Peut-on parler des classes populaires ?

Par Mis en ligne le 29 septembre 2011

Le terme de « classes popu­laires » agite régu­liè­re­ment les débats poli­tiques, alors que la légi­ti­mité de cette notion est contes­tée. Au terme d’un examen his­to­rique et socio­lo­gique, Olivier Schwartz en défend l’usage pour décrire une partie de la société fran­çaise contem­po­raine, à condi­tion de com­prendre les nou­velles formes de domi­na­tion aux­quelles ces caté­go­ries sont sou­mises.

Avant-propos

Centré sur la notion de « classes popu­laires », le texte pré­senté ci-des­sous est consti­tué d’un ensemble d’extraits tirés d’un mémoire que j’ai rédigé en 1997 en vue d’une habi­li­ta­tion à diri­ger des recherches sou­te­nue en février 1998. Dans le cadre de la poli­tique édi­to­riale qu’ils sou­haitent déve­lop­per cette année, les res­pon­sables de La vie des idées m’ont pro­posé de publier des extraits de ce mémoire. Je les remer­cie très vive­ment pour m’avoir offert cette pos­si­bi­lité. Je tiens à remer­cier tout par­ti­cu­liè­re­ment Nicolas Duvoux pour les sug­ges­tions très pré­cises de décou­page qu’il m’a faites, et pour l’aide irrem­pla­çable qu’il m’a appor­tée dans la mise en œuvre de ce décou­page [1]. Ce tra­vail n’aurait en aucun cas pu être mené à bien sans son inter­ven­tion. Je vou­drais seule­ment appor­ter ici quelques pré­ci­sions concer­nant les inten­tions qui étaient celles de ce mémoire et le contexte dans lequel il a été écrit.

Deux remarques tout d’abord sur la date et le contexte. Les extraits pro­po­sés ci-des­sous sont pour l’essentiel tirés de la pre­mière partie du mémoire. À quelques refor­mu­la­tions près – géné­ra­le­ment dic­tées par la néces­sité de résoudre des pro­blèmes de lisi­bi­lité liés aux décou­pages –, ces extraits sont repro­duits ici tels qu’ils ont été rédi­gés en 1997, c’est-à-dire il y a près de quinze ans. On n’y trou­vera donc aucune réfé­rence aux nom­breux écrits, débats, évé­ne­ments qui, d’une manière ou d’une autre, ont concerné les classes popu­laires en France au cours des quinze der­nières années ; un tra­vail de mise à jour aurait sans nul doute rendu néces­saire une très pro­fonde refonte du texte, j’ai donc accepté sans hési­ter la pro­po­si­tion qui m’était faite d’en publier des extraits « tels quels », avec leurs limites et leurs imper­fec­tions. De cette manière déjà, ceux-ci portent donc la marque de la date à laquelle ils ont été écrits. Par ailleurs, il n’est guère besoin de le rap­pe­ler, les années 1980 et 1990 sur­tout ont été carac­té­ri­sées, en France, par un net recul de la thé­ma­tique des classes, et notam­ment de l’intérêt pour le monde ouvrier, dans la vie intel­lec­tuelle et poli­tique. Le thème des classes popu­laires, certes, est loin d’être absent des tra­vaux des socio­logues de cette période. Il est pré­sent notam­ment chez Bourdieu et chez les socio­logues d’inspiration bour­dieu­sienne ; il est au centre de l’ouvrage de Grignon et Passeron (« Le savant et le popu­laire », 1989), qui demeure, aujourd’hui encore, pour tous ceux qui s’intéressent à cette ques­tion, une réfé­rence majeure sur le plan épis­té­mo­lo­gique. Il n’en demeure pas moins qu’au moment où ce mémoire a été rédigé, les grilles de lec­ture de la société fran­çaise en termes de classes sociales, le recours notam­ment à des caté­go­ries telles que celles de « classes popu­laires » ou de « milieux popu­laires » pour la décrire avaient for­te­ment perdu en légi­ti­mité ; il faudra attendre la fin des années 1990 et les années 2000 pour que ces grilles et caté­go­ries retrouvent, chez les socio­logues, dans le monde intel­lec­tuel, dans le monde poli­tique, dans les medias, une cer­taine audience. Ce contexte contri­bue à expli­quer le souci – cen­tral dans la pre­mière partie de ce mémoire, et donc dans les extraits pré­sen­tés ici – de relé­gi­ti­ma­tion du recours à la caté­go­rie de « classes popu­laires » en socio­lo­gie, souci qui peut sem­bler exces­sif au lec­teur d’aujourd’hui, pour lequel ce recours a davan­tage de chances d’aller de soi.

Les pré­oc­cu­pa­tions qui ont été les miennes dans ce mémoire ont été les sui­vantes. La société fran­çaise des années 1990 (et l’on pour­rait évi­dem­ment en dire tout autant de celle d’aujourd’hui), en dépit des trans­for­ma­tions de grande ampleur qu’elle avait connues depuis les années soixante – expan­sion des classes moyennes, consom­ma­tion de masse, ter­tia­ri­sa­tion, explo­sion sco­laire… –, n’avait mani­fes­te­ment pas mis fin à l’existence, en son sein, d’un vaste ensemble de popu­la­tions pré­sen­tant trois carac­té­ris­tiques : peti­tesse du statut pro­fes­sion­nel ou social, étroi­tesse des res­sources éco­no­miques – sans que cela signi­fie néces­sai­re­ment pré­ca­rité –, éloi­gne­ment par rap­port au capi­tal cultu­rel, et d’abord par rap­port à l’école, même s’il ne s’agit aujourd’hui que d’un éloi­gne­ment rela­tif. Le chô­mage de masse, la remise en cause de la « société sala­riale », pour reprendre les mots de Robert Castel, avaient pro­fon­dé­ment désta­bi­lisé une grande partie de ces popu­la­tions. La notion de « classe ouvrière », dont on sait la place qu’elle avait occu­pée dans les écrits des socio­logues du tra­vail jusque dans les années 1970, ne suf­fi­sait à l’évidence plus pour dési­gner ces groupes, ne serait-ce que parce que ceux-ci étaient désor­mais com­po­sés en grande partie de sala­riés des ser­vices. Celle de « classes popu­laires », en revanche, telle qu’elle avait été fré­quem­ment uti­li­sée dans les sciences sociales de langue fran­çaise, sem­blait plus adé­quate, puisqu’elle pré­sen­tait l’avantage de per­mettre de dési­gner, dans toute sa diver­sité, tout l’éventail des caté­go­ries les moins dotées d’une société. C’est pour­quoi il me sem­blait, à moi-même comme à d’autres col­lègues, que par sa sou­plesse, elle pou­vait consti­tuer un outil opé­rant pour décrire cer­tains aspects fon­da­men­taux de l’actuelle société fran­çaise. Mais il me sem­blait en même temps que, pour qu’un usage intel­lec­tuel­le­ment satis­fai­sant de cette caté­go­rie soit pos­sible, plu­sieurs ques­tions méri­taient d’être posées. Que vou­lait dire, tout d’abord, cette notion de « classes popu­laires » pour l’historien ou le socio­logue ? À quel type de groupes, pré­sen­tant quels types de pro­prié­tés sociales, ren­voie-t-elle ? Que pré­sup­pose-t-on, en sciences sociales, quand on fait réfé­rence à des groupes ou des milieux « popu­laires » ? De quelle caté­go­rie de pensée le socio­logue hérite-t-il, use-t-il, lorsque, pour nommer son objet, il extrait cette notion du lexique des sciences sociales ? Et par ailleurs, quelles dif­fi­cul­tés métho­do­lo­giques est-elle sus­cep­tible de sou­le­ver ? quelles pré­cau­tions d’emploi sup­pose-t-elle ? Y a-t-il des condi­tions de per­ti­nence aux­quelles est soumis son usage ? Y a-t-il des limites à sa vali­dité ? Et notam­ment, y a-t-il des condi­tions à sa vali­dité pour qui veut la mobi­li­ser à propos d’une société telle que la société fran­çaise d’aujourd’hui ?

En ce qui concerne cette der­nière ques­tion, il faut en sou­li­gner l’importance. Faire l’hypothèse que la société fran­çaise demeure, aujourd’hui autant qu’hier, une société dont des pans impor­tants conti­nuent de rele­ver de ce qu’il est convenu d’appeler les « classes popu­laires » est une chose ; le mémoire dont des extraits sont pré­sen­tés ici fait sienne cette hypo­thèse. Mais celle-ci ne sau­rait en aucun cas dis­pen­ser de s’interroger sur les condi­tions aux­quelles la mobi­li­sa­tion d’une telle caté­go­rie à propos d’une société telle que la société fran­çaise d’aujourd’hui est pos­sible. Pour ne prendre que cet exemple, le moins que l’on puisse dire est que, dans cette société, la relé­ga­tion sous diverses formes, aussi bien comme réa­lité que comme menace, conti­nue, même si les formes ne sont pas néces­sai­re­ment les mêmes qu’auparavant, à peser for­te­ment sur la condi­tion popu­laire. Si l’on consi­dère les évo­lu­tions inter­ve­nues sur le ter­rain du tra­vail et de l’emploi, les argu­ments ne manquent pas pour dire, que, pour toute une partie des membres des milieux popu­laires, les logiques ou les risques de relé­ga­tion se sont même accrus depuis les années quatre-vingt. D’un autre côté pour­tant, dans cette même société, chacun sait que, même dans les caté­go­ries modestes de la hié­rar­chie sociale, l’acculturation sco­laire, la per­méa­bi­lité à la culture de masse véhi­cu­lée par les medias, l’expérience de contacts diver­si­fiés avec des « clients » dans des emplois ter­tiaires – une grande partie des membres des caté­go­ries popu­laires tra­vaille aujourd’hui dans les ser­vices – ont atteint une réelle ampleur. C’est dire que les uni­vers de vie de ces caté­go­ries ont aussi été affec­tés, au cours des der­nières décen­nies, par des pro­ces­sus qui ont conduit sur cer­tains plans, et ce dans une mesure qui est loin d’être négli­geable, à les désen­cla­ver, à les désen­fer­mer, à inten­si­fier les rela­tions de leurs membres avec le monde exté­rieur. Pour qui s’intéresse aux classes popu­laires dans la France d’aujourd’hui, décrire les uni­vers de vie des membres de ces groupes et les évo­lu­tions qui les ont affec­tés au cours des der­nières décen­nies, c’est donc devoir prêter atten­tion à la fois à la repro­duc­tion ou à l’aggravation de formes de relé­ga­tion, et au déve­lop­pe­ment de phé­no­mènes de désen­cla­ve­ment, d’ouverture sur le monde exté­rieur ; c’est devoir penser à la fois en termes de relé­ga­tion et en termes d’extraversion. Situation qui n’est cer­tai­ne­ment pas une nou­veauté his­to­rique ; mais le degré auquel les deux types de logique sont actifs et s’interpénètrent est peut-être une carac­té­ris­tique de la situa­tion des classes popu­laires dans la société qui est la nôtre. C’est ce point que j’ai tenté de mettre en évi­dence – même si je ne le dirais plus tout à fait de la même manière aujourd’hui – dans la partie du mémoire où je déve­loppe l’idée que, pour abor­der la condi­tion des classes popu­laires dans la société fran­çaise contem­po­raine, il faut sortir du modèle « hog­gar­tien ».

Les pré­oc­cu­pa­tions qui ont été les miennes dans ce mémoire ont donc été consti­tuées par cet ensemble de ques­tions.

Qu’il me soit ici permis, au moment de clore cette pré­sen­ta­tion, de ter­mi­ner par un sou­hait, certes « décalé » par rap­port au texte pré­senté ci-des­sous. Les ques­tions qui sont au centre des pages qui suivent sont des ques­tions de socio­lo­gie ; si ces pages peuvent donner au lec­teur le sen­ti­ment d’apporter une contri­bu­tion à la réflexion sur celles-ci, elles auront atteint leur but. Mais on ne peut se dis­si­mu­ler que, pour le citoyen ou le mili­tant de gauche aujourd’hui, d’autres ques­tions essen­tielles concer­nant les classes popu­laires se posent aussi, qui sont évi­dem­ment poli­tiques. Comment faire face à l’ampleur atteinte par l’abstention, par la démo­bi­li­sa­tion élec­to­rale dans les milieux popu­laires ? Comment recons­truire des liens entre ceux-ci et la gauche ? Comment faire face à la ten­ta­tion « Front National », même si l’identité sou­vent posée entre vote ouvrier et vote FN relève de la contre­vé­rité et du racisme social pur et simple ? Comment faire face à l’état de divi­sion, d’éclatement dans lequel se trouvent les classes popu­laires aujourd’hui ? Quel dis­cours poli­tique construire pour pou­voir s’adresser à la fois aux classes popu­laires (à peu près) stables et à celles qui sont dans la pré­ca­rité, aux classes popu­laires pavillonnaires/​péri­ur­baines et à celles des « cités », aux classes popu­laires « fran­çaises » et à celles de la « diver­sité » ? Il fau­drait bien de l’arrogance ou de la mau­vaise foi pour pré­tendre que ces ques­tions sont simples. Mais compte tenu de leur impor­tance pour les mois et les années à venir, tant du point de vue des chances pour la gauche de reve­nir au pou­voir que pour que les classes popu­laires puissent à nou­veau être repré­sen­tées par, et se recon­naître dans celle-ci, sou­hai­tons que la période qui s’ouvre verra cette der­nière acqué­rir les res­sources à la fois intel­lec­tuelles, poli­tiques et pra­tiques pour par­ve­nir à les affron­ter.

Pour enga­ger une dis­cus­sion rela­tive à la notion de « classes popu­laires », pour essayer de réflé­chir aux dif­fi­cul­tés qu’elle sou­lève et à ses condi­tions d’emploi, encore faut-il se deman­der d’abord à quoi elle fait réfé­rence pour l’historien ou le socio­logue, et ce que l’on veut dire quand on en fait usage. Que pré­sup­pose-t-on, expli­ci­te­ment ou non, quand on parle de « classes popu­laires » ? Quel est le type d’objet socio­lo­gique que l’on consi­dère ? Quel est l’outil lin­guis­tique que l’on se donne pour nommer des réa­li­tés sociales ? En d’autres termes, quel type d’entités sociales cette notion désigne-t-elle et com­ment les défi­nit-elle ? À quoi fait réfé­rence la notion de « classes popu­laires » en tant que caté­go­rie socio­lo­gique ? [2]

Une hypothèse

Pour abor­der ces ques­tions, je par­ti­rai d’une remarque de Marcel Maget. Dans la longue ana­lyse qu’il consacre aux notions de « peuple » et de « popu­laire », Marcel Maget observe que ces notions, le plus sou­vent, sont défi­nies par asso­cia­tion de deux types de cri­tères : des cri­tères « cultu­ro­lo­giques » et des cri­tères « socio­lo­giques » [3]. Les pre­miers, explique Marcel Maget, ren­voient à des pro­prié­tés carac­té­ris­tiques de cer­taines formes cultu­relles. Ces formes sont celles des cultures qui ne sont pas savantes ni « culti­vées », qui ne reposent pas sur la pri­mauté d’une tra­di­tion écrite et sco­laire, dont les conte­nus sont éla­bo­rés prin­ci­pa­le­ment à partir d’une pra­tique non théo­ri­sée, non objec­ti­vée, et véhi­cu­lés par une trans­mis­sion orale. Considéré sous l’angle des cri­tères « cultu­ro­lo­giques », le « popu­laire » désigne donc l’ensemble des atti­tudes carac­té­ris­tiques d’une culture non « let­trée ». Mais par ailleurs, ce que l’on se repré­sente aussi sous cette notion, ce sont des groupes au sein des­quels ces atti­tudes ont de fortes chances d’être obser­vées, notam­ment parce que des dis­pa­ri­tés sociales impor­tantes les tiennent à dis­tance de la culture la plus ins­truite, de la « culture supé­rieure du moment ». Marcel Maget cite, parmi d’autres exemples, les pay­sans ou les ouvriers dans les socié­tés euro­péennes modernes. Ici donc inter­viennent les cri­tères socio­lo­giques. Le « popu­laire » désigne ainsi à la fois des atti­tudes qui s’écartent de la culture la plus savante et la plus ins­truite, et des groupes qui déve­loppent pré­fé­ren­tiel­le­ment ces atti­tudes, parce que leur posi­tion mar­gi­nale ou infé­rieure dans la société les sépare plus ou moins de cette culture. Précisons que Maget ne pré­tend nul­le­ment déli­vrer ici « la » défi­ni­tion vraie de la caté­go­rie de « popu­laire ». Sa démarche est autre. Ayant com­mencé par consta­ter les dif­fi­cul­tés aux­quelles cette caté­go­rie donne lieu, parce qu’elle sus­cite des défi­ni­tions diver­gentes, il observe que le seul point commun entre celles-ci est d’appréhender le « popu­laire » par une conjonc­tion de pro­prié­tés cultu­ro­lo­giques et socio­lo­giques. Je refor­mu­le­rai libre­ment le propos de Marcel Maget en disant qu’il y a là une sorte de « noyau dur » de la notion. Quand on emploie celle-ci, on fait vir­tuel­le­ment réfé­rence, d’une part, à des ensembles d’attitudes plus ou moins diver­gentes par rap­port aux formes cultu­relles les plus savantes et les plus valo­ri­sées, d’autre part, à des groupes occu­pant des posi­tions socia­le­ment subor­don­nées et vec­teurs pri­vi­lé­giés de ces atti­tudes.

