PENSER LA GRANDE TRANSITION

Les infrastructures de la contestation Entretien avec David McNally[1]

Reconstruire nos mouvements

Par Mis en ligne le 05 novembre 2019

X.L. – En quoi la crise éco­no­mique mon­diale de 2008 a-t-elle été déter­mi­nante ? Quelles sont ses causes et consé­quences ?

D.M. – Il ne s’agit pas d’une réces­sion comme les autres, mais d’une crise sys­té­mique. Nous sommes entrés dans une période de pro­fonde insta­bi­lité dans le pro­ces­sus d’accumulation du capi­tal qui per­du­rera pen­dant plu­sieurs années, non­obs­tant les oscil­la­tions tantôt posi­tives, tantôt néga­tives de cer­tains indi­ca­teurs éco­no­miques. Lors de la Grande Dépression de 1929 à 1933, il y a eu une chute mar­quée de l’activité éco­no­mique, suivie d’une reprise de quatre ans, avant que l’économie ne chute à nou­veau. Il est main­te­nant clair que ces épi­sodes for­mèrent un ensemble, une période dis­tincte au cours de laquelle le capi­ta­lisme fut inca­pable de dépas­ser une série de contra­dic­tions. Depuis 2007, le capi­ta­lisme est entré dans un moment his­to­rique du même type.

X.L. – Quels sont les obs­tacles qui pour­raient mener à une reprise ?

D.M. – Sans aucun doute, la classe des tra­vailleurs et tra­vailleuses subit un assaut d’une grande ampleur. Il suffit d’observer ce qui se passe aux États-Unis où l’organisation du mou­ve­ment ouvrier est la plus faible par rap­port aux autres pays du Nord. Il y a eu des des­truc­tions mas­sives d’emploi, mais aussi une énorme aug­men­ta­tion de la pro­duc­ti­vité du tra­vail qui s’est tra­duite en 2009 par une chute du coût uni­taire de pro­duc­tion d’environ 5 %, ce qui signi­fie qu’il en coûte envi­ron 5 % moins aux capi­ta­listes pour pro­duire un bien ou un ser­vice donné. C’est énorme.

On oublie cepen­dant que le capi­ta­lisme ne peut se sortir d’une crise sim­ple­ment en inten­si­fiant l’exploitation du tra­vail. Cela peut res­tau­rer les pro­fits et mettre fin à la série de faillites d’entreprises liées à la crise, mais pour se sortir d’une crise, le capi­ta­lisme a besoin de détruire beau­coup de capi­tal sur­ac­cu­mulé – c’est-à-dire qu’il doit se dépar­tir de beau­coup d’usines, de mines, de tours de bureaux, de centres com­mer­ciaux, etc. – qui ne peut plus être uti­lisé de manière pro­fi­table.

Au cours de la crise actuelle, une restruc­tu­ra­tion de ce genre a été limi­tée à cer­taines par­ties des États-Unis. Quelques usines d’automobiles ont fermé, mais, de façon géné­rale, très peu a été fait pour restruc­tu­rer le capi­tal. En Europe et au Japon, il n’y a pra­ti­que­ment pas eu de des­truc­tion de capi­tal excé­den­taire. Ni en Chine où, au contraire, des inves­tis­se­ments mas­sifs ont encore aggravé le pro­blème. Les grandes restruc­tu­ra­tions res­tent donc devant nous : en plus d’une aug­men­ta­tion de l’exploitation des tra­vailleurs et des tra­vailleuses, de nom­breuses fer­me­tures d’usines seront néces­saires avant que le sys­tème puisse retrou­ver une crois­sance éco­no­mique pro­lon­gée et sou­te­nue.

X.L. – Pourquoi les expli­ca­tions de la crise qui iden­ti­fient la spé­cu­la­tion finan­cière comme LA prin­ci­pale cause sont-elles insa­tis­fai­santes ?

