Les nations obscures, une histoire populaire du tiers monde » par Vijay PRASHAD

Mis en ligne le 20 juin 2010

par Bernard Dreano

Ce livre de Vijay Prashad Les nations obs­cures, une his­toire popu­laire du tiers monde com­mence par l’annonce d’une espé­rance de Frantz Fanon datant de 1961 : le Tiers-monde est aujourd’hui face à l’Europe comme une masse colos­sale dont le projet doit être d’essayer de résoudre les pro­blèmes aux­quels cette Europe n’a pu appor­ter de solu­tion [1]. L’auteur, du livre, amé­ri­cain d’origine indienne, a publié les « Darker Nations » en 2007, et l’ouvrage est dis­po­nible aujourd’hui en fran­çais par la grâce de l’éditeur qué­bé­cois Ecosociété. C’est le récit de la saga his­to­rique du Tiers-monde. Pas celle d’un lieu géo­gra­phique ou celle de cer­tains pays mais d’un projet, d’une pla­te­forme poli­tique. Un projet qui, selon lui, à plutôt échoué aux vu des espé­rances non réa­li­sées d’égalité des peuples et de paix uni­ver­selle, mais qui a connu des succès et enclen­ché des dyna­miques locales, régio­nales et mon­diales. On ne peut com­prendre l’état le monde du début du XXIe siècle et pas seule­ment la situa­tion propre à chaque pays des « Suds », sans com­prendre quelle a été cette his­toire popu­laire du tiers-monde. Pour cela Vijay Prashad nous entraîne en voyage dans l’espace et le temps, ou chaque étape éclaire un moment poli­tique. Un voyage qui com­mence à Paris au milieu du XXe siècle et s’achève à la Mecque au début du siècle sui­vant, après avoir tra­versé Bandung en 1955, Le Caire et Belgrade en 1961, La Havane en 1966, Arusha en 1967 ou New Dehli en 1983… Un par­cours en trois temps, la quète, les écueils, les assas­si­nats.

Le double contexte de l’affrontement Est-Ouest et de la déco­lo­ni­sa­tion

Paris, pour com­men­cer ? Parmi les nations obs­cures on dit que Paris à trahi deux fois rap­pelle l’auteur. Une fois en 1801, quand bafouant les idéaux de la Révolution, Napoléon Bonaparte à décidé de réta­blir l’esclavage aux Antilles et de recon­qué­rir la pre­mière répu­blique déco­lo­ni­sée en Haïti, et une seconde foi en 1945, quand la France libé­rée du nazisme a refusé la libé­ra­tion de ses colo­nies et engagé de san­glants conflits courts (Madagascar, Maroc, Tunisie) ou longs (Indochine, Algérie) pour en conser­ver le contrôle. Une atti­tude qui a eu alors des effets très impor­tants sur la scène mon­diale et a encore des consé­quences en France même ! Mais Paris aussi comme lieu de résis­tance, de for­ma­tion des mili­tants et de concep­tua­li­sa­tion des idées. Là d’où parlent, agissent, ou ont agit, Messali Hadj, Ho Chi Minh, Zhou en Lai, Aimé Césaire, ou Claude Bourdet, là ou Alfred Sauvy a inventé en 1952 le terme de Tiers-monde, en réfé­rence sym­bo­lique expli­cite au tiers-état de la grande révo­lu­tion [2]. Même si des années aupa­ra­vant, c’est à Bruxelles que s’était tenu, en 1927, la réunion de la Ligue contre l’impérialisme à laquelle par­ti­ci­paient déjà l’indien Nehru ou l’indonésien Sukarno (et aussi Albert Einstein et Romain Rolland), et à Bakou dès 1920 le Congrès des peuples d’Orient orga­nisé par la IIIe inter­na­tio­nale.

Le projet du Tiers-monde s’est esquissé dans le double contexte de l’affrontement Est-Ouest (la Guerre froide) et de la déco­lo­ni­sa­tion. Ces nations qui tentent de sortir de l’obscurité sont som­mées de « « choi­sir leur camp », selon les injonc­tions de Jdanov à Moscou ou de Foster Dulles à Washington, tandis que cer­taines d’entre-elles doivent conqué­rir leur indé­pen­dance dans la guerre. Progressivement pour les opi­nions publiques des anciens colo­ni­sa­teurs euro­péens, les anciennes colo­nies ne sont plus pré­sen­tées comme des valeurs, des joyaux de l’empire que l’on « civi­lise » mais comme des agré­gats de clo­chards, des« meurt de faim » qu’il faut sauver. Et pen­dant ce temps là le pillage des res­sources conti­nue, une situa­tion que Kwame Nkrumah, père de l‘indépendance de la pre­mière colo­nie bri­tan­nique afri­caine libé­rée, le Ghana, qua­li­fie déjà de néo­co­lo­nia­lisme.

