Penser la Grande Transition, utopies et stratégies

Dans le sillon de la conférence La Grande Transition, une masse critique de militantes et de militants intellectuels s’est mise à la tâche de comprendre le monde qui s’esquisse à travers les résistances et les tentatives de construire des contre-pouvoirs. Les débats ont été vifs, s’appuyant sur des enquêtes, des explorations théoriques et des bilans d’expériences extrêmement riches.
Par , Mis en ligne le 17 septembre 2019

Dans le sillon de la confé­rence La Grande Transition, une masse cri­tique de mili­tantes et de mili­tants intel­lec­tuels s’est mise à la tâche de com­prendre le monde qui s’esquisse à tra­vers les résis­tances et les ten­ta­tives de construire des contre-pou­voirs[1]. Les débats ont été vifs, s’appuyant sur des enquêtes, des explo­ra­tions théo­riques et des bilans d’expériences extrê­me­ment riches.

Une nouvelle intellectualité

Des « intel­lec­tuelles et intel­lec­tuels mili­tants », impli­qués dans les champs de l’éducation, des sciences sociales, de la culture, sont venus à la ren­contre de « mili­tantes et mili­tants intel­lec­tuels », ancrés dans les luttes et, selon l’expression de Gramsci, liés « orga­ni­que­ment » aux mou­ve­ments. Au-delà de la diver­sité des pers­pec­tives et des lieux de mili­tan­tisme, un consen­sus a émergé autour de la cen­tra­lité des luttes popu­laires pour faire avan­cer la réflexion à gauche et par­ti­ci­per à la construc­tion d’une nou­velle intel­lec­tua­lité de masse.

L’intuition qui guide par consé­quent ce dos­sier des Nouveaux Cahiers du socia­lisme (NCS) est que la trans­for­ma­tion sociale et poli­tique, la « grande tran­si­tion » en fin de compte, est un pro­ces­sus qui naît et se déve­loppe dans les mou­ve­ments des exploité-e-s et des dominé-e-s. Ces mou­ve­ments deviennent ainsi des labo­ra­toires qui induisent une praxis, en pro­po­sant un cadre poli­tique à la pro­duc­tion de connais­sances, de stra­té­gies, de tac­tiques et de formes d’intellectualité venant des luttes. Celles-ci s’inscrivent dans un combat sans trêve, qui nous permet de gagner en confiance dans le long chemin vers la liberté et l’égalité[2].

Quelle rupture ?

Lors de La Grande Transition, nous avons mieux com­pris la néces­sité de repen­ser les pro­ces­sus de trans­for­ma­tion sociale. Faut-il rap­pe­ler que la toute-puis­sance de l’État actuel, construit sur de vastes appa­reils répres­sifs bien rodés, exclut d’emblée un pro­ces­sus stric­te­ment insur­rec­tion­nel ? Cet État repo­sant sur la contrainte est en outre doublé d’un l’État fondé sur l’hégémonie, qui pro­duit la conscience et la sub­jec­ti­vité d’une grande partie des couches popu­laires autour de l’individualisme pos­ses­sif et de la com­pé­ti­tion.

Toute dis­cus­sion sur la tran­si­tion doit partir de ces constats déca­pants, dont on ne devrait tou­te­fois pas exa­gé­rer l’originalité. Tout cela a été effec­ti­ve­ment affronté dans le passé, sur­tout après que la vague révo­lu­tion­naire du pre­mier tiers du ving­tième siècle ait échoué à ren­ver­ser l’ordre domi­nant. C’est là que le tra­vail de Gramsci acquiert toute son impor­tance. En effet, son approche contraste avec les pers­pec­tives volon­ta­ristes qui domi­naient les divers socia­lismes d’antan – tant le réfor­misme social-démo­crate que le com­mu­nisme éta­tique, tous deux appa­rus à la suite du déclin de l’émancipation pro­mise par les soviets. Se pen­cher, tant sur les ten­ta­tives de renou­vel­le­ment du projet éman­ci­pa­teur que sur les expé­riences en cours, s’avère alors d’une impor­tance cru­ciale pour construire une contre-hégé­mo­nie viable.

Gramsci dans l’Altiplano

Durant les der­nières décen­nies, de nom­breuses « guerres de posi­tion » ont eu lieu dans diverses par­ties du monde, notam­ment en Amérique dite latine. Sous l’influence zapa­tiste au Mexique et à tra­vers le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire boli­vien, des com­mu­nau­tés ter­ri­to­riales ont affronté l’État grâce à une stra­té­gie de mobi­li­sa­tion insai­sis­sable. Cette stra­té­gie a été conçue et menée par des réseaux décen­tra­li­sés et coor­don­nés de manière à éviter la cen­tra­li­sa­tion et l’étatisation de la rébel­lion, dans le cadre d’un pro­ces­sus tra­versé par une ten­sion entre la mobi­li­sa­tion par en bas et la démo­cra­ti­sa­tion des enti­tés éta­tiques, les deux démarches devant être conduites en même temps pour tendre vers l’émancipation.

Le même phé­no­mène s’observe à bien des endroits. Selon Raúl Zibechi, les réseaux boli­viens ont, par exemple, bien com­pris qu’on ne peut pas se placer entiè­re­ment « en dehors de l’État », mais les com­mu­nau­tés en lutte ne veulent pas non plus confier la construc­tion de leur projet de société à une entité éta­tique, même « pro­gres­siste » qui ne peut qu’être un outil dans le meilleur des cas[3]. D’où l’importance, dans cette guerre de posi­tion, de briser les rou­tines, les hié­rar­chies et les rap­ports de domi­na­tion qui ont ten­dance à se repro­duire dans les mou­ve­ments. L’approche (les moyens) devient alors aussi impor­tante que les fins. C’est ce que nous ont ensei­gné notam­ment les fémi­nismes et les nom­breuses luttes des com­mu­nau­tés autoch­tones, dans les­quelles l’autonomie se construit à partir de l’auto-éducation et de l’auto-organisation popu­laires dans la longue durée.

