La démocratie représentative… de marché

Par Mis en ligne le 22 février 2011
Là, le titre est repris de André Tosel.

Ce pen­seur, dit Arnaud Spire dans L’Humanité de 20 février 1998, est l’auteur de nom­breux ouvrages, tous consa­crés à déli­vrer la pensée de Marx et d’Engels de ses inter­pré­ta­tions dogmatiques.

LA DEMOCRATIE NE PEUT S’EPUISER DANS SES FORMES CONNUES

« Des géné­ra­tions d’étudiants niçois, pour­suit Arnaud Spire, ont puisé dans ses cours convic­tions, dyna­misme et créa­ti­vité. Aujourd’hui, André Tosel enseigne à la Sorbonne, où il dirige le Centre de Recherches sur l’histoire des sys­tèmes de la pensée moderne. De ses recherches sur Spinoza et Kant, de ses tra­vaux sur Gramsci, on retien­dra que le phi­lo­sophe est per­suadé que la démo­cra­tie, pas plus que le com­mu­nisme, ne peut s’épuiser dans ses formes connues. »

Tout un pro­gramme donc, mais dont nous ne don­ne­rons aujourd’hui qu’une pre­mière approche, peut être sus­cep­tible de nous mettre en appé­tit pour plus tard.

C’est tou­te­fois en une autre occa­sion que André Tosel a for­mulé l’expression rete­nue comme titre. Là, le jour­na­liste de L’Humanité rend compte le 16 avril 2010 qu’à la Maison de la poésie, avec les Amis de L’Humanité, André Tosel a offert à l’assistance empor­tée par le rythme hale­tant de l’exposé une céré­mo­nie de haut vol.

Sous le titre, « L’inhumaine huma­nité de la guerre », sont en débat, « Jaurès, le capi­ta­lisme trans­na­tio­nal et la guerre mondialisée. »

Ce n’est pas l’objet de l’exposé de ce jour mais nous y trou­vons l’expression consa­crée par nous.

LE MONDE, C’EST L’EMPIRE… ET L’EMPIRE, C’EST LA GUERRE

« Le monde, c’est l’Empire, et l’Empire, c’est la guerre.

Le monde est guerre et la guerre est monde… »

André Tosel montre que depuis les années 1990 s’est opéré un chan­ge­ment d’époque radical…l’Irak, les Balkans, la guerre d’Afghanistan, la seconde guerre contre l’Irak après les atten­tats cri­mi­nels de 11 sep­tembre 2001, la ten­sion entre l’Iran et les Etats-Unis et leurs alliés euro­péens deve­nus vas­saux au sein de l’OTAN recy­clée, le martyr infini du peuple pales­ti­nien privé par Israël de tout Etat et voué à la sou­mis­sion ou à la des­truc­tion, « tels sont les moments de la guerre glo­bale que conduit la puis­sance impé­riale au nom de l’occident et avec son concours de fait. »

« Plutôt que guerre de l’Empire il s’agit avant tout de la guerre impé­riale que conduit la seule puis­sance impé­riale, les Etats-Unis d’Amérique, forte d’une supré­ma­tie mili­taire colos­sale sans égale dans l’histoire. »

UN PROJET D’INTEGRATION GLOBALE

« Son projet est anté­rieur aux évè­ne­ments du 11 sep­tembre 2001, dit-il sans insis­ter, et il s’intègre dans un contexte d’intégration glo­bale, celui du super-capi­ta­lisme se mon­dia­li­sant inéga­le­ment mais irré­ver­si­ble­ment, avec ses ins­ti­tu­tions spé­ci­fiques, le marché mon­dial, la domi­na­tion du capi­tal finan­cier sur le capi­ta­lisme indus­triel, avec sa légi­ti­ma­tion poli­tique – LA DEMOCRATIE REPRESENTATIVE DE MARCHE – et sa concep­tion du monde sédui­sante et tota­li­taire qui unit la sti­mu­la­tion consu­mé­riste et la sur­veillance des sujets au nom de l’impératif gestionnaire.

« La nou­veauté de cette guerre est son glo­ba­lisme que l’on peut défi­nir à partir de quatre déter­mi­na­tions concep­tuelles, comme l’a montré le poli­to­logue Danilo Zolo dans sa contri­bu­tion « Dalla guerra moderna alla « guerra globale ».

« Cette guerre, dit-il en consé­quence, peut être dite glo­bale du point de vue géo­po­li­tique, du point de vue sys­té­mique, du point de vue nor­ma­tif, du point de vue idéologique… »

PRESERVER LES MECANISMES DE PRODUCTION ET DE DISTRIBUTION DE LA RICHESSE

Certes, la pré­si­dence Obama a renoncé au dis­cours théo­lo­gico-poli­tique le plus agres­sif, mais les objec­tifs de la stra­té­gie demeurent et avec eux la pré­gnance de l’élection divine et his­to­riale de la puis­sance impériale.