Les nations obs­cures avaient été exclue de l’organisation du monde après la pre­mière guerre mon­diale (la délé­ga­tion de l’Egypte sup­po­sée indé­pen­dante avait été soi­gneu­se­ment écarté, et le parti natio­na­liste allait, par défi prendre le nom de Wafd-délé­ga­tion). Après la deuxième guerre mon­diale au contraire c’est un « prin­temps des peuple » qui s’annonce, comme celui de 1848 en Europe, mais à l’échelle du monde. Les anciens colo­ni­sés vont s’emparer de la tri­bune de la nou­velle Organisation des nations unies (ONU), et tout faire pour y accueillir ceux qui n’ont pas encore l’indépendance.

Bandung pro­pose au monde un projet magni­fique

Le mou­ve­ment se cris­tal­lise en 1955 quand se retrouvent nations d’Afrique et d’Asie dans la ville indo­né­sienne de Bandung (une citée sym­bole de la lutte pour l’indépendance car elle s’était révol­tée en 1948 contre la ten­ta­tive de réoc­cu­pa­tion colo­niale néer­lan­daise après la défaite japo­naise). Il y a là des repré­sen­tants de gou­ver­ne­ments qui ont choi­sit l’occident capi­ta­liste comme la Turquie, les Philippines, la Thaïlande, le Pakistan, et à l’époque l’Irak et l’Iran, mais aussi la Chine com­mu­niste. La réunion est animée par ceux qui vont bien­tôt se récla­mer du non ali­gne­ment sur les blocks, par des lea­ders comme Sukarno, Nehru, l’égyptien Nasser ou le birman U Nu, qui se réclament d’un socia­lisme plus ou moins vague, qui s’affirment dans leur tra­di­tion cultu­relle indienne, boud­dhiste, arabo-musul­mane… et qui pro­pose au monde un projet magni­fique qui repose sur quelques axes stra­té­giques : le déve­lop­pe­ment éco­no­mique des pays plus pauvres, la fin des domi­na­tions poli­tiques et des dépen­dances éco­no­miques, la renais­sance cultu­relle, et la paix dans le monde. Nehru insiste par­ti­cu­liè­re­ment à l’époque sur le rôle du Tiers monde pour empê­cher que l’affrontement est-ouest ne débouche sur la catas­trophe nucléaire. Et la dyna­mique inter­na­tio­nale s’approfondi avec la consti­tu­tion du Mouvement des non-ali­gnés, ins­piré de la décla­ra­tion faite à Brioni (une ile you­go­slave) par Tito, Nasser Nehru et le cam­bod­gien Norodom Sihanouk (que Vijay Prashad oublie) en 1956, et fondé offi­ciel­le­ment à Belgrade en 1961. Un mou­ve­ment se récla­mant des cinq prin­cipes dit de Panchsheel : res­pect mutuel envers l’intégrité du ter­ri­toire et la sou­ve­rai­neté de chacun, non-agres­sion mutuelle, non-inter­fé­rence mutuelle, éga­lité et béné­fice mutuels, coexis­tence paci­fique. Un pro­gramme poli­tique fon­da­men­tal axé sur l’importance du désar­me­ment, la sou­ve­rai­neté natio­nale, l’intégrité éco­no­mique et la diver­sité cultu­relle

Les Etats membres se démarquent des Etats enga­gés dans les alliances occi­den­tales, OTAN (Atlantique Nord), CENTO (Moyen Orient), OTASE (Asie du Sud Est), sans s’aligner pour autant sur les pays de l’Est, même si les rap­ports avec les sovié­tiques s’améliorent à partir du réta­blis­se­ment des rela­tions entre l’URSS et la Yougoslavie (1954), et sur­tout de l’agression tri­par­tite franco-israélo-bri­tan­nique contre l’Egypte de 1956.