La boussole de l’émancipation

Si la trans­for­ma­tion sur­vient par en bas, c’est qu’elle prend la forme d’une muta­tion sur la longue durée des struc­tures de pou­voir. Contrairement à une pensée bien enra­ci­née dans la tra­di­tion de gauche, il n’y a pas de « tra­jec­toire » tracée d’avance, en partie parce que, comme le sou­tient Erik Olin Wright, « le chan­ge­ment social s’avère en effet trop com­plexe et trop pro­fon­dé­ment affecté par des enchaî­ne­ments contin­gents de pro­ces­sus de cau­sa­lité pour être repré­senté sous forme de plan[4] ». Il nous faut accep­ter le fait que nous avan­çons sur le chemin de l’émancipation en tré­bu­chant, guidés par quelques prin­cipes – jus­tice sociale, éga­lité, liberté, etc. – agis­sant comme une bous­sole pour diri­ger nos actions.

S’opposer, résister, créer

Les réflexions réunies dans ce dos­sier peuvent nous aider à mieux com­prendre cette période de pro­fonde insta­bi­lité, mar­quée par un mou­ve­ment de balan­cier entre, d’une part, une gauche coin­cée entre des sou­lè­ve­ments popu­laires sans len­de­main, des per­cées élec­to­rales dif­fi­ciles et, d’autre part, la montée d’une droite popu­liste à tra­vers le monde, d’Erdogan à Trump en pas­sant par Poutine et Legault. Ces épi­sodes se jouent sur fond de stag­na­tion dans le contexte chao­tique des « bulles » finan­cières et d’une pré­ca­ri­sa­tion accrue des classes moyennes et ouvrières, pro­vo­quant l’émergence de l’« aus­té­ri­ta­risme », sorte de fuite en avant du projet néo­li­bé­ral. Le défi des mou­ve­ments popu­laires n’est alors plus seule­ment de résis­ter aux nom­breuses offen­sives de la droite, mais de mettre de l’avant un projet de tran­si­tion pou­vant conduire à des socié­tés dans les­quelles les déci­sions auraient une véri­table consis­tance démo­cra­tique.

La structure du dossier

C’est pré­ci­sé­ment à cet exer­cice que le dos­sier de ce numéro des NCS est consa­cré, à partir de trois groupes de ques­tions.

Quelles sont les stra­té­gies per­met­tant d’envisager une tran­si­tion au-delà du modèle capi­ta­liste ? Quelles sont les orga­ni­sa­tions pou­vant mener un tel exer­cice de trans­for­ma­tion sociale ? Comment faire conver­ger mou­ve­ments sociaux et acteurs poli­tiques ? Comment « pro­duire » du poli­tique ou, pour­rait-on dire, une « autre » poli­tique ? Comment trans­for­mer nos mou­ve­ments en espaces stra­té­giques qui trans­forment l’insubordination spon­ta­née en puis­sance offen­sive capable, éven­tuel­le­ment, de ren­ver­ser les dis­po­si­tifs du pou­voir ?

Sur quels méca­nismes la repro­duc­tion du sys­tème capi­ta­liste repose-t-elle ? Comment ces méca­nismes ren­forcent-ils le patriar­cat, le racisme, le colo­nia­lisme ? Comment les dis­po­si­tifs du pou­voir se recons­truisent-ils à tra­vers l’État et à l’ombre des impé­ria­lismes et des pro­ces­sus de mili­ta­ri­sa­tion ?

Comment uni­fier, sans les dis­soudre, les dif­fé­rentes com­po­santes des mou­ve­ments sociaux « par en bas », et pro­duire une contre-hégé­mo­nie trans­for­ma­trice ? Comment envi­sa­ger l’exercice du pou­voir dans une société éman­ci­pée, « déra­cia­li­sée », déco­lo­ni­sée et « dégen­ri­sée » ? Quelle place accor­der aux com­muns et à la décrois­sance dans cette car­to­gra­phie de l’émancipation ?

Si les textes que vous vous apprê­tez à lire vous ouvrent l’appétit, vous serez contentes et contents d’apprendre que La Grande Transition pour­sui­vra ses tra­vaux au prin­temps 2019, avec la rigueur qui a carac­té­risé les débats de 2018. C’est un rendez-vous à ne pas man­quer, du 24 au 26 mai pro­chain, à l’Université du Québec à Montréal. Les détails sont déjà acces­sibles en ligne.

Auteurs : Emanuel Guay, Pierre Beaudet

Respectivement doc­to­rant en socio­lo­gie à l’UQAM et pro­fes­seur au dépar­te­ment de sciences sociales de l’UQO, et membres du comité de rédac­tion des NCS


Notes

  1. La Grande Transition a été orga­ni­sée par les NCS, l’Institut de recherche sur l’émancipation, Critical Social Theory at McGill et Historical Materialism. Quelque 1650 per­sonnes ont assisté à plus de 120 ses­sions.
  2. Hanane Karimi, « La lutte sans trêve d’Angela Davis », Contretemps, 9 février 2017, <https://​www​.contre​temps​.eu/​a​n​g​e​l​a​-​d​a​v​i​s​-​f​e​m​i​n​i​s​m​e​-​i​n​t​e​r​s​e​c​t​i​o​nnel/>.
  3. Raúl Zibechi, Disperser le pou­voir. Les mou­ve­ments comme pou­voirs anti-éta­tiques, Paris, L’Esprit Frappeur, 2009.
  4. Erik Olin Wright, Utopies réelles, Paris, La Découverte, 2017.

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