D.M. – Les his­to­riens de la Grande Dépression nous montrent que la pro­duc­tion indus­trielle a com­mencé à chuter en 1928, avant même l’effondrement bour­sier de 1929. Il y a eu d’autres chocs finan­ciers, par exemple en 1927, qui n’enclenchèrent pas de grandes réces­sions, parce que la pro­fi­ta­bi­lité demeu­rait robuste à ce moment. De façon simi­laire aujourd’hui, on note que les taux de pro­fits ont pla­fonné dès 2006 aux États-Unis, de sorte que le sys­tème est devenu plus vul­né­rable à un choc finan­cier. Les indi­ca­teurs éco­no­miques nous montrent aussi que le ralen­tis­se­ment de l’activité éco­no­mique est inter­venu, dans le sec­teur manu­fac­tu­rier notam­ment, avant l’éclatement de la bulle immo­bi­lière.

Deuxièmement, l’éclatement de cette bulle immo­bi­lière a débuté là où les effets de ce ralen­tis­se­ment de l’activité éco­no­mique se res­sen­taient déjà for­te­ment. À Détroit, par exemple, les pertes d’emplois ont eu pour consé­quence qu’un nombre crois­sant de débi­teurs de prêts à haut risque (sub­primes) n’étaient plus en mesure de s’acquitter de leur dette. Ainsi, la hausse du chô­mage amor­cée en 2007 a nourri la hausse des défauts de paie­ment. Les dif­fé­rents fac­teurs sont donc inter­con­nec­tés.

Sur un plan théo­rique, je trouve insa­tis­fai­sante la thèse selon laquelle la « déré­gu­la­tion » finan­cière est la cause de la crise, car elle pré­sume que ce sont les poli­tiques per­met­tant cette déré­gu­la­tion qui sont l’élément déter­mi­nant dans l’évolution éco­no­mique au cours de la période néo­li­bé­rale. Au contraire, la déré­gu­la­tion a suivi l’internationalisation de la finance, plutôt qu’elle ne l’a pré­cé­dée. Au moment où la déré­gu­la­tion s’est vrai­ment mise en branle, les cor­po­ra­tions mul­ti­na­tio­nales s’adonnant à des acti­vi­tés finan­cières dans divers mar­chés natio­naux, juri­dic­tions et zones moné­taires, misaient déjà sur les avan­tages que leur pro­cu­rait la finance extra­ter­ri­to­riale (off-shore). La plus grande partie de cette déré­gu­la­tion a débuté à la toute fin des années 1970 et n’a pris son véri­table envol qu’au cours des années 1980. Je pense donc que cette déré­gu­la­tion est une réac­tion à la mon­dia­li­sa­tion du capi­tal manu­fac­tu­rier et finan­cier.

X.L. – Comment expli­quer cette imbri­ca­tion de la crois­sance et de la ten­dance à la résur­gence d’une crise ? En quoi Marx est-il utile pour com­prendre cette rela­tion ?

D.M. – Marx constate que la mar­chan­dise a un double carac­tère. Il s’agit tout à la fois d’une valeur d’usage, qui satis­fait un besoin humain, et d’une valeur d’échange, qui peut être échan­gée contre de l’argent. Le capi­ta­lisme implique ce phé­no­mène très contra­dic­toire sui­vant lequel on ne peut obte­nir les valeurs d’usage qui per­mettent le main­tien de la vie humaine que sous la forme de valeurs d’échange. C’est-à-dire qu’on doit accé­der au marché pour se les pro­cu­rer. Il s’agit là du résul­tat des pro­ces­sus de dépos­ses­sion asso­ciés au capi­ta­lisme qui détachent les pro­duc­teurs des moyens néces­saires pour pro­duire par eux-mêmes ces valeurs d’usage – notam­ment l’expropriation des pay­sans de leur terre avec les enclo­sures qui les pri­vèrent d’accès aux terres com­mu­nales. Une fois mis en place, ce sys­tème contra­dic­toire fait en sorte que la force motrice du mode de pro­duc­tion devient la pro­fi­ta­bi­lité et l’accumulation d’argent. La com­pé­ti­tion pousse les capi­ta­listes à accu­mu­ler de façon sys­té­ma­tique, faute de quoi ils sont pous­sés à la faillite, sur­pas­sés par leurs concur­rents deve­nus plus per­for­mants. Tous les capi­ta­listes tentent donc de gagner la com­pé­ti­tion en pui­sant dans leurs pro­fits afin de les réin­ves­tir et de les trans­for­mer en de nou­veaux moyens de pro­duc­tion, en se pro­cu­rant la tech­no­lo­gie la plus avan­cée afin de pro­duire les mêmes biens et ser­vices un peu plus rapi­de­ment et à des coûts un peu moindres que leurs concur­rents. Mais, bien sûr, s’ils et elles font tout cela, et si tout ce qui les inté­resse n’est pas la valeur d’usage qui satis­fait des besoins humains, mais bien la pro­duc­tion pour le profit, on peut alors faci­le­ment com­prendre qu’après un long cycle d’accumulation, les capi­ta­listes se retrouvent dans une situa­tion où ils ont créé trop d’usines, de mines, de centres com­mer­ciaux, etc., dont les pro­duits ne peuvent plus être absor­bés par le marché. C’est une situa­tion clas­sique de sur­ac­cu­mu­la­tion.

