Néolibéralisme, néomédicalisation et individualisme:

Un mélange toxique pour la santé des femmes

Par Mis en ligne le 18 janvier 2018

De nom­breux écrits (y com­pris des articles de la pré­sente revue) traitent des consé­quences du capi­ta­lisme et du néo­li­bé­ra­lisme sur les ser­vices sociaux et de santé. Ces consé­quences incluent l’accroissement des inéga­li­tés et des injus­tices sociales, la pri­va­ti­sa­tion des soins, la sur­fac­tu­ra­tion de ser­vices médi­caux et la mar­chan­di­sa­tion géné­rale de la santé, dont la trans­for­ma­tion des béné­fi­ciaires de soins en « clients ». Par ailleurs, moins d’attention a été portée sur le contexte de « risque » au sein duquel ces chan­ge­ments sur­viennent et sur la façon dont cela favo­rise ce qu’on peut appe­ler l’« indi­vi­dua­lisme consu­mé­riste ». Selon ce type d’individualisme, recou­vrer la santé, être en santé ou le demeu­rer est une ques­tion indi­vi­duelle, per­son­na­li­sée, dépo­li­ti­sée, c’est-à-dire une ques­tion rele­vant d’un « choix per­son­nel » ou, pire encore, d’une res­pon­sa­bi­lité indi­vi­duelle. Dans le texte qui suit, je pro­pose d’explorer et de cri­ti­quer bon nombre de ces aspects du néo­li­bé­ra­lisme, en insis­tant sur les notions bien connues de médi­ca­li­sa­tion et de mar­chan­di­sa­tion et en atti­rant l’attention sur quelques-uns des dan­gers qui menacent la santé des femmes. Il s’agit davan­tage d’une série de réflexions que d’un texte suivi et linéaire.

Mon point de départ repose sur cer­tains argu­ments et hypo­thèses de base. L’un d’eux est que la mise en place de poli­tiques publiques de santé et la réduc­tion des ini­qui­tés en santé sont (et doivent conti­nuer d’être) des ques­tions de société enca­drées par des prin­cipes de jus­tice sociale. Puisque les ins­ti­tu­tions, les gou­ver­ne­ments et les entre­prises de tous les sec­teurs (et non pas seule­ment du sec­teur dit de la santé) créent les divers envi­ron­ne­ments dans les­quels nous vivons, nous tra­vaillons et nous nous diver­tis­sons, et puisque ces envi­ron­ne­ments restreignent les res­sources et les choix de manière inéqui­table, ils consti­tuent des déter­mi­nants de la santé phy­sique et men­tale. Conséquemment, les indi­vi­dus, sépa­ré­ment ou en groupe, subissent les contre­coups des déci­sions qui touchent à ces envi­ron­ne­ments, déci­sions qui sont prises afin de réa­li­ser un béné­fice com­mer­cial ou poli­tique. Ces déci­sions doivent donc être contes­tées et des alter­na­tives doivent être déve­lop­pées pour atteindre la jus­tice sociale.

Un deuxième argu­ment fon­da­men­tal, pos­si­ble­ment un corol­laire du pre­mier, est que la pro­mo­tion et la pro­tec­tion de la santé publique ne doivent pas être per­çues comme des moyens. Elles doivent être com­plè­te­ment sépa­rées des moyens uti­li­sés pour aug­men­ter la pro­duc­ti­vité éco­no­mique, réduire les défi­cits gou­ver­ne­men­taux ou créer des pro­fits privés. Il est donc pri­mor­dial de trans­for­mer les sys­tèmes social, poli­tique et éco­no­mique qui créent les ini­qui­tés entraî­nant des décès par ailleurs évi­tables. Ceci exige que nous met­tions l’accent sur l’atteinte de chan­ge­ments struc­tu­rels en amont et que nous reje­tions d’emblée les mesures gou­ver­ne­men­tales et com­mer­ciales qui cherchent à réduire, voire à détruire, les approches en santé publique qui sont axées sur la pré­ven­tion des mala­dies et sur la pro­tec­tion et la pro­mo­tion de la santé. De plus, nous devons à la fois nous oppo­ser aux ten­ta­tives de lier le corps sain à ses capa­ci­tés « pro­duc­tives » et reje­ter l’hypothèse selon laquelle la pro­duc­ti­vité et la crois­sance éco­no­mique dépendent uni­que­ment de corps sains, effec­tuant un tra­vail sala­rié.

