PENSER LA GRANDE TRANSITION

Libre-échange et néo-néolibéralisme

La crise des crises

Par Mis en ligne le 08 novembre 2019

Il n’y a pas si long­temps, tout était au beau fixe dans le domaine du libre-échange. Le dis­cours domi­nant était à l’effet qu’on devait conti­nuer de s’attaquer aux bar­rières non tari­faires, c’est-à-dire aux lois et règle­men­ta­tions contrai­gnant les entre­prises et que les gou­ver­ne­ments avaient eu la mau­vaise idée d’adopter. Il y avait bien sûr des oppo­sants, et cela depuis les tout pre­miers accords, mais disait-on, c’était des per­sonnes inca­pables de s’adapter à un chan­ge­ment néces­saire.

Les fissures dans le mur

En réa­lité, jamais le libre-échange, qui s’accorde si bien avec l’idéologie néo­li­bé­rale, n’était remis en ques­tion. Finalement, l’opposition la plus forte est venue de là où on ne l’attendait pas. C’est-à-dire de cette popu­la­tion très nom­breuse qui en subit les contre­coups depuis de longues années : les ouvriers vic­times des délo­ca­li­sa­tions, les tra­vailleurs et tra­vailleuses pré­caires, les per­sonnes qui gagnent des salaires insuf­fi­sants, qui sont chô­meuses, celles pri­vées de ser­vices essen­tiels, ayant perdu peu à peu d’importants acquis et qui se battent pour sur­vivre.

Pour des rai­sons com­plexes, ce ne sont pas les tra­di­tion­nels oppo­sants aux accords com­mer­ciaux qui ont pro­fité de cette insa­tis­fac­tion, mais d’abord et avant tout des partis de droite et d’extrême droite. Avec le Brexit, l’élection de Donald Trump aux États-Unis, le gou­ver­ne­ment du Mouvement 5 étoiles et de la Ligue en Italie, le mes­sage envoyé est clair : les partis poli­tiques peuvent se faire un impor­tant capi­tal en pes­tant contre le libre-échange dans les cam­pagnes élec­to­rales. On l’a même vu aux der­nières élec­tions qué­bé­coises, alors que la néces­sité de pro­té­ger la ges­tion de l’offre, dans le cadre de la rené­go­cia­tion de l’ALÉNA, a ras­sem­blé les quatre partis poli­tiques. Sitôt élu, Trump a mis fin à l’Accord de par­te­na­riat trans­pa­ci­fique (PTP) et s’en est pris à l’ALÉNA. Puis il a imposé des bar­rières tari­faires sur des pro­duits, comme l’acier et l’aluminium. Ce qui a causé un vent de panique un peu par­tout dans le monde.

Une vision tronquée

Trump veut notam­ment s’attaquer à l’immense défi­cit com­mer­cial des États-Unis. Depuis des années, son pays est devenu le grand consom­ma­teur de la pla­nète, qui achète en énormes quan­ti­tés des pro­duits arri­vant de nom­breux pays, sans qu’il par­vienne, en échange, à en expor­ter autant, loin de là. Ce pro­blème avait d’ailleurs été révélé dès 2002 par Emmanuel Todd, dans Après l’empire[1], une situa­tion que l’auteur jugeait explo­sive. Et qui ne l’est peut-être pas autant qu’on pour­rait le croire. D’abord parce qu’un grand nombre des pro­duits impor­tés le sont en pro­ve­nance d’entreprises état­su­niennes qui choi­sissent de les fabri­quer à l’étranger, là où la main-d’œuvre est moins chère et les coûts de pro­duc­tion moins élevés. Ensuite parce que de nom­breuses entre­prises des États-Unis res­tent domi­nantes dans des sec­teurs vitaux comme celui de l’informatique.

Le pro­tec­tion­nisme de Trump a d’abord choqué par son aspect irra­tion­nel et revan­chard. Les tarifs doua­niers sem­blaient décou­ler davan­tage de réac­tions émo­tives que d’une ana­lyse soi­gnée de la situa­tion. Certains ont pré­tendu qu’il s’agit d’une stra­té­gie de négo­cia­tion : pour obte­nir plus de conces­sions de la part de ses par­te­naires éco­no­miques, par exemple l’abolition de la ges­tion de l’offre par le Canada dans l’ALÉNA, on sacri­fie­rait sans le moindre mal quelques-unes de ces nou­velles mesures arti­fi­ciel­le­ment impo­sées. Ce qui d’ailleurs a semblé très bien fonc­tion­ner : en rené­go­ciant l’ALÉNA, par crainte de repré­sailles, le Canada s’est plié à l’échéance du 1er octobre 2018 impo­sée par Trump, lui per­met­tant ainsi de se pré­sen­ter à l’élection de mi-mandat avec une impor­tante vic­toire.

