Revisiter Marx sans renoncer à penser par soi-même

Mis en ligne le 12 mars 2010

par Guy Roy

Dans « Fuir l’histoire ? », Domenico Losurdo, un phi­lo­sophe de l’histoire ita­lien tra­duit en fran­çais et édité en livre de poche, s’adresse aux com­mu­nistes et à tous ceux qui cherchent une expli­ca­tion ration­nelle, mais non tra­di­tion­nelle, à la défaite du socia­lisme. Il y applique une ana­lyse maté­ria­liste his­to­rique à tout le mou­ve­ment com­mu­niste inter­na­tio­nal en remon­tant jusqu’à ses créa­teurs, Marx et Engels eux-mêmes.

La sin­gu­la­rité de ce compte rendu éton­nant est d’expliquer com­ment l’histoire du mou­ve­ment révèle un pro­ces­sus d’apprentissage constant de la montée au pou­voir et de son exer­cice par les com­mu­nistes et les ouvriers. L’échec appa­rent du com­mu­nisme parce qu’il n’exercerait plus le pou­voir que dans quelques pays n’est en fait, selon Losurdo, que l’aboutissement d’une sorte d’expérience limite qui est à mettre en lien avec une cer­taine fatigue empê­chant le renou­vel­le­ment créa­tif à cause de l’encerclement impé­ria­lisme per­ma­nent.

Sans com­plai­sance pour le tota­li­ta­risme de Staline cepen­dant, Losurdo fait tout de même remar­quer, sur­pre­nante consta­ta­tion pour les non ini­tiés, que cette période est aussi l’époque d’une adhé­sion du plus grand nombre au socia­lisme qui mènera, par exemple, des cen­taines de mil­liers d’ouvriers sovié­tiques à s’inscrire aux écoles tech­niques pour deve­nir ingé­nieurs et contri­buer à l’édification d’une société nou­velle qu’ils recon­nais­saient comme la leur.

Sur cette époque, Losurdo aurait tout aussi bien pu citer l’expérience de Béthune visi­tant l’URSS et reve­nant au Québec et au Canada faire des confé­rences sur le thème d’une pro­mo­tion sub­ver­sive et sous sur­veillance poli­cière d’un sys­tème de santé public que les sociaux-démo­crates éta­bli­ront une fois au pou­voir.

Ce genre d’innovations poli­tiques his­to­riques par les com­mu­nistes, Losurdo en donne plu­sieurs exemples, amè­ne­ront l’auteur à appe­ler les tenants de cette orien­ta­tion radi­cale à cesser de s’adonner à l’autophobie, une sorte de déni­gre­ment de leur contri­bu­tion his­to­rique sous la pres­sion de l’idéologie domi­nante qui les met inuti­le­ment sur la défen­sive après une défaite bien rela­tive et tem­po­raire.

En effet, comme la bour­geoi­sie l’a fait sur une période his­to­rique assez longue après une pre­mière révo­lu­tion, « mais pas en labo­ra­toire », pour­quoi les com­mu­nistes et les ouvriers ne devraient-ils pas expé­ri­men­ter des formes de gou­ver­ne­ment diverses qui leur per­met­traient fina­le­ment d’apprendre à exer­cer ce pou­voir dura­ble­ment grâce à une adhé­sion libre­ment consen­tie des autres couches de la popu­la­tion au régime socia­liste.

Losurdo est aussi capable d’expliquer ce qui se passe en Chine d’un point de vue maté­ria­liste his­to­rique, i.e. grâce à ce qui consti­tue une des meilleure contri­bu­tion des com­mu­nistes à une concep­tion du monde et de son his­toire révo­lu­tion­naire devant abou­tir à un chan­ge­ment de main radi­cal dans l’exercice du pou­voir.

