Un vieux dilemme de la gauche : le cas du Brésil

Mis en ligne le 20 juin 2010

Le 22 avril 2010 , par Immanuel Wallerstein

A l’occasion de la célé­bra­tion du 30ème anni­ver­saire de la créa­tion du Partido dos Trabalhadores (le Parti des tra­vailleurs ou PT) au Brésil, le prin­ci­pal jour­nal des mou­ve­ments sociaux, Brasil de Fato, a publié des entre­tiens avec quatre grands intel­lec­tuels de la gauche bré­si­lienne. Tous les quatre ont joué un rôle cen­tral dans la fon­da­tion du PT et ont même par­ti­cipé à sa fon­da­tion. Trois s’en sont reti­rés : l’historien Mauro Iasi, qui a rejoint le Partido Comunista Brasileiro (PCB) ; le socio­logue Francisco de Oliveira, qui a rejoint le Partido Socialismo e Liberdade (PSOL) ; et l’historien Rudá Ricci, aujourd’hui devenu une figure indé­pen­dante de la gauche radi­cale. Le qua­trième, l’historien Valter Pomar, tou­jours au PT, est l’une des figures de l’aile gauche du parti.

Ils ont fourni des ana­lyses remar­qua­ble­ment dif­fé­rentes de ce que Ricci appelle « un vieux dilemme de la gauche bré­si­lienne : com­ment être popu­laire et de gauche ». Ce dilemme, natu­rel­le­ment, a été celui de la gauche dans le monde entier et l’est resté jusqu’aujourd’hui.

Le Brésil est un endroit inté­res­sant pour ana­ly­ser ce dilemme et obser­ver com­ment il se déploie. C’est un pays doté d’une longue et active tra­di­tion poli­tique dans laquelle son mul­ti­par­tisme est aujourd’hui bien enra­ciné. C’est aussi un pays dont la situa­tion éco­no­mique natio­nale a beau­coup pro­gressé au cours des années récentes, par­ti­cu­liè­re­ment dans la der­nière décen­nie. Enfin, le Brésil est un pays qui a affirmé son lea­der­ship poli­tique en Amérique latine. La ques­tion devient alors : com­ment mesure-t-on la « popu­la­rité » d’un parti et com­ment évalue-t-on son iden­tité de gauche ?

L’intervieweur de Brasil de Fato a démarré ses entre­tiens en notant que Luis Inácio Lula da Silva (« Lula »), avec sa per­son­na­lité cha­ris­ma­tique, est le pré­sident le plus popu­laire qu’ait connu le pays depuis sa démo­cra­ti­sa­tion et qu’au fil du temps, le sou­tien au PT a aug­menté parmi les couches les plus pauvres de la popu­la­tion. Afin de deve­nir plus popu­laire, selon lui, le PT « a dû faire des conces­sions au pragmatisme ».

Comment les quatre intel­lec­tuels ont-ils réagi à cette pré­misse ? Pour Ricci, le « lulisme » est devenu plus impor­tant que le parti, ce qui ren­verse le concept ori­gi­nel du PT. Celui-ci s’est « amé­ri­ca­nisé », dit-il. Il est aujourd’hui devenu une simple machine élec­to­rale. La gauche a du mal à être popu­laire à cause de sa « base théo­rique d’origine euro­péenne ». La culture popu­laire, dit-il encore, est « com­plexe et conser­va­trice » et Lula dia­logue avec cette culture popu­laire. Le PT est éta­tiste et déve­lop­pe­men­ta­liste et, de là, conser­va­teur et prag­ma­tique. Le pro­blème est donc de reve­nir au projet ori­gi­nel du PT, celui de « l’utopie d’une gauche démo­cra­tique, sans deve­nir élitiste ».

Pour Iasi, le PT est devenu l’un des deux prin­ci­paux partis bré­si­liens, un parti de centre-gauche avec un pro­gramme « petit-bour­geois ». Pour obte­nir un tel sou­tien, il lui en a coûté « l’abandon des prin­cipes et objec­tifs poli­tiques de ses ori­gines ». Le « lulisme » ou le « popu­lisme » sont une façon d’obtenir des masses qu’elles consentent à des poli­tiques qui ne sont pas dans leur intérêt.

Pour Oliveira, le PT, qui avait débuté en se fon­dant sur les mou­ve­ments de tra­vailleurs, de la théo­lo­gie de la libé­ra­tion et de démo­cra­ti­sa­tion, n’est devenu rien de plus qu’un élé­ment de la « confi­ture géné­rale » qu’est le sys­tème par­ti­san bré­si­lien. Une pers­pec­tive socia­liste ne peut être basée sur les « pauvres » mais doit se fonder sur une ana­lyse de classe. Quant au pro­gramme du PT de natio­na­li­sa­tion (esta­ti­za­çao), il a cent ans de retard et repré­sente un aspect de la « mala­die infan­tile de l’étatisme ». C’est un pro­gramme visant à ren­for­cer les indus­tries bré­si­liennes qui n’a rien à voir avec la gauche ou le socialisme.

