Réarmer la pensée de la gauche

Par Mis en ligne le 22 février 2011

Titre du livre : Oser penser à gauche Pour un réfor­misme radical
Auteur : Sophie Heine
Éditeur : ADEN
Collection : La petite bibliothèque

Oser penser à gauche

Chercheuse en science poli­tique à l’Université Libre de Bruxelles, Sophie Heine publie un ouvrage pour aider la gauche à for­mu­ler une idéo­lo­gie mobi­li­sa­trice. La crise morale dont elle est vic­time, la désaf­fec­tion qui la touche alors même que la doc­trine néo­li­bé­rale s’effondre… tout cela serait en effet sur­mon­table, à la condi­tion de recon­qué­rir une hégé­mo­nie cultu­relle. Au-delà des dimen­sions pro­gram­ma­tique et orga­ni­sa­tion­nelle, la gauche de trans­for­ma­tion sociale aurait donc sur­tout besoin d’une « vision du monde dif­fé­rente » 1, au sein de laquelle s’articuleront des idéaux, des inté­rêts sociaux et des pro­po­si­tions concrètes qui existent déjà. La pro­po­si­tion de Sophie Heine consiste à réha­bi­li­ter les concepts de « libé­ra­lisme », « cos­mo­po­li­tisme » et « réfor­misme ». Alors qu’ils sont actuel­le­ment reje­tés par la plu­part des cou­rants de la gauche radi­cale, la séduc­tion réelle qu’ils exercent est liée à un poten­tiel d’émancipation détourné et fal­si­fié par la « mino­rité domi­nante ». C’est pour­quoi, sous peine d’être incom­prise par une société qui a changé, la gauche aurait tout inté­rêt à se les réap­pro­prier et à les trans­for­mer en « outils pré­cieux pour la lutte sociale » 2.

Le poten­tiel éman­ci­pa­teur du libé­ra­lisme politique

Alors que la théo­rie de la jus­tice sociale de John Rawls est deve­nue le nec plus ultra des adeptes d’un libé­ra­lisme pro­gres­siste, Sophie Heine n’hésite pas à s’y atta­quer, jugeant que les prin­cipes rawl­siens abou­tissent à dis­qua­li­fier les pro­jets de trans­for­ma­tion sociale, « en sacra­li­sant la pro­priété privée et en jus­ti­fiant cer­taines inéga­li­tés sociales » 3. Décrivant ensuite les rap­ports au libé­ra­lisme des dif­fé­rentes tra­di­tions de la gauche, elle en relève les ambi­guï­tés et en conclut que si la défense du libé­ra­lisme poli­tique est néces­saire, le libé­ra­lisme éco­no­mique est à com­battre. En effet, si le pre­mier consiste à défendre l’émancipation indi­vi­duelle, cela implique une lutte contre l’arbitraire du marché et pour la garan­tie de droits sociaux éten­dus. D’où l’intervention néces­saire des pou­voirs publics pour agir sur les cycles éco­no­miques, cor­ri­ger la répar­ti­tion des reve­nus, et poser des bornes à la sphère concurrentielle.

Le mot d’ordre de la « liberté réelle » résu­me­rait cette concep­tion, en per­met­tant de ras­sem­bler dans une même logique des com­bats paral­lèles (pour les droits des sala­riés, contre le racisme, le sexisme, l’homophobie…). Sa mise en œuvre jus­ti­fie­rait d’une part une limi­ta­tion des pou­voirs de l’Etat, afin que celui-ci ne puisse pas remettre en cause les droits fon­da­men­taux des indi­vi­dus, et d’autre part une inter­ven­tion de la puis­sance publique dans le champ éco­no­mique, afin de faire primer les choix de société démo­cra­ti­que­ment expri­més par les citoyens. L’approche de l’auteure est cohé­rente et mobi­li­sa­trice, y com­pris quand elle exprime son atta­che­ment au libé­ra­lisme cultu­rel. Tout en le par­ta­geant, on peut tou­te­fois trou­ver sévère son juge­ment sur les « socia­listes libé­raux his­to­riques », à qui il est repro­ché d’avoir pensé que « la com­mu­nauté poli­tique ne pou­vait sub­sis­ter sans un sub­strat cultu­rel ou moral commun » 4. Certains en par­ti­cu­lier seraient trop pri­son­niers du patrio­tisme : une ques­tion abor­dée fron­ta­le­ment au cha­pitre suivant.

