PENSER LA GRANDE TRANSITION

Syndicalisme, pouvoir ouvrier et économie[1]

Reconstruire nos mouvements

Par Mis en ligne le 02 novembre 2019

Dans cet article, j’examine l’évolution du Plan Meidner-Hedborg (PMH) en Suède dans les années 1970, en ce qu’il illustre une ten­ta­tive de tran­si­tion du capi­ta­lisme avancé au socia­lisme, ainsi que ses impli­ca­tions pour la poli­tique du contrôle ouvrier et de la démo­cra­tie éco­no­mique. Le plan, éla­boré par Rudolf Meidner et Anna Hedborg – les deux éco­no­mistes de la puis­sante fédé­ra­tion syn­di­cale social-démo­crate sué­doise Landsorganisationen (LO) –, envi­sa­geait une tran­si­tion pro­gres­sive et à long terme vers le contrôle des tra­vailleurs et des tra­vailleuses sur l’ensemble des actions des plus grandes entre­prises par l’entremise d’un fonds appar­te­nant aux syn­di­cats. Le plan Meidner-Hedborg est signi­fi­ca­tif en tant qu’exemple de la voie social-démo­crate vers le socia­lisme, mais sa tra­jec­toire démontre aussi un carac­tère par­ti­cu­lier de la poli­tique de for­ma­tion col­lec­tive de capi­tal dans une société capi­ta­liste avan­cée, ce qui en fait une leçon impor­tante pour le monde contem­po­rain et les ten­ta­tives de tran­si­tion à venir.

L’unicité du Plan Meidner-Hedborg

Depuis que le Manifeste du Parti com­mu­niste[2] a appelé à l’abolition de la « pro­priété privée bour­geoise moderne », l’objectif fon­da­men­tal du projet socia­liste a été de socia­li­ser les moyens de pro­duc­tion. Cependant, depuis le milieu du XXe siècle, dans les socié­tés capi­ta­listes avan­cées, ce pro­gramme a été lar­ge­ment écarté, sauf par des forces poli­tiques mar­gi­nales. Les lön­ta­gar­fon­der (fonds de sala­rié-e-s) en Suède consti­tuent une véri­table excep­tion à cette règle[3]. Le PMH se pro­po­sait de trans­fé­rer pro­gres­si­ve­ment et cumu­la­ti­ve­ment les actions d’une entre­prise donnée à un fonds détenu par les tra­vailleurs et les tra­vailleuses qui auraient ainsi exercé un contrôle crois­sant sur les moyens de pro­duc­tion. Le plan visait à atteindre cet objec­tif en obli­geant la plu­part des entre­prises du pays (sauf celles comp­tant moins de 50 ou 100 employé-e-s) à trans­fé­rer chaque année une cer­taine partie des béné­fices à un fonds de sala­rié-e-s, contrôlé par les tra­vailleurs et les tra­vailleuses sous la forme d’actions. Au taux de trans­fert de 20 % recom­mandé par le rap­port, les tra­vailleurs et les tra­vailleuses pour­raient déte­nir un contrôle majo­ri­taire au bout de 20 à 35 ans, selon le niveau des béné­fices pen­dant la période de trans­fert. Le plan était clair quant à son ambi­tion trans­for­ma­trice et socia­liste : à la dif­fé­rence de la struc­ture capi­ta­liste de pro­priété qui pré­do­mine aujourd’hui, les fonds de sala­rié-e-s seraient « des ins­ti­tu­tions admi­nis­trées démo­cra­ti­que­ment, dépour­vues de profit privé et d’aspiration au pou­voir[4] ».

Le plan Meidner-Hedborg a attiré l’attention publique dès sa sortie en août 1975. « Révolution en Suède », pou­vait-on lire à la une du Dagens Nyheter, le jour­nal libé­ral, tandis que le jour­nal de la LO pro­cla­mait « Maintenant nous pre­nons la relève ! ». À l’automne 1975, la LO a orga­nisé une cam­pagne d’éducation de masse à tra­vers le pays, avec 18 000 mili­tants et mili­tantes des syn­di­cats par­ti­ci­pant à des groupes d’étude qui les ont menés à appuyer mas­si­ve­ment le plan. L’enthousiasme de la base a incité le pré­sident de la LO, Gunnar Nilsson, à décla­rer publi­que­ment son sou­tien au PMH au début de l’année 1976. Lors du congrès de la LO en juin 1976, le plan a été enté­riné avec un appui écra­sant et les délé­gué-e-s ont chanté l’Internationale. Mais le plan ne s’est fina­le­ment pas réa­lisé.