En der­nier lieu, je sug­gère éga­le­ment que des acti­vi­tés quo­ti­diennes telles que manger, jouer, dormir, faire de l’exercice et même médi­ter, soient com­prises autre­ment que comme de simples moyens de pro­mo­tion et de main­tien de la santé. Nous devons au contraire nous les réap­pro­prier et les déga­ger de la ten­dance actuelle à les médi­ca­li­ser. Nous devons les per­ce­voir comme étant davan­tage que de simples thé­ra­pies que des indi­vi­dus « res­pon­sables » adoptent afin d’éviter les risques ou de pré­ve­nir les mala­dies. Cela implique que nous posions un regard cri­tique sur les notions de risque et de res­pon­sa­bi­lité et que nous les libé­rions elles aussi des cadres limi­tés et réduc­teurs dans les­quels elles sont fré­quem­ment expri­mées.

Pour trai­ter le sujet, quelques mots clés sont utiles. Le pre­mier est celui de médi­ca­li­sa­tion. La pre­mière défi­ni­tion pro­po­sée du terme fai­sait essen­tiel­le­ment réfé­rence au fait que de plus en plus de condi­tions et de com­por­te­ments humains sont éti­que­tés comme des pro­blèmes médi­caux exi­geant un trai­te­ment par un méde­cin. Dans cer­taines situa­tions, ce pro­ces­sus a permis de dépla­cer cer­tains pro­blèmes tels que l’alcoolisme et la dépres­sion en dehors de la sphère morale ou reli­gieuse, vers la sphère médi­cale, ce qui a permis de légi­ti­mer des com­por­te­ments qui auraient autre­ment été stig­ma­ti­sés et éti­que­tés comme « mau­vais ». Toutefois, très sou­vent et de plus en plus au fil du temps, la médi­ca­li­sa­tion a signi­fié l’insertion d’une grande variété de pro­blèmes dans le champ bio­mé­di­cal et les inter­ven­tions pour « réta­blir » celles et ceux qui souffrent de ces pro­blèmes se sont mul­ti­pliées.

Nous en avons un exemple des plus repré­sen­ta­tifs dans la façon dont, au fil du temps, les expé­riences de la vie consi­dé­rées comme nor­males par la majo­rité des femmes (par exemple, la nais­sance, la mort, la puberté, la vieillesse, l’humeur, le désir sexuel) sont défi­nies de plus en plus étroi­te­ment et éti­que­tées comme situa­tions pro­blé­ma­tiques aux­quelles on doit « remé­dier ». L’accélération de la médi­ca­li­sa­tion s’est faite à tra­vers le per­fec­tion­ne­ment et l’application géné­ra­li­sée de plu­sieurs tech­no­lo­gies diag­nos­tiques (par exemple, les tests san­guins pour le niveau de cho­les­té­rol, les scan­ners pour la den­sité osseuse, les exa­mens de séquences d’ADN), et éga­le­ment par le biais de chan­ge­ments dans ce qui est consi­déré comme une varia­tion « nor­male » des résul­tats. Ces trans­for­ma­tions ont favo­risé l’essor de la méde­cine « pré­ven­tive » qui consi­dère les indi­vi­dus « en santé pour l’instant », comme des « pré­ma­lades », donc, jugés « à risque » de déve­lop­per des pro­blèmes à l’avenir. Cela afin de pré­ten­du­ment éviter ce qu’on sup­pose qu’il arri­vera pro­ba­ble­ment dans un futur indé­ter­miné. De façon peut-être plus insi­dieuse encore, la médi­ca­li­sa­tion n’a pas seule­ment mené à l’engorgement des cabi­nets de méde­cins, mais a éga­le­ment ouvert la porte à l’établissement de rap­ports de cau­sa­lité entre de poten­tiels pro­blèmes de santé à venir (spé­cia­le­ment ceux qui sont cou­rants dans les popu­la­tions occi­den­tales, c’est-à-dire, les mala­dies car­diaques, le dia­bète, l’ostéoporose, etc.) et les choix sup­po­sé­ment indi­vi­duels de « style de vie ». Bien que lar­ge­ment hypo­thé­tiques, ces rap­ports ont encou­ragé la pres­crip­tion de médi­ca­ments et d’autres trai­te­ments médi­caux pour per­mettre le contrôle social des gens jugés « indis­ci­pli­nés » ou ayant un « mau­vais com­por­te­ment » (par exemple, la médi­ca­tion d’enfants qu’on juge trop actifs dans le cadre sco­laire tra­di­tion­nel).