L’intérêt de ces réflexions de Marcel Maget est d’attirer notre atten­tion sur le fait que la caté­go­rie du « popu­laire », de quelque façon qu’on la défi­nisse, est fon­da­men­ta­le­ment biva­lente. Elle désigne à la fois des spé­ci­fi­ci­tés cultu­relles et des posi­tions sociales. Il est permis de sup­po­ser que cette biva­lence carac­té­rise toutes les notions à l’intérieur des­quelles le « popu­laire » peut se décli­ner. C’est pour­quoi je ferai l’hypothèse que la notion de « classes popu­laires » pré­sente elle aussi cette « mixité » séman­tique, ce qui veut dire qu’elle fait réfé­rence à des enti­tés qui se carac­té­risent par une conjonc­tion de pro­prié­tés « socio­lo­giques » et de pro­prié­tés « cultu­ro­lo­giques ». Pour essayer de la défi­nir, je sui­vrai donc le fil direc­teur pro­posé par Marcel Maget, tout en inver­sant l’ordre des cri­tères. Puisqu’il est ques­tion ici du « popu­laire » en tant que caté­go­rie d’analyse de l’espace social, ce sont les cri­tères socio­lo­giques qui doivent servir de point de départ. Je pro­pose donc de consi­dé­rer que la notion de « classes popu­laires » en sciences sociales désigne des groupes qui se carac­té­risent par la conjonc­tion de deux types de pro­prié­tés :

  • d’une part, des pro­prié­tés de posi­tion sociale : les classes popu­laires sont des groupes « domi­nés ». Afin que cette expres­sion ne reste pas une for­mule vague, il nous faudra la pré­ci­ser par la suite, en expli­quant à quelles signi­fi­ca­tions empi­riques elle ren­voie.
  • d’autre part, les classes popu­laires se défi­nissent aussi à partir de pro­prié­tés de type « cultu­ro­lo­gique ». Elles se carac­té­risent par un ensemble de spé­ci­fi­ci­tés, por­tant sur les pra­tiques et les com­por­te­ments cultu­rels, qui tendent à les sépa­rer des classes domi­nantes et des normes domi­nantes. Pour dési­gner cet écart, je par­le­rai de « formes de sépa­ra­tion cultu­relle ». Ce point aussi devra être pré­cisé ulté­rieu­re­ment. Soulignons tout de suite néan­moins, pour éviter tout mal­en­tendu, que cette « sépa­ra­tion » ne peut évi­dem­ment être que par­tielle. Il est dif­fi­cile de conce­voir que des groupes domi­nés puissent être dura­ble­ment, par rap­port aux formes de légi­ti­mité éta­blie, en situa­tion de com­plète alté­rité cultu­relle.

Je pro­pose donc de consi­dé­rer que la notion de « classes popu­laires », prise en tant que caté­go­rie socio­lo­gique, fait réfé­rence à des groupes qui se défi­nissent par la conjonc­tion d’une posi­tion sociale domi­née et de formes de sépa­ra­tion cultu­relle. Il impor­tera d’expliciter davan­tage chacun des deux aspects de cette défi­ni­tion. Je vou­drais préa­la­ble­ment citer quelques textes d’histoire ou de socio­lo­gie qui font bien res­sor­tir ce contenu séman­tique de la notion.

Usages historiques et sociologiques

Si, pour com­men­cer, on se remé­more la superbe ana­lyse que Le Roy Ladurie a donnée du car­na­val de Romans, on y trou­vera à l’œuvre une repré­sen­ta­tion du « popu­laire » qui cor­res­pond assez bien à celle qui vient d’être expo­sée [4]. Deux camps s’opposent fina­le­ment au cours des évé­ne­ments de 1580. D’un côté l’oligarchie de notables, pro­prié­taires et riches mar­chands, qui dirigent la ville. De l’autre, ceux que Le Roy Ladurie nomme constam­ment les « popu­laires » (ils consti­tuent le « parti popu­laire », les « classes popu­laires », ils habitent les « quar­tiers popu­laires », etc.). Ce sont ces der­niers qui nous inté­ressent ici. Quelles sont leurs carac­té­ris­tiques essen­tielles dans l’ordre social de la cité ? Le texte de Le Roy Ladurie fait clai­re­ment appa­raître deux pro­prié­tés majeures. D’une part, ils appar­tiennent aux classes domi­nées de la ville. Pour une bonne partie d’entre eux, cela signi­fie d’abord indi­gence ou pau­vreté. Tous certes ne sont pas dans ce cas : Le Roy Ladurie observe que les lea­ders du car­na­val de Romans dis­po­saient sou­vent d’une (très rela­tive) aisance éco­no­mique. Mais cela ne change rien au fait qu’ils sont le « menu peuple » : arti­sans, bou­ti­quiers, labou­reurs, ils consti­tuent les états infé­rieurs de la ville, ceux qui sont « copieu­se­ment arro­sés par la cas­cade locale du mépris » (1979, Ch. I) et qui n’ont aucune voca­tion à par­ti­ci­per au pou­voir. D’où la vio­lence de la répres­sion qui s’abattra sur eux lorsque leur car­na­val se fera sub­ver­sif. La condi­tion domi­née peut donc se tra­duire par le manque de res­sources, mais aussi par l’assignation à des sta­tuts bas et subor­don­nés, qui affecte même les strates du « menu peuple » qui ne sont pas trop éco­no­mi­que­ment dému­nies.

L’appartenance aux groupes infé­rieurs de la ville est donc la pre­mière carac­té­ris­tique essen­tielle des classes popu­laires. Quant à la seconde, ce sont les évé­ne­ments du car­na­val qui la révèlent : à tra­vers ceux-ci se donne à voir une forme d’altérité cultu­relle des « popu­laires » par rap­port aux normes de l’ordre établi. Cette alté­rité s’exprime d’abord à tra­vers les mani­fes­ta­tions d’hostilité à l’égard des pri­vi­lèges fis­caux et du pou­voir des notables qui se mul­ti­plient au cours du car­na­val, ainsi que par une pro­pen­sion à la contes­ta­tion sociale et à la rébel­lion dont Le Roy Ladurie sou­ligne qu’elles peuvent être très har­dies [5]. Mais les parades et les mas­ca­rades des arti­sans de Romans com­portent aussi, de façon sym­bo­lique et jouée, des élé­ments plus net­te­ment trans­gres­sifs. Lorsque ceux-ci défilent dans la ville en cos­tumes et en armes au cours de la fête de 1580, il semble que leurs pro­ces­sions abondent en allu­sions insis­tantes au thème du meurtre et de l’anthropophagie [6]. Cette réfé­rence ima­gi­naire, théâ­trale, à une pos­sible sau­va­ge­rie par­ti­cipe d’une aspi­ra­tion à ren­ver­ser l’ordre du monde dont Le Roy Ladurie explique qu’elle s’exprime de façon puis­sante et mul­ti­forme parmi les classes popu­laires de ce temps. Il y a comme un désir d’inversion, de pro­tes­ta­tion, de dire son désac­cord avec le monde, dont cer­tains rituels de fêtes et de car­na­vals, de même que les épi­sodes de sabbat et de sor­cel­le­rie, témoignent sur le mode du fan­tas­tique. Ils sont la face oni­rique d’une ten­dance à la rébel­lion dont les révoltes popu­laires sont la réa­li­sa­tion en acte [7].

On le voit, c’est par la conjonc­tion d’une posi­tion domi­née et de formes d’altérité cultu­relle – par rap­port aux classes et aux normes domi­nantes – que se carac­té­risent les classes popu­laires dans le texte de Le Roy Ladurie. C’est aussi cette com­bi­nai­son de pro­prié­tés que l’on trouve chez Daniel Roche dans l’étude qu’il consacre au « peuple de Paris » au XVIIIe siècle. Les « classes popu­laires » – Daniel Roche emploie fré­quem­ment l’expression – se défi­nissent et elles s’opposent aux classes diri­geantes « par leur pau­vreté, la pré­ca­rité plus ou moins contrai­gnante de leurs manières de vivre, par leur culture dif­fé­rente » [8]. Et l’analyse de Daniel Roche décline sous leurs mul­tiples aspects le thème de la fra­gi­lité de la condi­tion éco­no­mique – qui, là encore, n’affecte pas éga­le­ment les diverses com­po­santes de ce « peuple » – et celui de la dif­fé­rence cultu­relle, « cette dif­fé­rence qui est celle même du popu­laire » [9]. Et puisqu’il est ici ques­tion du « peuple de Paris » au XVIIIe siècle, on ne s’étonnera pas que nous fas­sions réfé­rence aux tra­vaux de Soboul, dont les ana­lyses bien connues sur la Révolution fran­çaise accordent une place pri­vi­lé­giée au thème des « mou­ve­ments popu­laires ». Comment Soboul carac­té­rise-t-il la sans-culot­te­rie pari­sienne en tant que groupe social et com­po­sante spé­ci­fi­que­ment « popu­laire » de la Révolution ? D’une part, par une expé­rience de l’insécurité éco­no­mique, du manque de sub­sis­tances, de la faim qui est com­mune à l’artisan, au bou­ti­quier, au com­pa­gnon, au jour­na­lier ; d’autre part, par un com­por­te­ment poli­tique d’esprit éga­li­taire, par­ta­geur, affi­chant hau­te­ment son hos­ti­lité à l’aristocratie et son radi­ca­lisme révo­lu­tion­naire. Par delà la diver­sité sociale des élé­ments qui le com­posent, le groupe popu­laire de la Révolution se consti­tue autour de « l’exigence du pain quo­ti­dien » et du « com­por­te­ment ter­ro­riste » : « ce double fac­teur fonde l’unité de la sans-culot­te­rie pari­sienne » [10]. Nous retrou­vons à nou­veau ici, pour défi­nir le « popu­laire » en tant que caté­go­rie socio­lo­gique, cette asso­cia­tion des effets d’une condi­tion éco­no­mique et sociale domi­née et d’une forme –ici poli­tique – d’altérité cultu­relle.

De même encore, c’est cet « ensemble de cri­tères cultu­rels autant qu’économiques qui défi­nissent une cer­taine manière d’exister » que Michelle Perrot intro­duit au départ d’une étude consa­crée aux « classes popu­laires urbaines » à la Belle Époque [11]. Critères éco­no­miques : médio­crité des reve­nus et du loge­ment, insé­cu­rité de l’existence pour le plus grand nombre. Critères cultu­rels : Michelle Perrot sou­ligne d’emblée l’importance du « quar­tier » dans les modes de vie popu­laires, ainsi que le modeste niveau d’instruction. Vulnérabilité des condi­tions d’existence et spé­ci­fi­ci­tés cultu­relles (dans l’ordre des pra­tiques, du rap­port au savoir, etc.) : lorsque l’historienne des classes popu­laires veut situer socio­lo­gi­que­ment son objet, ce sont à nou­veau ces traits carac­té­ris­tiques qu’elle évoque comme rela­ti­ve­ment uni­fi­ca­teurs et dis­tinc­tifs. Ces classes popu­laires du XIXe siècle, Gérard Noiriel les « ren­contre » lui aussi dans les pre­miers cha­pitres de son livre sur les ouvriers dans la société fran­çaise [12]. Nous ver­rons tout à l’heure com­ment, parti « à la recherche du pro­lé­ta­riat », pour reprendre les mots de Gérard Noiriel, celui qui veut étu­dier l’histoire de la classe ouvrière découvre en fait des ouvriers qui, au moins pour les trois pre­miers quarts du XIXe siècle, sont sou­vent dif­fi­ciles à dis­tin­guer des pay­sans d’un côté, des com­pa­gnons et arti­sans de l’autre : la condi­tion ouvrière n’est pas tou­jours bien déga­gée de celle de l’artisan, et elle peut n’être qu’une occu­pa­tion tem­po­raire ou limi­tée dans le cadre de la poly­ac­ti­vité des familles rurales. Dans ces condi­tions, plutôt qu’à un « pro­lé­ta­riat », l’historien se trouve dans bien des cas confronté à l’ensemble divers et mou­vant des « classes popu­laires ». C’est vers celles-ci que nous conduit Gérard Noiriel au début de son his­toire ouvrière. Et les traits par les­quels il carac­té­rise leurs condi­tions d’existence et leurs modes de vie sont de même nature que ceux que nous avons ren­con­trés dans les exemples pré­cé­dents. D’une part insé­cu­rité et pré­ca­rité des res­sources sont au cœur des soucis quo­ti­diens des classes popu­laires de ce temps, et c’est de là qu’il faut partir si l’on veut com­prendre l’attachement de celles-ci à leurs formes tra­di­tion­nelles de plu­ri­ac­ti­vité fami­liale [13]. Les modes de vie popu­laires sont de ce point de vue une réponse aux effets d’une condi­tion éco­no­mique domi­née. Mais d’autre part, ils par­ti­cipent aussi, explique Gérard Noiriel, de « toute une culture popu­laire à laquelle chacun est très atta­ché » [14]. Culture très spé­ci­fique et dont on com­prend bien, en lisant l’auteur, en quoi elle consti­tue une res­source déci­sive pour ses membres. Un trait carac­té­ris­tique de cette culture est la valeur qu’on y accorde aux diverses formes de socia­bi­lité locale, et par­ti­cu­liè­re­ment aux conduites dépen­sières que celle-ci implique (au caba­ret, pour les fêtes, etc.). Les membres des classes domi­nantes, même phi­lan­thropes, ont le plus grand mal à com­prendre ces conduites. Autre spé­ci­fi­cité : l’importance de cer­tains types de savoirs et de maî­trise qui conti­nuent de se trans­mettre par des média­tions lar­ge­ment étran­gères au dis­cours et à l’écrit. Il s’agit des savoirs de métier, de ces capa­ci­tés pro­fes­sion­nelles qui consti­tuent pour l’ouvrier un atout essen­tiel sur le marché du tra­vail. Ces savoir-faire s’apprennent d’abord par la pra­tique, l’imitation et la répé­ti­tion, beau­coup plus que par le dis­cours et l’explication. Cette per­ma­nence de modes d’apprentissage pro­fes­sion­nel exté­rieurs à l’école et repo­sant sur la pri­mauté du geste nous ren­voie à des uni­vers cultu­rels sans doute bien dif­fé­rents de ceux des classes « supé­rieures ». On voit que chez Gérard Noiriel aussi les classes popu­laires se carac­té­risent et se dis­tinguent des autres groupes sociaux tant par une condi­tion domi­née, qui les expose à une insé­cu­rité récur­rente, que par des spé­ci­fi­ci­tés cultu­relles qui impriment pro­fon­dé­ment leurs marques dans leurs pra­tiques et leurs modes de vie.Que conclure de ces quelques cita­tions ? Je n’en sur­es­time évi­dem­ment pas la vertu démons­tra­tive. Mais elles font appa­raître qu’il existe, dans la lit­té­ra­ture his­to­rio­gra­phique, des exemples d’emploi de la notion de « classes popu­laires » qui illus­trent assez bien la défi­ni­tion de cette notion dont j’ai fait l’hypothèse au départ. Je ne pré­tends pas que ces exemples « véri­fient » cette hypo­thèse, mais ils apportent au moins des pré­somp­tions en sa faveur. Ils montrent qu’elle cor­res­pond à des usages réels dans la pra­tique des his­to­riens. Pouvons-nous trou­ver des indices de même nature dans la lit­té­ra­ture estam­pillée comme socio­lo­gique ?

