Penser la Grande Transition, utopies et stratégies

Dans le sillon de la conférence La Grande Transition, une masse critique de militantes et de militants intellectuels s’est mise à la tâche de comprendre le monde qui s’esquisse à travers les résistances et les tentatives de construire des contre-pouvoirs[1]. Les débats ont été vifs, s’appuyant sur des enquêtes, des explorations théoriques et des bilans d’expériences extrêmement riches.

Une nouvelle intellectualité

Des « intellectuelles et intellectuels militants », impliqués dans les champs de l’éducation, des sciences sociales, de la culture, sont venus à la rencontre de « militantes et militants intellectuels », ancrés dans les luttes et, selon l’expression de Gramsci, liés « organiquement » aux mouvements. Au-delà de la diversité des perspectives et des lieux de militantisme, un consensus a émergé autour de la centralité des luttes populaires pour faire avancer la réflexion à gauche et participer à la construction d’une nouvelle intellectualité de masse.

L’intuition qui guide par conséquent ce dossier des Nouveaux Cahiers du socialisme (NCS) est que la transformation sociale et politique, la « grande transition » en fin de compte, est un processus qui naît et se développe dans les mouvements des exploité-e-s et des dominé-e-s. Ces mouvements deviennent ainsi des laboratoires qui induisent une praxis, en proposant un cadre politique à la production de connaissances, de stratégies, de tactiques et de formes d’intellectualité venant des luttes. Celles-ci s’inscrivent dans un combat sans trêve, qui nous permet de gagner en confiance dans le long chemin vers la liberté et l’égalité[2].

Quelle rupture ?

Lors de La Grande Transition, nous avons mieux compris la nécessité de repenser les processus de transformation sociale. Faut-il rappeler que la toute-puissance de l’État actuel, construit sur de vastes appareils répressifs bien rodés, exclut d’emblée un processus strictement insurrectionnel ? Cet État reposant sur la contrainte est en outre doublé d’un l’État fondé sur l’hégémonie, qui produit la conscience et la subjectivité d’une grande partie des couches populaires autour de l’individualisme possessif et de la compétition.

Toute discussion sur la transition doit partir de ces constats décapants, dont on ne devrait toutefois pas exagérer l’originalité. Tout cela a été effectivement affronté dans le passé, surtout après que la vague révolutionnaire du premier tiers du vingtième siècle ait échoué à renverser l’ordre dominant. C’est là que le travail de Gramsci acquiert toute son importance. En effet, son approche contraste avec les perspectives volontaristes qui dominaient les divers socialismes d’antan – tant le réformisme social-démocrate que le communisme étatique, tous deux apparus à la suite du déclin de l’émancipation promise par les soviets. Se pencher, tant sur les tentatives de renouvellement du projet émancipateur que sur les expériences en cours, s’avère alors d’une importance cruciale pour construire une contre-hégémonie viable.

Gramsci dans l’Altiplano

Durant les dernières décennies, de nombreuses « guerres de position » ont eu lieu dans diverses parties du monde, notamment en Amérique dite latine. Sous l’influence zapatiste au Mexique et à travers le processus révolutionnaire bolivien, des communautés territoriales ont affronté l’État grâce à une stratégie de mobilisation insaisissable. Cette stratégie a été conçue et menée par des réseaux décentralisés et coordonnés de manière à éviter la centralisation et l’étatisation de la rébellion, dans le cadre d’un processus traversé par une tension entre la mobilisation par en bas et la démocratisation des entités étatiques, les deux démarches devant être conduites en même temps pour tendre vers l’émancipation.

Le même phénomène s’observe à bien des endroits. Selon Raúl Zibechi, les réseaux boliviens ont, par exemple, bien compris qu’on ne peut pas se placer entièrement « en dehors de l’État », mais les communautés en lutte ne veulent pas non plus confier la construction de leur projet de société à une entité étatique, même « progressiste » qui ne peut qu’être un outil dans le meilleur des cas[3]. D’où l’importance, dans cette guerre de position, de briser les routines, les hiérarchies et les rapports de domination qui ont tendance à se reproduire dans les mouvements. L’approche (les moyens) devient alors aussi importante que les fins. C’est ce que nous ont enseigné notamment les féminismes et les nombreuses luttes des communautés autochtones, dans lesquelles l’autonomie se construit à partir de l’auto-éducation et de l’auto-organisation populaires dans la longue durée.