Pomar voit la situa­tion très dif­fé­rem­ment. Il convient qu’au départ, le gou­ver­ne­ment Lula était social-libé­ral dans ses orien­ta­tions. Mais après 2005, le parti a viré plus à gauche. Oui, dit-il, le parti est déve­lop­pe­men­ta­liste. Mais il existe deux espèces de déve­lop­pe­men­ta­listes : les conser­va­teurs et les démo­crates-popu­laires. Avec la crise du capi­ta­lisme, le « socia­lisme est de retour dans le débat ».

Ce qu’il y a de frap­pant avec les trois ana­lyses cri­tiques, c’est la peur du « popu­lisme ». Ce qu’il y a de frap­pant avec les quatre ana­lyses, c’est l’absence de toute dis­cus­sion sur la géo­po­li­tique. Quelques jours seule­ment après cet article du Brasil da Fato, Fidel Castro a publié l’une de ses régu­lières « réflexions » dans La Jornada de Mexico. Lula venait tout juste de lui rendre visite. Castro y écrit qu’il connaît Lula depuis trente ans, c’est-à-dire depuis la créa­tion du PT. Compte tenu de l’histoire et des dif­fi­cul­tés de Cuba au cours des cin­quante der­nières années, la récente ren­contre de Cancún, lors de laquelle fut déci­dée la créa­tion d’une Communauté des Etats latino-amé­ri­cains et cari­béens com­pre­nant Cuba mais excluant les Etats-Unis et le Canada, a été, selon Castro, « pour nous d’une impor­tance énorme ». La réunion a été, dans une large mesure, une réus­site de Lula.

Et Castro de pour­suivre en sou­li­gnant « l’importance et le sym­bole » que repré­sen­tait cette visite de Lula, sa der­nière en tant que pré­sident du Brésil. Castro se sou­vient de sa « ren­contre émou­vante avec Lula, sa femme et ses enfants » dans leur simple mai­son­née dans les années 1980 et loue « le plai­sir [pris par Lula] dans la lutte qu’il a conduite avec une modes­tie irré­pro­chable ». Point d’accusation de lulisme ici.

Tout ce que les intel­lec­tuels de gauche bré­si­liens ont cri­ti­qué, Castro le loue : le déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique du Brésil, la crois­sance de son PIB, le fait de deve­nir l’une des dix plus grandes éco­no­mies du monde. Même sur la ques­tion de la pro­duc­tion d’éthanol, à laquelle Castro se déclare opposé, il n’accable pas Lula : « je com­prends par­fai­te­ment que le Brésil n’ait pas d’autre solu­tion, face à la concur­rence déloyale et les sub­ven­tions des Etats-Unis et de l’Europe, que d’augmenter sa pro­duc­tion d’éthanol ».

Castro ter­mine ainsi sa note : « Une chose est indis­cu­table : l’ouvrier métal­lur­giste s’est en fait converti en un remar­quable et pres­ti­gieux homme d’Etat dont la voix est enten­due avec res­pect dans toutes les réunions internationales ».

Comment les intel­lec­tuels de gauche bré­si­liens et Castro peuvent-ils faire des por­traits aussi dif­fé­rents de Lula ? Il est clair qu’ils ont regardé deux choses tota­le­ment dif­fé­rentes. Les intel­lec­tuels de gauche bré­si­liens ont d’abord regardé la vie poli­tique interne du Brésil et ont déploré le fait que Lula ne fût, au mieux, qu’un prag­ma­tique de centre-gauche. Castro a d’abord regardé le rôle géo­po­li­tique du Brésil et de Lula qu’il consi­dère comme effec­tuant un tra­vail de sape de l’ennemi prin­ci­pal, l’impérialisme états-unien.

Quelle prio­rité alors pour les hommes poli­tiques de gauche ? Il ne s’agit pas sim­ple­ment d’une ques­tion bré­si­lienne. C’est une ques­tion qui peut être posée pra­ti­que­ment par­tout, en pre­nant natu­rel­le­ment en compte l’histoire et le statut géo­po­li­tique du pays en question.

Immanuel Wallerstein

Copyright Immanuel Wallerstein, dis­tri­bué par Agence Global. Pour tous droits et auto­ri­sa­tions, y com­pris de tra­duc­tion et mise en ligne sur des sites non com­mer­ciaux, contac­ter : rights@​agenceglobal.​com, 1.336.686.9002 begin_​of_​the_​skype_​highlighting 1.336.686.9002 end_​of_​the_​skype_​highlighting or 1.336.286.6606 begin_​of_​the_​skype_​highlighting 1.336.286.6606 end_​of_​the_​skype_​highlighting. Le télé­char­ge­ment ou l’envoi élec­tro­nique ou par cour­riel à des tiers est auto­risé, pourvu que le texte reste intact et que la note rela­tive au copy­right soit conser­vée. Pour contac­ter l’auteur, écrire à : immanuel.​wallerstein@​yale.​edu. Ces com­men­taires, édités deux fois le mois, sont censés être des réflexions sur le monde contem­po­rain, à partir non des man­chettes du jour mais de la longue durée.

Association membre du réseau :

Initiatives pour un Autre Monde – www​.reseau​-ipam​.org

21ter rue Voltaire 75011 Paris – France

(http://​reseau​-ipam​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e1949)

Les commentaires sont fermés.