Démission d’Yves Mercure, président de la FTQ-Construction

Pour une commission d’enquête dans l’industrie de la construction

Par Mis en ligne le 29 janvier 2011

À elles seules, les révé­la­tions faites dans le livre Mafia inc des jour­na­listes André Cédilot et André Noël devraient jus­ti­fier une com­mis­sion d’enquête. Tout le monde aura com­pris que l’industrie de la construc­tion repré­sente une mine d’or, et un ter­reau fer­tile pour la cor­rup­tion. L’émission Enquête a révélé entre autres que la mafia ita­lienne gérait la col­lu­sion entre plu­sieurs entre­pre­neurs pour l’obtention de contrats de voirie, d’autres repor­tages ont révélé qu’il y avait menaces et inti­mi­da­tion de la part de cri­mi­nels afin d’écarter les entre­pre­neurs récal­ci­trants.

En 2009, le direc­teur géné­ral de la Sûreté du Québec, Richard Deschesnes, décla­rait que, « de mémoire de poli­cier », il n’avait jamais vu autant d’enquêtes sur des allé­ga­tions de cor­rup­tion à Montréal.(1) En fait depuis deux ans à peu près toutes les ins­tances civiles et poli­tiques au Québec demandent une com­mis­sion d’enquête à l’exception du gou­ver­ne­ment de Jean Charest. Même le maire Gérald Tremblay admet­tait qu’il y avait un pro­blème. « Il y a un pro­blème à Montréal, il y a un pro­blème à Québec (…) il y a de la cor­rup­tion dans l’industrie de la construc­tion. C’est un fait ». (2) En l’absence de règles, et sur­tout d’intervention du gou­ver­ne­ment, le Québec est laissé aux rapaces. Les maires de plu­sieurs muni­ci­pa­li­tés dont celle de Mascouche s’en donnent à cœur joie et peuvent conti­nuer leurs manœuvres malgré la contes­ta­tion popu­laire.

Dans ce contexte les décla­ra­tions du pré­sident de la FTQ-Construction Yves Mercure ont fait l’effet d’une bombe, confir­mant la pro­blé­ma­tique de la cor­rup­tion. Il a donné sa démis­sion quelques jours plus tard, même s’il avait déjà indi­qué qu’il ne renou­vel­le­rait pas son mandat en novembre pro­chain. Yves mer­cure est-il allé trop loin ? Ce n’est pas toute l’industrie certes, mais selon les repor­tages, les entre­pre­neurs qui refusent les règles du jeu n’ont pas la vie facile. Certains ont été mena­cés. Les allé­ga­tions por­tées contre Jocelyn Dupuis démontrent que des diri­geants de la FTQ-Construction ont pro­fité allè­gre­ment de leur posi­tion, et cer­tains ont réussi à tirer leur épingle du jeu.

Dans une lettre adres­sée aux membres le 22 jan­vier, le direc­teur géné­ral Yves Ouellette décla­rait : « Nous devons cepen­dant consta­ter, avec luci­dité, et à la lumière des nom­breuses allé­ga­tions qui ont fait les man­chettes au cours des deux der­nières années, que des pro­blèmes impor­tants minent la cré­di­bi­lité de l’ensemble de l’industrie. Il est indé­niable que ces pro­blèmes sont sérieux. C’est, entre autres, pour ces rai­sons que nous avons demandé une enquête publique en com­plé­ment des enquêtes poli­cières. Dans l’intérêt des tra­vailleurs et tra­vailleuses de la construc­tion et de la popu­la­tion du Québec, nous devons faire toute la lumière sur la col­lu­sion, le blan­chi­ment d’argent relié au tra­vail au noir et les ten­ta­tives d’infiltration du crime orga­nisé dans l’industrie de la construc­tion. »