Une obser­va­tion s’impose d’abord avant d’aller plus loin. Si l’on admet la déli­mi­ta­tion conven­tion­nelle, il est vrai bien fra­gile, qui sépare le ter­ri­toire de l’historien de celui du socio­logue – au pre­mier les socié­tés du « passé », au second les socié­tés « contem­po­raines » –, il n’est pas inter­dit de se deman­der si la notion même de « classes popu­laires » pos­sède vrai­ment une per­ti­nence à l’intérieur des fron­tières de la socio­lo­gie. Reconsidérons dans leur ensemble les prin­ci­pales pro­prié­tés concrètes sous les­quelles les « classes popu­laires » nous sont appa­rues jusqu’ici. Insécurité des condi­tions d’existence, sta­tuts bas et expli­ci­te­ment répu­tés infé­rieurs, alté­rité cultu­relle par rap­port aux classes domi­nantes… Pour le dire de façon très sché­ma­tique, de telles pro­prié­tés évoquent plutôt « l’Ancien Régime », le XIXe siècle ou même l’entre-deux-guerres que les socié­tés urbaines et indus­trielles les plus contem­po­raines. Ce n’est pas que celles-ci ignorent les inéga­li­tés, l’exploitation, l’intensité de cer­tains contrastes éco­no­miques et sociaux. Mais, d’une part, elles sont sou­vent éga­li­taires et démo­cra­tiques quant à leurs normes, ce qui, nous le savons depuis Tocqueville, n’est pas rien. D’autre part, la dif­fu­sion de l’instruction et des moyens de com­mu­ni­ca­tion de masse y a pris une telle ampleur que l’on peut légi­ti­me­ment s’interroger sur la per­ma­nence d’une alté­rité cultu­relle des groupes domi­nés. N’oublions pas, enfin, que les socié­tés occi­den­tales contem­po­raines se sont mon­trées capables, au cours des années soixante, de dimi­nuer sen­si­ble­ment le niveau d’insécurité des « classes labo­rieuses », et d’assurer à celles-ci une par­ti­ci­pa­tion beau­coup plus large que par le passé à leurs normes de consom­ma­tion. Il existe bien, dans ces socié­tés, des ouvriers, des employés, des caté­go­ries pri­vées de l’accès à toutes sortes de biens qui ne sont acces­sibles qu’à d’autres. Mais peut-on encore parler à leur sujet de « classes popu­laires » ? La notion de « classes popu­laires » peut-elle si faci­le­ment fran­chir le seuil qui sépare l’histoire de la socio­lo­gie ?

Ces ques­tions ne me semblent pas vaines. Elles signi­fient que la socio­lo­gie ne peut s’autoriser à pré­sup­po­ser sur son ter­rain l’existence de « classes popu­laires » comme si celle-ci allait de soi. Il lui faut donc jus­ti­fier l’emploi de cette notion, en mon­trant empi­ri­que­ment que les sujets qu’elle étudie sont effec­ti­ve­ment placés dans des condi­tions éco­no­miques et sociales domi­nées, et que leurs modes de vie, leurs manières d’être révèlent des formes de sépa­ra­tion cultu­relle. Une « socio­lo­gie des classes popu­laires » doit s’expliquer et argu­men­ter sur le pro­gramme qu’elle se donne. Mais d’un autre côté, elle est aussi en droit de for­mu­ler une demande à celui qui la presse de ques­tions sur le bien-fondé de ce pro­gramme : que tout en recon­nais­sant l’importance des trans­for­ma­tions sociales et cultu­relles liées à la « moder­nité », on ne se laisse pas piéger par le dis­cours que celle-ci tient si sou­vent sur elle-même. Que l’on accepte d’y regar­der de près. L’exigence de mise à l’épreuve empi­rique vaut donc dans les deux sens : pour le socio­logue des « classes popu­laires », comme pour celui qui juge­rait cette notion aujourd’hui obso­lète.

Or il me semble que le pre­mier ne manque pas d’arguments sérieux pour jus­ti­fier son pro­gramme. En dépit de tout ce qui les sépare des socié­tés anté­rieures, les socié­tés contem­po­raines les plus déve­lop­pées n’ont pas mis fin aux faits de domi­na­tion ni aux formes de sépa­ra­tion cultu­relle qui carac­té­risent typi­que­ment les groupes sociaux que l’on désigne sous le nom de « classes popu­laires ». Sans doute ont-elles rendu ces phé­no­mènes moins visibles, c’est pour­quoi seul un tra­vail empi­rique précis peut mettre ceux-ci en évi­dence. Prenons donc l’ouvrage consa­cré par Bernard Lahire à une popu­la­tion d’ouvriers et d’employées tra­vaillant comme agents de ser­vice dans des écoles mater­nelles et des can­tines sco­laires [15]. Les entre­tiens réa­li­sés avec eux par Lahire, dont l’auteur publie de nom­breux extraits, font res­sor­tir des situa­tions de tra­vail, des modes d’apprentissage pro­fes­sion­nel, des rap­ports à la lec­ture et à l’écriture qui nous ren­voient sans ambi­guïté à des « milieux popu­laires » [16]. Dans la sphère du tra­vail par exemple, il appa­raît clai­re­ment que les enquê­tés de Lahire font le plus sou­vent l’expérience de la subor­di­na­tion et de la peti­tesse sociale, que les rap­ports hié­rar­chiques dans les­quels ils sont pris les ramènent régu­liè­re­ment à des sta­tuts bas de per­son­nels subal­ternes et peu « com­pé­tents ». D’autre part, le cha­pitre du livre sur les « modes d’entrée dans le poste » montre aussi que la plu­part des ouvriers et employées inter­viewés par Lahire ont dû apprendre leur tra­vail sur le tas, sans aucune expli­ca­tion préa­lable de qui que ce soit, en imi­tant les autres, en « se débrouillant » pour faire comme eux [17]. Leurs com­pé­tences pro­fes­sion­nelles ont donc été acquises par le geste, la pra­tique, la mime­sis, sans pas­sage par le dis­cours ou l’écrit. L’univers cultu­rel des enquê­tés de Bernard Lahire, même s’il est réel­le­ment péné­tré par des pra­tiques de lec­ture et d’écriture sur les­quelles l’auteur apporte beau­coup, ne l’est pour­tant que très par­tiel­le­ment et pour une partie seule­ment de ses membres. Pour toute une autre partie d’entre eux, l’acquisition des savoirs et le dérou­le­ment de la vie quo­ti­dienne sont lar­ge­ment étran­gers à la forme écrite et dis­cur­sive. On le voit : tant par les sta­tuts dans les­quels ils sont main­te­nus que par leur dis­tance, certes variable, à la culture écrite et sco­laire, les milieux ouvriers et employés décrits par Bernard Lahire peuvent à juste titre être consi­dé­rés comme des milieux « popu­laires ». Et si l’on ajoute – mais tel n’était pas l’objet du livre – que ce sont ces milieux qui sont aujourd’hui les plus expo­sés au chô­mage et au retour d’une très forte insé­cu­rité éco­no­mique, il devient dif­fi­cile d’échapper à la conclu­sion que les socié­tés modernes les plus déve­lop­pées n’ont nul­le­ment mis fin à l’existence de groupes sociaux pré­sen­tant les carac­té­ris­tiques les plus fon­da­men­tales des classes popu­laires « tra­di­tion­nelles ».

Tout cela ne signi­fie certes pas que celles-ci pour­raient être étu­diées de manière intem­po­relle, et que, soli­de­ment retran­ché der­rière la convic­tion confor­table que rien ne change, le socio­logue des classes popu­laires pour­rait appré­hen­der son objet sans tenir compte des carac­té­ris­tiques spé­ci­fiques qui sont celles d’une société contem­po­raine. Je m’efforcerai au contraire de mon­trer, dans la suite de ce tra­vail, que l’on ne peut pas décrire cor­rec­te­ment les milieux popu­laires d’« aujourd’hui » si l’on n’est pas atten­tif aux condi­tions sociales et cultu­relles par­ti­cu­lières dans les­quelles ils sont situés, aux effets de ces condi­tions sur la consti­tu­tion de leurs uni­vers de vie, et aux consé­quences que tout cela implique quant à la manière de les étu­dier. Une socio­lo­gie des milieux popu­laires qui trai­te­rait ceux-ci comme des tota­li­tés closes et autistes à l’égard des chan­ge­ments qui affectent la société glo­bale se condam­ne­rait à l’échec. Tous ces points seront repris ulté­rieu­re­ment. Mais pour l’heure, l’important était de sou­li­gner que la notion de « classes popu­laires », à condi­tion d’en faire un usage inter­ro­ga­tif et cri­tique, conserve sa per­ti­nence pour une approche des mondes sociaux contem­po­rains. Elle inté­resse donc tout autant la socio­lo­gie que l’histoire.

Domination sociale et séparation culturelle

Les expres­sions par les­quelles j’ai défini le double aspect du terme « classes popu­laires » sont demeu­rées jusqu’ici très floues. Il n’est pas pos­sible de parler de « posi­tion domi­née » et de « formes de sépa­ra­tion cultu­relle » sans expli­ci­ter davan­tage la signi­fi­ca­tion de ces deux idées. Si vrai­ment leur asso­cia­tion défi­nit la notion de « classes popu­laires » en sciences sociales, leur contenu doit être pré­cisé. À quoi ren­voient-elles pour le socio­logue et l’historien ? À quoi font‑elles réfé­rence pour eux ? Quel est leur sens empi­rique ?

Des classes « domi­nées »

Plusieurs expres­sions attestent que, pour le socio­logue ou l’historien qui s’y réfèrent, la posi­tion domi­née est bien la carac­té­ris­tique pre­mière des « classes popu­laires ». Bourdieu, Grignon et Passeron dési­gnent cou­ram­ment celles-ci sous l’expression « classes domi­nées ». Les his­to­riens ont eu recours à l’expression « classes infé­rieures », que l’on trouve chez F. Furet, chez E. Le Roy Ladurie, chez D. Roche [18]. Carlo Ginzburg pré­fère le terme de « classes subal­ternes », qu’il reprend à Gramsci [19]. Et l’on a la sur­prise de trou­ver l’expression « les basses classes » cou­ram­ment employée dans Les héri­tiers par Bourdieu et Passeron [20]. Signe qu’à cette époque, une telle dési­gna­tion n’était pas consi­dé­rée comme poli­ti­que­ment incor­recte…. Aucune de ces for­mu­la­tions n’est satis­fai­sante. Parler de « classes infé­rieures » ou de « basses classes », c’est évi­dem­ment ris­quer de stig­ma­ti­ser ce que l’on désigne. « Classes subal­ternes » n’échappe pas non plus à ce danger. Quant à l’expression « classes domi­nées » que j’adopterai dans ce texte, elle incite au misé­ra­bi­lisme. Or il faut se sou­ve­nir que des milieux popu­laires ne sont pas néces­sai­re­ment pauvres ni oppri­més. Quelle que soit la for­mule que l’on emploie, il importe de la pré­ci­ser, si l’on veut éviter qu’elle demeure vague ou sujette à dérive. À quoi fait donc réfé­rence l’idée de condi­tion domi­née ? Quelles peuvent être les signi­fi­ca­tions empi­riques de cette idée pour l’historien ou le socio­logue ?

Première carac­té­ris­tique à laquelle elle est régu­liè­re­ment asso­ciée : la dépen­dance ou l’assujettissement éco­no­mique. La posi­tion domi­née prend ici l’aspect de la sou­mis­sion de celui qui ne pos­sède rien ou trop peu aux formes de tra­vail ou aux modes de répar­ti­tion des biens impo­sés par des groupes plus riches ou des forces plus puis­santes. Pour le XIXe siècle par exemple, on peut parler de sujé­tion éco­no­mique à propos de l’ouvrier, du tra­vailleur à domi­cile ou de l’artisan dépen­dant, de la petite pay­san­ne­rie par­cel­laire, etc. Cette sujé­tion peut donc être liée à des situa­tions éco­no­miques diverses, qui sont elles-mêmes à l’image de la variété des classes popu­laires. Elle se tra­duit néan­moins par une carac­té­ris­tique qui est assez lar­ge­ment com­mune à celles-ci, et que sou­lignent de nom­breux auteurs : une cer­taine vul­né­ra­bi­lité des condi­tions d’existence, qui n’est pas néces­sai­re­ment la misère, mais qui signi­fie assu­ré­ment l’exposition récur­rente au manque de res­sources ou à l’insécurité. Cette vul­né­ra­bi­lité semble consti­tuer à la fois un signe, une dimen­sion essen­tielle de l’appartenance aux classes popu­laires, et comme un trait d’union entre leurs membres. Yves Lequin par exemple, sou­li­gnant la len­teur avec laquelle émerge en France la classe ouvrière indus­trielle, explique qu’au XIXe siècle, celle-ci « se dis­tingue donc sou­vent mal de l’ensemble des classes popu­laires que défi­nit tou­jours la pré­ca­rité de condi­tion » [21]. Les classes popu­laires se carac­té­risent donc essen­tiel­le­ment ici comme des classes sujettes à la pré­ca­rité. Fragilité éco­no­mique et incer­ti­tude sur les res­sources appa­raissent comme une expé­rience com­mune à leurs membres et comme une dimen­sion cen­trale de leur exis­tence. Gérard Noiriel insiste lui aussi sur ce thème dans le texte cité plus haut [22]. Et quand Adeline Daumard veut indi­quer ce qui rat­tache le monde des petits arti­sans et bou­ti­quiers du XIXe siècle à l’ensemble des couches popu­laires – elle parle à leur sujet de « bour­geoi­sie popu­laire » –, elle sou­ligne notam­ment leur fra­gi­lité éco­no­mique [23]. J’observerai enfin que c’est encore cette vul­né­ra­bi­lité éco­no­mique, et plus lar­ge­ment sociale, que Robert Castel met en évi­dence à propos des condi­tions d’existence popu­laires dans la société d’Ancien Régime. Dans son ana­lyse du vaga­bon­dage, il montre ainsi que celui-ci était lar­ge­ment « ali­menté par la pré­ca­rité du rap­port au tra­vail et par la fra­gi­lité des réseaux de socia­bi­lité qui sont le lot commun d’une part impor­tante du petit peuple des cam­pagnes comme des villes » [24]. Et la mar­gi­na­lité, le vaga­bon­dage dans cette société n’étaient sou­vent pas autre chose que les « formes les plus fra­giles de la vul­né­ra­bi­lité popu­laire » [25]. On le voit : insé­cu­rité et pré­ca­rité sont étroi­te­ment asso­ciées aux condi­tions d’existence des classes popu­laires. Elles résultent de la sujé­tion ou de la dépen­dance éco­no­mique qui consti­tuent l’une des formes majeures que peut prendre la posi­tion domi­née [26].

