Mille milliardaires à faire payer

Mis en ligne le 14 mars 2010

par Damien MILLET, Sophie PERCHELLET

Chaque année, le maga­zine Forbes fait paraître sa très célèbre liste des mil­liar­daires. Le clas­se­ment 2010, qui vient d’être rendu public, donne des infor­ma­tions éclai­rantes : en un an, le nombre de mil­liar­daires en dol­lars est passé de 793 à 1011 et leur patri­moine cumulé repré­sente 3 600 mil­liards de dol­lars, en hausse de 50% par rap­port à l’an der­nier. Pour les super riches, la crise est déjà bien loin.

Peu importe que Bill Gates ne soit que second, dépassé par le Mexicain Carlos Slim dont la for­tune atteint 53,5 mil­liards de dol­lars. Le plus impor­tant est qu’un tel mon­tant, concen­tré entre les mains d’une seule per­sonne, repré­sente 12 fois le budget d’un pays comme la République démo­cra­tique du Congo (RDC), qui abrite plus de 68 mil­lions de per­sonnes. Il repré­sente aussi plus de 3,3 mil­lions d’années de salaire mini­mum (SMIC) en vigueur en France.

Cette forte hausse du nombre de mil­liar­daires sur­vient alors que des mil­liards de per­sonnes voient leurs condi­tions de vie se dégra­der suite à la crise. Cela révèle de manière écla­tante que les très riches ont réussi à faire sup­por­ter le coût de cette crise au plus grand nombre. Dans de nom­breux pays, au Nord comme au Sud, la dette publique des Etats a explosé, notam­ment pour venir au secours des res­pon­sables de cette crise (banques pri­vées, fonds spé­cu­la­tifs…) ou pour en payer les consé­quences. L’accroissement de cette dette est ensuite le pré­texte pour impo­ser des mesures anti­so­ciales qui péna­lisent les popu­la­tions mais épargnent les plus riches.

A l’opposé du sys­tème capi­ta­liste qui montre chaque jour ses désas­treuses consé­quences sociales, une idée fait son chemin : celle d’un impôt mon­dial sur les grandes for­tunes, avan­cée par la Conférence des Nations unies pour le com­merce et le déve­lop­pe­ment (CNUCED) dès 1995. Par exemple, un impôt de 20% sur le patri­moine de ce petit mil­lier de mil­liar­daires per­met­trait de récu­pé­rer 720 mil­liards de dol­lars, soit la moitié de la dette exté­rieure publique de tous les pays en déve­lop­pe­ment en 2008 (1 405 mil­liards de dol­lars) et 3,5 fois le mon­tant total de leurs rem­bour­se­ments annuels au titre de cette dette (211 mil­liards de dol­lars).

Les sommes ainsi libé­rées pour­raient s’ajouter à d’autres pour venir jeter les bases d’une autre mon­dia­li­sa­tion : récu­pé­ra­tion des sommes ver­sées aux grands ins­ti­tu­tions ban­caires pri­vées depuis le début de la crise et répa­ra­tions des dégâts sociaux pro­vo­qués suite à leur soif déme­su­rée de pro­fits en les pré­le­vant sur le patri­moine de leurs admi­nis­tra­teurs et de leurs prin­ci­paux action­naires, abo­li­tion de la dette exté­rieure publique des pays du Sud, ver­se­ment par les pays les plus indus­tria­li­sés de répa­ra­tions en dédom­ma­ge­ment de cinq siècles de domi­na­tion (escla­vage, colo­ni­sa­tion, des­truc­tion des cultures locales, pillage des richesses natu­relles, des­truc­tions de l’environnement…), rétro­ces­sion des biens mal acquis par les élites du Sud (ce qui implique la réa­li­sa­tion d’enquêtes inter­na­tio­nales ainsi que la sup­pres­sion des para­dis fis­caux et judi­ciaires), taxa­tion des tran­sac­tions finan­cières inter­na­tio­nales et des béné­fices des socié­tés trans­na­tio­nales… Dans le même temps, la pleine sou­ve­rai­neté des peuples ne pourra être effec­tive que si toutes les condi­tion­na­li­tés macroé­co­no­miques d’ajustement struc­tu­rel, comme le FMI et la Banque mon­diale en imposent depuis trente ans, sont aban­don­nées. Une nou­velle archi­tec­ture éco­no­mique et finan­cière inter­na­tio­nale sera alors pos­sible, avec comme prio­rité abso­lue la garan­tie des droits humains fon­da­men­taux.

Les fonds récu­pé­rés per­met­traient alors aux popu­la­tions du Nord de ne pas sup­por­ter les consé­quences de la crise et aux popu­la­tions du Sud d’enclencher enfin un vrai déve­lop­pe­ment qu’elles seraient en mesure de déci­der par elles-mêmes, en pre­nant en compte leurs propres besoins et leurs propres inté­rêts, contrai­re­ment aux exi­gences de leurs créan­ciers, en pro­fi­tant plei­ne­ment de leurs res­sources natu­relles, dans le res­pect de leurs spé­ci­fi­ci­tés cultu­relles.

La publi­ca­tion du clas­se­ment de Forbes doit donc être l’occasion de remettre en cause les bases du modèle éco­no­mique et finan­cier en place et de pro­po­ser des mesures radi­cales pour que les mil­liar­daires cités dans ce clas­se­ment, ainsi que tous ceux qui ont amassé des for­tunes extra­va­gantes, sup­portent le coût d’une crise dont les peuples sont les vic­times.

