Serge Moscovici, la nature de l’écologie

Depuis la fin des années 60, le psychologue social Serge Moscovici pense à la fois notre rapport à la nature tel qu’il s’est construit depuis le XVIe siècle et les moyens de le changer aujourd’hui. Stéphane Lavignotte, militant écologiste et étudiant en théologie protestante, montre comment ce militant de la naissance de l’écologie met en avant le rôle des minorités actives dans ce nécessaire changement.
Par Mis en ligne le 20 septembre 2009

Serge Moscovici, en publiant en 1968 Essai sur l’histoire humaine de nature [1] et La société contre nature [2], peut être consi­déré comme l’un des tout pre­miers théo­ri­ciens fran­çais de l’écologie. Adhérent dès le début aux Amis de la terre, can­di­dat aux muni­ci­pales à Paris en 1977, il par­ti­cipe à l’entrée en poli­tique des éco­lo­gistes tout en cri­ti­quant leur consti­tu­tion en parti au début des années 80. La pensée de Serge Moscovici est mar­quée à la fois par son his­toire fami­liale et ses tra­vaux uni­ver­si­taires en psy­cho­lo­gie sociale dont il est l’une des prin­ci­pales figures euro­péennes, en rup­ture avec le com­por­te­men­ta­lisme amé­ri­cain.

Né en 1925 en Roumanie dans une famille juive dont le père est mar­chand de grain, il survit à un pogrom puis à l’enfermement en camp de tra­vail pen­dant la guerre grâce à la lec­ture de Spinoza et Descartes. Arrivé en France en 1948, il suit des cours de psy­cho­lo­gie à la Sorbonne tout en tra­vaillant en usine, avant de conti­nuer ses études aux Etats-Unis pour ensei­gner ensuite à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Tout son tra­vail est marqué par une ques­tion : la moder­nité n’est-elle pas deve­nue un non-sens si elle abou­tit aux figures de la mort que sont les camps de concen­tra­tion nazis, le goulag sovié­tique et le cham­pi­gnon ato­mique ? Observant les modes de vie contem­po­rains, il se demande si en pré­ten­dant libé­rer l’homme de la sau­va­ge­rie de la nature, la moder­nité ne l’a pas soumis à une série de contraintes pesantes et inte­nables. Avec son ami l’ethnologue Yves Jaulin, il alerte sur l’ethnocide des peuples indi­gènes, y com­pris de la pay­san­ne­rie fran­çaise. Il cri­tique le désen­chan­te­ment du monde dont Max Weber s’est fait le chantre : en aban­don­nant le monde enchanté, les esprits et la magie qui habi­taient les arbres et les eaux, en n’ayant plus à se sou­cier de l’âme des astres et des ani­maux, l’homme ne se retrouve-t-il pas dans la soli­tude du désen­chan­te­ment, dans un monde où n’existe plus que le fait, le marché et la machine, un autre « féti­chisme » ? À la recherche du pour­quoi de cette situa­tion, il com­mence son tra­vail d’universitaire par une recherche cri­tique sur l’histoire de la science. Rompant avec la vision clas­sique où l’humanité pro­gres­se­rait iné­luc­ta­ble­ment d’invention en inven­tion (« on n’arrête pas le pro­grès »), il intro­duit la notion de « repré­sen­ta­tion sociale », com­prise comme un sys­tème de caté­go­ri­sa­tions des aspects du monde, propre à une culture donnée, gui­dant l’action des indi­vi­dus. Remontant au XVIe siècle, il montre com­ment la volonté de clas­si­fi­ca­tion et de quan­ti­fi­ca­tion des phé­no­mènes natu­rels a glissé vers un désir de trou­ver des lois uni­ver­selles au détri­ment de la col­lecte patiente des faits. La consé­quence prin­ci­pale a été de sépa­rer radi­ca­le­ment nature et culture, nature et huma­nité, quand bien même cette cou­pure serait contes­table : bien des espèces ani­males connaissent des formes de vie col­lec­tive, d’apprentissage, d’invention, de com­mu­ni­ca­tion sym­bo­lique ; inver­se­ment, il y a tou­jours de l’ »animal » dans l’humain (impul­sions agres­sives, sexuelles, etc.). Pour cette raison même, parce que la « domes­ti­ca­tion » de l’homme est tou­jours en échec, la société mul­ti­plie les inter­dits. Pour autant (et même s’il lui a été repro­ché de vou­loir réha­bi­li­ter les com­mu­nau­tés natu­relles), Serge Moscovici ne fait pas l’hagiographie d’un état de nature auquel il fau­drait reve­nir à la dif­fé­rence d’une approche « natu­ra­liste conser­va­trice » à la Robert Hainard. Moscovici défi­nit sa démarche comme du « natu­ra­lisme actif », « sub­ver­sif » selon Jean Jacob [3]. Pour Moscovici, la nature est his­to­rique, elle est tou­jours le résul­tat de l’interaction entre humain et animal, il y a pas­sage quo­ti­dien de l’un à l’autre, recréa­tion per­ma­nente de leur dif­fé­rence, dépla­ce­ment inces­sant de la fron­tière. Il n’est donc pas ques­tion de reve­nir à la nature mais de réflé­chir – à tra­vers les liens entre types de société, de savoir, de tech­nique – à la nature que l’on désire créer. Quelle méthode pour créer de la nature ? Il s’agit d’abord de modi­fier les repré­sen­ta­tions sociales : « réen­chan­ter le monde » (ou « réen­sau­va­ger la vie ») en s’appuyant sur les mino­ri­tés actives, plus que sur les élec­tions et le sys­tème poli­tique clas­sique. Serge Moscovici a étudié du point de vue de la psy­cho­lo­gie sociale le rôle des mino­ri­tés actives dans une usine de cha­peaux et dans des mines de char­bon. Il a en tête l’histoire des pre­miers chré­tiens. Il voit émer­ger dans les années 70 les mou­ve­ments éco­lo­gistes, régio­na­listes, fémi­nistes, anti­nu­cléaires, les mou­ve­ments de la jeu­nesse et de la contre-culture, les listes auto­ges­tion­naires ou éco­lo­gistes aux élec­tions locales. Le psy­cho­logue du social constate que les mino­ri­tés actives, en par­ti­cu­lier dans les socié­tés où les normes de la majo­rité deviennent vagues, pro­duisent des effets bien plus impor­tants que les majo­ri­tés qui favo­risent la sta­bi­lité. À condi­tion qu’elles se consi­dèrent et se com­portent en mino­ri­tés actives : se défi­nir par elles-mêmes et non en néga­tif par rap­port à la majo­rité ; dis­po­ser de modèles nor­ma­tifs entraî­nant des modes de vivre, de penser et d’agir dif­fé­rents ; refu­ser les com­pro­mis et expri­mer leurs points de vue d’une manière cohé­rente, répé­ti­tive et sans conces­sion.