On sait bien néan­moins que celle-ci ne se tra­duit pas seule­ment par la vul­né­ra­bi­lité sur le plan des res­sources. Elle ren­voie aussi à des déter­mi­na­tions plus spé­ci­fi­que­ment sociales, dont j’évoquerai très rapi­de­ment quelques figures pos­sibles. Rappelons d’abord ce qui avait été signalé à propos des « popu­laires » du car­na­val de Romans. Beaucoup d’entre eux sans doute étaient pauvres, mais si l’on suit Le Roy Ladurie, ce n’était pas tou­jours le cas. Certains pou­vaient même s’approcher d’une rela­tive aisance. Mais tous sans conteste fai­saient partie du « menu peuple », de ces strates infé­rieures de la cité qui occu­paient les posi­tions les plus basses dans la hié­rar­chie des sta­tuts sociaux et qui devaient être tenues à l’écart du pou­voir. L’expression « menu peuple », dans la France d’Ancien Régime, dési­gnait un ensemble de caté­go­ries mani­fes­te­ment très diverses, aux situa­tions éco­no­miques assez dis­sem­blables, mais le fait qu’elle les regrou­pait sous un même terme signi­fie que celles-ci étaient vues (notam­ment par les classes domi­nantes) et se voyaient sans doute elles-mêmes comme par­ta­geant une condi­tion fon­da­men­ta­le­ment com­mune, faite de peti­tesse sociale, et d’exclusion de la richesse et du pou­voir. « Menu peuple » dit si crû­ment cette assi­gna­tion à la peti­tesse et à la subor­di­na­tion, et exprime par là si clai­re­ment des réa­li­tés socio­lo­gi­que­ment si essen­tielles, que cer­tains his­to­riens anglo-saxons des classes popu­laires fran­çaises reprennent telle quelle l’expression pour dési­gner leur objet. On la retrouve constam­ment sous la plume de Natalie Z. Davis à propos de la France du XVIe siècle, et de George Rudé sur les foules dans la révo­lu­tion fran­çaise [27]. Elle donne à voir, et presque à « entendre, une dimen­sion carac­té­ris­tique de la posi­tion domi­née : subal­ter­nité et subor­di­na­tion dans la divi­sion du tra­vail et dans les rap­ports poli­tiques et sociaux.

Les degrés de cette subor­di­na­tion peuvent être évi­dem­ment très divers. Il existe toute une stra­ti­fi­ca­tion interne aux « classes popu­laires » et l’on sait bien que celles-ci ne sont pas sys­té­ma­ti­que­ment oppri­mées ni dému­nies [28]. Mais on sait aussi que la domi­na­tion peut aller jusqu’à des formes dures et englo­bantes de sujé­tion ou de dépos­ses­sion sociale, qui finissent par s’étendre à l’ensemble des aspects du pro­ces­sus de vie. On repère net­te­ment cette situa­tion, par exemple, dans le cas des classes popu­laires de Hoggart [29]. La force des livres de Hoggart réside, pour partie, dans cette image par­ti­cu­liè­re­ment claire et vive qu’ils nous livrent de ce que peut être une condi­tion glo­ba­le­ment mar­quée par la dépos­ses­sion : fer­me­ture des pos­sibles, ver­rouillage des exis­tences, sou­mis­sion au destin, relé­ga­tion des indi­vi­dus sur des ter­ri­toires, dans des métiers, dans des sta­tuts dont ils n’ont qua­si­ment aucune chance ni espé­rance de sortir. Hoggart, on le sait, eut aussi le souci de mon­trer que ces uni­vers ne sont pas néces­sai­re­ment géné­ra­teurs de mal­heur, qu’ils peuvent même être habi­tés de façon rela­ti­ve­ment posi­tive grâce à l’action de plu­sieurs méca­nismes pro­tec­teurs : une inté­rio­ri­sa­tion de la posi­tion domi­née qui entraîne, pour reprendre les mots de Bourdieu, un quasi ajus­te­ment des espé­rances sub­jec­tives aux chances objec­tives, des formes de vie col­lec­tive sécu­ri­santes (la famille, le quar­tier), une divi­sion fon­da­men­tale du monde en deux (« eux et nous ») qui permet de se défendre face aux autres groupes sociaux… Hoggart ne cherche nul­le­ment à noir­cir le tableau. Sa des­crip­tion a une portée qui dépasse de loin le cadre pure­ment mono­gra­phique, et nous permet de com­prendre de l’intérieur ce qui peut carac­té­ri­ser une condi­tion glo­bale de dépos­ses­sion sociale, et quelques-unes des formes typiques d’adaptation des classes popu­laires à cette condi­tion.

Des formes de sépa­ra­tion cultu­relle

Je l’ai pro­posé dès le départ de cette étude : la notion de « classes popu­laires » contient, comme un élé­ment consti­tu­tif de son noyau séman­tique, l’idée d’une dis­con­ti­nuité cultu­relle avec les classes et les normes domi­nantes. Cette dif­fé­rence « est celle même du popu­laire », pour reprendre l’expression de Daniel Roche [30]. Le « popu­laire » est ce qui s’oppose au savant, au cultivé, aux usages recon­nus comme « légi­times » parmi les membres des classes plus éle­vées, dans les ins­ti­tu­tions, dans les lieux de pou­voir. Certes, il n’y aurait aucun sens à ima­gi­ner des classes popu­laires qui mène­raient leur vie dans une situa­tion de com­plet iso­le­ment cultu­rel. Les formes cultu­relles domi­nantes sont tou­jours par­tiel­le­ment apprises, assi­mi­lées, inté­rio­ri­sées par les membres des groupes domi­nés. Mais entre ceux-ci et celles-là, jouent des méca­nismes de sépa­ra­tion cultu­relle. Cette idée fait intrin­sè­que­ment partie de la notion de « classes popu­laires ». La ques­tion est de savoir à quelles réa­li­tés empi­riques plus pré­cises elle ren­voie [31].

On peut, me semble-t-il, donner une double signi­fi­ca­tion à l’idée de sépa­ra­tion cultu­relle.

En pre­mier lieu, celle-ci ren­voie au phé­no­mène fon­da­men­tal de la dépos­ses­sion. Entendons par là le fait qu’une frac­tion impor­tante des milieux popu­laires est dému­nie de tout un ensemble d’éléments de culture qui font partie des ins­tru­ments sym­bo­liques domi­nants, c’est-à-dire socia­le­ment déci­sifs. Bernard Lahire en a donné un excellent exemple dans son tra­vail sur les liens entre culture écrite et inéga­li­tés sco­laires [32]. Les « com­pé­tences scrip­tu­raires », l’aptitude à s’installer dans la logique de l’écrit et de ses exi­gences et à manier le lan­gage selon celles-ci sont au centre de l’univers sco­laire et consti­tuent des condi­tions déter­mi­nantes pour y réus­sir. Or l’acquisition de ces com­pé­tences est for­te­ment pro­blé­ma­tique pour beau­coup d’enfants d’ouvriers et d’employés, parce que leur uni­vers cultu­rel est carac­té­risé par un tout autre type de rap­port au lan­gage, où pré­do­minent les pra­tiques de la com­mu­ni­ca­tion orale et auquel la fami­lia­rité, l’attention, l’intérêt pour la forme écrite, pour le texte écrit peuvent être lar­ge­ment étran­gers. C’est la pri­va­tion, ou la trop faible maî­trise des pos­tures de l’écrit qui consti­tue la raison déci­sive des échecs pré­coces d’enfants d’ouvriers et d’employés à l’école. En dérou­lant les méca­nismes de ces échecs avec Bernard Lahire, on com­prend com­ment toute une partie des milieux popu­laires, par suite de condi­tions d’existence spé­ci­fiques et des habi­tus liés à celles-ci, peut être objec­ti­ve­ment sépa­rée de cer­taines formes de culture déci­sives socia­le­ment, de cer­tains élé­ments-clés de la culture domi­nante. Il y a bien ici dépos­ses­sion cultu­relle. Bernard Lahire peut l’établir, avec pré­ci­sion et dans le détail, sans ali­men­ter pour autant une repré­sen­ta­tion misé­ra­bi­liste ou stig­ma­ti­sante de la culture des classes domi­nées. D’une part, en effet, la dépos­ses­sion cultu­relle n’a rien à voir avec le thème rebattu du « han­di­cap cultu­rel ». Manquer de cer­taines com­pé­tences déci­sives de la culture domi­nante (comme le sont les com­pé­tences scrip­tu­raires) n’est pas un signe de pau­vreté cultu­relle, et il serait facile de mon­trer la pré­sence, dans les modes de vie popu­laires, de savoirs, même si ceux-ci, le plus sou­vent, res­tent étran­gers aux réqui­sits de la culture sco­laire [33]. D’autre part, la dépos­ses­sion de com­pé­tences scrip­tu­raires n’est elle-même que très rela­tive, et Bernard Lahire peut ainsi mettre en évi­dence l’existence de pra­tiques de lec­ture et d’écriture tout à fait consis­tantes chez cer­tains membres des milieux popu­laires, notam­ment chez les femmes [34].

L’idée de sépa­ra­tion cultu­relle nous ren­voie donc d’abord à des phé­no­mènes de dépos­ses­sion. Mais elle ne s’y réduit pas et doit aussi être enten­due autre­ment. Les membres des milieux popu­laires ne sont pas seule­ment sépa­rés des moda­li­tés cultu­relles domi­nantes par des pro­ces­sus d’exclusion, ils sont aussi capables de s’en sépa­rer acti­ve­ment pour pro­duire leurs formes de vie propres, celles qui s’accordent le mieux à leurs condi­tions d’existence, à leurs expé­riences, à leur(s) point (s) de vue sur le monde. L’expression de ces expé­riences et de ces points de vue ne se fait évi­dem­ment pas dans l’extériorité pure aux normes éta­blies, mais elle ne peut pas ne pas se tra­duire, au moins de façon inter­mit­tente, par une ten­dance à s’écarter, à dif­fé­rer acti­ve­ment de ces normes. Les com­por­te­ments popu­laires peuvent s’opposer à celles-ci par le jeu de ce que l’on pour­rait nommer une alté­rité posi­tive, une forme de rela­tive auto­no­mie grâce aux­quelles une appro­pria­tion des condi­tions popu­laires d’existence du point de vue des milieux popu­laires eux-mêmes est pos­sible. Les pro­ces­sus de sépa­ra­tion cultu­relle qui nous inté­ressent ici doivent donc être pensés aussi comme des mani­fes­ta­tions de cette puis­sance d’altérité, qui semble pou­voir s’exprimer, dans cer­taines cir­cons­tances, sous des formes très radi­cales [35]. C’est donc de celle-ci, aussi bien que de la dépos­ses­sion, que se nour­rit la dif­fé­rence carac­té­ris­tique du « popu­laire », et l’on peut fort bien conce­voir que les mêmes traits cultu­rels relèvent à la fois des deux ordres de phé­no­mènes.

Problèmes d’emploi d’une catégorie

Telle qu’elle vient d’être défi­nie, et indé­pen­dam­ment de la ques­tion – qui sera au centre de la suite de ce mémoire – de savoir à quelles condi­tions elle peut être mise en œuvre à propos d’une société telle que la société fran­çaise contem­po­raine, la notion de « classes popu­laires » sou­lève d’évidentes dif­fi­cul­tés d’emploi, qui sont inhé­rentes à sa nature de caté­go­rie clas­si­fi­ca­toire, et que l’on retrou­ve­rait sous d’autres formes à propos de quelque caté­go­rie que ce soit rele­vant du lexique des « classes sociales ». Avant toute autre dis­cus­sion, l’examen de ces dif­fi­cul­tés, et des pré­cau­tions d’emploi qu’elles impliquent, s’impose donc. Je vou­drais donc pro­po­ser main­te­nant quelques remarques pour contri­buer à cet examen, remarques qui, on va le voir, tout en for­mu­lant d’indispensables condi­tions de pru­dence pour un emploi réflé­chi de cette notion, font aussi appa­raître à quel point celle-ci peut se révé­ler « opé­ra­toire » pour le socio­logue ou l’historien.

La notion de « classes popu­laires » appar­tient à l’ensemble de ce que l’on pour­rait appe­ler les « grandes caté­go­ries clas­si­fi­ca­toires » des sciences sociales. Classes, struc­tures, cultures, vastes enti­tés uni­fi­ca­trices et englo­bantes ont été lar­ge­ment uti­li­sées en socio­lo­gie, en anthro­po­lo­gie, en his­toire sociale, sans que l’on soit tou­jours suf­fi­sam­ment atten­tif aux pro­blèmes que sou­le­vait leur emploi. La dis­cus­sion est aujourd’hui bien ouverte à ce sujet, notam­ment à l’initiative des his­to­riens [36], et a d’ores et déjà conduit à une saine remise en cause de tout un usage intem­pé­rant et incon­trôlé de ces caté­go­ries tota­li­santes, dont la phi­lo­so­phie impli­cite était sou­vent étroi­te­ment objec­ti­viste et déter­mi­niste. Faut-il déci­der pour autant de renon­cer à celles-ci ? Je ne me serais pas aven­turé dans cette réflexion si j’avais adopté cette posi­tion. Je ne puis me recon­naître dans une pers­pec­tive qui finit par ne plus « voir » que des « acteurs » inter­ve­nant sou­ple­ment dans des contextes par­ti­cu­liers, sans prendre véri­ta­ble­ment au sérieux la force des contraintes et des déter­mi­na­tions macro­so­ciales qui pèsent sur eux. La socio­lo­gie n’a pas à renon­cer, me semble-t-il, à pro­duire des outils pour appré­hen­der les enti­tés glo­bales dans les­quelles les indi­vi­dus sont ins­crits, et les effets qui en résultent pour eux. Elle doit main­te­nir son droit à penser, au moins par­tiel­le­ment, en termes de struc­tures et de caté­go­ries tota­li­santes. Mais d’un autre côté, les cri­tiques qui se sont accu­mu­lées depuis trente ans contre ce type de caté­go­ries, et plus lar­ge­ment contre le carac­tère objec­ti­viste et sou­vent très réduc­teur des modes de pensée holis­tiques en sciences sociales, doivent elles-mêmes être consi­dé­rées avec atten­tion. Elles nous obligent à prendre acte du statut d’artefact irré­mé­dia­ble­ment contin­gent qui est celui de tout concept clas­si­fi­ca­teur inter­ve­nant dans des opé­ra­tions de caté­go­ri­sa­tion socio­lo­gique. Elles mettent en lumière les risques de réi­fi­ca­tion et de sché­ma­tisme inhé­rents à ce type de concepts, et pour qui­conque pré­tend conti­nuer à se servir de ceux-ci, elles consti­tuent une inci­ta­tion à se pen­cher sérieu­se­ment sur leurs limites et leurs dif­fi­cul­tés. Il m’apparaît donc néces­saire, en ce qui concerne la notion de « classes popu­laires », d’examiner, même briè­ve­ment, quelques-unes des dif­fi­cul­tés qu’elle doit à sa nature de caté­go­rie clas­si­fi­ca­toire.

Je vais m’arrêter sur deux points.

En pre­mier lieu, on sait que toute notion clas­si­fi­ca­toire n’est jamais qu’un élé­ment dans un appa­reil caté­go­riel, même très som­maire, dont la fonc­tion est de repré­sen­ter les prin­ci­pales sépa­ra­tions et divi­sions entre les êtres du monde empi­rique et de répar­tir ceux-ci par grands types. La notion de « classes popu­laires » ne fait évi­dem­ment pas excep­tion. Elle est géné­ra­le­ment cou­plée et oppo­sée à celle de « classes moyennes » ou de « classes supé­rieures », et l’on a vu plus haut que cer­tains socio­logues ont assez volon­tiers recouru à une tri­par­ti­tion de l’espace social fondée sur une divi­sion de celui-ci entre ces trois types de classes. L’intérêt de cette tri­par­ti­tion, en dépit de son sché­ma­tisme, est de mettre en lumière des oppo­si­tions et des cli­vages fon­da­men­taux du monde social. Mais la dif­fi­culté bien connue que sou­lève une divi­sion de ce type est que sa mise en œuvre empi­rique, dans une foule de cas, est hau­te­ment incer­taine. Bien des situa­tions sont beau­coup trop mou­vantes, ambi­guës, contra­dic­toires pour se lais­ser rat­ta­cher de manière uni­voque à telle appar­te­nance de classe plutôt qu’à telle autre, et s’agissant de la ques­tion qui nous inté­resse ici, on pour­rait assez faci­le­ment mon­trer qu’il existe toute une gamme d’être sociaux pour les­quels l’appartenance aux « classes popu­laires » est tout à fait équi­voque et indé­ci­dable. La mise en œuvre de cette notion se heurte donc très vite à des obs­tacles, et son exten­sion empi­rique est impos­sible à déter­mi­ner de façon pré­cise.