Yves Mercure a déploré ce qu’il appelle les chi­canes de famille. En fait depuis le début des scan­dales qui ont visé la FTQ-Construction, les jour­na­listes ont béné­fi­cié de fuites et de dénon­cia­tions pour ali­men­ter leurs repor­tages. Cela res­semble plus à la bataille d’un clan pour en éli­mi­ner un autre. Comment expli­quer que Ken Pererra ait pu se pro­cu­rer si faci­le­ment les fac­tures incri­mi­nant Jocelyn Dupuis ? Quelqu’un de bien informé a sur­ement guidé ses pas. Au moment où les fac­tures sont mises à jour et que le scan­dale éclate, Jocelyn Dupuis sem­blait en brouille avec Jean Lavallée. Ce der­nier se retranche dans son syn­di­cat, la FIPOE, en atten­dant les élec­tions. Celles-ci sont ser­rées et ce n’est pas son équipe qui l’emporte mais Yves Mercure et Richard Goyette.

Il est inquié­tant de consta­ter aujourd’hui qu’aucun n’ait pu résis­ter à la pres­sion. Richard Goyette a commis plu­sieurs mal­adresses et a du démis­sion­ner. Yves Mercure au contraire a été celui, avec Yves Ouellet, qui a enfin pris posi­tion en faveur d’une com­mis­sion d’enquête dans le sec­teur de la construc­tion. Mais leur chemin semble par­semé d’embuches. Le Devoir du 25 jan­vier nous apprend main­te­nant que le direc­teur géné­ral Yves Ouellet devrait être rem­placé sous peu. C’est Arnold Guérin pré­sident de la FIPOE et proche de Jean Lavallée, qui suc­cé­dera à Yves Mercure et Éric Boisjoli de la sec­tion locale 791 des gru­tiers qui rem­pla­cera Yves Ouellet.

La FTQ-Construction n’a pas tout faux, au contraire. Plusieurs diri­geants ont tenté de redres­ser la barre, mais ils n’ont pas la tâche facile et les médias conti­nuent d’être ali­men­tés de l’interne. Yves Mercure a déclaré qu’on devrait chaus­ser les sou­liers de syn­di­ca­listes et non ceux de busi­ness­man. C’est cer­tai­ne­ment un des pro­blèmes déter­mi­nants. Lorsqu’on devient trop lié avec les entre­pre­neurs, comme cela a été le cas avec Tony Accurso, en risque de tomber dans le même bain qu’eux.

Depuis des décen­nies les gros entre­pre­neurs ont réussi à entre­te­nir des rela­tions pri­vi­lé­giées avec les admi­nis­tra­tions muni­ci­pales et gou­ver­ne­men­tales, quand ce n’est pas direc­te­ment des membres du gou­ver­ne­ment qui ont favo­risé leurs entre­prises et celles de leur famille ou de leurs amis. Frank Zampino a fait escale sur le bateau d’Accurso avant l’obtention de lucra­tifs contrats des comp­teurs d’eau par ce der­nier, et le ministre Libéral Tomassi a du démis­sion­ner pour conflit d’intérêt. Le sec­teur de la construc­tion est un milieu cor­rup­tible et selon les faits lar­ge­ment cor­rompu jusque dans l’appareil d’État. Si dans ce contexte quelqu’un pro­ve­nant de ce sec­teur a le cou­rage de nous dire qu’il faut une com­mis­sion d’enquête, on devrait l’écouter.

Mais pour Jean Charest, il n’en est pas ques­tion. Une telle com­mis­sion écla­bous­se­rait trop de monde. La com­mis­sion Bastarache avait été mise sur pied en bonne partie pour faire dévier le mécon­ten­te­ment popu­laire. Cela lui a tout de même consi­dé­ra­ble­ment nui. La nomi­na­tion de Diane Lemieux à la Commission de la Construction du Québec cette semaine est une autre ten­ta­tive visant à faire bais­ser la pres­sion, et embê­tera sur­ement le PQ.

(1) Mafia inc., Les Éditions de L’Homme, p 361 (2) Idem, p 362

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