L’autre aspect du pro­blème est la pro­pen­sion à la méca­ni­sa­tion de la pro­duc­tion, qui implique une course à la tech­no­lo­gie. Celle-ci tend à rem­pla­cer les tra­vailleurs et tra­vailleuses par des machines. Je ne veux pas dire que ça implique néces­sai­re­ment une réduc­tion abso­lue de la main-d’œuvre – bien que ce soit pos­sible, comme le montre la vague de dés­in­dus­tria­li­sa­tion au Canada, aux États-Unis et dans cer­tains pays euro­péens au cours des der­nières années. Mais, en tout cas, cette main-d’œuvre a ten­dance à croître moins rapi­de­ment que ce que Marx appelle le capi­tal constant – la machi­ne­rie, l’équipement de pro­duc­tion, les édi­fices, etc. Comme seul le tra­vail vivant pro­duit de nou­veaux pro­fits, iro­ni­que­ment, à tra­vers cette com­pé­ti­tion maniaque pour la saisie de parts de marché, les capi­ta­listes sapent ce qui sous-tend la pro­fi­ta­bi­lité. Ceci pro­duit donc une autre ten­dance qui fait pres­sion à la baisse sur les pro­fits.

En fait, l’analyse de Marx est beau­coup plus com­plexe que ne laisse croire le résumé que je viens d’en faire. Il iden­ti­fie toute une variété de contre-ten­dances qui contri­buent à ren­for­cer les taux de profit. Tendances et contre-ten­dances agissent simul­ta­né­ment et sont inter­re­liées, mais à cer­tains moments, une ten­dance ou une autre devient domi­nante. Sur une longue période d’accumulation, il existe des périodes-char­nières au cours des­quelles la ten­dance à la réduc­tion rela­tive du tra­vail vivant tend à domi­ner, ce qui mène à une baisse de pro­fi­ta­bi­lité. En paral­lèle, la ten­dance à la sur­ac­cu­mu­la­tion fait éga­le­ment pres­sion sur les pro­fits, puisqu’elle force les capi­ta­listes à tenter d’augmenter leurs ventes fré­né­ti­que­ment. Ainsi, quelqu’un vou­lant ache­ter une auto­mo­bile en ce moment est bom­bardé d’offres et de rabais.

Ces deux ten­dances – à la sur­ac­cu­mu­la­tion et à la baisse rela­tive du tra­vail vivant uti­lisé dans la pro­duc­tion – relèvent les contra­dic­tions du capi­ta­lisme. L’analyse de Marx est la seule qui permet réel­le­ment de saisir le carac­tère contra­dic­toire inhé­rent à l’accumulation capi­ta­liste. Elle éclaire des évé­ne­ments tels que la der­nière crise davan­tage que toute autre théo­rie dis­po­nible.

X.L. – Comment expli­quer la rela­tion dia­lec­tique entre cette ten­dance à la finan­cia­ri­sa­tion et à l’essor de bulles spé­cu­la­tives, d’une part, et la ten­dance à la sur­ac­cu­mu­la­tion et à la baisse du taux de profit, d’autre part ?