Les raisons de l’échec

Tant dans les milieux uni­ver­si­taires que popu­laires, l’échec des fonds de sala­rié-e-s à démo­cra­ti­ser radi­ca­le­ment l’économie sué­doise est géné­ra­le­ment attri­bué à l’opposition des capi­ta­listes. Mark Blyth[5] ana­lyse la défaite du fonds comme un moment mar­quant dans la tran­si­tion vers le néo­li­bé­ra­lisme, en Suède et ailleurs, et estime que les actions poli­tiques coor­don­nées des asso­cia­tions d’employeurs et de leurs think-tanks néo­li­bé­raux ont été déter­mi­nantes pour saper les fonds de sala­rié-e-s, et les ins­ti­tu­tions de la social-démo­cra­tie d’après-guerre plus géné­ra­le­ment. Jonas Pontusson sou­ligne éga­le­ment que l’opposition des entre­prises a été la cause prin­ci­pale de l’échec, même s’il consi­dère que les déci­sions prises par les syn­di­cats ont aussi joué un rôle. Ainsi, ce serait d’abord la « nature radi­cale du Plan Meidner [qui] a mobi­lisé le monde des affaires », dont la cam­pagne contre les fonds a ensuite influencé d’autres acteurs, notam­ment les diri­geants du Parti social-démo­crate (SAP) et le syn­di­cat des cols blancs, qui n’ont pas sou­tenu le PMH[6].

Erik Olin Wright évoque éga­le­ment la « réac­tion hos­tile mas­sive de la classe capi­ta­liste sué­doise, qui a lancé une cam­pagne réus­sie pour dis­cré­di­ter [le fonds de sala­rié-e-s] » comme prin­ci­pal obs­tacle à cette voie vers les uto­pies réelles[7]. Cette inter­pré­ta­tion est éga­le­ment cou­rante dans les articles de Jacobin, une publi­ca­tion socia­liste impor­tante dans le monde anglo­phone. Peter Gowan et Mio Tastas Viktorsson sou­tiennent ainsi que « le plan Meidner a échoué. Mais il est cru­cial que nous nous rap­pe­lions que c’était un échec poli­tique plutôt qu’un échec éco­no­mique. La LO s’est atta­quée de front aux employeurs et elle a perdu[8] ». Plusieurs autres rédac­teurs de Jacobin attri­buent l’échec du PMH à la capa­cité des capi­ta­listes à dés­in­ves­tir face aux menaces pesant sur leur pou­voir de classe[9], le PMH deve­nant alors le cas par excel­lence d’une réforme socia­liste allée trop loin, jusqu’à se pré­ci­pi­ter dans le mur impla­cable de la contre-offen­sive capi­ta­liste.

Ces pers­pec­tives sur la tra­jec­toire des fonds de sala­rié-e-s, aussi intui­tives qu’elles puissent paraître du point de vue mar­xiste, ne cor­res­pondent pas à l’évolution his­to­rique du plan. Alors que le débat sur les fonds de sala­rié-e-s a gagné en inten­sité jusqu’à leur adop­tion en 1983, la ver­sion radi­cale et trans­for­ma­trice des fonds a pra­ti­que­ment dis­paru dès 1978. Il faut sou­li­gner d’emblée que la direc­tion du Parti social-démo­crate n’a jamais appuyé le PMH. Après que le congrès de la LO eut adopté le Plan Meidner-Hedborg en 1976, les diri­geants de la LO et du Parti social-démo­crate ont créé un groupe de tra­vail chargé d’élaborer une ver­sion des fonds des sala­rié-e-s qui serait accep­table pour eux, et qui a été rendue publique en février 1978. Le plan de fonds des sala­rié-e-s de 1978 avait main­tenu le méca­nisme de base, qui mène­rait fina­le­ment à la déten­tion majo­ri­taire des actions par les tra­vailleurs et tra­vailleuses, mais il limi­tait le champ des entre­prises appli­cables à celles de plus de 500 employé-e-s, excluant ainsi le contrôle ouvrier dans de nom­breux sec­teurs domi­nés par les petites entre­prises (construc­tion, res­tau­rants, etc.). En outre, un nouvel objec­tif – aug­men­ta­tion de la for­ma­tion de capi­tal et de l’investissement dans l’économie sué­doise – a été ajouté aux objec­tifs ini­tiaux de contrôle des inves­tis­se­ments par les tra­vailleurs et les tra­vailleuses et de répar­ti­tion équi­table de la pro­priété. Ce nouvel objec­tif a mené à une pro­po­si­tion paral­lèle au PMH visant à finan­cer le fonds par des déduc­tions sala­riales, ce qui com­pli­quait et diluait encore plus le but ini­tial de trans­for­ma­tion sociale.