Tout aussi clas­sique est la dif­fi­culté liée au carac­tère for­te­ment « géné­rique » de la notion. Des caté­go­ries clas­si­fi­ca­toires sont tou­jours agré­gées. Elles rap­prochent, mettent ensemble, syn­thé­tisent toute une série de groupes et de sous-groupes qui peuvent être très dif­fé­rents par cer­taines de leurs pro­prié­tés. Elles vont loin dans le sens de l’unification de l’hétérogène, et exposent inévi­ta­ble­ment au risque de trai­ter celui-ci comme un bloc indif­fé­ren­cié. C’est ainsi que la notion de « classes popu­laires » repose impli­ci­te­ment sur le pré­sup­posé selon lequel il est pos­sible d’unifier l’ensemble des groupes domi­nés sous une déno­mi­na­tion com­mune. Ce pré­sup­posé ne va nul­le­ment de soi et com­porte un évident danger d’homogénéisation. Je revien­drai sur ce point, tout en m’efforçant de mon­trer que para­doxa­le­ment, ce pos­tu­lat d’unité peut aussi être consi­déré, sous cer­tains aspects, comme une pro­priété féconde de la notion de « classes popu­laires ».

Problèmes d’indécidabilité, dif­fi­cul­tés du pos­tu­lat d’unité des groupes domi­nés : j’examinerai suc­ces­si­ve­ment ces deux points.

La notion de « classes popu­laires » ne peut être déter­mi­née empi­ri­que­ment avec pré­ci­sion.

Pour com­prendre les dif­fi­cul­tés d’emploi aux­quelles nous allons nous inté­res­ser main­te­nant, il faut se sou­ve­nir que l’un des élé­ments à partir des­quels nous avons défini la notion de classes popu­laires est l’idée de posi­tion domi­née. Ce sont les ambi­guï­tés de cette idée qui vont intro­duire le trouble et l’incertitude dans la mise en œuvre empi­rique de la notion.

Il y a bien des degrés, en effet, dans la domi­na­tion, bien des « niveaux » inter­mé­diaires entre les « domi­nants » et les plus domi­nés des domi­nés, bien des sta­tuts sociaux qui, tout en par­ti­ci­pant plus ou moins d’une posi­tion domi­née, sont loin d’être dému­nis de toute res­source. L’opposition domi­nants-domi­nés, même si elle cor­res­pond bel et bien à des réa­li­tés qui ont la vie dure, est néan­moins trop simple pour s’appliquer à une mul­ti­tude de situa­tions empi­riques nuan­cées. Des popu­la­tions domi­nées peuvent être à un haut degré assu­jet­ties, fra­giles, dému­nies. Mais au-dessus d’elles nous attendent des situa­tions plus équi­voques. Il y a ceux, par exemple, qui occupent des posi­tions subor­don­nées, qui sont assi­gnés à des sta­tuts infé­rieurs dans les rap­ports sociaux, mais qui dis­posent d’une assise éco­no­mique suf­fi­sante pour échap­per à la pré­ca­rité et accé­der même peut-être à un rela­tif bien-être, même s’ils demeurent ins­crits dans une condi­tion d’exécutants dépen­dants. On pour­rait évo­quer ici bien des ouvriers et employés qui ont été inté­grés, à partir des années 1960, à ce que Robert Castel a nommé « la société sala­riale », avant que celle-ci ne connaisse le pro­ces­sus de pro­fonde désta­bi­li­sa­tion que l’on sait [37]. Et pour la France du XIXe siècle, il y aurait aussi ceux que Christophe Charle appelle les « petits » (petits indé­pen­dants, petits employés ou fonc­tion­naires), ceux qui sont par­ve­nus à s’élever au-dessus du « pro­lé­ta­riat », mais dont les reve­nus et le statut peuvent demeu­rer médiocres, et l’ascension sociale fra­gile [38]. On pour­rait parler, à propos d’eux tous, de groupes subal­ternes mais non dému­nis. Dans la France du XIXe siècle, eux aussi, on le sait, peuvent se penser et se reven­di­quer comme étant le « peuple », au sens hérité de la Révolution.La ques­tion est de savoir si l’on peut socio­lo­gi­que­ment consi­dé­rer qu’ils appar­tiennent aux classes popu­laires. Pour une partie d’entre eux sans doute, une réponse affir­ma­tive pour­rait s’imposer net­te­ment : ce n’est pas parce que l’on est un « ouvrier de l’abondance » que l’on s’intègre ou que l’on s’identifie aux classes moyennes [39]. Mais pour d’autres, il se pour­rait que les choses soient moins simples. Dès que l’on passe des domi­nés les plus domi­nés à des groupes subal­ternes non dému­nis, on doit s’attendre à ren­con­trer des condi­tions d’existence et des modes de vie inter­mé­diaires, pré­sen­tant une cer­taine forme de mixité sociale, com­bi­nant des attaches qui peuvent demeu­rer très fortes avec les milieux popu­laires à des traits qui, inver­se­ment, se rap­prochent davan­tage des classes moyennes. Dès lors, la ques­tion de l’appartenance sociale des indi­vi­dus, ou plutôt des familles, devient fort dif­fi­cile à tran­cher de manière uni­voque. Milieux popu­laires inté­grés ? Franges modestes de classes moyennes ? Il n’y aurait pas grand sens à vou­loir abso­lu­ment arbi­trer. Sans doute faut-il, ici plus que jamais, prendre en compte la manière dont les indi­vi­dus se défi­nissent eux-mêmes, mais outre que cette appar­te­nance sub­jec­tive n’est pas tou­jours très expli­cite ni sta­bi­li­sée, on ne peut consi­dé­rer qu’elle suf­fise à cla­ri­fier des situa­tions qui se carac­té­risent par une grande mixité d’attitudes et de pra­tiques cultu­relles. La ques­tion des « petits », pour reprendre l’expression de Christophe Charle, c’est-à-dire de ceux qui sont au-dessus des pro­lé­taires sans en être vrai­ment coupés, et sans être pro­té­gés contre le risque de chute sociale, intro­duit néces­sai­re­ment un élé­ment essen­tiel d’indécision dans l’extension empi­rique de la notion de « classes popu­laires ». Tel est évi­dem­ment le point qui fait dif­fi­culté pour celle-ci, tout autant que pour celle de « classes moyennes ». Tant que l’on consi­dère les posi­tions les plus domi­nées, elle peut sans doute s’appliquer sans pro­blème. Mais sitôt que l’on se tourne vers des groupes subal­ternes non dému­nis, on ren­contre une mul­ti­tude de situa­tions mixtes, inter­mé­diaires, indé­ci­dables, pour les­quelles il est impos­sible de tracer une fron­tière nette entre les « classes popu­laires » et les « autres ». Impossible, en d’autres termes, d’énoncer de manière claire et uni­voque que telle situa­tion empi­rique (telle famille, tel mode de vie…) relève plutôt du « popu­laire » ou plutôt des « classes moyennes ». L’incertitude qui affecte le contenu empi­rique de la notion n’est certes pas une raison suf­fi­sante pour la récu­ser. On sait bien qu’elle est inhé­rente à toute opé­ra­tion de caté­go­ri­sa­tion socio­lo­gique, et que pour mettre en évi­dence des cli­vages, des écarts, des dis­con­ti­nui­tés dans l’espace social, nous avons besoin de mots qui dési­gnent clai­re­ment les grands types de posi­tions qui s’opposent, ce qui n’est évi­dem­ment pos­sible qu’en igno­rant déli­bé­ré­ment une mul­ti­tude de situa­tions empi­riques équi­voques. Mais il s’agit au moins de se contraindre à la pru­dence, et quand on emploie la notion, de veiller à ne pas la réi­fier. Les « classes popu­laires » ne sont pas des don­nées brutes de l’observation. Elles résultent, pour une part, de notre propre tra­vail de caté­go­ri­sa­tion des don­nées, et ce tra­vail passe par des opé­ra­tions qui ont néces­sai­re­ment leur part de contin­gence.

Le pro­blème de l’unité des groupes domi­nés

La seconde dif­fi­culté sur laquelle je vou­drais main­te­nant m’arrêter tient, ainsi qu’il a été annoncé plus haut, tient au carac­tère hau­te­ment géné­rique de la notion.

Comme toute caté­go­rie clas­si­fi­ca­toire, la notion de « classes popu­laires » réunit sous une même déno­mi­na­tion tout un ensemble de groupes et de situa­tions qui peuvent être très hété­ro­gènes. Peuvent ainsi être répu­tés appar­te­nir aujourd’hui aux classes popu­laires des pay­sans, des ouvriers, des employés, des agents de maî­trise, de petits arti­sans ou com­mer­çants, des sala­riés d’une entre­prise à statut, des jeunes mar­gi­na­li­sés, etc. Pour uni­fier ceux-ci sous la caté­go­rie « classes popu­laires », il faut admettre que quelles que soient les dif­fé­rences et inéga­li­tés entre eux, ils font partie de la même famille de groupes sociaux. Il faut donc sup­po­ser qu’il existe une cer­taine unité des groupes domi­nés. C’est là s’engager loin dans la voie tou­jours périlleuse de l’unification de l’hétérogène. Tel est pour­tant le pré­sup­posé impli­cite de la notion de « classes popu­laires », dont il est clair qu’il ne va pas de soi.

Je com­men­ce­rai donc, dans les pages qui suivent, par évo­quer briè­ve­ment les dif­fi­cul­tés que sou­lève un tel pos­tu­lat d’unité. J’essaierai néan­moins, dans un deuxième temps, de mon­trer en quoi ce pos­tu­lat peut aussi consti­tuer une pro­priété inté­res­sante et féconde de la notion, à condi­tion d’en faire un usage rai­sonné.

1 / Le risque majeur auquel nous expose le pré­sup­posé d’unité des groupes domi­nés est de nous conduire à penser ceux-ci sous la forme d’un ensemble homo­gène, ou même à la limite comme un bloc indif­fé­ren­cié. Contre cette pente inhé­rente à la notion même de « classes popu­laires », il convient évi­dem­ment de rap­pe­ler – mais le point est suf­fi­sam­ment connu pour qu’il ne soit guère besoin de s ’y arrê­ter lon­gue­ment – que l’idée d’une homo­gé­néité des classes domi­nées consti­tue une illu­sion, qui doit être radi­ca­le­ment cri­ti­quée si l’on veut se donner les moyens d’étudier celles-ci sérieu­se­ment.

Les classes domi­nées sont d’abord seg­men­tées par le simple fait que les divers groupes qui les com­posent peuvent pré­sen­ter entre eux de grandes dif­fé­rences tou­chant à de mul­tiples aspects de leurs pro­ces­sus de vie. Ils sont dif­fé­ren­ciés par leurs condi­tions d’existence et leurs situa­tions de tra­vail, les expé­riences et les tra­jec­toires sociales les plus typiques de leurs membres, les contraintes aux­quelles ceux-ci sont soumis, les pra­tiques et les savoirs qu’ils déve­loppent pour y faire face etc. De cet ensemble de déter­mi­na­tions résultent des traits cultu­rels et des formes de vie que peuvent sépa­rer bien plus que des nuances.

D’une manière géné­rale, on n’en fini­rait pas d’énumérer les sources pos­sibles d’hétérogénéité et de cli­vage, tant dans les condi­tions d’existence que dans les conduites, au sein des classes domi­nées. Le sexe, la géné­ra­tion, l’appartenance plutôt rurale ou cita­dine, le degré d’instruction, les diverses carac­té­ris­tiques du tra­vail, les tra­jec­toires sociales consti­tuent autant de prin­cipes de dif­fé­ren­cia­tion qui peuvent être extrê­me­ment impor­tants. Artisans urbains et pay­sans de la société d’Ancien Régime ne consti­tuaient évi­dem­ment pas le même type de classes popu­laires. Ouvriers de l’artisanat et de l’industrie, d’origine ouvrière ou agri­cole ne forment pas le même type de classe ouvrière. Des rup­tures géné­ra­tion­nelles peuvent aussi inter­ve­nir, comme ce fut le cas pour le monde ouvrier en France au cours des années soixante, ou comme on l’observe aujourd’hui avec l’accès massif de la jeu­nesse des familles popu­laires aux études longues [40]. Et si l’on consi­dère le rap­port à l’école, à la lec­ture, à l’écriture, ce sont les pôles fémi­nins et mas­cu­lins des classes popu­laires qui peuvent se mettre à diver­ger pro­fon­dé­ment [41]. On n’a donc jamais affaire à un ensemble homo­gène, encore moins à un bloc indif­fé­ren­cié que l’on pour­rait trai­ter comme un seul être. Il n’y a guère d’originalité à sou­li­gner ce point, mais sans doute est-il impor­tant de le faire, dans la mesure où la notion de « classes popu­laires », pré­ci­sé­ment parce qu’elle est uni­fi­ca­trice, nous expose inévi­ta­ble­ment à la ten­ta­tion de pré­sup­po­ser l’homogénéité des groupes qu’elle désigne. On est alors conduit vers une repré­sen­ta­tion essen­tia­liste du « peuple » et du « popu­laire », qui ne résiste guère à une prise en consi­dé­ra­tion sérieuse des mul­tiples prin­cipes de seg­men­ta­tion évo­qués ci-dessus [42].

Les classes domi­nées ne sont d’ailleurs pas seule­ment dif­fé­ren­ciées ou seg­men­tées cultu­rel­le­ment, elles peuvent aussi être for­te­ment stra­ti­fiées socia­le­ment. Il y a, comme on l’a vu plus haut, bien des degrés dans la domi­na­tion, et tous les groupes domi­nés ne sont pas éga­le­ment dému­nis. Le jour­na­lier sans métier ni statut du peuple pari­sien selon Daniel Roche est sen­si­ble­ment plus dominé et démuni que le com­pa­gnon inté­gré au sys­tème cor­po­ra­tif, et un écart encore bien plus impor­tant le sépare de cer­tains domes­tiques enri­chis vivant dans la proxi­mité de leurs maîtres [43]. L’O.S. d’origine rurale ou immi­grée, nou­veau venu dans la classe ouvrière des années soixante, occupe en celle-ci une posi­tion bien infé­rieure à celle des ouvriers les plus qua­li­fiés, les plus enra­ci­nés, pro­prié­taires (par­fois jaloux) de leur capi­tal de fierté col­lec­tive. Parfois les écarts peuvent paraître minces, vus depuis le haut de la hié­rar­chie sociale, mais ce serait une illu­sion de pers­pec­tive (« domi­no­cen­trique » selon Grignon et Passeron) que de négli­ger ces « petites dif­fé­rences » qui per­mettent l’amélioration, même très limi­tée, d’une condi­tion domi­née. Dans le monde si for­te­ment opprimé de son enfance, il y avait ceux, nous dit Richard Hoggart, qui appar­te­naient malgré tout à la « classe ouvrière res­pec­table » [44] : la dif­fé­rence avec les « autres » devait être ténue, mais il est visible qu’elle cor­res­pon­dait néan­moins à un peu plus d’honorabilité et de satis­fac­tion maté­rielle, et qu’elle per­met­tait d’échapper au rang le plus bas parmi les classes pauvres : petite mais déci­sive dis­tinc­tion [45].