Conjuguer sou­ve­rai­neté et universalisme

Plutôt que de défendre le cos­mo­po­li­tisme, Sophie Heine plaide pour « un projet inter­na­tio­na­liste éman­ci­pa­teur » 5, à l’aide d’une argu­men­ta­tion en quatre points.

Premièrement, le patrio­tisme est dan­ge­reux : basé sur une homo­gé­néité fic­tive, il serait gros de cris­pa­tions iden­ti­taires, sus­cep­tibles de briser des soli­da­ri­tés d’intérêts et de « main­te­nir les domi­na­tions sociales exis­tantes » 6.

Deuxièmement, il n’est pas néces­saire, dans la mesure où par­tout dans le monde, contrai­re­ment aux dis­cours éculés sur l’individu égoïste et cal­cu­la­teur, « on trouve des illus­tra­tions d’une orien­ta­tion uni­ver­sa­liste chez tous les citoyens » 7. Surtout, les acquis sociaux arra­chés au fil de l’Histoire l’ont davan­tage été grâce à des luttes sociales que grâce à des luttes identitaires.

Troisièmement, le « cos­mo­po­li­tisme offi­ciel » doit être cri­ti­qué par la gauche : d’une part, les auteurs qui le repré­sentent 8 y asso­cient des pro­jets poli­tiques spé­ci­fiques, pas for­cé­ment des plus pro­gres­sistes ; d’autre part, ils en viennent à consi­dé­rer la sou­ve­rai­neté comme un obs­tacle. Par consé­quent, ils « se réjouissent de façon acri­tique de la glo­ba­li­sa­tion ou de l’intégration euro­péenne exis­tantes » 9. D’où le qua­trième temps de l’argumentation, qui consiste à décrire l’universalisme de gauche défendu par l’auteure. Tout en refu­sant de lier les droits humains à un cadre iden­ti­taire par­ti­cu­lier (sinon celui de la com­mu­nauté humaine mon­diale), celle-ci insiste sur le fait que la mise en œuvre de ces droits néces­site des fron­tières poli­tiques et éco­no­miques, le niveau régio­nal sem­blant le plus per­ti­nent. C’est notam­ment le cas du niveau euro­péen, qui d’un point de vue « uni­ver­sa­liste de gauche », exi­ge­rait une réorien­ta­tion poli­tique majeure : poli­tique com­mer­ciale coopé­ra­tive, mesures « sociales-key­né­siennes », et ins­tau­ra­tion pro­gres­sive d’une citoyen­neté fondée sur la rési­dence. S’il faut se battre au niveau régio­nal et uni­ver­sel, ce n’est pas seule­ment pour des rai­sons morales, insiste Sophie Heine, mais parce que « la défense de droits com­muns est plus payante que le repli sur le niveau natio­nal » 10, qui lais­se­rait libre cours à la mise en concur­rence des sys­tèmes sociaux.

L’apport indé­niable de sa démons­tra­tion est de défendre la sou­ve­rai­neté popu­laire atta­quée par les poli­tiques néo­li­bé­rales, tout en ne cédant rien sur le plan du libé­ra­lisme cultu­rel. Une logique qui permet d’affronter à la fois les chantres de la « mon­dia­li­sa­tion heu­reuse » et cer­tains sou­ve­rai­nistes. Mais cette intran­si­geance a son revers : à l’heure où l’affrontement avec les droites radi­cales s’annonce cru­cial pour la gauche, il serait dom­ma­geable de jeter l’anathème sur le patrio­tisme, un peu faci­le­ment rap­pelé aux heures sombres de son his­toire. Il peut en effet être conci­lié avec une défense de la sou­ve­rai­neté qui intègre le besoin de coopé­ra­tion entre les peuples, ainsi qu’avec une concep­tion « civique » de la nation. Malgré ses ambi­guï­tés, cette der­nière permet de penser la citoyen­neté au-delà d’un réfé­rent reli­gieux, cultu­rel ou moral imposé à tous.