On ne s’étonnera donc pas que la res­tau­ra­tion du capi­ta­lisme en URSS et en Europe de l’Est soit désor­mais perçue par les com­mu­nistes eux-mêmes comme partie des leçons obli­gées dont ils doivent prendre acte, mais sans renon­cer à penser par eux-mêmes une his­toire dont ils peuvent être fiers pour la contri­bu­tion révo­lu­tion­naire qu’ils ont appor­tée aux dif­fé­rents pro­jets de société éla­bo­rés au XIX ième siècle et, par la suite, au XX ième siècle. Losurdo parle de l’État social dans les pays capi­ta­listes comme d’une sorte d’effet miroir devant leurs pen­dants socia­listes.

C’est peut-être aussi le signe d’une matu­ra­tion démo­cra­tique sur­pre­nante que les com­mu­nistes n’aient pas déclen­ché, comme les bour­geoi­sies mena­cées d’exclusion du pou­voir dans leurs his­toires, et encore de nos jours, de guerres civiles meur­trières embra­sant leur pays. Non. Et ne serait-ce pas un autre motif de fierté que celui d’avoir cédé aux forces popu­laires qui les appe­laient à de nou­veaux appren­tis­sages poli­tiques ? Pour être long et sinueux, cet appren­tis­sage n’en est pas moins riche d’une his­toire que l’on n’étudie encore que très peu. C’est bien là une des carac­té­ris­tiques des ins­ti­tu­tions tra­di­tion­nelles de la bour­geoi­sie que de ne s’intéresser qu’à l’histoire des vain­queurs, non ? Losurdo a au moins le mérite d’appeler par l’exemple à une étude plus sérieuse de ce qu’il n’a pas honte de nommer le socia­lisme.

La res­pon­sa­bi­lité des com­mu­nistes et des ouvriers est donc main­te­nant de penser et de pro­pa­ger un projet de société moderne, inno­va­teur, créa­tif, … qu’ils pour­ront tou­jours nommer avec hon­neur « socia­lisme » et auquel les couches popu­laires adhé­re­ront parce qu’elles auront com­pris que ce projet est celui de toutes les classes sur les­quelles la bour­geoi­sie n’est plus capable d’imposer son hégé­mo­nie cruelle.

Les obser­va­tions de Losurdo sur la nature de l’État et l‘éventualité de son extinc­tion sont pour le moins ori­gi­nales. Elles s’appuient sur le contexte his­to­rique où Marx avait devant lui un mou­ve­ment anar­chiste dont l’argumentaire poli­tique invi­tait à la dis­cus­sion, mais qui influen­cera aussi les concep­tions du fon­da­teur du mar­xisme lui-même de façon … idéa­liste ! Losurdo parle de « dé-cano­ni­ser » les grands clas­siques.

Somme toute, le livre de Losurdo, sans être trop érudit, ques­tionne et cla­ri­fie à la fois des notions de base du mar­xisme. Il reprend, à mon avis, l’esprit cri­tique de cette partie des sciences poli­tiques contem­po­raines incon­tour­nables sans jamais renon­cer à penser par lui-même son pro­ces­sus d’évolution.

C’est en fait, un exer­cice intel­lec­tuel fas­ci­nant auquel s’adonner. Lire Losurdo, c’est un peu retrou­ver ce que la vieille Europe a de frai­cheur et de rigueur dans ses ana­lyses de l’histoire du monde. Il n’en tien­dra qu’à nous de voir au Québec à ce que cette contri­bu­tion ali­mente nos débats et qu’elle nous montre qu’une his­toire d’apprentissage poli­tique comme celle de notre nation nous mènera aux mêmes pro­grès de société, et pour­quoi pas ulti­me­ment au socia­lisme, aux­quels rêvent comme nous ces euro­péens que la défaite de ce type de régime n’a aucu­ne­ment ébranlé dans leurs convic­tions révo­lu­tion­naires.

Guy Roy, parti com­mu­niste du Québec, délé­gué syn­di­cal AFPC-Québec (FTQ) et Québec soli­daire Lévis

2659, rue Gravel Lévis (Québec) G6V 4X4 Tél. (418) 834-4344 guyroy.​gr@​videotron.​ca

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