Il y a donc toute une stra­ti­fi­ca­tion interne aux groupes domi­nés, et pour pou­voir appré­hen­der la situa­tion et les com­por­te­ments de chacun d’entre eux, il faut pou­voir le situer avec pré­ci­sion dans cette gra­da­tion. Dès lors, on ne peut plus exclure que se pré­sente une situa­tion dans laquelle l’écart entre les plus dému­nis et les mieux inté­grés serait tel que l’on ne pour­rait plus conce­voir les uns et les autres comme des frac­tions inégales d’un même ensemble. Des cli­vages sociaux si déter­mi­nants pas­se­raient au sein même des groupes domi­nés qu’il fau­drait renon­cer à penser ceux-ci sous une caté­go­rie uni­fiée, et consi­dé­rer qu’ils sont eux-mêmes tra­ver­sés par une véri­table fron­tière de classe. Sans entrer dans la dis­cus­sion qui s’est déve­lop­pée autour de ses posi­tions, on rap­pel­lera sim­ple­ment ici que c’est cette ana­lyse qui a conduit William J. Wilson à défendre la thèse de l’ « under­class » à propos des habi­tants des ghet­tos noirs dans les grandes villes amé­ri­caines. L’« iso­le­ment social » (pour reprendre l’expression de Wilson) dans lequel ceux-ci se trouvent tant par rap­port au marché du tra­vail que dans l’ensemble de la société amé­ri­caine – leurs ter­ri­toires ont été déser­tés par les classes moyennes noires, et concentrent désor­mais les frac­tions les plus déshé­ri­tées de la popu­la­tion – les met dans une situa­tion fon­ciè­re­ment dif­fé­rente de la classe ouvrière inté­grée. Celle-ci par­ti­cipe, au moins dans une cer­taine mesure, au monde des emplois et aux normes de la société amé­ri­caine, alors que les habi­tants des ghet­tos en sont coupés et sont ren­voyés à un iso­le­ment social géné­ra­lisé. La frac­ture entre les deux « blocs » inter­dit de les uni­fier sous la même caté­go­rie de « lower class » [46]. L’infériorité radi­cale dans laquelle se trouve la popu­la­tion des ghet­tos par rap­port à tous les autres groupes sociaux, y com­pris la classe ouvrière inté­grée, oblige à la penser comme une « under­class ». Dans ces condi­tions, c’est l’idée même d’une unité des groupes domi­nés, de quelque manière qu’on la conçoive, qui est remise en cause sur le fond.

À lire la lit­té­ra­ture sur le sujet, il semble que la thèse de Wilson offre lar­ge­ment matière à débat. Si j’y fais réfé­rence ici, c’est parce que, en raison du carac­tère extrême et peut-être trop sché­ma­tique qui est le sien, elle donne une forme par­ti­cu­liè­re­ment claire à l’impossibilité de pré­sup­po­ser un bloc unifié des « lower classes ». Celles-ci sont seg­men­tées, stra­ti­fiées, tra­vaillées par de mul­tiples pro­ces­sus de dif­fé­ren­cia­tion dont on ne peut exclure qu’ils aillent jusqu’à l’éclatement. Il n’y a pas d’homogénéité des groupes domi­nés. Cette homo­gé­néité n’est que l’illusion à laquelle nous expose inévi­ta­ble­ment l’habitude de penser ceux-ci par grandes caté­go­ries géné­riques, comme c’est évi­dem­ment le cas de la notion de « classes popu­laires ».

2 / Faut-il conclure de tout ceci qu’une telle notion doit être récu­sée, ou limi­tée à un emploi mini­mal et pure­ment nomi­na­liste ? Telle n’est pas ma posi­tion. On peut en effet aussi plai­der pour le main­tien de cette notion dans le voca­bu­laire des sciences sociales, sous condi­tion d’en faire un usage cri­tique, atten­tif aux déra­pages qu’elle peut induire. C’est le point de vue que je défen­drai ici.

Il me semble en effet que l’historien ou le socio­logue auraient beau­coup à perdre à se priver d’une caté­go­rie de pensée qui, pré­ci­sé­ment parce qu’elle est uni­fi­ca­trice et géné­rique, peut aussi se révé­ler tout à fait opé­rante pour l’étude de cer­taines réa­li­tés empi­riques. Récuser l’homogénéité entre des groupes ne doit pas empê­cher pour autant de recon­naître les proxi­mi­tés, les tran­si­tions, les conti­nui­tés qui peuvent exis­ter entre eux. S’il est vrai que la caté­go­rie du « popu­laire » porte faci­le­ment vers les illu­sions essen­tia­listes, elle consti­tue aussi une inci­ta­tion pré­cieuse à se pen­cher sur les formes de conti­nuum qui peuvent relier entre eux divers types de groupes domi­nés. Et il se peut dès lors qu’elle offre le cadre caté­go­riel le plus per­ti­nent pour étu­dier ceux-ci. Je vou­drais m’arrêter quelques ins­tants sur ce point.

Il peut certes sem­bler para­doxal de sou­te­nir qu’une caté­go­rie for­te­ment géné­rique puisse, pré­ci­sé­ment en raison de ce carac­tère, se révé­ler la plus adé­quate pour décrire cor­rec­te­ment cer­taines réa­li­tés empi­riques par­ti­cu­lières. Le para­doxe se résout néan­moins si l’on consi­dère que bien sou­vent, l’historien ou le socio­logue à la recherche de groupes ou d’acteurs sociaux aux contours nets et bien déli­mi­tés ren­contrent en réa­lité plutôt des conti­nuums de formes et de situa­tions sociales à la fois dif­fé­rentes et proches, reliées entre elles par de mul­tiples tran­si­tions. Donc, moins des formes « pures » que des com­plexes de formes voi­sines et enche­vê­trées, dont aucune n’existe à l’état séparé. Pour appré­hen­der cette plu­ra­lité d’états hété­ro­gènes et conti­gus qui fait l’impureté de la matière empi­rique, la caté­go­rie géné­rique peut se révé­ler très opé­rante, pré­ci­sé­ment parce qu’elle est construite à partir de l’unification du mul­tiple.

En ce qui concerne les classes domi­nées, l’histoire sociale est fami­lière de ce type de situa­tion. George Rudé a clai­re­ment for­mulé le pro­blème à propos des mou­ve­ments sociaux pari­siens de la fin de l’Ancien Régime et de la période révo­lu­tion­naire [47]. On ne peut, explique-t-il en sub­stance, carac­té­ri­ser ces mou­ve­ments comme des actions d’ouvriers ou de sala­riés, et ce pour des rai­sons mul­tiples. Les quar­tiers pari­siens les plus enga­gés dans le mou­ve­ment sans-culotte n’étaient pas les plus ouvriers de la capi­tale, les motifs des émeutes n’étaient pas spé­ci­fi­que­ment ouvriers (c’est la ques­tion des sub­sis­tances qui était au centre, non celle des salaires), et la figure de l’ouvrier comme tra­vailleur sala­rié por­teur d’intérêts propres était encore à peine déga­gée en tant que telle à ce moment. Les véri­tables acteurs sociaux de la « foule révo­lu­tion­naire » de 1789 et des années sui­vantes étaient des arti­sans, des bou­ti­quiers, de petits maîtres d’atelier, des com­pa­gnons, des jour­na­liers. Entre eux pas­saient sans doute cer­taines diver­gences de posi­tion et d’intérêts, mais une large com­mu­nauté de situa­tions, d’expériences et de vie contri­buait aussi à les rap­pro­cher et à les souder dans une iden­tité com­mune. Ils par­ta­geaient notam­ment une même expo­si­tion chro­nique au manque de res­sources et de pain, une même appar­te­nance aux ordres sociaux infé­rieurs. On a donc affaire ici à un ensemble d’acteurs à la fois dif­fé­rents et proches, qui consti­tuent ce que l’on pour­rait appe­ler le conti­nuum des groupes urbains domi­nés de la société d’Ancien Régime. Et il est aisé de com­prendre que seule peut les dési­gner adé­qua­te­ment une caté­go­rie qui soit suf­fi­sam­ment géné­rique pour repré­sen­ter ce conti­nuum lui-même et les carac­té­ris­tiques com­munes qui le fondent. George Rudé, comme on l’a vu plus haut, choi­sit de reprendre la vieille expres­sion de « menu peuple », à laquelle il confère qua­si­ment dans son livre le statut d’une caté­go­rie socio­lo­gique [48]. Sans doute « menu peuple » et « classes popu­laires » n’appartiennent-ils pas au même registre séman­tique. La notion de « classes popu­laires » est objec­ti­vante, l’expression « menu peuple », au contraire, est direc­te­ment indexée sur la manière dont les moins riches et les moins forts étaient nommés dans la société d’Ancien Régime. Mais les deux dési­gna­tions sont proches, et ren­voient, sous des formes certes dif­fé­rentes, à des signi­fi­ca­tions sem­blables. On se trouve bien dans une situa­tion où la notion de « classes popu­laires » se révé­le­rait par­ti­cu­liè­re­ment opé­rante, pré­ci­sé­ment parce qu’elle est une caté­go­rie géné­rique et qu’en tant que telle, elle est l’outil le plus adé­quat pour repré­sen­ter le conti­nuum de groupes domi­nés auquel l’historien est ici confronté.

Et comme on le sait, c’est aussi ce conti­nuum que découvrent ceux qui s’intéressent à la for­ma­tion de la classe ouvrière. En ce qui concerne l’Angleterre, E. Thompson a brillam­ment montré le rôle immense des arti­sans dans l’élaboration des tra­di­tions poli­tiques et cultu­relles qui ont permis la consti­tu­tion d’une conscience ouvrière, et donc d’une classe ouvrière en tant que telle. Les ouvriers d’usine, dit Thompson, ne sont que les « der­niers nés » d’un pro­ces­sus de radi­ca­li­sa­tion et de prise de conscience qui a com­mencé bien avant eux dans les petits ate­liers urbains, notam­ment lon­do­niens [49]. Ce pro­ces­sus fut l’œuvre d’un ensemble diver­si­fié de tra­vailleurs qua­li­fiés où des com­pa­gnons voi­si­naient avec des arti­sans indé­pen­dants ou de petits maîtres d’ateliers, et l’élément spé­ci­fi­que­ment « pro­lé­ta­rien » ne fit, pour une part, que se fondre dans cet éven­tail d’acteurs plus anciens. C’est à nou­veau le conti­nuum des groupes domi­nés qui se pré­sente ici à tra­vers un monde du tra­vail aux figures mul­tiples, et l’historien de la for­ma­tion de la classe ouvrière a beau­coup plus affaire à celui-ci qu’à des élé­ments ouvriers ou pro­lé­ta­riens à l’état pur. Citant George Rudé, Thompson reprend lui aussi l’expression « menu peuple » pour dési­gner ce conti­nuum [50]. C’est à partir de ce « menu peuple » que s’est formée poli­ti­que­ment et cultu­rel­le­ment la classe ouvrière anglaise, et Thompson indique, par exemple, que les pre­mières asso­cia­tions poli­tiques por­teuses d’une pensée ouvrière étaient socio­lo­gi­que­ment plutôt « radi­cales popu­laires » que pro­pre­ment « ouvrières » [51]. Ici, comme on le voit, c’est bien la caté­go­rie du « popu­laire » qui est la plus adé­quate, parce que la plus géné­rique, pour dési­gner l’entrecroisement de figures sociales à la fois dif­fé­rentes et conti­guës aux­quelles l’historien de la classe ouvrière se trouve confronté.

Il n’est pas sur­pre­nant que ce thème de l’imbrication de l’ « ouvrier » dans le « popu­laire » appa­raisse for­te­ment aussi chez les his­to­riens de la classe ouvrière fran­çaise, compte tenu de la len­teur avec laquelle celle-ci s’est formée. On sait que dans le cas fran­çais, il faut conce­voir cette émer­gence non comme une rup­ture dra­ma­tique mais comme un pro­ces­sus très pro­gres­sif, et que pen­dant long­temps la condi­tion ouvrière est demeu­rée imbri­quée dans tout un ensemble d’autres appar­te­nances sociales anté­rieures [52]. C’est ainsi que l’historien parti « à la recherche du pro­lé­ta­riat », selon l’expression de Gérard Noiriel, découvre en fait tout un com­plexe de condi­tions sociales – ouvrière, pay­sanne, arti­sa­nale, et même petit patro­nale – enche­vê­trées les unes dans les autres.

En dépit des risques d’homogénéisation qu’elle com­porte comme toute caté­go­rie géné­rique, la notion de « classes popu­laires » peut donc aussi consti­tuer un outil tout à fait adé­quat pour repré­sen­ter la com­plexité de cer­taines situa­tions empi­riques. Dès lors que l’historien se trouve confronté non à des groupes bien spé­ci­fiques, aux contours clai­re­ment déli­mi­tés, mais à toute une variété de figures à la fois dif­fé­rentes et proches for­mant ce que j’ai appelé le conti­nuum des groupes domi­nés, c’est cette notion qui s’impose comme la plus adap­tée et la plus opé­rante. Et c’est elle que l’on voit effec­ti­ve­ment appa­raître sous la plume de l’historien de la classe ouvrière pour décrire la lente et pro­gres­sive émer­gence de celle-ci à partir de l’ensemble plus vaste et plus ancien du « menu peuple ». L’intérêt de la notion de « classes popu­laires » tient ici à une double carac­té­ris­tique qui explique qu’elle soit par­ti­cu­liè­re­ment bien faite pour repré­sen­ter un conti­nuum. D’un côté, on l’a suf­fi­sam­ment dit, elle est une caté­go­rie géné­rique, c’est-à-dire uni­fiante. Mais d’autre part, elle a la forme non pas d’un sin­gu­lier mais d’un plu­riel. À la dif­fé­rence de la « classe ouvrière », dont le sin­gu­lier n’a de sens que si l’on pré­sup­pose de puis­sants pro­ces­sus d’unification col­lec­tive, l’expression les « classes popu­laires » indique, par sa forme même, l’existence d’une plu­ra­lité et d’une diver­sité de groupes sociaux. La notion de « classes popu­laires » sou­ligne donc immé­dia­te­ment que son objet est à la fois un et mul­tiple, hété­ro­gène mais continu. On com­prend qu’elle soit par­ti­cu­liè­re­ment bien adap­tée à des situa­tions dans les­quelles on a affaire moins à des groupes rela­ti­ve­ment uni­fiés et homo­gènes, comme ont pu l’être de nom­breux groupes ouvriers, qu’à des ensembles de figures à la fois proches et dif­fé­rentes, étroi­te­ment reliées entre elles mais irré­duc­tibles à l’unicité. C’est à ce type de situa­tion que se trouve confronté l’historien de la for­ma­tion de la classe ouvrière, et il me semble que tel est aussi le cas – mais il fau­drait le mon­trer de manière détaillée – du socio­logue qui s’intéresse aux classes domi­nées dans la société fran­çaise contem­po­raine.

Je conclu­rai donc cet ensemble de remarques en sou­te­nant que malgré les dif­fi­cul­tés qu’elle sou­lève comme toutes les grandes caté­go­ries clas­si­fi­ca­toires des sciences sociales, la notion de « classes popu­laires » peut aussi se révé­ler tout à fait opé­rante comme outil de des­crip­tion des situa­tions empi­riques, et que son usage mérite donc d’être pré­servé et défendu. Mais cet usage ne peut être que cri­tique.

Sortir du modèle des univers ségrégés

Je vou­drais pour­suivre main­te­nant cette dis­cus­sion des condi­tions d’emploi de la notion en abor­dant la ques­tion d’une autre manière. Les déve­lop­pe­ments qui pré­cèdent ont mené cette dis­cus­sion sur un plan géné­ral. Ils n’ont pas sou­levé la ques­tion des condi­tions aux­quelles une notion comme celle de « classes popu­laires » peut être « appli­quée » à la société qui est pré­sen­te­ment la « nôtre » ; or, cette ques­tion est évi­dem­ment essen­tielle pour le socio­logue. Je vou­drais pro­po­ser quelques réflexions sur la ques­tion des condi­tions d’utilisation, de per­ti­nence, de vali­dité de cette notion pour qui vou­drait la mobi­li­ser et la mettre en œuvre à propos de cette société bien par­ti­cu­lière et spé­ci­fique qu’est la société fran­çaise d’aujourd’hui. Une telle réflexion ne me paraît pas vaine. Considérer que la notion de « classes popu­laires » demeure poten­tiel­le­ment per­ti­nente pour dési­gner tout un ensemble de groupes appar­te­nant à la société fran­çaise d’aujourd’hui est une chose ; c’est le pré­sup­posé sur lequel repose le pré­sent tra­vail. Mais cela ne peut dis­pen­ser de s’interroger sur les condi­tions aux­quelles elle le peut, ni sur les limites éven­tuelles de sa vali­dité.