« L’objectif pre­mier de la guerre glo­bale demeure : il est de pro­duire la sta­bi­lité glo­bale sans tou­cher aux méca­nismes de pro­duc­tion et de dis­tri­bu­tion de la richesse qui en même temps creusent un fossé struc­tu­ral tou­jours plus pro­fond entre pays pauvres et pays riches, sans alté­rer les méca­nismes finan­ciers qui reposent sur la cor­rup­tion et redoublent les assujettissements. »

LES GUERRES POUR DECIDER QUI ASSURE LA DIRECTION HEGEMONIQUE

Ainsi les guerres glo­bales sont-elles les guerres que l’on conduit pour déci­der qui assu­rera la fonc­tion de direc­tion hégé­mo­nique dans le sys­tème mon­dial. Il s’agit bien de déter­mi­ner qui déci­dera des règles assu­rant le pou­voir de mode­ler pra­ti­que­ment les pro­ces­sus d’allocation des res­sources en richesses et en pou­voir, qui se per­met­tra de faire pré­va­loir une concep­tion du monde et un sens de l’ordre.

Aussi, les réa­li­tés de la lutte des classes peuvent-elles amener à faire la « part du feu » dans les pays où la misère ambiante peut conduire les peuples à la révolte et ceux qui détiennent le pou­voir mon­dial à sacri­fier tel Ben Ali ou tel Moubarak, l’impérialisme est tou­jours là pour essayer de faire en sorte que la révolte, voire la révo­lu­tion, ne remette pas en cause les règles sacrées dans les­quelles tous les peuples du monde sont aujourd’hui enserrés.

Les peuples des pays domi­nants, ou du pays domi­nant, échap­pe­raient-ils aux viols per­ma­nents que les gou­ver­ne­ments de leurs pays infligent aux peuples des pays qu’ils dominent ?.

DES PEUPLES PRIVES DE DEMOCRATIE

Le fait même que André Tosel place la « démo­cra­tie repré­sen­ta­tive » au coeur même de la glo­ba­li­sa­tion ainsi défi­nie, le fait qu’il la carac­té­rise comme étant de « marché », est l’indication forte, sinon la carac­té­ri­sa­tion pro­fonde de ce qui peut être pri­va­tif de démo­cra­tie dans ce qui est affirmé comme tel, et dont tous les peuples demeurent pri­son­niers, quel que soit le degré de conscience qu’ils en aient aujourd’hui.

Henri Pena Ruiz, dans l’article qu’il consacre à l’ouvrage de André Tosel, « Un monde en abîme. Essai sur la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste », va à l’essentiel.

« Tosel, dit-il, pointe le ral­lie­ment de nombre de phi­lo­sophes, de pen­seurs et d’idéologues, le plus sou­vent ins­tal­lés sur le devant de la scène média­tique, aux illu­sions d’un libé­ra­lisme éco­no­mique sans rivage et gra­ti­fié des vertus des droits de l’homme, de la démo­cra­tie, d’une com­mu­ni­ca­tion enfin libé­rée de ses entraves, d’un monde enfin libéré de ses fron­tières grâce au divin Marché, nou­veau dieu tutélaire.

CE MONDE N’EST PAS UN MONDE

« Mais qu’est-ce que ce monde ?

« Ce monde n’est pas un monde. Un « non-monde », dit for­te­ment Tosel.

« L’âge d’or que nous pré­di­sait Fukuama en décré­tant la trop fameuse « fin de l’histoire » au moment où s’effondre le mur de Berlin n’est pas advenu.

« Les adeptes de la mon­dia­li­sa­tion croyaient avoir ter­rassé le com­mu­nisme, ou plutôt sa carac­té­ris­tique sta­li­nienne, et avoir ainsi congé­dié de façon défi­ni­tive toute véri­table alter­na­tive au capi­ta­lisme pudi­que­ment rebap­tisé « libé­ra­lisme » pour mieux s’auréoler des valeurs de liberté et d’Etat de droit dont il se targue.

« Mais le capi­ta­lisme désor­mais seul au niveau inter­na­tio­nal n’apparaît guère comme un hori­zon indépassable.

« Il jux­ta­pose une nou­velle misère à la richesse que décuple une exploi­ta­tion rendue à ses pul­sions pre­mières, et gra­duel­le­ment libé­rée de tout garde-fou par la des­truc­tion des droits sociaux.