Ce mou­ve­ment du Tiers-monde ne se limite pas à de la diplo­ma­tie et des rela­tions entre Etat. A tra­vers quelques figures emblé­ma­tiques, aujourd’hui trop oubliées, Vijay Prashad nous rap­pelle que, dans la plu­part des nations obs­cures, se déve­loppent pen­sées et actions, sur les plans poli­tiques, éco­no­miques sociaux et cultu­rels. Politique évi­dem­ment, avec les indé­pen­dances qui se suc­cèdent et l’affirmation de chaque peuple hors de l’obscurité. Toute l’Egypte, tout le monde arabe, et bien au delà écoutent à l’époque Oum Kalthoum chan­ter Misr tata­had­dath ‘an nafi­sha (l’Egypte parle d’elle même). Les nations afro-asia­tiques, pro­gres­si­ve­ment rejointes par des latino-amé­ri­cains fer­raillent à l’ONU contre la poli­tique fran­çaise en Algérie, contre le colo­nia­lisme por­tu­gais, contre l’apartheid en Afrique du sud, pour les droits des Palestiniens et des Vietnamiens.

Economique aussi, ou, sui­vant, entre autre, les idées de l’argentin Raul Prebish, on annonce vou­loir pro­mou­voir les échanges pré­fé­ren­tiels entre Etats du sud, puis créer un méca­nisme de déve­lop­pe­ment indus­triel per­met­tant la sub­sti­tu­tion d’importation pour lutter contre l’échange inégal, la rela­tion de dépen­dance imposé par le capi­ta­lisme occi­den­tal et que la coopé­ra­tion sovié­tique ne modi­fie pas vrai­ment. Une bataille qui va se mener aussi dans les ins­tances de l’ONU, la CNUCED Conférence des Nations Unies sur le com­merce et le déve­lop­pe­ment crée en 1964, le PNUD Programme des Nations Unies pour le déve­lop­pe­ment crée en 1965, le FMI et la Banque mon­diale.

Ce moment tiers-monde c’est aussi un for­mi­dable bouillon­ne­ment cultu­rel, Dès Bandung il avait été pro­clamé l’objectif prio­ri­taire d’enrichir les cultures natio­nales tout en contri­buant par la même à pro­mou­voir la paix dans le monde et l’entente entre nations. Les nations obs­cures inves­tissent l’UNESCO, les confé­rences d’écrivains et d’artistes se mul­ti­plient, on étudie les textes du mar­ti­ni­quais Aimé Césaire ou des ira­niens Jalal al-e Ahmad et Farouk Farrokhzad, l’indienne Rajkumari Amrit Kaur demande que l’UNESCO favo­rise les tra­duc­tions « en tous sens ».

C’est aussi, un peu par­tout, l’irruption de mou­ve­ments fémi­nistes, qui lient comme le sou­ligne l’égyptienne Aicha Abdel Rhaman (une figure évo­quée par Vijay Prashad) libé­ra­tion des femmes et libé­ra­tion natio­nale et sociale, repre­nant le pro­gramme que la com­mu­niste turque Najiye Hanum avait annoncé dès 1920 à Bakou.

Amilcar Cabral et Frantz Fanon avaient donné l’alerte

Mais très vite, dans les prin­ci­paux pays, l’absence de révo­lu­tion sociale, ou au moins de modi­fi­ca­tions pro­fondes des rap­ports de force sociaux internes, ont eu selon Vijay Prashad, pour consé­quence impor­tante la per­sis­tance d’une hié­rar­chie, sous diverses formes, au sein des nou­velles nations. Dès lors ajoute-t-il l’inculcation du sexisme, la stra­ti­fi­ca­tion inéga­li­taire fondée sur le clan, la caste ou la tribu entra­vèrent le projet poli­tique du tiers-monde.

Les bonnes inten­tions de Bandung n’ont pas suffit. La vic­toire de Castro à La Havane (1959), l’indépendance algé­rienne acquise après une longue guerre (1962), l’échec des armées arabes face à Israël (1967), la résis­tance viet­na­mienne à la guerre amé­ri­caine de 1965 jusqu’à la vic­toire de 1975, mais aussi (Vijay Prashad en parle peu) le monté des mou­ve­ments radi­caux dans le pre­mier monde, incitent beau­coup à radi­ca­li­ser les posi­tions. D’autant que Moscou et Pékin en plein conflit ouvert, riva­lisent pour s’attirer les grâces des radi­caux. Le leader de la lutte en Guinée-Bissau, encore sous domi­na­tion por­tu­gaise Amilcar Cabral théo­rise le lien entre libé­ra­tion natio­nale et révo­lu­tion… La Havane, à la Conférence tri­con­ti­nen­tale de 1966 devient le centre sym­bo­lique de ce « moment radi­cal » et Ernesto Che Guevara appelle a créer deux trois Viêt-Nam.