La boussole de l’émancipation

Si la transformation survient par en bas, c’est qu’elle prend la forme d’une mutation sur la longue durée des structures de pouvoir. Contrairement à une pensée bien enracinée dans la tradition de gauche, il n’y a pas de « trajectoire » tracée d’avance, en partie parce que, comme le soutient Erik Olin Wright, « le changement social s’avère en effet trop complexe et trop profondément affecté par des enchaînements contingents de processus de causalité pour être représenté sous forme de plan[4] ». Il nous faut accepter le fait que nous avançons sur le chemin de l’émancipation en trébuchant, guidés par quelques principes – justice sociale, égalité, liberté, etc. – agissant comme une boussole pour diriger nos actions.

S’opposer, résister, créer

Les réflexions réunies dans ce dossier peuvent nous aider à mieux comprendre cette période de profonde instabilité, marquée par un mouvement de balancier entre, d’une part, une gauche coincée entre des soulèvements populaires sans lendemain, des percées électorales difficiles et, d’autre part, la montée d’une droite populiste à travers le monde, d’Erdogan à Trump en passant par Poutine et Legault. Ces épisodes se jouent sur fond de stagnation dans le contexte chaotique des « bulles » financières et d’une précarisation accrue des classes moyennes et ouvrières, provoquant l’émergence de l’« austéritarisme », sorte de fuite en avant du projet néolibéral. Le défi des mouvements populaires n’est alors plus seulement de résister aux nombreuses offensives de la droite, mais de mettre de l’avant un projet de transition pouvant conduire à des sociétés dans lesquelles les décisions auraient une véritable consistance démocratique.

La structure du dossier

C’est précisément à cet exercice que le dossier de ce numéro des NCS est consacré, à partir de trois groupes de questions.

Quelles sont les stratégies permettant d’envisager une transition au-delà du modèle capitaliste ? Quelles sont les organisations pouvant mener un tel exercice de transformation sociale ? Comment faire converger mouvements sociaux et acteurs politiques ? Comment « produire » du politique ou, pourrait-on dire, une « autre » politique ? Comment transformer nos mouvements en espaces stratégiques qui transforment l’insubordination spontanée en puissance offensive capable, éventuellement, de renverser les dispositifs du pouvoir ?

Sur quels mécanismes la reproduction du système capitaliste repose-t-elle ? Comment ces mécanismes renforcent-ils le patriarcat, le racisme, le colonialisme ? Comment les dispositifs du pouvoir se reconstruisent-ils à travers l’État et à l’ombre des impérialismes et des processus de militarisation ?

Comment unifier, sans les dissoudre, les différentes composantes des mouvements sociaux « par en bas », et produire une contre-hégémonie transformatrice ? Comment envisager l’exercice du pouvoir dans une société émancipée, « déracialisée », décolonisée et « dégenrisée » ? Quelle place accorder aux communs et à la décroissance dans cette cartographie de l’émancipation ?

Si les textes que vous vous apprêtez à lire vous ouvrent l’appétit, vous serez contentes et contents d’apprendre que La Grande Transition poursuivra ses travaux au printemps 2019, avec la rigueur qui a caractérisé les débats de 2018. C’est un rendez-vous à ne pas manquer, du 24 au 26 mai prochain, à l’Université du Québec à Montréal. Les détails sont déjà accessibles en ligne.

Auteurs : Emanuel Guay, Pierre Beaudet

Respectivement doctorant en sociologie à l’UQAM et professeur au département de sciences sociales de l’UQO, et membres du comité de rédaction des NCS


Notes

  1. La Grande Transition a été organisée par les NCS, l’Institut de recherche sur l’émancipation, Critical Social Theory at McGill et Historical Materialism. Quelque 1650 personnes ont assisté à plus de 120 sessions.
  2. Hanane Karimi, « La lutte sans trêve d’Angela Davis », Contretemps, 9 février 2017, <https://www.contretemps.eu/angela-davis-feminisme-intersectionnel/>.
  3. Raúl Zibechi, Disperser le pouvoir. Les mouvements comme pouvoirs anti-étatiques, Paris, L’Esprit Frappeur, 2009.
  4. Erik Olin Wright, Utopies réelles, Paris, La Découverte, 2017.