Au fil du temps et des chan­ge­ments dans les orien­ta­tions poli­tiques des gou­ver­ne­ments occi­den­taux, la médi­ca­li­sa­tion a été ren­for­cée par le néo­li­bé­ra­lisme. Ce ren­for­ce­ment a favo­risé, entre autres choses, l’intérêt per­son­nel et indi­vi­dua­liste et entraîné un délais­se­ment conco­mi­tant du mili­tan­tisme col­lec­tif comme moyen de pro­vo­quer des chan­ge­ments poli­tiques. Le néo­li­bé­ra­lisme a aussi induit un dépla­ce­ment évident du pou­voir, des pro­fes­sion­nels médi­caux vers les cadres des entre­prises, et ce, dans plu­sieurs domaines de la santé. Ces der­niers tentent de nous vendre ce qu’ils consi­dèrent comme des « solu­tions » à ce qu’ils estiment être des « risques » pour notre santé, solu­tions qui assurent des pro­fits consi­dé­rables aux entre­prises. Les « médi­ca­ments pré­ven­tifs », pour reprendre une expres­sion à la mode, ont pro­ba­ble­ment devancé les médi­ca­ments pour les mala­dies graves tant sur le plan des ventes que sur celui des pro­fits dans les pays riches, alors que bon nombre des pro­blèmes de santé majeurs répan­dus par­tout ailleurs (incluant les mala­dies infec­tieuses) sont igno­rés.

Le terme néo­mé­di­ca­li­sa­tion appa­raît adé­quat pour décrire ce pro­ces­sus contem­po­rain en plein essor où l’on assiste à la créa­tion et à la com­mer­cia­li­sa­tion de mala­dies dans le but de vendre des médi­ca­ments, de même qu’au repé­rage de situa­tions natu­relles comme causes poten­tielles de mala­dies futures. Bâtie sur la triade du cor­po­ra­tisme, du capi­ta­lisme et du consu­mé­risme et ayant comme inter­mé­diaires les méde­cins, la néo­mé­di­ca­li­sa­tion s’infiltre dans nos exis­tences, dans la manière dont nous vivons. Parce qu’elle s’appuie sur un sen­ti­ment de vul­né­ra­bi­lité (chaque per­sonne pou­vant contrac­ter une mala­die) et sur le besoin de sécu­rité qu’éprouve chacun ou cha­cune face aux risques, la néo­mé­di­ca­li­sa­tion repré­sente poten­tiel­le­ment un piège sans issue. Cela devient évident lorsqu’on nous recom­mande de gérer nos « fac­teurs de risque », de nous sou­mettre à de nom­breux exa­mens de rou­tine, de recou­rir à la chi­rur­gie pour rajeu­nir notre corps vieillis­sant ou de prendre des médi­ca­ments afin de contrô­ler notre anxiété pour retar­der notre destin et atteindre une sorte de « mieux-être ». Pendant ce temps, en amont, la néo­mé­di­ca­li­sa­tion reste silen­cieuse ou bien masque le fait que la déré­gu­la­tion, la pri­va­ti­sa­tion et le capi­ta­lisme incarnent de vrais risques pour la santé. Ce sont ces der­niers, et non pas les indi­vi­dus, qui doivent être chan­gés.

Un aspect par­ti­cu­liè­re­ment inquié­tant de la néo­mé­di­ca­li­sa­tion est lié à ses appels à une consom­ma­tion « alter­na­tive » ou encore à une réduc­tion de la consom­ma­tion. Il y a là un phé­no­mène qui mérite plus d’attention cri­tique qu’il n’en reçoit géné­ra­le­ment. Nous pen­sons ici aux chan­ge­ments que les indi­vi­dus font (ou sont encou­ra­gés à faire) dans leurs habi­tudes de vie, par exemple lorsqu’ils cessent d’utiliser la voi­ture, mangent des ali­ments bio­lo­giques, évitent les cos­mé­tiques qui contiennent des élé­ments toxiques, net­toient leur maison avec des pro­duits sans toxines, etc. Tous ces com­por­te­ments sont encou­ra­gés et légi­ti­més comme étant la bonne façon de vivre et de pro­lon­ger une vie « saine ».