Bien que les repré­sen­tants du Parti social-démo­crate au sein du groupe de tra­vail – en par­ti­cu­lier son futur ministre des Finances néo­li­bé­ral, Kjell-Olof Feldt – aient réussi à limi­ter le radi­ca­lisme des fonds de sala­rié-e-s, les diri­geants du parti ont néan­moins refusé de sou­te­nir le plan de 1978, ce qui a pro­fon­dé­ment décon­certé la base syn­di­cale. La pro­po­si­tion de 1981, rédi­gée encore une fois par un groupe de tra­vail conjoint LO-SAP sous la super­vi­sion plus impo­sante encore de Feldt, a tota­le­ment sup­primé le trans­fert d’actions obli­ga­toire à la base du projet, en finan­çant plutôt le fonds par une aug­men­ta­tion des coti­sa­tions de retraite, ainsi que par le trans­fert en espèces d’une partie des béné­fices dits « excé­den­taires » – par oppo­si­tion à tous les béné­fices, comme aupa­ra­vant. Les fonds achè­te­raient ensuite des actions sur le marché libre, en uti­li­sant les liqui­di­tés reçues. Ce plan Feldt était prin­ci­pa­le­ment axé sur la four­ni­ture de capi­taux pour l’industrie et ne com­por­tait aucun méca­nisme pour une ultime socia­li­sa­tion des entre­prises. Le Plan Feldt repré­sen­tait ainsi le pire des deux mondes ; bien qu’il puisse être atta­qué en tant que com­plot socia­liste par la bour­geoi­sie, il n’offrait aucun des pou­voirs ou des avan­tages qu’un plan socia­liste réel aurait pu offrir aux tra­vailleurs et aux tra­vailleuses. Malgré une forte oppo­si­tion et la grande impo­pu­la­rité du plan, une variante en a été pro­mul­guée par le gou­ver­ne­ment social-démo­crate en décembre 1983 et a duré sept ans, sans effets signi­fi­ca­tifs sur l’économie sué­doise.

Au moment où la direc­tion du Parti social-démo­crate a atté­nué la portée du Plan Meidner-Hedborg et refusé d’en appuyer plu­sieurs ver­sions, la cam­pagne capi­ta­liste inten­sive contre les fonds avait à peine com­mencé. L’Association des employeurs sué­dois (AES) a déclaré son oppo­si­tion à toute forme de fonds des sala­rié-e-s à la fin de 1977 seule­ment et n’a lancé sa cam­pagne de mobi­li­sa­tion qu’au prin­temps 1978. L’essentiel de cette mobi­li­sa­tion – comme la cam­pagne menée par l’AES contre les fonds lors des élec­tions de 1982, ou encore la tris­te­ment célèbre « mani­fes­ta­tion du 4 octobre » de 1983 au cours de laquelle 75 000 per­sonnes ont mani­festé contre les fonds de sala­rié-e-s dans les rues de Stockholm – s’est déroulé tandis que les fonds de sala­rié-e-s étaient deve­nus inof­fen­sifs pour les rela­tions de pro­duc­tion capi­ta­listes, en raison des dyna­miques poli­tiques à l’intérieur du parti social-démo­crate. Une ten­dance à amal­ga­mer les dif­fé­rentes pro­po­si­tions appe­lées « fonds de sala­rié-e-s », qui avaient des impli­ca­tions poli­tiques dis­tinctes malgré le même nom, a éga­le­ment causé beau­coup de confu­sion ana­ly­tique. Mon argu­ment sur l’échec du fonds des sala­rié-e-s ne s’oppose pas com­plè­te­ment aux théo­ries du pou­voir struc­tu­rel capi­ta­liste comme entrave à une tran­si­tion socia­liste démo­cra­tique. En effet, les capi­ta­listes sué­dois ont lancé une contre-cam­pagne même contre les types de fonds des sala­rié-e-s qui mena­çaient à peine leur pou­voir de classe, et si le Plan de Meidner-Hedborg avait été appuyé par tout le mou­ve­ment ouvrier, les capi­ta­listes auraient sûre­ment lancé une offen­sive poli­tique encore plus impor­tante. Cependant, il est signi­fi­ca­tif que le PMH ait d’abord échoué à cause des dyna­miques internes au prin­ci­pal parti de centre gauche sué­dois. L’intransigeance de ses diri­geants n’est tou­te­fois pas sur­pre­nante à la lumière du « para­doxe de la social-démo­cra­tie », une thèse déve­lop­pée par Guay et Drago (dans ce numéro des NCS) dans la foulée de Robert Brenner. Le lea­der­ship d’un parti social-démo­crate, en par­ti­cu­lier si sa stra­té­gie repose sur une col­la­bo­ra­tion de classe paci­fique depuis de nom­breuses années, ne sou­tien­dra évi­dem­ment pas une trans­for­ma­tion aussi radi­cale sans que des pres­sions signi­fi­ca­tives viennent de la base. Ce qui est alors plus impor­tant, et plutôt dérou­tant, c’est l’absence de mobi­li­sa­tions de masse qui auraient contraint les diri­geants à main­te­nir le cap vers le pro­gramme de tran­si­tion pro­posé par le PMH.