Mais la vague radi­cale va échouer, les gué­rillas pay­sannes et urbaines d’Amérique latine, et par­fois d’Afrique, les mou­ve­ments pro­gres­sistes arabes et asia­tiques sont défaits.

Bien sur ces échecs sont impu­tables aux contre-offen­sives poli­tiques, éco­no­miques et mili­taires des forces du Premier monde et d’abord des Etats unis, mais Vijay Prashad insiste aussi par­ti­cu­liè­re­ment sur les écueils internes qui minent le projet tiers-monde. Ainsi pour sou­li­gner l’importance de la rup­ture sino-indienne du début des années 60, ils nous emmène dans l’Himalaya, à Tawang ou les armées des deux pays se sont affron­tés en 1962, enter­rant le prin­cipes de Panchsheel, puis, après la défaite mili­taire indienne, la poli­tique mon­dia­liste paci­fiste du pays de Grandi va dis­pa­raître, le pays va dou­bler les dépenses mili­taires et com­men­cer la course au nucléaire face à la Chine et au Pakistan. Là comme ailleurs dans le Tiers-monde, ana­lyse Prashad, se déve­loppe une concep­tion bien plus « euro­péenne » du natio­na­lisme que celle qu’ils vali­daient aupa­ra­vant en tant que forces anti­co­lo­niales. Au natio­na­lisme inter­na­tio­na­liste, ouvert et mul­ti­cul­tu­rel se sub­sti­tue peu à peu un « majo­ri­ta­risme » crispé et agres­sif.

Avant même les vic­toires contre le colo­nia­lisme por­tu­gais en Afrique et fran­çais en Algérie, Amilcar Cabral et Frantz Fanon ont perçus les fai­blesses, les failles, la bureau­cra­ti­sa­tion et la mili­ta­ri­sa­tion qui menace les nou­velles nations. La démo­bi­li­sa­tion des socié­tés après la libé­ra­tion s’accompagne de la mythi­fi­ca­tion de la lutte de libé­ra­tion et de l’unité natio­nale, la nos­tal­gie ins­tru­men­ta­li­sée du leader « père de la nation » la prise en main de l’Etat par le parti ou, plus sou­vent, l’armée.

Si cer­tains Etats par­viennent, grâce à leur taille ou à l’utilisation de la rente des matières pre­mières par­viennent à ins­ti­tuer une forme rela­tive d’Etat-providence (en Inde, en Algérie, en Irak, etc..) le socia­lisme pré­ci­pité selon l’expression de Prashad, auto­ri­taire et imposé, ne marche pas, et pro­voque même par­fois la révolte de mino­ri­tés. Les ten­ta­tives de déve­lop­pe­ment auto­cen­trée ne débouche pas, mêle celle des uja­maas, de la vil­la­gi­sa­tion pro­po­sée en Tanzanie par Julius Nyerere et saluée par René Dumont. Contrairement à d’autres anciens « libé­ra­teurs », Nyerere assu­mera cet échec d’un projet mis en œuvre de manière trop auto­ri­taire.

A ces écueils vont s’ajouter des assas­si­nats moraux et phy­siques sou­vent direc­te­ment fomen­tés par un impé­ria­lisme qui a renou­velé ses formes de domi­na­tion poli­tiques et éco­no­miques (il n’ya plus d’empires colo­niaux, et le monde est de plus en plus domi­nés par les socié­tés trans­na­tio­nales puis le capi­tal finan­cier). Les coups d’Etat mili­taires sont un des moyens de cette « reprise en main ». Prashad, comme d’autres, dis­tingue des coups de colo­nels et ceux de géné­raux. Les pre­miers se récla­mant géné­ra­le­ment de pré­ten­tions natio­nales et pro­gres­sistes, comme le modèle nas­sé­rien, abou­tis­sant tout aussi géné­ra­le­ment à des réa­li­tés qui ne répondent ni aux aspi­ra­tions à la sou­ve­rai­neté, ni à celle du pro­grès démo­cra­tique et social. Les seconds, ceux du plan condor en Amérique latine, mais aussi les putschs du Pakistan ou de l’Indonésie, ayant pour objet affi­ché d’éradiquer la gauche natio­nale. C’est ce que la Commission tri­la­té­rale (sorte de « consul­ta­tive board » du pre­mier monde), appelle la crise de la démo­cra­tie et que la conseiller auprès de cette com­mis­sion Samuel Huntington pré­sente comme un néces­saire détour par l’absolutisme pour pou­voir se déve­lop­per.

