Revisiter Marx sans renoncer à penser par soi-même

par Guy Roy

Dans « Fuir l’histoire ? », Domenico Losurdo, un philosophe de l’histoire italien traduit en français et édité en livre de poche,  s’adresse aux communistes et à tous ceux qui cherchent une explication rationnelle, mais non traditionnelle, à la défaite du socialisme. Il y applique une analyse matérialiste historique à tout le mouvement communiste international en remontant jusqu’à ses créateurs, Marx et Engels eux-mêmes.

La singularité de ce compte rendu étonnant est d’expliquer comment l’histoire du mouvement révèle un processus d’apprentissage constant de la montée au pouvoir et de son exercice par les communistes et les ouvriers. L’échec apparent du communisme parce qu’il n’exercerait plus le pouvoir que dans quelques pays n’est en fait, selon Losurdo, que l’aboutissement d’une sorte d’expérience limite qui est à mettre en lien avec une certaine fatigue empêchant le renouvellement créatif à cause de l’encerclement impérialisme permanent.

Sans complaisance pour le totalitarisme de Staline cependant, Losurdo fait tout de même remarquer, surprenante constatation pour les non initiés, que cette période est aussi l’époque d’une adhésion du plus grand nombre au socialisme qui mènera, par exemple, des centaines de milliers d’ouvriers soviétiques à s’inscrire aux écoles techniques pour devenir ingénieurs et contribuer à l’édification d’une société nouvelle qu’ils reconnaissaient comme la leur.

Sur cette époque, Losurdo aurait tout aussi bien pu citer l’expérience de Béthune visitant l’URSS et revenant au Québec et au Canada faire des conférences sur le thème d’une promotion subversive et sous surveillance policière d’un système de santé public que les sociaux-démocrates établiront une fois au pouvoir.

Ce genre d’innovations politiques historiques par les communistes, Losurdo en donne plusieurs exemples, amèneront l’auteur à appeler les tenants de cette orientation radicale à cesser de s’adonner à l’autophobie, une sorte de dénigrement de leur contribution historique sous la pression de l’idéologie dominante qui les met inutilement sur la défensive après une défaite bien relative et temporaire.

En effet, comme la bourgeoisie l’a fait sur une période historique assez longue après une première révolution, « mais pas en laboratoire », pourquoi les communistes et les ouvriers ne devraient-ils pas expérimenter des formes de gouvernement diverses qui leur permettraient finalement d’apprendre à exercer ce pouvoir durablement grâce à une adhésion librement  consentie des autres couches de la population au régime socialiste.

Losurdo est aussi capable d’expliquer ce qui se passe en Chine d’un point de vue matérialiste historique, i.e. grâce à ce qui constitue une des meilleure contribution des communistes à une conception du monde et de son histoire révolutionnaire devant aboutir à un changement de main radical dans l’exercice du pouvoir.

On ne s’étonnera donc pas que la restauration du capitalisme en URSS et en Europe de l’Est soit désormais perçue par les communistes eux-mêmes comme partie des leçons obligées dont ils doivent prendre acte, mais sans renoncer à penser par eux-mêmes une histoire dont ils peuvent être fiers pour la contribution révolutionnaire qu’ils ont apportée aux différents projets de société élaborés au XIX ième siècle et, par la suite, au XX ième siècle. Losurdo parle de l’État social dans les pays capitalistes comme d’une sorte d’effet miroir devant leurs pendants socialistes.

C’est peut-être aussi le signe d’une maturation démocratique surprenante que les communistes n’aient pas déclenché, comme les bourgeoisies menacées d’exclusion du pouvoir dans leurs histoires, et encore de nos jours, de guerres civiles meurtrières embrasant leur pays. Non. Et ne serait-ce pas un autre motif de fierté que celui d’avoir cédé aux forces populaires qui les appelaient à de nouveaux apprentissages politiques ? Pour être long et sinueux, cet apprentissage n’en est pas moins riche d’une histoire que l’on n’étudie encore que très peu. C’est bien là une des caractéristiques des institutions traditionnelles de la bourgeoisie que de ne s’intéresser qu’à l’histoire des vainqueurs, non ? Losurdo a au moins le mérite d’appeler par l’exemple à une étude plus sérieuse de ce qu’il n’a pas honte de nommer le socialisme.

La responsabilité des communistes et des ouvriers est donc maintenant de penser et de propager un projet de société moderne, innovateur, créatif, … qu’ils pourront toujours nommer avec honneur « socialisme » et auquel les couches populaires adhéreront parce qu’elles auront compris que ce projet est celui de toutes les classes sur lesquelles la bourgeoisie n’est plus capable d’imposer son hégémonie cruelle.

Les observations de Losurdo sur la nature de l’État et l‘éventualité de son extinction sont pour le moins originales. Elles s’appuient sur le contexte historique où Marx avait devant lui un mouvement anarchiste dont l’argumentaire politique invitait à la discussion, mais qui influencera aussi les conceptions du fondateur du marxisme lui-même de façon … idéaliste ! Losurdo parle de « dé-canoniser » les grands classiques.

Somme toute, le livre de Losurdo, sans être trop érudit, questionne et clarifie à la fois des notions de base du marxisme. Il reprend, à mon avis, l’esprit critique de cette partie des sciences politiques contemporaines incontournables sans jamais renoncer à penser par lui-même son processus d’évolution.

C’est en fait, un exercice intellectuel fascinant auquel s’adonner. Lire Losurdo, c’est un peu retrouver ce que la vieille Europe a de fraicheur et de rigueur dans ses analyses de l’histoire du monde. Il n’en tiendra qu’à nous de voir au Québec à ce que cette contribution alimente nos débats et qu’elle nous montre qu’une histoire d’apprentissage politique comme celle de notre nation nous mènera aux mêmes progrès de société, et pourquoi pas ultimement au socialisme, auxquels rêvent comme nous ces européens que la défaite de ce type de régime n’a aucunement ébranlé dans leurs convictions révolutionnaires.

Guy Roy, parti communiste du Québec, délégué syndical AFPC-Québec (FTQ) et Québec solidaire Lévis

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