Enfin, elles doivent être capables d’affronter le conflit avec la majo­rité car c’est le moteur du chan­ge­ment. Ces mino­ri­tés ne peuvent impo­ser leurs solu­tions, mais aider les gens à trou­ver leurs propres solu­tions en acti­vant leur ima­gi­na­tion et leur affec­tif. L’un des biais prin­ci­paux de l’action mino­ri­taire est celle de l’expérimentation de modes de vie alter­na­tifs, d’où l’insistance de Moscovici pour la prise en charge par les éco­lo­gistes des ques­tions quo­ti­diennes de mode de vie et pour l’investissement poli­tique local qui permet ces expé­ri­men­ta­tions : « Réenchanter le monde n’est pas un culte, mais une pra­tique de la nature. Son moyen ne consiste pas à remé­dier aux malaises de notre forme de vie, mais à expé­ri­men­ter de nou­veaux modes de vie » (4). Critique dès les années 70 de l’importance donnée par les éco­lo­gistes à la pré­si­den­tielle, puis du choix de se consti­tuer en parti poli­tique – ne plus être une mino­rité active mais « un petit dans la cour des grands » [4] – Serge Moscovici s’est petit à petit éloi­gné des orga­ni­sa­tions éco­lo­gistes.

Pourtant la réédi­tion de quelques-uns de ses prin­ci­paux textes en 2002 en col­la­bo­ra­tion avec l’anthropologue Pascal Dibie [5], ses réponses régu­lières aux sol­li­ci­ta­tions venues de l’étranger pour col­loques, contri­bu­tions et hom­mages montrent de sa part un inté­rêt tou­jours vif pour l’écologie.

Face à ce qu’il nomme une « éco­lo­gie d’intention », son appel à une « éco­lo­gie d’invention » est par­ti­cu­liè­re­ment per­ti­nent pour l’actualité de l’écologie, cernée par – selon son expres­sion – le « vieillis­se­ment pré­ma­turé de l’écologie » sous sa forme parti, l’opportunisme des partis clas­siques et la ten­ta­tion du mou­ve­ment de la Décroissance d’abandonner son statut de mino­rité active pour deve­nir à son tour une force élec­to­rale.

Parmi les autres aspects du tra­vail et de la réflexion de Serge Moscovici :

Psychologie des mino­ri­tés actives, PUF, col­lec­tion Quadrige, 1996. Chronique des années éga­rées, Stock, 1997. Psychologie sociale, ouvrage col­lec­tif sous la direc­tion de Serge Moscovici, PUF, col­lec­tion Fondamental, 1998.

[1] Essai sur l’histoire humaine de la nature, Flammarion, Nouvelle biblio­thèque scien­ti­fique, 1968. [2] La société contre nature, Seuil, Points essais, réédi­tion, 1994. et en 1972 [3] Jean Jacob, Histoire de l’écologie poli­tique, Albin Michel, 1999. [4] (Serge Moscovici, « La plu­part des chan­ge­ments sociaux sont l’œuvre des mino­ri­tés », entre­tien réa­lisé par Stéphane Lavignotte, EcoRev’ n°1, 2000. [5] Serge Moscovici, De la nature, pour penser l’écologie, Métailié, 2002, page 140.

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