On assiste ainsi au recul, et très sou­vent même à l’anéantissement de la gauche, dans les trois conti­nents, en par­ti­cu­lier en Amérique Latine, mais aussi dans le monde arabe (notam­ment en Irak, au Soudan, en Palestine et au Liban) Cela a eu un impact énorme sur le tiers monde. Les classes sociales les plus conser­va­trices, voire réac­tion­naires l’emportèrent sur la pla­te­forme éla­bo­rée à Bandung nous rap­pelle Vijay Prashad.

Les pro­jets de rééqui­li­brage éco­no­mique du Tiers-monde ne sur­vivent pas à cette situa­tion. Vijay Prashad prend l’exemple des batailles pour les matières pre­mières et tout par­ti­cu­liè­re­ment le pétrole. L’OPEP, l’organisation des pays pro­duc­teurs de pétrole rêvée par le véné­zué­lien Juan Pablo Perez Alfonso et le « cheikh rouge » saou­dien Abdullah el-Tariki n’est pas devenu le régu­la­teur espéré des prix et de la pro­duc­tion, et n’a abou­tit dans un pre­mier temps qu’a rem­pla­cer la domi­na­tion du cartel des com­pa­gnies occi­den­tales « majors » par un sys­tème dual du cartel des extrac­teurs et du cartel des dis­tri­bu­teurs. La bataille du réta­blis­se­ment des prix de 1973 (après la guerre israélo-arabe) n’a abou­tit qu’à la der­nière vic­toire rhé­to­rique du Tiers-monde (l’annonce par l’ONU d’un Nouvel ordre éco­no­mique mon­dial et l’adoption la « Charte des droits et devoirs éco­no­miques des Etats » en 1974, sans vrais concré­ti­sa­tion. Deux ans plus tard Henry Kissinger pou­vait déjà tran­quille­ment affir­mer nous pou­vons igno­rer les demandes irréa­listes et péremp­toires Et depuis nous dit Prashad l’OPEP est une ins­ti­tu­tion sans sub­stance, un tigre en papier.

Pourtant pense Prashad, à la fin des années 70, malgré tout le capi­tal poli­tique du tiers monde sub­sis­tait, mais ce capi­tal allait être réduit en miette par ce qu’il appelle un assaut fron­tal, une sorte de reco­lo­ni­sa­tion. En appa­rence le sommet des non ali­gnés de La Havane se dérou­lait après une série de vic­toires du Tiers-monde, vic­toires en Indochine (1975), à Grenade et au Nicaragua, dans les anciennes colo­nies por­tu­gaises, chute de régime féodal en Afghanistan ou en Ethiopie… En réa­lité c’était déjà le retour de bâton. Toutefois l’auteur, qui a pour­tant bien sou­li­gné les méca­nismes internes de dégé­né­res­cence qui pou­vait faire régres­ser les mou­ve­ments de libé­ra­tions une fois au pou­voir, ne s’attarde pas beau­coup (Afghanistan), ou pas du tout (Ethiopie) sur els fiasco tra­giques de cer­tains de ces régimes « radi­caux », pour insis­ter sur­tout sur les manœuvres contre-révo­lu­tion­naires appuyées de l’extérieur, dont pour lui le régime Khmer Rouge (en ne pré­ci­sant pas que si les Khmer rouges ont béné­fi­cié du sou­tien des occi­den­taux et de la Chine, c’est après le géno­cide et la perte du pou­voir à Phnom Pen.