Alors que les pré­ceptes néo­li­bé­raux ont été briè­ve­ment vili­pen­dés après le déclen­che­ment de la crise en 2007-2008, aucun ensei­gne­ment n’en a été tiré, et ce sont tou­jours les mêmes qui pro­fitent de la mon­dia­li­sa­tion finan­cière et de l’injuste répar­ti­tion des richesses qu’elle orga­nise. Les très riches ont repris leur marche en avant, qui se fait en pié­ti­nant les droits de la grande majo­rité des autres et en diri­geant le monde dans une impasse sui­ci­daire. Mais d’ores et déjà germent des idées-forces sus­cep­tibles d’entraver leur course folle. Le défi est de par­ve­nir à les impo­ser au plus vite.

Damien Millet – Sophie Perchellet

Respectivement porte-parole et vice-pré­si­dente du CADTM France (Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde, www​.cadtm​.org).

EN COMPLEMENT

AFP – 11/03/2010 à 00h31 – Forbes 2010 : les mil­liar­daires sont de retour, Carlos Slim bat Bill Gates

Le Mexicain Carlos Slim est devenu l’homme le plus riche du monde, bat­tant Bill Gates, et le Français Bernard Arnault domine l’Europe, selon le clas­se­ment 2010 des mil­liar­daires de la pla­nète établi par le maga­zine Forbes et rendu public mer­credi à New York.

Alfredo Estrella , AFP/​Archives

« L’économie mon­diale se remet, les mar­chés finan­ciers sont de retour, par­ti­cu­liè­re­ment les mar­chés émer­gents », a annoncé le rédac­teur en chef Steve Forbes au cours d’une confé­rence de presse.

Après le choc de l’an der­nier consé­cu­tif à la crise finan­cière de l’automne 2008, les mil­liar­daires sont reve­nus : 154 de ceux qui avaient été éli­mi­nés, notam­ment les Russes, remontent en selle, et 97 nou­veaux font leur appa­ri­tion, dont 62 viennent d’Asie.

Mark Zuckerberg, 25 ans, co-fon­da­teur du réseau social Facebook, exclu de la liste en 2009, refait sur­face, et est classé 212e avec 4 mil­liards de dol­lars.

Au total, le monde compte aujourd’hui 1.011 mil­liar­daires ori­gi­naires de 55 pays. Le club des super-riches n’atteint pas encore le record de 2008 (1.125), mais est en nette récu­pé­ra­tion après s’être réduit à 793 membres l’an der­nier.

Avec une for­tune esti­mée à 53,5 mil­liards de dol­lars, le sep­tua­gé­naire Carlos Slim, magnat mexi­cain des télé­com­mu­ni­ca­tion qui fait partie du pelo­ton de tête depuis quelques années, bat de 500 mil­lions Bill Gates, le cofon­da­teur de Microsoft, qui doit se conten­ter du second rang.

Les Américains se taillent tou­jours la part du lion avec 403 mil­liar­daires. Mais ils passent de 45% à 40% du total, ont perdu la pre­mière place pour la pre­mière fois depuis 1994 et ne sont que deux parmi les cinq pre­miers, les Indiens Mukesh Ambani et Lakshmi Mittal arri­vant aux 4e et 5e rangs.

New York reste la ville au monde qui compte le plus de mil­liar­daires (60), talon­née par Moscou (50) et suivie de loin par Londres (32). Le maire de New York Michael Bloomberg passe du 17e au 23e rang, mais s’est enri­chi de 2 mil­liards cette année, pas­sant de 16 à 18 mil­liards de dol­lars.

Pour la pre­mière fois, la Chine conti­nen­tale devient la deuxième pépi­nière à mil­liar­daires après les Etats-Unis, avec 64 membres du club dont 27 nou­veaux. Et Forbes a sou­li­gné « l’importance des femmes d’affaire chi­noises », dont sept ont accédé au cercle des super-riches. En incluant Hong Kong, la Chine compte 89 mil­liar­daires.

Vient ensuite la Russie (62), où les oli­garques ont vu les matières pre­mières repar­tir à la hausse.

L’Europe dénombre 248 mil­liar­daires. Le Français Bernard Arnault, 61 ans, pro­prié­taire du groupe de luxe LVMH (Louis Vuitton, Moet & Chandon notam­ment), détrône l’Allemand Karl Albrecht, prend la sep­tième place et devient l’homme le plus riche d’Europe avec une for­tune esti­mée à 27,5 mil­liards de dol­lars, en hausse de 11 mil­liards en un an.

« Le luxe se vend de nou­veau », a sou­li­gné Steve Forbes.

Un autre Européen arrive en 9e posi­tion, le patron de la marque de vête­ments et de maga­sins Zara, l’Espagnol Amancio Ortega, avec une for­tune de 25 mil­liards de dol­lars. Et la Française Liliane Bettencourt, héri­tière du groupe de cos­mé­tiques L’Oréal, monte du 21e au 17e rang avec une for­tune esti­mée à 20 mil­liards, en hausse de 6,5 mil­liards.

Enfin, il ne manque plus que 14 mil­liar­daires à l’Asie pour rejoindre l’Europe, et le mon­tant total des for­tunes de la région, estimé à 729 mil­liards de dol­lars, a doublé en un an. Un pre­mier Pakistanais figure sur la liste, Mian Muhammad Mansha, classé 937e avec 1 mil­liard de dol­lars.

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