Petite encyclopédie critique

UNE CERTAINE GAUCHE MÉLANCOLIQUE

Par Mis en ligne le 18 juin 2010

Par Philippe Corcuff *

Quel est le sens de cette collection ?

Il s’agit avant tout de recons­ti­tuer le fil d’une pensée cri­tique dans la plu­ra­lité de ses che­mi­ne­ments, que cela concerne des ques­tions sociales ou his­to­riques, des auteurs ou des cou­rants intel­lec­tuels. Cela passe par une syn­thèse de connais­sances et de points de vue héré­tiques. Cette col­lec­tion a donc une com­po­sante péda­go­gique, elle doit servir d’outil d’exploration du monde. On laisse la fonc­tion de « contre-exper­tise » à des col­lec­tions déjà exis­tantes, créées par l’association alter­mon­dia­liste Attac et la Fondation Copernic, le think tank antilibéral.

A quel public cette collection s’adresse-t-elle ?

Il y a bien sûr une réfé­rence à l’Encyclopédie des Lumières, mais nous vou­lons aussi répondre aux attentes déce­lées dans les lieux d’enseignement alter­na­tifs. Je suis l’un des fon­da­teurs des uni­ver­si­tés popu­laires de Lyon – à laquelle par­ti­cipe Lilian Mathieu – et de Nîmes, créées dans le sillage de Michel Onfray. Elles ras­semblent un public varié, mais dans lequel on retrouve une même soif de connais­sance et de repères intel­lec­tuels. II y a une vraie demande de res­sources cri­tiques dans un large milieu de sym­pa­thi­sants des gauches alter­mon­dia­listes et radi­cales. La délé­gi­ti­ma­tion de la culture mar­xiste a pro­vo­qué un grand vide, impar­fai­te­ment comblé par les petits livres édités sous la direc­tion de Pierre Bourdieu à partir du milieu des années 1990. Ainsi vou­drions-nous ren­con­trer une cer­taine gauche mélan­co­lique en déshé­rence intel­lec­tuelle, un milieu qui attend l’émergence d’une autre gauche, anti­ca­pi­ta­liste, fémi­niste, éco­lo­giste, anti­co­lo­niale et anti­ra­ciste, liber­taire, pragmatique.

De manière plus globale, cette collection traduit-elle un retour en vogue de l’idée communiste ?

Pas exac­te­ment. J’aimerais m’inspirer de Maurice Merleau-Ponty, qui disait : « Rester fidèle à ce que l’on fut et tout reprendre par le début. » Il y a une néces­sité à ne pas recom­men­cer comme avant. On ne peut pas faire l’impasse sur les expé­riences tota­li­taires dites « com­mu­nistes » et sur leurs mil­lions de morts. Pour être per­ti­nent dans l’indispensable cri­tique du monde contem­po­rain, nous devons aussi nous inter­ro­ger sur les contra­dic­tions et les pré­ju­gés de notre propre famille poli­tique. Le fil com­mu­niste est partie pre­nante de notre tra­vail, mais avec les fils anar­chiste, éco­lo­giste, les socia­lismes démo­cra­tiques et hété­ro­doxes… Et il s’agit d’un fil com­mu­niste passé au crible de la cri­tique des sta­li­nismes. Dans la tra­di­tion des Lumières, penser par soi-même n’implique-t-il pas de penser contre soi-même ?

Vous êtes des uni­ver­si­taires enga­gés poli­ti­que­ment. Cette col­lec­tion marque-t-elle aussi l’émergence d’une nou­velle géné­ra­tion de cher­cheurs militants ?

Le vivier de notre col­lec­tion est consti­tué par des doc­to­rants en fin de thèse ou de jeunes doc­teurs. Deux de nos auteurs, Lilian Mathieu et Cédric Durand, sont membres du Nouveau Parti anti­ca­pi­ta­liste, Irène Pereira appar­tient à l’organisation poli­tique Alternative liber­taire, quant à Stéphane Lavignotte, c’est un ancien ani­ma­teur des Jeunes Verts devenu pas­teur. Leurs tra­jets poli­tiques sont divers, mais il se retrouvent autour d’un même projet : mettre leurs recherches au ser­vice de la cri­tique sociale.

Or aujourd’hui, la radi­ca­lité intel­lec­tuelle hésite entre deux pôles. Le pre­mier, autour du phi­lo­sophe Alain Badiou, baigne dans une cer­taine nos­tal­gie d’un com­mu­nisme maoïste auto­ri­taire. Le deuxième se recon­naît dans le sul­fu­reux L’Insurrection qui vient (La Fabrique), le livre du « Comité invi­sible ». Trop marqué par une phi­lo­so­phie pla­to­ni­cienne des essences, pour Badiou, ou écar­telé entre la toute-puis­sance sup­po­sée du « sys­tème » et le sur­gis­se­ment mira­cu­leux de la résis­tance, pour le « Comité invi­sible », ces pôles ne cherchent guère à ana­ly­ser les contra­dic­tions des socié­tés contem­po­raines pour agir dans la pers­pec­tive d’une éman­ci­pa­tion indi­vi­duelle et collective.

Source : Le Monde​.fr

Paru dans « Le Monde des livres » | LE MONDE daté du ven­dredi 5 février 2010

* Maître de confé­rences en science poli­tique à l’Institut d’études poli­tiques de Lyon et membre du conseil scien­ti­fique d’Attac, Philippe Corcuff lance aux Editions Textuel, avec le socio­logue Lilian Mathieu, une nou­velle col­lec­tion inti­tu­lée « Petite ency­clo­pé­die cri­tique ». Entretien.

Propos recueillis par Alain Beuve-Méry

Premiers titres de la col­lec­tion (144 p., 9,90 euros chaque volume) : Le capi­ta­lisme est-il indé­pas­sable ?, de Cédric Durand, La décrois­sance est-elle sou­hai­table ?, de Stéphane Lavignotte, Les Années 70, un âge d’or des luttes ?, de Lilian Mathieu, Peut-on être radi­cal et prag­ma­tique ?, d’Irène Pereira.

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