus d’emplois immé­dia­te­ment dis­po­nibles. Beaucoup de gamins d’ouvriers res­sentent l’école comme un piège auquel il s’agit d’échapper. Je ne dis pas que c’est posi­tif ou qu’il faut encou­ra­ger ce phé­no­mène, mais ce para­doxe de l’histoire doit être inté­gré à toute ana­lyse. Il est impor­tant de prendre en compte que cette école publique qui four­nit une édu­ca­tion pour tous grâce à une longue his­toire de luttes syn­di­cales et sociales, que cette école qui a un coût impor­tant d’ailleurs pour les tra­vailleurs à tra­vers les impôts, bref que cette même école sur­prend tou­jours et déçoit tou­jours une partie de la jeu­nesse qu’elle accueille.

Donc, d’une cer­taine façon, j’étais sur­pris par ce ter­rain et Learning to Labour a été vrai­ment une révé­la­tion majeure pour moi, car dif­fé­rents aspects du com­por­te­ment de ces gamins dévoi­laient de façon sym­pa­thique dif­fé­rents aspects de l’idéologie méri­to­cra­tique. C’est ce que j’appelle dans le livre des « péné­tra­tions cultu­relles par­tielles » de cette idéo­lo­gie. Ils étaient plei­ne­ment conscients de leur posi­tion de classe dans une région indus­trielle. Parfois il met­tait des mots sur ça, par­fois non, mais il y avait une arti­cu­la­tion évi­dente entre leurs condi­tions maté­rielles et leur futur pro­bable dans le tra­vail ouvrier. Ils ne pre­naient pas pour argent comp­tant (didn’t buy) la méri­to­cra­tie indi­vi­dua­liste que l’école leur offrait alors et offre tou­jours par bien des façons, et qui leur disait : « Si tu es cor­rect (clean), que tu tra­vailles dur, que tu es obéis­sant, tu grim­pe­ras dans la struc­ture de classe. » C’était un dis­cours qui pou­vait être per­ti­nent pour des indi­vi­dus mais cela ne pou­vait être per­ti­nent pour l’ensemble du groupe. Cela aurait signi­fié la des­truc­tion de la société de classe. Et, d’une cer­tain façon, ils devaient se situer face à cette pers­pec­tive d’une trans­for­ma­tion poten­tielle indi­vi­duelle et dans le même temps ils étaient tentés et « vou­laient » un tra­vail manuel. L’énigme pour moi était que ces péné­tra­tions par­tielles pou­vaient aller de pair avec une orien­ta­tion consciente vers une situa­tion de repro­duc­tion sociale. Je me sou­viens que je me grat­tais la tête face à cette révé­la­tion et cette contra­dic­tion. C’était une ten­sion que je n’avais pas du tout à l’esprit avant que j’aille dans cette école.

C’est pour cela que ma posi­tion géné­rale par rap­port à l’ethnographie a tou­jours été de dire que ce n’est pas seule­ment un outil des­crip­tif, mais aussi un outil théo­rique, notam­ment vis-à-vis de l’autre ten­dance très ration­nelle et très macro-théo­rique qui construit de très fortes hypo­thèses et qui col­lecte des don­nées seule­ment pour trou­ver des exemples. Et je trouve que c’est sou­vent le pro­blème avec les eth­no­gra­phies que je lis. Elles ne visent bien sou­vent qu’à illus­trer la théo­rie de Bourdieu ou de quelqu’un d’autre. Je pense qu’il devrait y avoir une ouver­ture avant de se lancer dans l’ethnographie. Ne pas seule­ment enre­gis­trer une expé­rience et des don­nées impor­tantes pour une théo­rie mais aussi placer les expé­riences enquê­tées dans un contexte plus large, de façon à ce qu’on rende compte des sur­dé­ter­mi­na­tions mais pas seule­ment dans les termes d’une absence de liberté. Cela m’intéresse tou­jours d’essayer de com­prendre com­ment les com­por­te­ments des indi­vi­dus ren­voient à des formes col­lec­tives ou des sché­mas déjà connus et pré­vi­sibles. Mais quand tu es sur le ter­rain face aux actions d’êtres humains agis­sants impli­qués dans leur propre vie sociale, alors le puzzle est tou­jours com­posé de créa­ti­vité et d’actions qui ne peuvent être décrites comme des pro­duits de l’extérieur et elles peuvent sem­bler en partie impré­vi­sibles. C’est aussi pour cela que chaque eth­no­graphe doit anti­ci­per la façon dont il sera pris dans les rela­tions sociales qu’il va ana­ly­ser car il sera tou­jours vu comme une per­sonne agis­sante sur le ter­rain dans lequel il entre.

Entretien réa­lisé par Sylvain Laurens et Julian Mischi.



[1] Aux côtés de Richard Hoggart, Stuart Hall est une figure cen­trale et fon­da­trice du Centre de Birmingham. Ses tra­vaux portent en par­ti­cu­lier sur les médias et la dis­cus­sion de l’œuvre de Karl Marx.

[2] Wolverhampton est une ville ouvrière. Le père de Paul Willis fut ouvrier char­pen­tier avant de se mettre son compte comme petit entre­pre­neur de tra­vaux public. Sa mère est décé­dée lorsque Paul Willis avait 9 ans.

[3] Richard Hoggart fonde le centre en 1964 et le dirige jusqu’en 1968 date à laquelle Stuart Hall lui suc­cède. Ses tra­vaux portent sur la lit­té­ra­ture anglaise mais aussi sur la culture popu­laire à tra­vers une démarche en partie auto­bio­gra­phique.

[4] La thèse de Paul Willis est consa­crée aux « bikers » et hip­pies : Profane Culture, Routledge & Kegan Paul, Londres/​Boston, 1978.

[5] Par là, Paul Willis signi­fie qu’il ne connais­sait pas per­son­nel­le­ment le ter­rain de son enquête avant de démar­rer sa recherche : il vient de l’extérieur, d’« en haut », et découvre la zone étu­diée en fai­sant son enquête.

date :

24/09/2011 – 00:40

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