Le réfor­misme n’est pas l’ennemi de la trans­for­ma­tion sociale

Tout comme le libé­ra­lisme et le cos­mo­po­li­tisme, le réfor­misme est désor­mais asso­cié à l’ordre social exis­tant. Cela n’a pas tou­jours été le cas, rap­pelle Sophie Heine, qui date la rup­ture de la fin des années 1970 : « le réfor­misme devient [alors] un moyen déta­ché de toute fin pré­cise » 11. Alors que les réfor­mistes socia­listes du passé pour­sui­vaient des objec­tifs ambi­tieux de pro­grès social et conti­nuaient à envi­sa­ger une sortie du capi­ta­lisme, leur tra­di­tion aurait donc été usur­pée par les sociaux-démo­crates des années 1980, pour mieux légi­ti­mer leurs renon­ce­ments face à la vague néo­li­bé­rale. Prenant acte du manque de clarté de « la gauche de la gauche » sur cette ques­tion, l’auteure pro­pose une stra­té­gie de chan­ge­ment social qui s’appuie sur un tra­vail idéo­lo­gique. Il s’agirait en un mot d’offrir aux classes domi­nées un « projet de société alter­na­tif » 12 qui répon­drait à leurs inté­rêts. Pas besoin en effet de res­tau­rer des valeurs de soli­da­rité ou de coopé­ra­tion qui sont en fait « dor­mantes » dans le cœur de chaque indi­vidu : le vrai tra­vail, selon l’auteure, est « de tou­cher les indi­vi­dus dans leurs inté­rêts et d’établir un lien entre ceux-ci et les inté­rêts du reste de la majo­rité sociale » 13. Le concept de « liberté réelle » prend ici tout son sens : répon­dant à la fois « à l’intérêt de l’individu ordi­naire » 14 et à un idéal d’émancipation, il implique d’en créer les condi­tions néces­saires, et donc une action col­lec­tive sur les struc­tures éco­no­miques et sociales.

Cette der­nière amè­nera-t-elle à dépas­ser le sys­tème capi­ta­liste, ou à l’encadrer et le réorien­ter vers la satis­fac­tion des besoins sociaux ? Peu importe, répond Sophie Heine, pour qui cette source d’affrontements idéo­lo­giques à gauche est au fond sans objet. Seuls comp­te­raient les objec­tifs de garan­tie des droits humains : l’Histoire tran­chera le fait de savoir si leur réa­li­sa­tion est com­pa­tible ou non avec le capi­ta­lisme. Dans cette logique, on sous­crira à sa convic­tion que le défi le plus impor­tant pour le réfor­misme est de « relan­cer de fortes mobi­li­sa­tions popu­laires » 15. Les pro­jets d’une gauche de trans­for­ma­tion sociale abou­ti­ront en effet à une confron­ta­tion avec les classes sociales qui pro­fitent du régime néo­li­bé­ral actuel. Or, l’issue de cette lutte ne sau­rait être favo­rable aux tra­vailleurs sans un appui du mou­ve­ment social aux diri­geants politiques.

A lire éga­le­ment sur non​fic​tion​.fr : une inter­view de Sophie Heine : « Oser penser à gauche : trois ques­tions à Sophie Heine » par Fabien Escalona.

rédac­teur : Fabien ESCALONA, 
Illustration : photo europe 1 politique

Notes :
1 – p.7
2 – p.12
3 – p.22
4 – p.40
5 – p.73
6 – p.85
7 – p.90
8 – David Held, Jürgen Habermas
9 – pp.108-109
10 – p.131
11 – p.155
12 – p.166
13 – p.169
14 – p.175
15 – p.183

Titre du livre : Oser penser à gauche Pour un réfor­misme radical
Auteur : Sophie Heine
Éditeur : ADEN
Collection : La petite bibliothèque
Date de publi­ca­tion : 18/06/10
N° ISBN : 2930402903

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