D.M. – Durant le boom éco­no­mique de 1982-2007, on a observé une remon­tée pro­lon­gée du taux de profit sur les nou­veaux inves­tis­se­ments, paral­lè­le­ment à une pro­fonde restruc­tu­ra­tion de la pro­duc­tion avec le déve­lop­pe­ment et l’usage de nou­velles tech­no­lo­gies. Les États-Unis, par exemple, ont perdu 300 000 emplois dans l’industrie de l’acier, alors que cette indus­trie conti­nue de pro­duire des quan­ti­tés mas­sives d’acier. On obtient donc une pro­duc­tion de biens beau­coup plus élevée rela­ti­ve­ment à la main-d’œuvre uti­li­sée pour la réa­li­ser. On a eu ensuite un boom d’investissements asso­cié aux nou­velles tech­no­lo­gies dans les pays du Nord et un mou­ve­ment massif de capi­taux vers les régions à bas salaires des pays du Sud. La Chine a été la des­ti­na­tion prin­ci­pale de ces inves­tis­se­ments, mais il faut aussi consi­dé­rer les maquilla­do­ras du Mexique, ainsi que les inves­tis­se­ments alle­mands, par exemple, dans l’ancien bloc de l’Est, ou encore les zones franches au Proche et Moyen-Orient. Il s’agit là d’une réor­ga­ni­sa­tion géo­gra­phique du capi­ta­lisme et du déve­lop­pe­ment de nou­veaux centres d’accumulation.

Mais un nou­veau cycle de sur­ac­cu­mu­la­tion peut faci­le­ment émer­ger de ces trans­for­ma­tions. Tout le monde se rue dans la même direc­tion : Volkswagen, Ford, General Motors, Toyota, Microsoft, Dell, Samsung, etc. Toutes ces entre­prises se dirigent vers la Chine pour construire de nou­velles usines. La plu­part du temps, elles font cela sans fermer leurs ins­tal­la­tions dans leur pays d’origine. Tôt ou tard, on obtient donc une capa­cité de pro­duc­tion exces­sive. Il s’agit là de la pre­mière partie de l’histoire – une sur­ac­cu­mu­la­tion de capi­taux.

En paral­lèle, nous assis­tons aussi à une des­truc­tion mas­sive d’emplois liée aux nou­velles tech­no­lo­gies et à l’informatisation de la pro­duc­tion. C’est la pro­duc­tion « juste-à-temps » et la pro­duc­tion « lean » dont l’objectif est de mini­mi­ser le tra­vail néces­saire pour la fabri­ca­tion d’un pro­duit. Une telle logique d’économie de tra­vail finit par conduire à une pres­sion à la baisse sur les pro­fits. Et les taux de profit aux États-Unis ont en effet atteint un sommet en 2006, avant de chuter. D’où plu­sieurs consé­quences. D’abord, les firmes les moins per­for­mantes et pro­fi­tables sont fra­gi­li­sées. Deuxièmement, cela les encou­rage à contrac­ter des dettes afin de demeu­rer com­pé­ti­tives. Mais dès que les mar­chés finan­ciers et du crédit font face à une tem­pête, les banques, qui ont besoin de reve­nus pour se reca­pi­ta­li­ser, refusent de recon­duire les cré­dits. Les entre­prises les plus vul­né­rables sont alors dans l’incapacité de rem­bour­ser leurs dettes, entraî­nant des faillites en cas­cade. Ce ne sont pas sim­ple­ment les banques qui ont pro­vo­qué la crise actuelle. On doit garder à l’esprit que Chrysler et General Motors étaient en faillite à l’automne 2008 et que ceci était direc­te­ment lié à la dyna­mique que je viens de décrire.

Lorsqu’on lit Marx, on voit d’un côté une ana­lyse de la sur­ac­cu­mu­la­tion et d’un autre côté une ana­lyse de la ten­dance à la baisse du taux de profit. Je consi­dère qu’il est impos­sible de sépa­rer ces élé­ments. Il s’agit de dif­fé­rentes dimen­sions d’un même pro­ces­sus, par lequel la crois­sance éco­no­mique capi­ta­liste mine elle-même les condi­tions qui la sous-tendent. Cette richesse de la théo­rie de Marx permet de saisir des ten­dances dis­tinctes d’un même pro­ces­sus social global. Et je crois qu’il s’agit tou­jours de l’approche la plus fer­tile pour com­prendre ce qui s’est passé depuis 2006 et 2007.