Il est louable d’encourager bon nombre de ces pra­tiques, et ce, pour plu­sieurs rai­sons. Il est attesté qu’une trop grande part de ce que nous uti­li­sons et consom­mons en géné­ral contient des pro­duits chi­miques nocifs. Toutefois, cette approche d’évitement et de sub­sti­tu­tion sou­lève de nom­breuses ques­tions. Jusqu’où devons-nous aller pour éli­mi­ner com­plè­te­ment ces dan­gers, tel que le recom­mande le prin­cipe de pré­cau­tion ?

On peut éga­le­ment se deman­der qui, à l’heure actuelle, pos­sède les res­sources suf­fi­santes (revenu, emploi, loge­ment, etc.) don­nant accès à des « choix » qui per­mettent d’éviter de poten­tiels risques pour la santé (si l’on sup­pose que la réduc­tion des risques n’est pas uni­que­ment un stra­ta­gème com­mer­cial) ? Au niveau socié­tal, on remarque que les habi­tudes de consom­ma­tion indi­vi­duelles contri­buent à dépo­li­ti­ser les actions col­lec­tives plus puis­santes (telles que les boy­cotts ou les « buy­cotts ») néces­saires pour pro­vo­quer des chan­ge­ments.

Par exemple, dans le mou­ve­ment envi­ron­ne­men­ta­liste, plu­sieurs recom­mandent « d’acheter vert » afin de réduire les contacts de cha­cune et de chacun avec les sub­stances toxiques. Cependant, cette pra­tique ne fait que tro­quer une sorte de consom­ma­tion pour une autre. Lorsqu’on l’applique sur une base indi­vi­duelle, il ne s’agit que d’un geste sym­bo­lique qui laisse le capi­ta­lisme inchangé. Une per­sonne peut « se sentir bien » parce qu’elle « achète intel­li­gem­ment », réduit ses contacts et ceux de sa famille avec les pro­duits nocifs, mais est-ce que cela l’entraînera à prendre part à des actions de groupe, ce qui est une des condi­tions pri­mor­diales pour la pro­mo­tion de la jus­tice sociale ? Dans le même ordre d’idées, la créa­tion de « jar­dins com­mu­nau­taires » dans les centres urbains est deve­nue une façon de plus en plus inté­res­sante pour encou­ra­ger les gens à culti­ver et à manger plus de légumes poten­tiel­le­ment exempts de pes­ti­cides. Toutefois, et bien qu’il s’agisse en soi d’une expé­rience posi­tive, cette approche indi­vi­dua­li­sée éli­mine les occa­sions de créer des liens et de par­ta­ger des connais­sances de même que les ali­ments récol­tés. Ces occa­sions sont au contraire au cœur des jar­dins col­lec­tifs dans les­quels tous les membres sont plei­ne­ment et éga­le­ment res­pon­sables des déci­sions et expé­ri­mentent ensemble les risques et les béné­fices du tra­vail col­lec­tif.

Les appels aux chan­ge­ments dans les habi­tudes d’achat semblent trop sou­vent pré­su­mer que toutes les femmes ont la pos­si­bi­lité de faire des choix (en ce qui a trait aux pro­duits pour les soins per­son­nels ou à l’entretien de la maison par exemple) et d’écarter les « pires » options au profit des plus « saines ». Or, le consu­mé­risme indi­vi­duel comme approche pré­do­mi­nante en santé exclut les femmes pour les­quelles ache­ter « vert » est un « choix » inac­ces­sible dans la mesure où les ini­qui­tés sys­té­miques (emplois sous-payés, absence de com­merces de proxi­mité, trans­ports publics insa­tis­fai­sants, etc.) les privent des res­sources néces­saires pour avoir accès aux options « saines ». Sans comp­ter qu’on fait ensuite porter à ces femmes vul­né­rables la plus grande partie du far­deau de la pro­duc­tion capi­ta­liste. Si ache­ter sa propre santé est perçu comme la « norme », celles qui n’ont pas les moyens d’effectuer de tels choix se font blâmer de façon per­verse lorsqu’elles ne suivent pas les recom­man­da­tions et ne se com­portent pas comme celles qui ont davan­tage de res­sources. Malheureusement, cette ten­dance à « blâmer les vic­times » est ancrée dans de nom­breuses poli­tiques néo­li­bé­rales qui réduisent les res­sources des femmes les plus vul­né­rables et qui sont jus­ti­fiées en tant que déci­sions de ges­tion­naires « res­pon­sables ». Ce genre de blâme est éga­le­ment dis­tri­bué à celles qui refusent de passer cer­tains exa­mens bio­mé­di­caux ou de prendre cer­tains médi­ca­ments pré­ven­tifs, puisqu’elles aussi « auraient pu » entre­prendre des démarches pour éviter de futurs pro­blèmes de santé.