« Quand au pré­tendu droit inter­na­tio­nal, ce n’est pas un droit équi­table, ren­dant jus­tice à tous les peuples qui le consti­tue, mais bien la loi d’une super-puis­sance tantôt tra­ves­tie en droit inter­na­tio­nal, tantôt expli­ci­te­ment et bru­ta­le­ment affir­mée comme loi du plus fort, sup­po­sée bien sûr rendre ser­vice à la cause démo­cra­tique mondiale… »

LE CATALOGUE POMPEUX DES DROITS DE L’HOMME

Aussi les aver­tis­se­ments de Marx sur le « cata­logue pom­peux des droits de l’homme » et sur la mys­ti­fi­ca­tion qui déguise un rap­port d’exploitation en contrat libre­ment consenti n’ont-ils pas pris une ride.

André Tosel, dit-il, le montre avec force en rap­pe­lant le pro­ces­sus de des­truc­tion ten­dan­cielle des droits sociaux qui avaient huma­nisé le capi­ta­lisme en le for­çant à com­po­ser avec des exi­gences qu’il n’assumait pas spontanément.

« Quel est l’homme des droits de l’homme ? »

« On com­prend, dit-il, que la ques­tion chère à Marx fasse aujourd’hui retour quand l’idéologie du libé­ra­lisme éco­no­mique confine l’humanité de l’homme dans l’individualisme pos­ses­sif, et pri­vi­lé­gie la liberté d’entreprendre quoi qu’il en coûte à la communauté…

LA DOMINATION DE LA MAIN INVISIBLE…

« Et que vaut toute la rhé­to­rique libé­rale de la main invi­sible qui comme par magie condui­rait le marché s’il appa­raît que la conjonc­tion des ini­tia­tives pri­vées en vue du seul profit capi­ta­liste ne pro­duit nul­le­ment la prise en charge de l’intérêt commun ?

« Quand aux formes poli­tiques dans les­quelles se déploie le pro­ces­sus de mon­dia­li­sa­tion, leur lustre hérité de l’époque où elles furent d’authentiques pro­grès semble bien terni.

« La démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, comme le montre André Tosel, devient le plus sou­vent l’occasion d’un des­sai­sis­se­ment du peuple comme tel. »

ET LE DESSAISISSEMENT DU PEUPLE

Ainsi, « ce n’est plus le repré­senté qui est l’auteur du repré­sen­tant, selon la for­mule de Hobbes, mais bien plutôt le repré­sen­tant qui s’autonomise si radi­ca­le­ment du repré­senté qu’il en vient à le pro­duire selon un ima­gi­naire idéo­lo­gique où l’on recon­naît mal l’intérêt du peuple représenté… »

Et que dire du trans­fert à des « experts » non élus de déci­sions qui devraient rele­ver de plein droit de la sou­ve­rai­neté populaire ?

ROUSSEAU ET LA DEMOCRATIE DIRECTE

La volonté géné­rale, que Rousseau vou­lait faire adve­nir dans des pro­ces­sus de démo­cra­tie directe, avec contrôle effec­tif de la sou­ve­rai­neté popu­laire, voire mandat impé­ra­tif plutôt que mandat de longue durée, était effec­ti­ve­ment pro­blé­ma­tique en ce qu’elle sem­blait pos­tu­ler une « faculté de vou­loir ce qui vaut pour tous », com­mune à tous les citoyens, par delà les cli­vages de classe. Mais elle avait au moins le mérite de mettre en débat l’intérêt commun, de mettre à l’épreuve les inté­rêts particuliers.

« Dans le cadre, dit-il, d’une République à la fois laïque et sociale où se sédi­men­te­raient en un corpus de lois les grandes conquêtes issues des luttes ouvrières, elle avait le pou­voir de faire contre­poids à la logique des « eaux gla­cées du calcul égoïste » évo­quée par Marx en 1848.

« Mais aujourd’hui, pour les tenants de la mon­dia­li­sa­tion dite libé­rale, il ne sau­rait être ques­tion de tolé­rer un tel exemple de confi­gu­ra­tion poli­tique et sociale.

« Le tra­vail de sape, au nom de l’Europe et du monde, est lar­ge­ment entamé » en France. Et ce avec la com­pli­cité de forces poli­tiques qui confondent réno­va­tion et tra­hi­son, déses­pé­rant encore un peu plus ceux qui croyaient pou­voir comp­ter sur elles pour résis­ter. » Résister ?

LA POLITIQUE DE L’EMANCIPATION EST A RE-INVENTER

Pour André Tosel, la poli­tique de l’émancipation est à ré-inventer.