X.L. – Comment les luttes contre les poli­tiques d’austérité dans un contexte de crise pro­lon­gée peuvent-elles servir à déve­lop­per des mou­ve­ments qui pour­raient remettre en ques­tion l’organisation capi­ta­liste de l’économie et de la société ?

D.M. – Il faut agir au niveau idéo­lo­gique et poli­tique où on doit à nou­veau rendre cré­dibles des idées telles que la pro­priété sociale des moyens de pro­duc­tion, le contrôle démo­cra­tique de la pro­duc­tion exercé par les tra­vailleurs et les tra­vailleuses, le dépas­se­ment du marché comme ins­tru­ment d’organisation éco­no­mique, etc. Pour la gauche, ceci implique aussi de déve­lop­per un nou­veau voca­bu­laire et de nou­velles façons d’exprimer les idées anti­ca­pi­ta­listes adap­tées au contexte poli­tique et cultu­rel au sein duquel nous sommes plon­gés. Nous ne devons pas sim­ple­ment assu­mer que les slo­gans du passé auront néces­sai­re­ment un écho au sein de mou­ve­ments sociaux offen­sifs qui pour­raient réémer­ger après trente années de défaites. Prenons l’exemple des plans de sau­ve­tage des banques. La gauche doit arri­ver à déve­lop­per un dis­cours qui insiste sur le fait qu’on a uti­lisé des fonds publics afin de sauver des entre­prises pri­vées et que celles-ci devront deve­nir des ins­ti­tu­tions publiques qui ne fonc­tion­ne­ront plus sui­vant un modèle de maxi­mi­sa­tion des pro­fits, mais qui réa­li­se­ront des inves­tis­se­ments répon­dant à l’intérêt public afin, par exemple, de construire les loge­ments sociaux dont nous avons besoin, de déve­lop­per des sources d’énergie renou­ve­lables et de recon­ver­tir les usines d’automobiles afin qu’elles pro­duisent, par exemple, des pan­neaux solaires.

Il faut ensuite déve­lop­per des formes ins­ti­tu­tion­nelles à l’aide des­quelles la gauche pourra pro­pa­ger ses idées dans une partie plus large de la popu­la­tion. Lors d’une période de défaite, toute une série d’espaces sociaux à tra­vers les­quels la gauche déve­lop­pait et dis­sé­mi­nait ses idées est détruite. Il faut donc recons­truire ce que mon ami Alan Sears appelle des « infra­struc­tures de contes­ta­tion[2] » : tous ces groupes et réseaux de base tels que les syn­di­cats locaux, les comi­tés de quar­tiers, etc., où les gens peuvent se ras­sem­bler, échan­ger des idées et déve­lop­per des stra­té­gies.

Enfin, il faut déve­lop­per paral­lè­le­ment une nou­velle culture de résis­tance. Il s’agit de faire de la poli­tique de la résis­tance un moment cultu­rel dans la vie des gens. Ceci pren­dra une forme musi­cale et impli­quera le déve­lop­pe­ment de nou­velles formes d’art public. Toutes les grandes périodes de sou­lè­ve­ment de la gauche ont été accom­pa­gnées par de tels déve­lop­pe­ments de théâtres de rue, de pro­duc­tions ciné­ma­to­gra­phiques, de créa­tions musi­cales, etc.

Il faut aussi réa­li­ser que lorsque des per­sonnes se joignent à de nou­veaux mou­ve­ments de masse, elles ne cherchent pas néces­sai­re­ment à acqué­rir une carte de membre d’un groupe spé­ci­fique. Elles pensent plutôt à se joindre à la lutte dans la rue, dans leurs lieux de tra­vail et dans leurs quar­tiers afin de faire partie de cette expé­rience, de ce pro­ces­sus exci­tant leur per­met­tant de reprendre le contrôle de leur vie. C’est ce qui est arrivé par exemple sur la place Tahrir au Caire. Les gens ont pu obser­ver un nouvel ensemble de rela­tions sociales. Ils ont pu déve­lop­per une conscience de leur propre pou­voir et de leurs capa­ci­tés, non pas parce qu’on leur dit qu’ils ont ces capa­ci­tés, mais parce qu’ils les découvrent en en fai­sant l’expérience.