Un exemple fla­grant de l’absence de véri­table choix res­sort des récents rap­ports sur les niveaux effrayants « d’insécurité ali­men­taire » qu’on retrouve dans les com­mu­nau­tés autoch­tones du Nord cana­dien et du Nord qué­bé­cois. Il est avéré que l’apport nutri­tif de l’alimentation de la majo­rité des habi­tantes et des habi­tants de ces com­mu­nau­tés n’est pas suf­fi­sant pour pro­té­ger et pro­mou­voir leur santé. Toutefois, les habi­tudes de consom­ma­tion dans ces com­mu­nau­tés ne peuvent être consi­dé­rées indé­pen­dam­ment des poli­tiques de colo­ni­sa­tion qui ont dimi­nué la capa­cité de plu­sieurs à vivre de la terre, ni du besoin sub­sé­quent d’importer des ali­ments de base qui sont vendus à des prix exor­bi­tants. Le manque d’information n’est sûre­ment pas la cause des ventres vides. Il est beau­coup plus pro­bable que ces der­niers soient la consé­quence des poli­tiques gou­ver­ne­men­tales qui délé­gi­ti­ment le savoir autoch­tone et qui ne four­nissent pas le sup­port social qui per­met­trait aux com­mu­nau­tés nor­diques de s’épanouir.

Pour reve­nir aux contraintes qui limitent les choix des femmes et leur capa­cité d’agir (res­ponse-abi­lity, en anglais), on peut penser au dilemme auquel peut faire face une nou­velle mère confron­tée à des études fai­sant état de taux de mer­cure poten­tiel­le­ment nocifs dans le lait des femmes qui sont, par ailleurs, for­te­ment encou­ra­gées à pro­mou­voir la santé en allai­tant leur enfant. Quel est alors pour ces femmes le « choix santé » ?

« Acheter vert » n’est pas le seul exemple de méthode néo­mé­di­ca­li­sée de réduc­tion des risques, de type capi­ta­liste, qui sup­pose qu’un indi­vidu a des options et peut agir de façon res­pon­sable (est « res­ponse-able ») et conforme à ce que les gou­ver­ne­ments néo­li­bé­raux exigent des « bons citoyens ». Un autre exemple, peut-être plus subtil, est le crédit d’impôt visant à défrayer une partie des coûts de cer­taines acti­vi­tés phy­siques, qui sont encou­ra­gées parce que répu­tées béné­fiques pour les enfants. Il s’agit clai­re­ment d’un stra­ta­gème élec­to­ra­liste du gou­ver­ne­ment conser­va­teur. Cette mesure béné­fi­cie seule­ment, et encore que mar­gi­na­le­ment, aux parents dis­po­sant d’un revenu suf­fi­sant pour payer à leur enfant un abon­ne­ment à un centre de santé ou à une équipe spor­tive. Elle n’est d’aucune uti­lité pour les parents de jeunes qui doivent occu­per un emploi à temps par­tiel après l’école pour com­plé­ter un revenu fami­lial insuf­fi­sant, sou­vent parce qu’il s’agit du revenu d’une mère mono­pa­ren­tale. Quel sou­tien offre-t-on aux parents qui n’ont pas les res­sources finan­cières au départ et dont les enfants n’ont accès qu’aux ligues de garage dans les ter­rains de jeux ou à l’anneau de glace public ? Le crédit d’impôt ne sou­tient que ceux qui ont un revenu suf­fi­sant pour payer des taxes et qui béné­fi­cient par ailleurs d’autres pri­vi­lèges qui leur per­mettent d’inscrire leurs enfants à des pro­grammes privés. Ainsi, cette approche du « style de vie sain » aug­mente poten­tiel­le­ment les ini­qui­tés en santé qui existent entre les dif­fé­rents groupes sociaux.