La lit­té­ra­ture socio­lo­gique nous a légué, pour décrire les uni­vers de vie des membres des groupes popu­laires, un modèle qui consti­tue, pour les socio­logues de ces groupes, un véri­table modèle de réfé­rence. Ce modèle repose sur ce que l’on peut appe­ler le prin­cipe des « uni­vers ségré­gés », sur lequel je revien­drai d’ici quelques ins­tants. La valeur réfé­ren­tielle de ce modèle tient, pour une part essen­tielle, au fait qu’il a cor­res­pondu à des aspects tout à fait fon­da­men­taux de la condi­tion des classes domi­nées, et il ne fait guère de doute qu’il demeure aujourd’hui per­ti­nent pour décrire une partie d’entre elles. Il faut ajou­ter par ailleurs que ce modèle a trouvé une expres­sion par­ti­cu­liè­re­ment forte et abou­tie dans un livre qui consti­tue un « clas­sique » de la socio­lo­gie des classes popu­laires : il s’agit de La culture du pauvre de Richard Hoggart. Cela a contri­bué à lui confé­rer l’autorité qui est la sienne dans ce champ de la socio­lo­gie. Or il me semble que pour qui veut étu­dier les classes popu­laires « contem­po­raines » (en pre­nant au sérieux cet adjec­tif), il n’est plus pos­sible de se satis­faire d’un tel modèle. Ce que l’on peut appe­ler la repré­sen­ta­tion « hog­gar­tienne » des uni­vers de vie popu­laires me paraît être devenu, pour penser l’ « aujourd’hui », une repré­sen­ta­tion lar­ge­ment inadé­quate, et le pro­blème d’une socio­lo­gie des classes popu­laires contem­po­raines est de lui sub­sti­tuer des modes plus per­ti­nents de des­crip­tion de son objet. Je ne suis nul­le­ment en mesure et n’ai nul­le­ment l’ambition de pro­po­ser ici de nou­veaux prin­cipes d’analyse. Mais je sou­hai­te­rais au moins m’efforcer de mon­trer pour­quoi il m’apparaît néces­saire de sortir d’un tel modèle.

Par modèle des uni­vers ségré­gés, j’entends un mode de repré­sen­ta­tion des uni­vers de vie des classes domi­nées qui repose sur deux idées essen­tielles :

  • d’une part, il s’agit d’univers ségré­gés, c’est-à-dire étroi­te­ment cir­cons­crits aux ter­ri­toires, aux expé­riences, aux « hori­zons » (notam­ment aux anti­ci­pa­tions de l’avenir) qui sont en conti­nuité immé­diate avec la condi­tion domi­née, donc immé­dia­te­ment acces­sibles et dis­po­nibles. La famille et le quar­tier sont au centre du réseau social et les formes de socia­bi­lité locale tiennent une place déci­sive dans la vie quo­ti­dienne. Les espé­rances d’échapper à la condi­tion com­mune par l’accès à d’autres sta­tuts sont faibles. Le monde exté­rieur, c’est-à-dire les ter­ri­toires, les ins­ti­tu­tions et les groupes qui le com­posent, appa­raît comme hors de portée, il est perçu comme opaque, impé­né­trable, ou hos­tile. Les rela­tions au sein du groupe d’appartenance (notam­ment le quar­tier) sont denses, mais elles s’accompagnent d’un iso­le­ment (évi­dem­ment rela­tif) par rap­port à la société envi­ron­nante. Pour carac­té­ri­ser ce mode d’établissement dans le monde, on peut parler, avec Guy Barbichon, d’une « condi­tion de confi­ne­ment » [53] ;
  • d’autre part, s’il est vrai que ces uni­vers ségré­gés sont d’abord et prin­ci­pa­le­ment le pro­duit d’une ségré­ga­tion subie, celle-ci est aussi relayée par des formes d’auto-exclusions consen­ties. Ce ne sont pas seule­ment les chances d’accès au monde exté­rieur (à ses ter­ri­toires, ses biens, ses formes de vie) qui sont limi­tées, les ten­ta­tives d’y péné­trer ou d’y par­ti­ci­per le sont aussi, et peuvent même faire l’objet d’un refus. On quitte dif­fi­ci­le­ment son quar­tier, on accuse de fierté ceux qui veulent s’élever socia­le­ment, on valo­rise l’entre-soi sous ses dif­fé­rents modes (famille, copains de tra­vail, groupe local…), on refuse de se mêler ou de s’assimiler aux « autres »… La faible ouver­ture du monde exté­rieur est ren­for­cée par une faible ouver­ture à ce monde, par ce que l’on pour­rait nommer les formes d’insularité col­lec­tive des groupes domi­nés.

Il n’est pas dif­fi­cile de repé­rer, dans la lit­té­ra­ture socio­lo­gique, des mani­fes­ta­tions concrètes de ce modèle consi­déré dans son ensemble ou sous tel ou tel de ses traits fon­da­men­taux. Il est évi­dem­ment au centre de l’œuvre de Hoggart, qui en a donné une expres­sion par­ti­cu­liè­re­ment éclai­rante et ache­vée. Avec l’opposition du « eux » et du « nous » notam­ment, Hoggart a mis en lumière un déter­mi­nant tout à fait cen­tral de ce type d’univers et de sa repro­duc­tion. Les déve­lop­pe­ments qu’il consacre à ce sujet nous per­mettent de com­prendre que l’opposition eux/​nous est tout d’abord au prin­cipe d’une vision du monde (il y a « nous » d’un côté, et il y a tous les « autres », dont nous ne serons jamais et dont nous n’avons pas grand chose à attendre), mais qu’elle fonc­tionne aussi comme un méca­nisme de défense contre la domi­na­tion subie. À celle-ci le groupe répond non seule­ment par le déve­lop­pe­ment de sa cohé­sion interne, mais aussi par son propre pou­voir d’exclure. Le main­tien de la dis­tance avec les « autres », le refus de se mêler à eux, ou d’essayer de leur res­sem­bler ou de leur deman­der quelque chose, le scep­ti­cisme affi­ché à l’égard de ce qui vient d’ « eux » et de ce qu’ « ils » peuvent dire ou faire, toutes ces atti­tudes si bien décrites par Hoggart expriment un même refus de renon­cer à soi, un même sens de soi, une même reven­di­ca­tion de dignité. Le groupe par­ti­cipe donc acti­ve­ment à la pro­duc­tion de sa propre insu­la­rité, et même si celle-ci est pour lui une manière de résis­ter, elle contri­bue aussi au confi­ne­ment dans lequel l’ont d’abord ins­tallé les méca­nismes de domi­na­tion.

Le modèle des uni­vers ségré­gés est aussi net­te­ment repé­rable chez Bourdieu, même s’il est pos­sible de mon­trer que celui-ci déve­loppe aussi sur ce sujet des idées qui vont dans une tout autre direc­tion. Il est inutile de rap­pe­ler en détail les ana­lyses bien connues du cha­pitre 7 de La Distinction. L’univers de vie des classes popu­laires se carac­té­rise d’abord par sa clô­ture (il est homo­gène, et sans ouver­ture sur d’autres styles de vie), et par le ver­rouillage du champ des pos­sibles [54]. Le monde exté­rieur, celui des autres condi­tions sociales, lui est quasi fermé. Et d’un autre côté, on ne cherche pas à péné­trer dans celui-ci. L’apprentissage de la domi­na­tion se tra­duit en effet par l’acceptation de celle-ci, par le renon­ce­ment à des ambi­tions plus éle­vées, par le « choix du néces­saire », et l’une des normes les plus expli­cites du goût popu­laire, selon Bourdieu, est le « prin­cipe de confor­mité », qui condamne sévè­re­ment les ten­ta­tives d’accéder à autre chose qu’à la condi­tion com­mune, et qui peut entraî­ner de vifs rap­pels à l’ordre (« pour qui il se prend » ?) [55]. Les uni­vers de vie des classes domi­nées pré­sentent donc effec­ti­ve­ment ici un carac­tère ségrégé, au double sens d’un confi­ne­ment dans un champ de pos­si­bi­li­tés étroites et d’une impos­si­bi­lité en même temps que d’un refus d’en sortir.

Il est à peine besoin de sou­li­gner que ce qui fait la force du modèle des uni­vers ségré­gés, c’est d’abord le fait qu’il exprime, dans ses traits les plus essen­tiels, un cer­tain type d’état de la condi­tion des classes domi­nées, qui fut sans doute pré­valent dans une large partie de la classe ouvrière jusqu’aux années soixante. Les mul­tiples chan­ge­ments qui ont affecté celle-ci dans ses condi­tions d’existence au cours des der­nières décen­nies ne signi­fient d’ailleurs pas, insis­tons-y, que ce type d’état soit aujourd’hui révolu. La société ouvrière à laquelle je me suis trouvé confronté lors de mes propres tra­vaux sur la région minière du Nord-Pas-de-Calais fonc­tion­nait, pour une bonne part, comme un uni­vers ségrégé, et ne ces­sait de me rap­pe­ler Hoggart [56]. Il me semble que Guy Barbichon a très clai­re­ment défini ce type de condi­tion domi­née en pro­po­sant de le carac­té­ri­ser comme une « condi­tion de confi­ne­ment » [57]. Le confi­ne­ment est ici à la fois ter­ri­to­rial, social, cultu­rel, et il faut le consi­dé­rer comme la forme que prennent les uni­vers de vie des membres des classes domi­nées lorsque ceux-ci sont soumis à des méca­nismes francs et mas­sifs de ségré­ga­tion sociale – notam­ment sur le ter­rain du tra­vail et de l’école –, et assi­gnés à une condi­tion for­te­ment ver­rouillée dont ils savent qu’ils n’ont que peu de chances de sortir. Et dans le texte – fort éclai­rant – qu’il consacre expli­ci­te­ment au thème des cultures popu­laires, Guy Barbichon explique que c’est à partir de ce prin­cipe que deviennent intel­li­gibles trois des modes d’être qui sont si for­te­ment valo­ri­sés par les membres des classes popu­laires : le loca­lisme, le fami­lia­lisme, et la socia­bi­lité « directe », cette der­nière se carac­té­ri­sant par le refus des formes, et par la pré­fé­rence pour l’entre-soi et les rela­tions entre proches. On voit ici à nou­veau com­ment la figure du confi­ne­ment induit des formes d’insularité – dont on sait qu’elles peuvent être heu­reuses –, qui le ren­forcent en retour.

Il faut donc insis­ter sur le fait que si le modèle des uni­vers ségré­gés doit aujourd’hui faire l’objet d’une remise en cause sur le fond, cela n’autorise nul­le­ment à sous-esti­mer la per­ti­nence qui fut, et qui demeure encore en partie la sienne. Comment ne pas recon­naître, par exemple, l’immense impor­tance de la socia­bi­lité locale dans les modes de vie des classes popu­laires, qui consti­tue peut-être l’une de leurs spé­ci­fi­ci­tés les plus incon­tes­tables ? Les enquêtes, les mono­gra­phies sur­tout, ne cessent de sou­li­gner la place cen­trale de l’univers local, aujourd’hui comme hier, dans les socié­tés ouvrières et dans les quar­tiers popu­laires, et la mul­ti­pli­cité de ses dimen­sions. À tra­vers elles celui-ci nous appa­raît tout à la fois comme une réserve d’informations et de res­sources pour vivre ; comme un espace connu et fami­lier, où l’on est inséré et en sécu­rité ; comme un lieu d’entraide, d’échanges et de soli­da­rité ; mais aussi comme un ter­ri­toire sur lequel peuvent s’édifier, dans la durée, d’authentiques posi­tions et répu­ta­tions locales, où l’on peut être reconnu [58]. C’est ainsi que Jean-Noël Retière, étu­diant la consti­tu­tion d’une hégé­mo­nie ouvrière muni­ci­pale de longue durée dans une com­mune bre­tonne, a pu mon­trer com­ment les familles ouvrières les plus ancien­ne­ment enra­ci­nées s’étaient acquis un véri­table « capi­tal social d’autochtonie » [59]. Et cette impor­tance mul­ti­forme de l’univers local nous appa­raît aussi à tra­vers les enquêtes sur la jeu­nesse des quar­tiers pauvres. On ne peut qu’être frappé, de ce point de vue, par la conti­nuité entre les obser­va­tions de Whyte à propos du Boston des années 1930, et ce que les enquêtes les plus récentes nous apprennent concer­nant les jeunes chô­meurs qui « galèrent » dans la France d’aujourd’hui (J.-C. Lagrée), les ado­les­cents de la cité des Quatre-mille à La Courneuve (D. Lepoutre), ou les étu­diants de pre­mier cycle ori­gi­naires des cités popu­laires (S. Beaud) : constam­ment revient la place cen­trale du quar­tier dans la struc­tu­ra­tion des uni­vers de vie [60]. Certes, bien des dif­fé­rences existent entre eux tous, et les ado­les­cents de La Courneuve ne sont que très par­tiel­le­ment com­pa­rables aux habi­tants d’un ancien quar­tier ouvrier. Mais à des degrés divers, les mêmes figures sont récur­rentes : poids des méca­nismes d’exclusion sociale, dif­fi­culté d’accès au monde exté­rieur (à ses ter­ri­toires, ses ins­ti­tu­tions, ses sta­tuts sociaux, aux formes sym­bo­liques qui y dominent), et dès lors évi­te­ment de celui-ci, repli sur l’entre-soi, le groupe immé­diat, le ter­ri­toire local, auto-ségré­ga­tion et insularité…On deman­dera dès lors pour­quoi contes­ter une repré­sen­ta­tion si solide des classes popu­laires, si étayée empi­ri­que­ment, et qui a le mérite de prendre au sérieux des logiques aussi puis­santes et fon­da­men­tales.

Certes, il ne sau­rait être ici ques­tion de récu­ser un modèle dont tout indique qu’il conserve aujourd’hui encore une part réelle de per­ti­nence. Mais il serait encore moins conce­vable de s’en conten­ter. Des trans­for­ma­tions déci­sives sont inter­ve­nues au cours des der­nières décen­nies dans l’ensemble des condi­tions d’existence des classes popu­laires, qui pour celles-ci se sont tra­duites par un élar­gis­se­ment consi­dé­rable des uni­vers de vie. Des franges sans cesse crois­santes des classes domi­nées par­ti­cipent à des seg­ments de plus en plus larges de la culture domi­nante, notam­ment par le biais de l’école. Cette « par­ti­ci­pa­tion » est une accul­tu­ra­tion dont les aspects, comme dans tout pro­ces­sus de cette nature, sont mul­ti­formes : les indi­vi­dus pour une part assi­milent des élé­ments de cette culture en « l’acclimatant » à leur propre uni­vers, pour une part ils s’assimilent à elle, ce qui peut les conduire à des formes par­tielles de décul­tu­ra­tion, et pour une part ils déve­loppent aussi contre elle des formes de résis­tance. Les tra­vaux rela­tifs à la péné­tra­tion de l’enjeu sco­laire dans les milieux popu­laires sou­lignent l’importance des trans­for­ma­tions, heu­reuses ou dou­lou­reuses, que génère ce pro­ces­sus. Il faut aussi accor­der une atten­tion par­ti­cu­lière aux chan­ge­ments inter­ve­nus dans la struc­ture socio­pro­fes­sion­nelle, qui conduisent une frac­tion crois­sante des classes popu­laires à occu­per des emplois de ser­vice, et à déve­lop­per dès lors, dans les situa­tions de tra­vail, des habi­tudes d’interactions diver­si­fiées avec le monde exté­rieur, qui les éloignent sen­si­ble­ment du repli sur le groupe immé­diat et du confi­ne­ment dans l’entre-soi. Tous ces points seront repris dans la suite de ce mémoire.

