Ma réaction à la mort d’Oussama Ben Laden

Par Mis en ligne le 11 mai 2011

Il est de plus en plus clair que l’opération était un assas­si­nat pré­mé­dité, en com­plète vio­la­tion de mul­tiples règles élé­men­taires du droit inter­na­tio­nal. Aucune ten­ta­tive n’a semble-t-il été faite pour appré­hen­der une vic­time désar­mée, ce qui aurait pu être rai­son­na­ble­ment entre­pris par 80 com­man­dos en butte à pra­ti­que­ment aucune oppo­si­tion, à l’exception, affirment-ils, de son épouse, qui se pré­ci­pita vers eux.

Dans des socié­tés qui pro­fessent un cer­tain res­pect pour la loi, les sus­pects sont arrê­tés et tra­duits devant la jus­tice dans le cadre d’un procès équi­table. J’insiste sur le terme « sus­pects ». En avril 2002, le chef du FBI, Robert Mueller, informa la presse que, au terme de l’enquête la plus inten­sive de l’histoire, le FBI était seule­ment en mesure de dire qu’il « croyait » que le com­plot avait été fomenté en Afghanistan, bien qu’il ait été mis en place aux Émirats arabes unis et en Allemagne. Ce qu’ils pou­vaient seule­ment affir­mer sur le mode de la croyance en avril 2002, il est évident qu’ils ne le savaient pas huit mois plus tôt, lorsque Washington rejeta les offres, faites par les tali­bans (nous ne pou­vons pas savoir si ces pro­po­si­tions étaient sérieuses, étant donné qu’elles furent immé­dia­te­ment reje­tées) d’extrader Ben Laden à condi­tion qu’on leur pré­sente des preuves – preuves que, comme nous l’apprîmes assez vite, Washington n’avait pas. Ainsi, Obama a pure­ment et sim­ple­ment menti lorsqu’il a affirmé, dans sa décla­ra­tion à la Maison Blanche, que « nous avons rapi­de­ment appris que les attaques du 11 sep­tembre avaient été menées par Al-Qaïda ».

Aucun élé­ment plus tan­gible n’a été pré­senté depuis lors. On fait beau­coup de cas de la « confes­sion » de Ben Laden, mais c’est un peu comme ma confes­sion selon laquelle j’ai gagné le mara­thon de Boston. Il s’est vanté de ce qu’il consi­dé­rait comme un grand exploit.

Il est aussi beau­coup ques­tion dans les médias de la colère de Washington, du fait que le Pakistan n’ait pas livré Ben Laden alors que cer­tains élé­ments des forces mili­taires et de sécu­rité étaient cer­tai­ne­ment au cou­rant de sa pré­sence à Abbottabad. On évoque moins la colère du Pakistan alors que les Etats-Unis ont envahi leur ter­ri­toire pour per­pé­trer un assas­si­nat poli­tique. La fer­veur anti-amé­ri­caine est déjà très forte au Pakistan, et ces évé­ne­ments sont sus­cep­tibles de l’aggraver. La déci­sion d’immerger le corps, est déjà, comme on pou­vait s’y attendre, en train de sus­ci­ter colère et scep­ti­cisme dans une grande partie du monde musulman.

Nous pour­rions nous deman­der quelle serait notre réac­tion si des com­man­dos ira­kiens avaient atterri sur le ranch de George W. Bush, l’avaient assas­siné, et avaient jeté son corps dans l’Atlantique. Il est incon­tes­table que ses crimes dépassent lar­ge­ment ceux de Ben Laden, et il n’est pas un « sus­pect», mais sans conteste le « déci­deur » qui a donné l’ordre de com­mettre un « crime inter­na­tio­nal suprême, dif­fé­rent des autres crimes de guerre en ce qu’il com­porte en lui-même le mal accu­mulé du tout » (pour citer le Tribunal de Nuremberg) pour les­quels les cri­mi­nels nazis ont été pendus : des cen­taines de mil­liers de morts, des mil­lions de réfu­giés, la des­truc­tion d’une grande partie d’un pays, et l’âpre conflit qui s’est main­te­nant pro­pagé dans le reste de la région sur fond d’intolérance religieuse.

Il y aurait d’autres choses à dire encore, notam­ment au sujet d’Orlando Bosch, le poseur de bombe cubain qui vient de mourir pai­si­ble­ment en Floride, y com­pris en réfé­rence à la fameuse « doc­trine Bush » selon laquelle les socié­tés qui abritent des ter­ro­ristes sont aussi cou­pables que les ter­ro­ristes eux-mêmes et doivent être trai­tées en consé­quence. Personne n’a paru remar­quer que Bush en avait par là aussi de facto appelé à l’invasion et la des­truc­tion des États-Unis et à l’assassinat de son pré­sident criminel.

Même chose avec le nom « opé­ra­tion Geronimo ». La men­ta­lité impé­ria­liste est si pro­fon­dé­ment ancrée dans les socié­tés occi­den­tales que per­sonne n’a été même capable de s’apercevoir qu’en lui don­nant un tel nom, ils glo­ri­fiaient Ben Laden, l’identifiant par là à une résis­tance cou­ra­geuse contre des enva­his­seurs géno­ci­daires. C’est comme le fait de bap­ti­ser nos armes du nom des vic­times de nos crimes : Apache, Tomahawk… C’est comme si la Luftwaffe avait appelé ses avions de chasse « Juif » et « Tzigane ». Il y aurait encore beau­coup à dire, mais même le rappel des faits les plus évi­dents et les plus élé­men­taires nous donne déjà ample­ment matière à méditer.

Noam Chomsky

Texte ori­gi­nal :

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