Pour déve­lop­per cette nou­velle gauche, il est néces­saire que des groupes de mili­tants et mili­tantes ayant une connais­sance des luttes pas­sées puissent la pro­pa­ger. Il ne s’agit pas d’affirmer que ces expé­riences pas­sées peuvent four­nir toutes les réponses à nos ques­tions. Mais leur connais­sance nous permet d’imaginer des formes d’organisation de masse que la gauche n’a pas pu déve­lop­per depuis un long moment. La gauche doit donc réflé­chir aux moyens de s’émanciper des marges de la vie poli­tique afin de com­men­cer à jouer un rôle modeste dans les mobi­li­sa­tions de masse. Il faut d’autant plus être prêt à cela que la crise conduit à l’émergence de telles mobi­li­sa­tions un peu par­tout dans le monde.

Reconnaître l’imbrication des rap­ports de classe et d’autres formes de rap­ports d’oppression ne signi­fie pas que les classes soient une réa­lité moins impor­tante dans la société contem­po­raine. Il s’agit sim­ple­ment de recon­naître qu’il n’existe pas de classe, com­prise comme une for­ma­tion sociale, qui ne soit pas raci­sée, qui ne soit pas genrée ou qui ne soit pas orga­ni­sée sur la base d’un sys­tème domi­nant de régu­la­tion sexuelle, etc. Il faut donc retour­ner à cette notion dia­lec­tique vou­lant que tout phé­no­mène soit une unité de divers aspects, comme l’avançait Marx dans l’introduction des Grundrisse, et que la classe des tra­vailleurs et des tra­vailleuses ne prenne donc jamais une forme unique. Les tra­vailleurs et les tra­vailleuses sont unis au-delà de leur diver­sité, mais cette diver­sité est aussi un élé­ment cru­cial à consi­dé­rer. Les expé­riences spé­ci­fiques d’oppression ne se résument pas aux contra­dic­tions de classe, mais, heu­reu­se­ment, dans la mesure où nous par­ta­geons cette condi­tion de classe, nous avons un espace – le mou­ve­ment des tra­vailleurs et des tra­vailleuses – au sein duquel nous pou­vons déve­lop­per une poli­tique par­ta­gée de résis­tance anti­ra­ciste, fémi­niste et proqueer. Ce que les tra­vailleurs et les tra­vailleuses ont en commun, c’est leur dépos­ses­sion et la mar­chan­di­sa­tion de leur force de tra­vail. C’est en lut­tant contre cette situa­tion que nous pou­vons décou­vrir notre unité réelle.

Xavier Lafrance, Professeur en science poli­tique à l’UQAM


  1. David McNally est pro­fes­seur en science poli­tique à l’Université York de Toronto. Il est l’auteur notam­ment de Panne glo­bale. Crise, aus­té­rité et crois­sance, Montréal, Écosociété, 2013. Cet article est basé sur un entre­tien publié par la revue Contretemps : <www​.contre​temps​.eu/​r​e​c​o​n​s​t​r​u​i​r​e​-​i​n​f​r​a​s​t​r​u​c​t​u​r​e​s​-​c​o​n​t​e​s​t​a​tion/>.
  2. Alan Sears, The Next New Left. A History of the Future, Winnipeg, Fernwood Publishing, 2014.

Vous appré­ciez cet article ? Soutenez-nous en vous abon­nant au NCS ou en fai­sant un don.

Vous pouvez nous faire par­ve­nir vos com­men­taires par cour­riel ou à notre adresse pos­tale :

cap@​cahiersdusocialisme.​org

Collectif d’analyse poli­tique
CP 35062 Fleury
Montréal
H2C 3K4

Les commentaires sont fermés.