Le point essen­tiel ici, qui sera au centre des déve­lop­pe­ments qui suivent, est donc qu’une socio­lo­gie des classes popu­laires ne peut pas faire l’économie d’une inter­ro­ga­tion glo­bale sur la manière dont divers pro­ces­sus en jeu dans les socié­tés contem­po­raines trans­forment les uni­vers de vie popu­laires. Elle ne peut pas ne pas placer au centre de ses pré­oc­cu­pa­tions la ques­tion de savoir ce qu’il advient de ceux-ci lorsqu’ils sont tra­vaillés par des phé­no­mènes accul­tu­ra­tifs puis­sants et par une nette ten­dance à l’ouverture et au désen­cla­ve­ment. Je vou­drais mon­trer, dans les pages qui viennent, qu’il n’est plus pos­sible de se conten­ter de l’image clas­sique des uni­vers de vie popu­laires confi­nés, insu­laires, ségré­gés, et qu’il faut se déci­der, au contraire, pour une bonne part d’entre eux, à se les repré­sen­ter comme « extra­ver­tis », c’est-à-dire ouverts sur le monde exté­rieur et reliés à des seg­ments de plus en plus larges de ce qui consti­tue les formes cultu­relles domi­nantes. On doit bien sûr éviter la naï­veté qui consis­te­rait à croire que ces pro­ces­sus ont fait passer les classes popu­laires de l’ombre à la lumière. Certes, la péné­tra­tion mas­sive de celles-ci dans l’univers sco­laire pré­sente une dimen­sion éman­ci­pa­trice qu’il fau­drait beau­coup de mau­vaise foi pour nier, mais elle est source aussi de bien des échecs et des souf­frances, et l’on peut admettre que la « culture anti-école » des ouvriers de Willis devait être à sa manière, lorsqu’elle était encore pos­sible, une solide pro­tec­tion [61]. Le pas­sage des classes popu­laires « hog­gar­tiennes » aux classes popu­laires « extra­ver­ties » devrait sans doute être appré­cié en termes contra­dic­toires. Je ne pro­pose ici que de le prendre au sérieux, de le décrire et de se résoudre à en tirer les consé­quences.

Deux brèves remarques me paraissent encore néces­saires pour éviter des mal­en­ten­dus sur ce point.

a/​Je ne pré­tends nul­le­ment que les pro­ces­sus de désen­cla­ve­ment et d’acculturation aux formes sym­bo­liques domi­nantes aux­quels je fais ici réfé­rence soient une nou­veauté his­to­rique. Mon insis­tance à leur sujet s’explique sans doute pour une part par l’ampleur par­ti­cu­lière qu’ils prennent aujourd’hui, mais aussi et sur­tout par le souci de contri­buer à une révi­sion cri­tique des sché­mas men­taux avec les­quels la socio­lo­gie des classes popu­laires étudie habi­tuel­le­ment son objet.

Mais des phé­no­mènes ana­logues à ceux que je sou­ligne ici sont bien connus des his­to­riens. Le second XIXe siècle, par exemple, fut une période déci­sive d’élargissement de l’univers cultu­rel des couches pay­sannes [62]. Et une illus­tra­tion par­ti­cu­liè­re­ment frap­pante de l’importance des faits de cir­cu­la­tion cultu­relle nous est offerte par la manière dont Maurice Agulhon ana­lyse le pas­sage du « peuple » varois à la République dans la pre­mière moitié du XIXe siècle [63]. D’un côté, certes, La République au vil­lage contient de mul­tiples mani­fes­ta­tions de pra­tiques de socia­bi­lité et d’affirmation col­lec­tive pro­pre­ment popu­laires, et Maurice Agulhon sou­ligne la très grande vita­lité de celles-ci dans la période qu’il étudie. Mais d’autre part, le pas­sage des classes popu­laires varoises à la République ne peut s’expliquer si l’on ne tient pas compte de la péné­tra­tion conti­nue en celles-ci d’instruments de pensée et de formes poli­tiques qui pro­ve­naient mani­fes­te­ment des classes supé­rieures. Certes, les pay­sans de Maurice Agulhon se carac­té­risent par des condi­tions d’existence spé­ci­fiques – notam­ment par des contacts étroits avec les classes urbaines – qui les rendent per­méables à des formes de culture venues des « élites sociales » de la ville. Leur exemple n’a pas à être géné­ra­lisé. Mais il est ins­truc­tif pour nous par les ques­tions qu’il conduit Maurice Agulhon à poser. Dans le cas des pay­sans et des ouvriers varois, en effet, la per­méa­bi­lité cultu­relle aux « idées » venues d’autres groupes sociaux est d’une telle impor­tance que dans les pages finales de son livre où il revient sur les res­sorts les plus essen­tiels de cette radi­ca­li­sa­tion poli­tique popu­laire, Agulhon sou­lève fina­le­ment cette ques­tion : « radi­ca­li­sa­tion par la lutte sociale ou radi­ca­li­sa­tion par l’influence inter­so­ciale  ? » Le peuple varois a-t-il été gagné à la démo­cra­tie contre les notables, ou bien à leur suite » ? [64] On ne peut sou­li­gner plus clai­re­ment la place des pro­ces­sus accul­tu­ra­tifs dans la struc­tu­ra­tion des uni­vers de vie popu­laires et la néces­sité de les prendre véri­ta­ble­ment au sérieux. Pour le socio­logue qui étudie aujourd’hui les classes popu­laires, cette prise au sérieux s’impose, à mon sens, de la même manière.

b/​Souligner l’importance des ten­dances au désen­cla­ve­ment cultu­rel et à la par­ti­ci­pa­tion élar­gie aux formes sym­bo­liques domi­nantes n’implique nul­le­ment de croire, si peu que ce soit, à la réduc­tion des inéga­li­tés de capi­tal cultu­rel ou à l’effacement des spé­ci­fi­ci­tés cultu­relles carac­té­ris­tiques des classes popu­laires. On sait bien que lorsque des écarts sociaux ne passent plus par l’exclusion pure et simple de telle ou telle caté­go­rie de biens ou de pra­tiques, ils peuvent tout à fait se repro­duire autre­ment, plus sub­ti­le­ment mais aussi effi­ca­ce­ment, à tra­vers les écarts de niveau ou de moda­li­tés d’accès à ces biens et à ces pra­tiques. De puis­sants pro­ces­sus accul­tu­ra­tifs n’empêchent nul­le­ment les méca­nismes de la dépos­ses­sion et de la dif­fé­rence cultu­relles de conti­nuer à pro­duire inten­sé­ment leurs effets. Je n’ai pas l’intention d’annoncer que l’heure de la fin de la domi­na­tion cultu­relle des classes popu­laires a sonné. Mais pour qui veut étu­dier cor­rec­te­ment les formes que prend aujourd’hui celle-ci, il faut se placer à l’intérieur d’un cadre ana­ly­tique qui sache tenir compte aussi des ten­dances au désen­cla­ve­ment, à l’ouverture sur le monde exté­rieur, à la par­ti­ci­pa­tion élar­gie aux formes sym­bo­liques domi­nantes. L’une des prin­ci­pales dif­fi­cul­tés pour qui s’intéresse socio­lo­gi­que­ment aux classes popu­laires contem­po­raines est de par­ve­nir à pro­duire une des­crip­tion de leurs uni­vers de vie qui res­ti­tue à la fois la force des césures cultu­relles, celle de la dépos­ses­sion cultu­relle, et celle de l’assimilation cultu­relle. La construc­tion d’un tel cadre de pensée reste encore lar­ge­ment à opérer.

Aller plus loin

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Documents joints

Notes

[1] Il va de soi que le contenu des textes pré­sen­tés ici ne l’engage aucu­ne­ment. [2] J’utiliserai indif­fé­rem­ment dans ce texte les expres­sions « classes popu­laires » et « milieux popu­laires ». Ce n’est pas la notion de « classe » en elle-même qui fait l’objet de cette étude, et je ne cherche pas à lui donner un sens précis. « Classes », « milieux », « couches popu­laires « : ce qui m’intéresse ici n’est pas le sub­stan­tif, mais l’attribut « popu­laire » en tant que caté­go­rie d’analyse de l’espace social. [3] Cf. Marcel Maget (1968). [4] Le Roy Ladurie (1969, 2ème partie et 1979). [5] Cf. Le Roy Ladurie (1969, 2ème partie, Chapitre IV). [6] Avant trois jours, disent-ils, on vendra à six deniers la chair du chré­tien… (Le Roy Ladurie, 1979, Chapitre VII). [7] Sur ce point cf. Le Roy Ladurie (1969, 2ème partie, Chapitre V). [8] Cf. Daniel Roche (1981, p. 39). [9] D. Roche (1981, p. 267). [10] Cf. A. Soboul (1968, Chapitre I). [11] Cf. Michelle Perrot (1979). [12] Cf. Gérard Noiriel (1986, Chapitres 1 et 2). [13] Cf. Gérard. Noiriel (1986, Chapitre 2). [14] Cf. G. Noiriel (1986, p. 61). [15] Cf. Bernard Lahire (1993 – 2). [16] Le thème des « milieux popu­laires » est d’ailleurs très expli­ci­te­ment au centre des tra­vaux de Bernard Lahire. [17] Cf. B. Lahire (op. cit., cha­pitre 3). [18] Cf. F. Furet (1963), E. Le Roy Ladurie (1969, 2ème partie, cha­pitre 4), D. Roche (1981, p. 67). [19] Cf. Carlo Ginzburg (1980, p. 23). [20] Cf. Bourdieu-Passeron (1964, p. 31, 151, 152, 158…). [21] Cf. Yves Lequin (1977, tome 1, p. 44). [22] Cf. Gérard Noiriel (1986, cha­pitre 2). [23] Cf. Adeline Daumard (1991, notam­ment p. 119 et 152). [24] Cf. Robert Castel (1995, p. 97). [25] Cf. Robert Castel (1996, p. 37). [26] Je n’ignore pas la dif­fi­culté que sou­lève l’idée de pré­ca­rité. Celle-ci peut nous conduire à penser trop vite en termes néga­tifs des situa­tions qui n’ont pas néces­sai­re­ment été vécues comme telles. Dans un monde du tra­vail qui, comme c’est le cas pour une bonne part du XIXème siècle, ne connaît pas les notions de « chô­mage » ou d’emploi sala­rié « stable », – cf. Christian Topalov (1994, cha­pitres 1 et 2) –, l’absence d’ouvrage ou l’irrégularité des res­sources peuvent ne pas avoir été vécues comme des situa­tions anor­males. Si l’on veut se servir de la notion de « pré­ca­rité », il faut donc sans doute se méfier des usages misé­ra­bi­listes aux­quels elle peut donner lieu. [27] Cf. Natalie Z. Davis (1975 et 1979), George Rudé (1959, et 1982). [28] Cf. sur ce point l’étude de Jean Noël Retière (1994) sur Lanester, un fief com­mu­niste de Bretagne, qui montre de façon très éclai­rante com­ment un groupe ouvrier peut par­ve­nir à construire une véri­table hégé­mo­nie locale. [29] Cf. Richard Hoggart (1970 et 1991). [30] Cf. Daniel Roche (1981, p. 267). [31] Pour éviter les mal­en­ten­dus, pré­ci­sons le sens qui sera donné ici à la notion de « formes cultu­relles domi­nantes ». Celles-ci ne sont évi­dem­ment pas à com­prendre au sens de formes cultu­relles lar­ge­ment par­ta­gées. Il se peut qu’elles soient effec­ti­ve­ment très répan­dues, mais cela ne va nul­le­ment de soi.Les formes cultu­relles domi­nantes, telles que je les enten­drai ici, sont celles dont la maî­trise est une condi­tion déci­sive d’accès aux diverses espèces de pou­voirs, de bien rares, d’inscriptions sociales valo­ri­sées. La non-maî­trise de ces formes se paie d’un cer­tain prix social : elle peut notam­ment entraî­ner le main­tien dans des posi­tions domi­nées. En ce sens, comme le dit Bourdieu, des locu­teurs de classes popu­laires peuvent fort bien ne jamais s’exprimer selon la norme lin­guis­tique domi­nante. Même si celle-ci ne règne pas parmi eux, elle les domine néan­moins, par le prix social dont ils paient le fait de ne pas savoir la maî­tri­ser. Cf. Pierre Bourdieu (1982, p. 67). [32] Cf. Bernard Lahire (1993-1). [33] Cf. par exemple B. Lahire (1993-2). Citons aussi, sur le ter­rain direc­te­ment lin­guis­tique, W. Labov (1978, Chapitre 8), et plus récem­ment D. Lepoutre (1997), qui ont ample­ment montré la remar­quable habi­leté ver­bale dont peuvent faire preuve les jeunes des quar­tiers popu­laires dans les échanges internes aux groupes de pairs. [34] Cf. Bernard Lahire (1993-2, cha­pitres 6-7-8). [35] Cf. par exemple les élé­ments de « radi­ca­lisme paysan » décou­verts par Carlo Ginzburg (1980) dans l’univers mental du meu­nier Menocchio (notam­ment p. 189-190). [36] Cf. l’ouvrage col­lec­tif dirigé par Jacques Revel (1996). [37] Sur la notion de « société sala­riale », cf. Robert Castel (1995, cha­pitre 7). [38] Christophe Charle (1991, cha­pitre 5). [39] Cf. sur ce point les ana­lyses connues de J. Goldhorpe et alii (1972). [40] Sur le tour­nant des années soixante, cf. J.-P. Terrail (1995, cha­pitre 1). Sur la rup­ture liée à l’accès aux études longues, cf. S. Beaud (1995). [41] Sur la réus­site sco­laire des filles de classes popu­laires, cf. C. Baudelot-R. Establet (1992, cha­pitre 7) et J.-P. Terrail (1995, cha­pitre 3). Sur les dif­fé­rences de rap­port à la lec­ture et à l’écriture selon le sexe, cf. B. Lahire (1993-2, cha­pitre 8). [42] De ce point de vue, le cha­pitre de La Distinction consa­cré aux classes popu­laires n’est pas le plus convain­cant de l’œuvre de Bourdieu (1979, cha­pitre 7). Les cri­tiques que lui adressent impli­ci­te­ment Grignon et Passeron (1989) paraissent assez légi­times. [43] Cf. Daniel Roche (1981, cha­pitre 3). [44] Cf. Richard Hoggart (1991, p. 41). [45] Cf. Anne-Marie Arborio (1996, cha­pitre IV). [46] Cf. William J. Wilson (1994, p. 33). [47] Cf. George Rudé (1959 et 1982). [48] L’expression revient fré­quem­ment dans le texte. Cf. G. Rudé (1959, p. 15, 22, 179, 190… et 1982, p. 28, 206, 224, 227, 231…). [49] Cf. E. Thompson (1988, notam­ment p. 172-174). [50] Cf. E. Thompson (1965, p. 24 et 156, et 1988, p. 27 et 141). [51] Cf. E. Thompson (1965, p. 20 et 1988, p. 23). [52] Cf. sur ce point Alain Dewerpe (1989, cha­pitre 1), Yves Lequin (1977, tome 1), Gérard Noiriel (1986, cha­pitres 1 et 2). Sur la néces­sité de ne pas « dra­ma­ti­ser » l’émergence du pro­lé­ta­riat, cf. Yves Lequin (1976). [53] Cf. Guy Barbichon (1987). [54] Cf. La Distinction (1979, p. 443-444, où les for­mu­la­tions de Bourdieu sont tout à fait expli­cites). [55] Cf. Bourdieu (1979, p. 443. [56] Cf. O. Schwartz (1990). [57] Cf. Guy Barbichon (1987). [58] Sur cette impor­tance du quar­tier et de la société locale et sur la mul­ti­pli­cité de leurs enjeux dans les socié­tés ouvrières, il faut citer notam­ment P.H. Chombart de Lauwe (1956, cha­pitre 3), H. Coing (1966, pre­mière partie), M. Pinson (1987), J.N. Retière (1994), P. Willmott et M. Young (1957, cha­pitre 7), F. Weber (1989). [59] Cf. J.-N. Retière (1994, p. 209). [60] Cf. William F. Whyte (1943), J.C. Lagrée et P. Lew-Fai (1989, cha­pitre 3), D. Lepoutre (1997, 1ère partie), S. Beaud (1997). [61] Cf. Paul Willis (1978). [62] Cf. Christophe Charle (1991, cha­pitre 4). [63] Cf. Maurice Agulhon (1979). [64] Cf. M. Agulhon (1979, p. 473-474. C’est l’auteur qui sou­ligne).

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