Cette inca­pa­cité de recon­naitre les effets per­vers de l’application uni­forme de nom­breuses poli­tiques et pra­tiques en santé est typique du néo­li­bé­ra­lisme et de la néo­mé­di­ca­li­sa­tion. Toutefois, comme l’ont noté depuis long­temps les fémi­nistes, lorsque qu’il y a ini­quité au départ (ce qui est presque tou­jours le cas), mettre en place une poli­tique uni­ver­selle pré­ten­du­ment « neutre » contri­bue à main­te­nir et même à aug­men­ter les dif­fé­rences qui existent entre les groupes. Cette évi­dence peut être nuan­cée si on recon­naît les pré­sup­po­sés concer­nant ce qu’on pour­rait appe­ler la « nor­ma­ti­vité ». Pensons notam­ment à l’impossibilité de remettre en ques­tion les corps érigés en « norme » à l’aulne de laquelle on défi­nit le corps « sain ». À qui s’adresse-t-on quand on pro­pose le Guide ali­men­taire cana­dien comme modèle d’alimentation saine ? La plé­thore d’aliments pré­pa­rés et consom­més dans le monde, dif­fé­rents dans chaque région, laisse sup­po­ser que les gens ne s’alimentent pas tous de la même façon. On peut donc se deman­der si une diète « mono­cul­tu­relle », comme le recom­mande le Guide, est bien néces­saire pour être en santé.

De manière plus géné­rale, qui fait donc partie du groupe de réfé­rence non iden­ti­fié lorsqu’on parle des « habi­tudes de vie » ? Qui sont celles et ceux dont on doit adop­ter le « mode de vie » ? Est-ce que cha­cune et chacun de nous peuvent se recon­naître dans l’image qui nous est pro­po­sée : la par­faite per­sonne blanche de classe moyenne, non fumeuse, qui boit modé­ré­ment, qui est en forme phy­si­que­ment et qui sur­veille de près son indice de masse cor­po­relle ? Celles et ceux parmi nous qui ont des rides non trai­tées au Botox, des dents non blan­chies et qui appré­cient les repas entre amis sans constam­ment comp­ter les calo­ries, seront-ils blâmés pour avoir fait « de mau­vais choix » ou accu­sés d’être irres­pon­sables si leurs repas ne cor­res­pondent pas à la pyra­mide du Guide ali­men­taire ou si leur emploi exi­geant phy­si­que­ment ne leur laisse pas de temps ou d’énergie pour faire de l’exercice ? Les femmes han­di­ca­pées seront-elles réprou­vées quand il leur sera impos­sible d’aller au gym­nase parce que le trans­port adapté n’est pas dis­po­nible ou parce qu’il n’y a pas d’activités phy­siques acces­sibles et appro­priées pour elles ?

Faire porter la res­pon­sa­bi­lité sur l’individu est une posi­tion néo­li­bé­rale de longue date et un idéal com­mer­cial pour le capi­ta­lisme. Toutefois, lorsque cette stra­té­gie est asso­ciée aux « choix » indi­vi­duels des consom­ma­trices et des consom­ma­teurs et lorsqu’elle est liée à des approches médi­ca­li­sées de « pré­ven­tion » des mala­dies, elle devient l’alliée de la déré­gu­la­tion et de la non-appli­ca­tion des règles qui devraient enca­drer les com­pa­gnies phar­ma­ceu­tiques et bio­tech­no­lo­giques. Celles-ci sont actuel­le­ment libres de déve­lop­per, de publi­ci­ser inten­si­ve­ment et de com­mer­cia­li­ser des approches diag­nos­tiques et « thé­ra­peu­tiques » pour les « pré­ma­la­dies », pour les « pré­dis­po­si­tions » et pour une pano­plie de situa­tions qui sur­viennent natu­rel­le­ment avec l’âge ou qui font sim­ple­ment partie de la vie. Par le biais de cré­dits d’impôt qui favo­risent le déve­lop­pe­ment des indus­tries phar­ma­ceu­tiques et bio­tech­no­lo­giques, des sec­teurs éco­no­miques qui sont répu­tés être des sources de créa­tion de richesse, on octroie des fonds publics pour vendre des « pilules pré­ven­tives » insuf­fi­sam­ment tes­tées et qui sont sou­vent inef­fi­caces, sinon nocives. En outre, le marché pour ces pro­duits est poten­tiel­le­ment infini, puisqu’il y aura tou­jours plus de gens en santé et « à risque » (de quoi que ce soit) que de gens qui sont réel­le­ment « malades ». Cela est d’autant plus vrai que ces mêmes com­pa­gnies sont sou­vent celles qui créent (notam­ment par des cam­pagnes dites de « conscien­ti­sa­tion » à cer­tains pro­blèmes de santé) les situa­tions aux­quelles un nou­veau médi­ca­ment doit remé­dier.