Centralisation interne et manque de mobilisation

Le mou­ve­ment syn­di­cal sué­dois était très bien orga­nisé, mais il était éga­le­ment extrê­me­ment cen­tra­lisé, et cette cen­tra­li­sa­tion a encou­ragé à plu­sieurs égards le manque éton­nant de mobi­li­sa­tion pour un plan visant à trans­for­mer radi­ca­le­ment les rela­tions de classe en faveur des tra­vailleurs et tra­vailleuses. L’un des para­doxes du PMH est que son émer­gence n’a pas été pro­vo­quée par un impor­tant tour­nant à gauche au sein du mou­ve­ment social-démo­crate, mais par une com­bi­nai­son for­tuite de deux élé­ments : d’une part, les consé­quences des négo­cia­tions de haut niveau sur les poli­tiques sala­riales soli­daires[10] et, d’autre part, l’emplacement stra­té­gique d’intellectuels de gauche à l’intérieur de la LO, soit Meidner et Hedborg. La Suède avait bien connu une montée du mili­tan­tisme syn­di­cal ainsi que du radi­ca­lisme asso­cié à la Nouvelle Gauche vers la fin des années 1960, ce qui a contri­bué au climat poli­tique dans lequel le PMH a émergé. Cependant, non seule­ment cette montée était rela­ti­ve­ment modeste en com­pa­rai­son d’autres pays comme l’Italie, la France et la Grande-Bretagne, mais les mou­ve­ments radi­caux de la base n’exigeaient rien de tel que le Plan Meidner-Hedborg. Cette ini­tia­tive est donc venue d’en haut, tandis que les tra­vailleurs et les tra­vailleuses ne l’ont sou­te­nue qu’après l’avoir décou­vert dans des groupes d’étude coor­don­nés par la direc­tion de la LO. Lorsque la direc­tion du parti s’est traîné les pieds dans ce dos­sier, le mécon­ten­te­ment de la base a grandi ; et quand la direc­tion a rejeté le plan de 1978, une expres­sion géné­ra­li­sée de mécon­ten­te­ment a éclaté ; des mili­tants et des mili­tantes de la base ont écrit des réso­lu­tions et des articles de jour­naux pour contes­ter la déci­sion. Cependant, il n’existait pas de véhi­cule ins­ti­tu­tion­nel indé­pen­dant pour cana­li­ser le mécon­ten­te­ment de la base face à la direc­tion vers des mobi­li­sa­tions pour le PMH, en raison de la struc­ture hié­rar­chique des ins­ti­tu­tions sociales-démo­crates en Suède.

