Pour une commission d’enquête dans l’industrie de la construction

À elles seules, les révélations faites dans le livre Mafia inc des journalistes André Cédilot et André Noël devraient justifier une commission d’enquête. Tout le monde aura compris que l’industrie de la construction représente une mine d’or, et un terreau fertile pour la corruption. L’émission Enquête a révélé entre autres que la mafia italienne gérait la collusion entre plusieurs entrepreneurs pour l’obtention de contrats de voirie, d’autres reportages ont révélé qu’il y avait menaces et intimidation de la part de criminels afin d’écarter les entrepreneurs récalcitrants.

En 2009, le directeur général de la Sûreté du Québec, Richard Deschesnes, déclarait que, « de mémoire de policier », il n’avait jamais vu autant d’enquêtes sur des allégations de corruption à Montréal.(1) En fait depuis deux ans à peu près toutes les instances civiles et politiques au Québec demandent une commission d’enquête à l’exception du gouvernement de Jean Charest. Même le maire Gérald Tremblay admettait qu’il y avait un problème. « Il y a un problème à Montréal, il y a un problème à Québec (…) il y a de la corruption dans l’industrie de la construction. C’est un fait ». (2) En l’absence de règles, et surtout d’intervention du gouvernement, le Québec est laissé aux rapaces. Les maires de plusieurs municipalités dont celle de Mascouche s’en donnent à cœur joie et peuvent continuer leurs manœuvres malgré la contestation populaire.

Dans ce contexte les déclarations du président de la FTQ-Construction Yves Mercure ont fait l’effet d’une bombe, confirmant la problématique de la corruption. Il a donné sa démission quelques jours plus tard, même s’il avait déjà indiqué qu’il ne renouvellerait pas son mandat en novembre prochain. Yves mercure est-il allé trop loin ? Ce n’est pas toute l’industrie certes, mais selon les reportages, les entrepreneurs qui refusent les règles du jeu n’ont pas la vie facile. Certains ont été menacés. Les allégations portées contre Jocelyn Dupuis démontrent que des dirigeants de la FTQ-Construction ont profité allègrement de leur position, et certains ont réussi à tirer leur épingle du jeu.

Dans une lettre adressée aux membres le 22 janvier, le directeur général Yves Ouellette déclarait : « Nous devons cependant constater, avec lucidité, et à la lumière des nombreuses allégations qui ont fait les manchettes au cours des deux dernières années, que des problèmes importants minent la crédibilité de l’ensemble de l’industrie. Il est indéniable que ces problèmes sont sérieux. C’est, entre autres, pour ces raisons que nous avons demandé une enquête publique en complément des enquêtes policières. Dans l’intérêt des travailleurs et travailleuses de la construction et de la population du Québec, nous devons faire toute la lumière sur la collusion, le blanchiment d’argent relié au travail au noir et les tentatives d’infiltration du crime organisé dans l’industrie de la construction. »

Yves Mercure a déploré ce qu’il appelle les chicanes de famille. En fait depuis le début des scandales qui ont visé la FTQ-Construction, les journalistes ont bénéficié de fuites et de dénonciations pour alimenter leurs reportages. Cela ressemble plus à la bataille d’un clan pour en éliminer un autre. Comment expliquer que Ken Pererra ait pu se procurer si facilement les factures incriminant Jocelyn Dupuis ? Quelqu’un de bien informé a surement guidé ses pas. Au moment où les factures sont mises à jour et que le scandale éclate, Jocelyn Dupuis semblait en brouille avec Jean Lavallée. Ce dernier se retranche dans son syndicat, la FIPOE, en attendant les élections. Celles-ci sont serrées et ce n’est pas son équipe qui l’emporte mais Yves Mercure et Richard Goyette.

Il est inquiétant de constater aujourd’hui qu’aucun n’ait pu résister à la pression. Richard Goyette a commis plusieurs maladresses et a du démissionner. Yves Mercure au contraire a été celui, avec Yves Ouellet, qui a enfin pris position en faveur d’une commission d’enquête dans le secteur de la construction. Mais leur chemin semble parsemé d’embuches. Le Devoir du 25 janvier nous apprend maintenant que le directeur général Yves Ouellet devrait être remplacé sous peu. C’est Arnold Guérin président de la FIPOE et proche de Jean Lavallée, qui succédera à Yves Mercure et Éric Boisjoli de la section locale 791 des grutiers qui remplacera Yves Ouellet.

La FTQ-Construction n’a pas tout faux, au contraire. Plusieurs dirigeants ont tenté de redresser la barre, mais ils n’ont pas la tâche facile et les médias continuent d’être alimentés de l’interne. Yves Mercure a déclaré qu’on devrait chausser les souliers de syndicalistes et non ceux de businessman. C’est certainement un des problèmes déterminants. Lorsqu’on devient trop lié avec les entrepreneurs, comme cela a été le cas avec Tony Accurso, en risque de tomber dans le même bain qu’eux.

Depuis des décennies les gros entrepreneurs ont réussi à entretenir des relations privilégiées avec les administrations municipales et gouvernementales, quand ce n’est pas directement des membres du gouvernement qui ont favorisé leurs entreprises et celles de leur famille ou de leurs amis. Frank Zampino a fait escale sur le bateau d’Accurso avant l’obtention de lucratifs contrats des compteurs d’eau par ce dernier, et le ministre Libéral Tomassi a du démissionner pour conflit d’intérêt. Le secteur de la construction est un milieu corruptible et selon les faits largement corrompu jusque dans l’appareil d’État. Si dans ce contexte quelqu’un provenant de ce secteur a le courage de nous dire qu’il faut une commission d’enquête, on devrait l’écouter.

Mais pour Jean Charest, il n’en est pas question. Une telle commission éclabousserait trop de monde. La commission Bastarache avait été mise sur pied en bonne partie pour faire dévier le mécontentement populaire. Cela lui a tout de même considérablement nui. La nomination de Diane Lemieux à la Commission de la Construction du Québec cette semaine est une autre tentative visant à faire baisser la pression, et embêtera surement le PQ.

(1) Mafia inc., Les Éditions de L’Homme, p 361 (2) Idem, p 362