« Marx, dit-il n’est pas un clas­sique de l’humanité comme les autres. Marx dérange encore malgré les funé­railles qui lui sont régu­liè­re­ment réser­vées, la der­nière en date étant repré­sen­tée par la thé­ma­tique de la post-moder­nité qui a décrété la fin des grands récits de l’émancipation, celle de l’histoire et des classes révo­lu­tion­naires, et qui légi­ti­mait direc­te­ment ou non un nou­veau grand récit, celui du régime tota­li­taire pan­li­bé­ral issu des noces de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive et du marché capi­ta­liste mondial. »

Pour André Tosel, en effet, les mar­xismes d’appareils incar­nés dans les partis com­mu­nistes ont été inca­pables pour de mul­tiples rai­sons de penser la tran­si­tion poli­tique qui avait pu faire suite à la percée de la révo­lu­tion d’octobre 1917 entre­prise sous la direc­tion de Lénine, autre auteur à étudier.

« Ils n’ont pu à quelques excep­tions près (Gramsci en tête, mais aussi Lukas, Bloch, Brecht, Lefebvre, Althusser) faire la preuve de la réflexi­bi­lité de la théo­rie mar­xienne, la pro­lon­ger de manière cri­tique et auto­cri­tique, pour la mettre en situa­tion de se prendre elle-même pour objet, en iden­ti­fiant ses limites, ses contra­dic­tions, ses lacunes, ses apories. »

MARX PEUT RETROUVER UNE AUTRE ACTUALITE

« Le mou­ve­ment ouvrier mar­xiste, pour­suit-il, le seul à avoir pu libé­rer des poten­tia­li­tés anti-sys­tème, a subi une défaite épo­quale qui se tra­duit dans la nou­velle phase de la mon­dia­li­sa­tion capitaliste.

« Tout est à refaire en matière de lutte pour l’émancipation. Mais Marx sera de, et dans, cette lutte où il peut retrou­ver une autre actualité. »

Tosel montre alors que Marx est le pen­seur qui a pris la mesure de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste comme pro­ces­sus tout à la fois pro­duc­teur et des­truc­teur, créa­teur et sacri­fi­ciel de ses propres résultats.

« Il a décou­vert, dit-il, le démo­nisme nihi­liste d’un mode de pro­duc­tion qui applique réflexi­ve­ment à lui-même sa propre logique.

« Il ne consi­dère rien comme stable, solide, sacré. Il enserre le monde dans une entre­prise qui libère la puis­sance humaine, en l’enchaînant à l’appropriation pri­va­tive de ses résul­tats, et donc en la retour­nant contre elle-même.

« Il fait un monde pour quelques-uns mais prive de monde les mul­ti­tudes humaines. « Il sape les fon­de­ments de l’économie natu­relle et uni­ver­sa­lise la par­ti­cu­la­rité des volon­tés de puissance. »

Pour Tosel, la cri­tique mar­xienne est déjà un des élé­ments por­teurs de la néces­saire cri­tique du capi­ta­lisme mon­dia­lisé, du capi­ta­lisme qui a liquidé le socia­lisme et le com­mu­nisme, mais aussi d’une cer­taine manière le libé­ra­lisme éthico-poli­tique au profit du pan-libé­ra­lisme, de sa licence et de son bellicisme.

S’APPROPRIER DE TOUTES LES ELABORATIONS THEORIQUES

Tosel consi­dère aussi que cette pers­pec­tive d’une cri­tique de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste exige l’appropriation des éla­bo­ra­tions théo­riques les plus per­ti­nentes de la phi­lo­so­phie et des sciences humaines et sociales.

« Elle ne sera pas, dit-il, l’occasion d’une nou­velle ortho­doxie mar­xiste. Son hori­zon ne peut être pré­dé­ter­miné par les formes des luttes et d’organisation du passé. »

Et il confirme : « La poli­tique de l’émancipation est à ré-inven­ter sur la base des leçons à tirer de ce passé. »

UNE NOUVELLE DONNE POUR RE-INVENTER UNE DEMOCRATIE

« Cette nou­velle donne obli­gera à réin­ven­ter une démo­cra­tie pro­ces­sus arti­cu­lée sur les niveaux du local, du natio­nal, du trans­na­tio­nal, à refor­mu­ler les rap­ports du moment éco­no­mique et du moment éthico-politique.

« Sur le plan stric­te­ment phi­lo­so­phique elle pas­sera par une rééva­lua­tion méta-ratio­na­liste des ratio­na­lismes enfin puri­fiés de leur désir de maî­trise infi­nie. « De toute manière il ne s’agira pas de tout libé­rer des pos­sibles empê­chés, mais de rendre impos­sible la pour­suite de ces pos­sibles réels que la mon­dia­li­sa­tion ne cesse d’actualiser au détri­ment du monde lui-même. »

André Tosel avait titré l’intervention d’où sont extraits ces der­niers para­graphes : « Etudier Marx selon Marx, penser avec et contre Marx. »

Michel Peyret

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