Plus lar­ge­ment, la cen­tra­li­sa­tion du mou­ve­ment syn­di­cal sué­dois remet­tait en ques­tion le poten­tiel de démo­cra­ti­sa­tion radi­cale du PMH lui-même. L’appropriation syn­di­cale des entre­prises ne pou­vait conduire à un contrôle démo­cra­tique des moyens de pro­duc­tion par les tra­vailleurs et tra­vailleuses si les syn­di­cats eux-mêmes n’étaient pas démo­cra­tiques. Par consé­quent, le PMH a sus­cité peu d’enthousiasme, voire du scep­ti­cisme et de l’hostilité, dans des cercles à gauche de la social-démo­cra­tie, comme chez les mili­tantes et mili­tants membres ou par­ti­sans du Parti de gauche[11] ou d’autres for­ma­tions poli­tiques anti­ca­pi­ta­listes, ainsi que chez les groupes dis­si­dents dans la LO. Par exemple, une bro­chure du Parti de gauche parue en 1975 sur le PMH était inti­tu­lée « Luttons pour le socia­lisme – Pas main dans la main avec Wallenberg[12] ». Compte tenu de la pré­do­mi­nance de la social-démo­cra­tie dans le mou­ve­ment ouvrier sué­dois, ces forces étaient mar­gi­nales. Néanmoins, en tant que mili­tantes et mili­tants oppo­sés à la social-démo­cra­tie, ils consti­tuaient des pôles alter­na­tifs plau­sibles autour des­quels les forces pro-PMH auraient pu se regrou­per. Ceux et celles qui dou­taient du lea­der­ship social-démo­crate étaient éga­le­ment scep­tiques quant aux pro­messes du PMH, tandis que ceux et celles qui croyaient au PMH ne pou­vaient pas défier les diri­geants ouver­te­ment et de manière orga­ni­sée.

Ce pro­blème est lié entre autres à la fai­blesse des visées stra­té­giques à long terme du PMH. Au pre­mier abord, le plan était clair quant à son impli­ca­tion trans­for­ma­trice et sti­pu­lait qu’une grande partie des reve­nus ser­vi­rait à édu­quer les membres du syn­di­cat à l’économie poli­tique et à élar­gir la vie cultu­relle et artis­tique. Une telle auto­no­mi­sa­tion par le biais de l’éducation des tra­vailleurs et tra­vailleuses était consi­dé­rée comme cru­ciale en tant que « moyen le plus effi­cace de contrer les ten­dances bureau­cra­tiques dans les syn­di­cats », le succès des fonds de sala­rié-e-s repo­sant sur l’éducation de ceux et celles qui étaient appe­lés à prendre part à sa ges­tion[13]. Cependant, non seule­ment le plan ne pre­nait pas en compte les ten­dances bureau­cra­tiques exis­tantes dans les syn­di­cats sué­dois, mais il n’offrait aucune idée concrète sur les façons dont la société tout entière pour­rait être trans­for­mée du simple fait du contrôle des tra­vailleurs et tra­vailleuses sur les moyens de pro­duc­tion.

Meidner et Hedborg se sont en partie abs­te­nus de pro­po­ser des idées concrètes pour les mêmes rai­sons que Marx a refusé de le faire – il incom­bait aux tra­vailleurs et aux tra­vailleuses, et non aux élites intel­lec­tuelles, de déci­der de la tra­jec­toire à emprun­ter. Mais l’histoire ne s’arrête pas là – les limites du plan étaient aussi liées au fait que ce der­nier n’était pas pro­posé dans le cadre d’une radi­ca­li­sa­tion géné­rale et signi­fi­ca­tive du mou­ve­ment ouvrier, mais à partir de dis­cus­sions obs­cures sur la for­ma­tion de capi­tal col­lec­tif. Les mou­ve­ments fémi­nistes et éco­lo­giques émer­gents de l’époque ont permis une réflexion plus large sur le PMH comme pivot poten­tiel d’un sys­tème alter­na­tif de pro­duc­tion et de repro­duc­tion sociale, mais le plan est tout de même resté dans son ensemble concen­tré sur la poli­tique du capi­tal. Tant les mili­tantes et les mili­tants pro-PMH à gauche du Parti social-démo­crate que les diri­geants de ce der­nier se sont accor­dés pour dire que le débat était devenu trop confus et trop embourbé dans des détails tech­niques com­plexes, aux­quels peu de gens s’intéressaient, et pour les­quels encore moins de gens étaient prêts à se mobi­li­ser.