Toujours est-il que, pour l‘auteur, ont peu écrire la notice nécro­lo­gique du projet de tiers-monde lors du sommet du Mouvement des non-ali­gnés de Dehli en 1983, ou Indira Gandhi aban­donne l’idée de sou­ve­rai­neté éco­no­mique dont se réclame tou­jours Castro et se rallie, comme la bour­geoi­sie indienne, à l’intégration dans un sys­tème mon­dial glo­ba­lisé, pré­co­nisé déjà nous rap­pelle l’auteur, par un Manmohan Sing (l’actuel Premier ministre indien en 2010).

Dans le monde c’est la période Reagan Thatcher, et en France le temps de l’anti-tiers-mondisme [3] et des « nou­veaux phi­lo­sophes ». L’URSS pré­sen­tée par Ronald Reagan comme un « empire du mal » mena­çant est en réa­lité à bout de souffle, Le Tiers-monde n’est plus, et dans le « Sud », le Fonds moné­taire inter­na­tio­nal et la banque mon­diale vont impo­ser leur la ques­tion stra­té­gique est celle de la dette. Les ravages sont très bien expli­qués par Vijay Prashad, avec l’étape Kingston en Jamaïque de son périple, l’exemple d’un état démo­cra­tique et rela­ti­ve­ment social-démo­crate déman­telé, ou, comme ailleurs se construit la dépen­dance envers le sys­tème (le « marché »), ou l’argent du FMI et les pro­jets de la Banque mon­diale ne servent plus le futur mais le rem­bour­se­ment des finan­ciers voleurs, tandis que se confirme l’échec de toute ten­ta­tive de régu­la­tion des reve­nus des matières pre­mières et de cartel des pro­duc­teurs (en Jamaïque la bauxite, ailleurs les métaux rares, le café ou le cacao). Les res­sources sont can­ni­ba­li­sées pour res­pec­ter les échéances. Le G7 (élar­git à la Russie après la fin de l’URSS) s’érige en direc­toire mon­dial, et, fort logi­que­ment dans ce contexte, les plans d’ajustement struc­tu­rels du FMI réduisent à néant les plans de déve­lop­pe­ment de la CNUCED, du PNUD et de l’UNESCO.

L’histoire s’est elle arrê­tée ?

Vijay Prashad nous emmène en fin de récit dans le Singapour des années 90, pour com­prendre le déve­lop­pe­ment impres­sion­nant de la ville-état. Mais jus­te­ment, il s’agit d’une ville-état, à même de s’insérer faci­le­ment dans le sys­tème mon­dial, tout comme Hong-Kong. Le déve­lop­pe­ment des autres « tigres » d’Asie, Corée du Sud et Taiwan, concerne des ter­ri­toires plus impor­tants, des socié­tés plus nom­breuses, mais qui n’ont pas subi le colo­nia­lisme et qui ont pu dis­po­ser d’avantages géos­tra­té­giques impor­tants. Et les autres suc­cess-sto­ries éco­no­miques de la fin du XXe siècle appa­raissent à l’auteur comme le fait de turbo-élites béné­fi­ciaires des pri­va­ti­sa­tions et des ajus­te­ments struc­tu­rels, liées par un atta­che­ment cos­mo­po­lite extra­na­tio­nal qui sied davan­tage au calcul bour­geois des inté­rêts éco­no­miques à l’échelle mon­diale qu’au déve­lop­pe­ment des nations obs­cures et qui peuvent bien se retrou­ver entre deux avions du coté de Dubaï.

Pendant ce temps là les masses souffrent est sont empoi­son­nées par un natio­na­lisme cultu­rel qui les divise et les aliène, tout en ouvrant les vannes de la glo­ba­li­sa­tion menée par le FMI, comme le natio­na­lisme hin­douiste du Baharatiya Janata (BJP) en Inde, ou plus encore l’islamisme initié et déve­loppé par Fayçal d’Arabie saou­dite, contre les natio­na­lismes et les socia­lismes du Tiers-monde, avec pour ins­tru­ments la Ligue isla­mique mon­diale, non gou­ver­ne­men­tale, crée en 1962 et l’Organisation de la confé­rence isla­mique, inter­gou­ver­ne­men­tale, en 1969 et pour agents de dif­fu­sion la confré­rie des Frères Musulmans (en fait l’histoire de la rela­tion entre les Frères et les Saoudiens est bien plus com­plexe). Si La Mecque est la der­nière étape du livre, c’est parce que, pour l’auteur, cette opé­ra­tion saou­dienne lui parait l’archétype du modèle ou l’ajustement struc­tu­rel et l’abandon du projet de trans­for­ma­tion sociale dans les nou­veaux Etats ont encou­ragé ces classes domi­nantes à évin­cer le natio­na­lisme du Tiers-monde pour lui sub­sti­tuer un natio­na­lisme cultu­rel (ethno-reli­gieux).