Malheureusement, la recon­nais­sance « offi­cielle » du rôle des déter­mi­nants sociaux (et struc­tu­rels) de la santé, comme en font foi de nom­breux docu­ments cana­diens et inter­na­tio­naux (voir l’Organisation mon­diale de la santé), ne s’est pas concré­ti­sée par les chan­ge­ments sociaux et struc­tu­rels néces­saires à la pro­mo­tion et à la pro­tec­tion de la santé. Ces déter­mi­nants qui per­mettent de com­prendre pour­quoi cer­taines per­sonnes sont en santé et d’autres pas ont été réduits à des options indi­vi­duelles, chacun devant agir de façon « res­pon­sable » en fai­sant les « bons choix », alors même que les gou­ver­ne­ments se pré­oc­cupent plutôt de la baisse de leurs défi­cits et de la réduc­tion de leurs dépenses.

La déter­mi­na­tion des néo­li­bé­raux à réduire le défi­cit et à pri­va­ti­ser les ser­vices jusqu’alors publics entraîne des réper­cus­sions spé­ci­fiques à chaque genre. Elle a des effets par­ti­cu­liè­re­ment nocifs sur les femmes, en grande partie parce qu’on pré­sume de leur rôle d’aidante « natu­relle ». Et bien que l’impact de ces mesures puisse varier d’une femme à l’autre, il est inté­res­sant de sou­li­gner le fait que les orien­ta­tions néo­li­bé­rales en santé ont des effets géné­raux néga­tifs sur poten­tiel­le­ment TOUTES les femmes puisque, malgré leur hété­ro­gé­néité, celles-ci ont ten­dance à uti­li­ser et four­nir (avec ou sans rému­né­ra­tion) des ser­vices de santé beau­coup plus que les hommes, que ce soit pour elles-mêmes ou dans le cadre de leur rôle sexué qui les incite à assu­rer la santé de la famille. Afin de démon­trer de quelle façon ceci est poten­tiel­le­ment nocif pour les femmes, pre­nons en consi­dé­ra­tion la ten­dance qui consiste d’un côté à sous-finan­cer les ser­vices et ins­tal­la­tions publics et de l’autre à accroître le finan­ce­ment direct des four­nis­seurs de soins à domi­cile. C’est ainsi que les soins à domi­cile, pour­tant essen­tiels, deviennent un ser­vice pri­va­tisé que l’on peut ache­ter.

Étant donné que les soins à domi­cile sont exter­na­li­sés (par les CLSC) et pri­va­ti­sés (ces ser­vices étant offert par des com­pa­gnies pri­vées dont plu­sieurs employéEs n’ont d’ailleurs qu’un statut tem­po­raire d’aide domes­tique), les per­sonnes qui four­nissent ces ser­vices sont habi­tuel­le­ment des femmes, ont sou­vent des horaires instables et de mau­vais salaires, n’ont sou­vent aucun sou­tien syn­di­cal et subissent des condi­tions de tra­vail stres­santes qui entraînent des pro­blèmes ergo­no­miques et autres ennuis de santé. C’est ainsi que des tra­vailleuses mettent leur propre santé en danger pour prendre soin des autres. Certaines fois, c’est aussi la santé de leurs enfants qui est tou­chée ; pen­sons aux femmes qui ont dû lais­ser leur famille (à qui elles envoient la majeure partie de leur salaire) pour immi­grer au Canada. Sont éga­le­ment à risque les femmes qui, dans leur propre foyer et sans rému­né­ra­tion, prennent soin d’un conjoint ou d’une conjointe néces­si­tant des soins médi­caux parce que ces ser­vices sont dif­fi­ci­le­ment acces­sibles dans le sys­tème public. Et cela sans comp­ter ces femmes par­ti­cu­liè­re­ment vul­né­rables qui doivent prendre soin de leurs parents âgés alors qu’elles ont un emploi et d’autres obli­ga­tions fami­liales.