Les défis du contrôle ouvrier dans le capitalisme avancé

L’évolution des fonds de sala­rié-e-s en Suède illustre bien les carac­té­ris­tiques prin­ci­pales d’une poli­tique de pro­priété col­lec­tive des tra­vailleurs et tra­vailleuses dans le capi­ta­lisme avancé. Il faut d’abord noter que les fonds de sala­rié-e-s sont un projet poli­tique ambigu : bien qu’ils aient mani­fes­te­ment le poten­tiel de ren­for­cer le pou­voir ouvrier, même s’ils ne bou­le­versent pas entiè­re­ment les rap­ports de pro­duc­tion capi­ta­listes, ils ont éga­le­ment le poten­tiel de ren­for­cer le pou­voir du capi­tal en liant les inté­rêts de la classe ouvrière à ceux du capi­tal. Cette ambi­guïté est la raison pour laquelle les dif­fé­rentes ver­sions des fonds de sala­rié-e-s avaient des impli­ca­tions poli­tiques radi­ca­le­ment dif­fé­rentes, et que la pro­priété ouvrière dans le capi­ta­lisme avancé est elle-même un ter­rain de lutte.

D’un côté, cette ambi­guïté explique pour­quoi le PMH était struc­tu­rel­le­ment dif­fé­rent de la plu­part des autres exemples de pro­grammes socia­listes, qui limi­te­raient auto­ma­ti­que­ment la pro­pen­sion à l’investissement de chaque capi­ta­liste en fonc­tion de leurs propres objec­tifs de ren­ta­bi­lité et déclen­che­raient ainsi la « vallée de la tran­si­tion[14] ». En effet, les inté­rêts éco­no­miques immé­diats du capi­tal et du tra­vail convergent avec les fonds de sala­rié-e-s – même si les entre­prises perdent une partie de leurs béné­fices lors du trans­fert au fonds, elles conservent encore une part impor­tante des pro­fits. En outre, une plus grande part des actions pour les tra­vailleurs et tra­vailleuses est com­pa­tible avec des niveaux d’investissement plus élevés et des res­tric­tions sur la consom­ma­tion actuelle. Les fonds de sala­rié-e-s en géné­ral, y com­pris le PMH, rompent le lien entre les inté­rêts des tra­vailleurs et tra­vailleuses et la consom­ma­tion d’une part, et entre les inté­rêts du capi­tal et les inves­tis­se­ments d’autre part, ce qui leur offre un avan­tage struc­tu­rel en ce qui concerne la via­bi­lité éco­no­mique à long terme.

Cette conver­gence des inté­rêts de classe dans la for­ma­tion de capi­tal col­lec­tif se reflète dans la forte affi­nité entre les orien­ta­tions par­te­na­riales des syn­di­cats et leur adhé­sion à divers pro­grammes pour la créa­tion de capi­tal appar­te­nant aux tra­vailleurs et tra­vailleuses. Le plan Gleitze en Allemagne[15], qui a été le pre­mier à déve­lop­per l’idée des fonds de tra­vailleurs grâce à un trans­fert de béné­fices obli­ga­toire, a été for­te­ment sou­tenu par l’aile modé­rée du mou­ve­ment syn­di­cal alle­mand, tandis que son aile plus mili­tante, diri­gée par IG Metall, s’y est oppo­sée avec véhé­mence. La ten­dance est éga­le­ment valable pour plu­sieurs formes de fonds syn­di­caux volon­taires. Au Québec, le Fonds de soli­da­rité FTQ – le cas le plus impor­tant de fonds col­lec­tifs contrô­lés par des syn­di­cats dans le monde – a été créé en 1983 dans le cadre de la nou­velle approche par­te­na­riale de la direc­tion de la Fédération des tra­vailleurs et tra­vailleuses du Québec (FTQ), en col­la­bo­ra­tion avec le Parti qué­bé­cois et sans guère d’opposition de la part des capi­ta­listes. Ce fonds de soli­da­rité a été inté­gré dans la logique plus large du capi­ta­lisme, et for­te­ment limité par celle-ci[16]. Dans la plu­part des caisses de retraite, la situa­tion est encore pire que celle du Fonds de soli­da­rité FTQ, puisque le contrôle des syn­di­cats sur les fonds eux-mêmes est presque inexis­tant[17], tandis que le Régime de pen­sions du Canada se com­porte comme n’importe quel autre capi­ta­liste et a même sou­vent encou­ragé la pri­va­ti­sa­tion du sec­teur public[18].