Pour Vijay Prashad il semble que rien n’est venu rem­pla­cer le projet du tiers-monde, et le néo-libé­ra­lisme mon­dia­lisé est imposé aux peuples les idéo­lo­gies racia­listes et reli­gieuses qui servent de ciment social dans les socié­tés dévas­tées et qui sont la cause et la consé­quence de l’effondrement du Tiers-monde. Elles entravent les luttes pour l’égalité, même si ils existe dans le monde entier des mou­ve­ments qui se battent pour le droit à la terre le droit à l’eau la dignité cultu­relle et éco­no­mique le droits des femmes et le droit des autoch­tones la créa­tion d’institutions démo­cra­tiques et d’Etats bien­veillant. Mais d’où sortent donc ces mou­ve­ments ? Ce récit pas­sion­nant de la saga du Tiers-monde semble se ter­mi­ner à la fin de son troi­sième mou­ve­ment, après la quête des années 50-60, les écueils des années 70, dans l’échec des années 80 ? L’histoire s’arrêterait-elle là et fau­drait-il reve­nir au projet ini­tial régé­néré pour réen­clen­cher la lutte pour l’égalité mon­diale ? L’auteur, à l’instar de bon nombre de mili­tant de gauche de part le monde, semble dif­fi­ci­le­ment admettre que la fin du socia­lisme « réel­le­ment exis­tant » de l’URSS et de la Chine (qui ne sont qu’évoqués fan­to­ma­ti­que­ment à la fin l’ouvrage), et l’échec des indé­pen­dances comme fac­teur de trans­for­ma­tion mon­diale. Ce qui, pour lui, a signi­fié la reprise de contrôle du monde par l’impérialisme occi­den­tal. Cette conclu­sion en forme de cul de sac affai­bli les Nations Obscures qui semblent pro­mises aux ténèbres si ne se déve­loppe un jour un nou­veau Bandung

C’est là une vision bien réduc­trice de l’état du monde du début du XXIe siècle. Le déve­lop­pe­ment (capi­ta­liste, mais déve­lop­pe­ment) de la Chine, de l’Inde, de l’Asie du Sud-est, du Brésil, etc. n’est pas réduc­tible au modèle sin­ga­pou­rien. Les nou­veaux mou­ve­ments cultu­rels et reli­gieux ne sont pas de simples variantes post­mo­dernes de l’opium du peuple dis­tillé par les stra­tèges de la CIA et leurs alliés, et d’ailleurs Vijay Prashad évite de s’appesantir sur le cas de l’Iran. Les ques­tions que posait à l’humanité le projet du Tiers-monde sont tou­jours à l’ordre du jour de la scène poli­tique mon­diale. Avec le déve­lop­pe­ment des nou­velles gauches, sur­tout – mais pas seule­ment – en Amérique Latine, des nou­veaux mou­ve­ments éco­lo­gistes – qui sont loin de se limi­ter à l’ancien pre­mier monde -, des nou­velles expres­sions sociales et cultu­relles, de l’altermondialiste sous ses diverses formes, se déve­loppent des mou­ve­ments consi­dé­rables qui s’inscrivent expli­ci­te­ment dans la conti­nuité poli­tique du projet magni­fique d’égalité des humains.

Bernard Dreano

Président du centre d’études et d’initiatives de soli­da­rité inter­na­tio­nale (CEDETIM), et cofon­da­teur du réseau Helsinki Citizens’Assembly (HCA) et de sa branche fran­çaise l’Assemblée euro­péenne des citoyens. Membre du réseau fran­çais Initiatives pour un autre monde (IPAM) et du réseau inter­na­tio­nal Alterinter. Dernier ouvrage paru Guerres et paix au Caucase Etats peuples et nations, édi­tions Non-lieu, Paris 2009

NOTES :

[1] Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Maspero, Paris ,1961 [2] Dans son article de France Observateur « Trois mondes, une pla­nète » en aout 1952 [3] Cf le livre du Cedetim Le non ali­gne­ment, ed. La Découverte, Paris 1985

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