En résumé, les effets des poli­tiques et des pra­tiques néo­li­bé­rales ont refa­çonné la médi­ca­li­sa­tion pour qu’elle cor­res­ponde aux exi­gences du capi­ta­lisme, fai­sant de la santé un bien de consom­ma­tion. Ce phé­no­mène se mani­feste clai­re­ment dans la façon dont la santé, les soins et les poli­tiques qui les encadrent au Québec et au Canada prennent forme. Ces poli­tiques témoignent de la capa­cité de cer­tains indi­vi­dus et groupes poli­tiques, de même que de cer­tains inté­rêts com­mer­ciaux, à impo­ser leur pro­gramme légis­la­tif, règle­men­taire et com­mer­cial. Alors qu’en appa­rence on offre des méthodes indi­vi­dua­li­sées de pré­ven­tion des risques et une vaste gamme de « choix » de consom­ma­tion, on redé­fi­nit en réa­lité la mala­die comme un échec, comme une inca­pa­cité à adop­ter un « style de vie sain », ce qui permet de géné­rer des pro­fits consi­dé­rables, mais conduit éga­le­ment à l’augmentation des dis­pa­ri­tés en santé et des ini­qui­tés entre les femmes et les hommes. Comme l’a noté Nikolas Rose[1]: « La santé et la mala­die sont appa­rues comme un nou­veau champ fer­tile pour les pro­fits des entre­prises, dans une culture de pré­ven­tion et de pré­cau­tion ». Il s’agit d’une vision en grande partie par­ta­gée par les gou­ver­ne­ments fédé­ral et pro­vin­cial.

En tant que pro­ces­sus, la néo­mé­di­ca­li­sa­tion contri­bue à accé­lé­rer la redé­fi­ni­tion de la santé comme mar­chan­dise, c’est-à-dire comme une entité mal­léable qui peut servir de base au déve­lop­pe­ment éco­no­mique. Étant donné que nous pou­vons toutes et tous être éti­que­tés comme « pas encore (mais en voie d’être) malades », il s’ensuit que nous avons tous besoin d’une quel­conque inter­ven­tion, pro­ba­ble­ment d’abord d’un examen afin de décou­vrir un danger caché que nous n’aurions pas soup­çonné autre­ment, et ensuite d’un com­primé ou d’une tech­no­lo­gie pour « régler » le pro­blème. La néo­mé­di­ca­li­sa­tion, d’une manière tout à fait typique du néo­li­bé­ra­lisme et de la figure du consom­ma­teur-roi, vend l’illusion du « choix » quant à la manière de trai­ter ou de pré­ve­nir les mala­dies, créant ainsi les condi­tions idéales pour tester de nou­veaux médi­ca­ments et défi­nir les limites des pro­cé­dés « approu­vés » dans le domaine de la santé.

Le défi est donc de déve­lop­per, à partir de la base et en allant vers le haut, des façons de trans­for­mer le sys­tème col­lec­ti­ve­ment et démo­cra­ti­que­ment pour que les besoins fon­da­men­taux de toutes et tous soient com­blés ; pen­sons ici aux ali­ments nutri­tifs et abor­dables, aux loge­ments sécu­ri­taires, aux trans­ports publics acces­sibles, à l’air et à l’eau propres, aux espaces verts, aux salaires accep­tables, aux emplois sécu­ri­taires, à l’éducation publique gra­tuite et de qua­lité et aux soins de santé gra­tuits, acces­sibles et de haute qua­lité[2].

Traduit de l’anglais par Ariane Boudreault

[1] Nikolas Rose, The Politics of Life Itself : Biomedicine, Power and Subjectivity in the Twenty-First Century, Princetown (NJ), Princetown University Press, 2007.

[2] Voir le rap­port de l’Institut de Médecine (IOM), Applying a Health Lens to Decision Making in Non-Health Sectors, 2014, <www​.iom​.edu/​R​e​p​o​r​t​s​/​2​0​1​4​/​A​p​p​l​y​i​n​g​-​a​-​H​e​a​l​t​h​-​L​e​n​s​-​t​o​-​D​e​c​i​s​i​o​n​-​M​a​k​i​n​g​-​i​n​-​N​o​n​-​H​e​a​l​t​h​-​S​e​c​t​o​r​s​.aspx>.

Cet article est paru dans le nu 12 des Nouveaux cahiers du socia­lisme à l’automne 2014 : La santé malade du Capitalisme.


Ce texte est paru dans le nu 18 des Nouveaux Cahiers du socialisme.

Vous appréciez cet article ? Soutenez-nous en vous abonnant au NCS ou en faisant un don.

Vous pouvez nous faire parvenir vos commentaires par courriel ou à notre adresse postale :

cap@​cahiersdusocialisme.​org

Collectif d’analyse poli­tique
CP 35062 Fleury
Montréal
H2C 3K4

Les commentaires sont fermés.