Une ten­dance géné­rale à la coop­ta­tion des tra­vailleurs et tra­vailleuses et la pos­si­bi­lité d’une voie vers le socia­lisme sans une pro­fonde « vallée de tran­si­tion » sont les deux faces d’une même poli­tique du contrôle ouvrier. Dans quelles condi­tions la classe ouvrière pour­rait-elle uti­li­ser la pro­priété col­lec­tive des tra­vailleurs et tra­vailleuses dans une direc­tion éman­ci­pa­trice ? Comment, le cas échéant, est-il pos­sible de sur­mon­ter les « contra­dic­tions inhé­rentes à l’utilisation des leviers de la finance dans le but d’accroître le pou­voir des tra­vailleurs dans les entre­prises », iden­ti­fiées par Ian Macdonald et Mathieu Dupuis ? Une ana­lyse plus appro­fon­die du Fonds de soli­da­rité qué­bé­cois est néces­saire pour répondre à ces ques­tions. Du point de vue des débats sué­dois, le carac­tère volon­taire des fonds de soli­da­rité et la contrainte consé­quente au profit réduisent sévè­re­ment la portée trans­for­ma­trice des fonds. Lorsque faire des pro­fits devient un impé­ra­tif, il appa­raît une limite stricte et fon­da­men­tale à la portée démo­cra­tique des fonds, et le profit est à son tour inévi­table si un fonds est basé sur des contri­bu­tions volon­taires, car on ne peut guère attendre des tra­vailleurs et tra­vailleuses qu’ils inves­tissent « leur » argent dans des fonds sans égard à leur ren­ta­bi­lité.

Même si un fonds est basé sur un trans­fert obli­ga­toire, l’attribution d’actions indi­vi­duelles aux membres crée­rait éga­le­ment une forte pres­sion struc­tu­relle vers la ren­ta­bi­lité. Anna Hedborg et son col­lègue Per-Olof Edin ont fait remar­quer lors des débats en Suède que pour les fonds de sala­rié-e-s, la ren­ta­bi­lité ne dis­pa­rais­sait pas en tant que pré­oc­cu­pa­tion, mais deve­nait « sim­ple­ment une res­tric­tion, plutôt qu’un objec­tif[19] ». Pour tendre vers une société qui pro­duit et se repro­duit dif­fé­rem­ment que sous le capi­ta­lisme, un fonds de tra­vailleurs doit au moins dis­po­ser d’une cer­taine liberté face à l’impératif du profit. En Suède, alors que la ver­sion radi­cale du PMH dis­pa­rais­sait, il y eut de plus en plus d’appels à attri­buer des parts indi­vi­duelles du fonds direc­te­ment aux tra­vailleurs et tra­vailleuses, qu’ils pour­raient encais­ser après une cer­taine période. L’expérience sué­doise sug­gère que les tra­vailleurs et tra­vailleuses en vien­draient à exiger de telles actions indi­vi­duelles, sans les­quelles ils ne gagne­raient rien concrè­te­ment avec des fonds pos­sé­dés nomi­na­le­ment, mais irré­cu­pé­rables en pra­tique, à moins que les fonds obli­ga­toires ne pro­mettent une vision ras­sem­bleuse d’accroissement du pou­voir col­lec­tif et de trans­for­ma­tion sociale.

Conclusion

En sep­tembre 2018, John McDonnell, ministre fan­tôme du Parti tra­vailliste bri­tan­nique, déclara que le pro­chain gou­ver­ne­ment tra­vailliste « légi­fé­re­rait pour créer un nou­veau fonds de tra­vailleurs pour chaque grande entre­prise, qui pla­cera une partie des actions de cette société direc­te­ment dans la pro­priété col­lec­tive et le contrôle de la main-d’œuvre[20] ». Bien que les détails du « plan McDonnell » ne soient pas encore révé­lés au moment d’écrire ces lignes, la poli­tique du contrôle ouvrier est de nou­veau à l’ordre du jour. Les leçons des débats sué­dois et de l’expérience qué­bé­coise sont cru­ciales pour envi­sa­ger une pro­priété col­lec­tive des tra­vailleurs et tra­vailleuses et lutter pour un projet éman­ci­pa­teur qui pour­rait nous mener vers un avenir post-néo­li­bé­ral. L’ambiguïté inhé­rente à un tel projet poli­tique est inévi­table, et nous ne pou­vons pas nous per­mettre de sim­ple­ment l’accepter ou la reje­ter en bloc – quel autre choix avons-nous si nous dési­rons acti­ve­ment le socia­lisme ? Nous devons donc faire face aux contra­dic­tions, tout en construi­sant un mou­ve­ment mili­tant qui puisse s’opposer par le bas au risque de coop­ta­tion des fonds de sala­rié-e-s, tout en contri­buant à réa­li­ser leur poten­tiel démo­cra­tique.

Shannon Ikebe, doc­to­rant en socio­lo­gie à l’Université de Californie à Berkeley


  1. Traduction de l’anglais par Emanuel Guay.
  2. Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du Parti com­mu­niste, 1848, <http://​clas​siques​.uqac​.ca/​c​l​a​s​s​i​q​u​e​s​/​E​n​g​e​l​s​_​M​a​r​x​/​m​a​n​i​f​e​s​t​e​_​c​o​m​m​u​n​i​s​t​e​/​M​a​n​i​f​e​s​t​e​_​c​o​m​m​u​n​i​s​t​e.pdf>.
  3. Le terme « Plan Meidner-Hedborg » désigne le fonds de sala­rié-e-s pro­posé en 1975-1976, qui conte­nait un méca­nisme per­met­tant au fonds de déte­nir la majo­rité des actions de la plu­part des entre­prises sué­doises à moyen terme.
  4. Rudolf Meidner, Employee Investment Funds. An Approach to Collective Capital Formation, Londres, Allen et Unwin, 1978, p. 111.
  5. Mark Blyth, Great Transformations. Economic Ideas and Institutional Change in the Twentieth Century, Cambridge, Cambridge University Press, 2002, p. 209.
  6. Jonas Pontusson, The Limits of Social Democracy. Investment Politics in Sweden, Ithaca, Cornell University Press, 1992, p. 229.
  7. Erik Olin Wright, Envisioning Real Utopias, New York, Verso, 2010, p. 163.
  8. Peter Gowan et Mio Tastas Viktorsson, « Revisiting the Meidner Plan », Jacobin, 22 août 2017.
  9. Michael McCarthy, « A demo­cra­tic socia­lism isn’t social demo­cracy », Jacobin, 7 août 2018.
  10. Peter Swenson, Fair Shares. Unions, Pay, and Politics in Sweden and West Germany, Ithaca, Cornell University Press, 1989.
  11. À l’origine for­ma­tion euro­com­mu­niste, ce parti mar­gi­nal est pré­sent dans cer­tains syn­di­cats à Stockholm et dans les villes minières du Nord.
  12. Vänsterpartiet Kommunisterna, Lilla Fakta-serien. Material om lön­ta­gar­fon­der, Lunds Universitetsbibliotek, 1975, p. 8. Les Wallenberg sont la famille indus­trielle la plus riche de Suède.
  13. Meidner, op. cit., p. 90.
  14. Adam Przeworski, Capitalism and Social Democracy, Cambridge, Cambridge University Press, 1985.
  15. Du nom de Bruno Gleitze, éco­no­miste en chef de la Confédération des syn­di­cats alle­mands (DGB).
  16. Ian Macdonald et Mathieu Dupuis, « Limites et obli­ga­tions de l’intervention syn­di­cale dans le domaine de la finance », Nouveaux Cahiers du socia­lisme, n° 19, 2018.
  17. Robin Blackburn, Banking on Death. Or Investing in Life. The History and Future of Pensions, New York, Verso, 2002.
  18. Kevin Skerrett, « Pension funds, pri­va­ti­za­tion, and the limits to “Workers Capital” », Studies in Political Economy, vol. 99, n° 1, 2018, p. 20-41.
  19. Anna Hedborg et Per-Olof Edin, Det nya upp­dra­get, Stockholm, Tiden, 1980.
  20. Shadow Chancellor, John McDonnell’s Speech, Trades Union Congress (TUC), Manchester (GB), 2018, <https://​www​.tuc​.org​.uk/​s​p​e​e​c​h​e​s​/​s​h​a​d​o​w​-​c​h​a​n​c​e​l​l​o​r​-​j​o​h​n​-​m​c​d​o​n​n​e​l​l​s​-​s​p​e​e​c​h​-​t​u​c​-​c​o​n​g​r​e​s​s​-2018>.

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