Le pro­tec­tion­nisme de Trump s’accompagne de mesures anti­syn­di­cales et d’une volonté de dérè­gle­men­ter le monde du tra­vail. Peut-être réus­sira-t-il à rapa­trier quelques emplois aux États-Unis. Mais ceux-ci appa­rai­tront alors que les condi­tions de tra­vail se seront pro­fon­dé­ment dégra­dées, et pour­raient même deve­nir équi­va­lentes à celles qu’on retrouve dans les pays ayant accueilli les délo­ca­li­sa­tions. La récente déci­sion de la Cour suprême des États-Unis, selon laquelle les coti­sa­tions syn­di­cales obli­ga­toires violent la Constitution, affai­blira encore plus un mou­ve­ment syn­di­cal déjà atta­qué de toute part.

Le grand enjeu de cette remise en cause du libre-échange est de consi­dé­rer la pro­blé­ma­tique de façon glo­bale, et non pas à la pièce, comme on le fait un peu trop actuel­le­ment. Le nouvel ALÉNA conclu entre les États-Unis, le Mexique et le Canada, devenu l’AEUMC[2], montre bien quelques chan­ge­ments dans l’univers du libre-échange. Mais sont-ils vrai­ment signi­fi­ca­tifs ? Chacune des avan­cées qu’on aurait pu y retrou­ver se trouve miti­gée par des mesures qui viennent les affai­blir. Une des vic­toires les plus spec­ta­cu­laires est l’élimination du cha­pitre 11, qui per­met­tait à des entre­prises de pour­suivre les États par le biais de tri­bu­naux privés. Il s’agit là d’une des demandes les plus impor­tantes du mou­ve­ment social depuis de longues années. Mais la vic­toire n’est pas totale, bien que majeure : un méca­nisme de règle­ment des dif­fé­rends entre inves­tis­seurs et États est pré­servé entre les États-Unis et le Mexique, dans cer­tains domaines comme les hydro­car­bures et les télé­com­mu­ni­ca­tions.

Le Canada a aussi réussi à faire éli­mi­ner le prin­cipe de pro­por­tion­na­lité qui l’obligeait à expor­ter ses hydro­car­bures aux États-Unis de façon pro­por­tion­nelle aux quan­ti­tés ven­dues au cours des trois années pré­cé­dentes, et accor­dait ainsi, de façon injus­ti­fiée, un accès prio­ri­taire à ces res­sources au marché état­su­nien. Mais dans ce nouvel accord, rien n’est pro­posé pour ralen­tir l’activité de l’industrie des hydro­car­bures, alors que le danger du réchauf­fe­ment cli­ma­tique exige des mesures fermes pour limi­ter son acti­vité.

Le gou­ver­ne­ment du Canada semble aussi avoir assez bien pro­tégé l’exception cultu­relle, ce qui devrait lui per­mettre de sou­te­nir la culture d’ici, y com­pris sur les sup­ports numé­riques. Mais une clause de repré­sailles pour­rait être uti­li­sée par les entre­prises si nos gou­ver­ne­ments exi­geaient davan­tage de contenu cana­dien, par exemple à une com­pa­gnie comme Netflix. Selon les juristes Guèvremont et Bernier, « le côté per­ni­cieux d’une telle clause de repré­sailles est qu’elle pour­rait faci­le­ment décou­ra­ger, pure­ment et sim­ple­ment, la mise en place de mesures de pro­tec­tion et de pro­mo­tion des expres­sions cultu­relles cana­diennes[3] ».

On a beau­coup parlé d’un gain inté­res­sant pour la classe ouvrière : les auto­mo­biles auront un pour­cen­tage plus élevé de contenu nord-amé­ri­cain et 40 % de celui-ci devra être fabri­qué par des sala­riés gagnant au moins 16 dol­lars ($) l’heure. Mais cette mesure, dif­fi­cile à appli­quer, ne touche qu’un nombre très limité de tra­vailleurs et tra­vailleuses, dans un sec­teur où l’on aurait par ailleurs inté­rêt à réduire la pro­duc­tion, afin de mieux lutter contre les chan­ge­ments cli­ma­tiques.

Le reste de l’entente cor­res­pond à ce que le libre-échange a tou­jours été. Les bre­vets pour les médi­ca­ments de marque et les droits d’auteur sont pro­lon­gés, ce qui haus­sera le coût des médi­ca­ments et nuira à l’accessibilité de la connais­sance. Aucun tarif doua­nier ne sera imposé sur les pro­duits agri­coles entre les États-Unis et le Mexique, ce qui demeu­rera un obs­tacle majeur pour l’atteinte de la sou­ve­rai­neté ali­men­taire au Mexique. Une impor­tante brèche a été faite au sys­tème de ges­tion de l’offre au Canada, qui s’ajoute à celles qu’on retrouve dans l’accord entre le Canada et l’Union euro­péenne et la nou­velle ver­sion du Partenariat trans­pa­ci­fique. Le niveau de taxa­tion à partir duquel s’appliquent les droits de douane et les taxes pour les achats en ligne a été relevé de 20 à 150 $, et le seuil de taxa­tion sur les achats en ligne passe de 20 à 40 $, ce qui affec­tera nos com­mer­çants, vic­times d’une concur­rence déloyale. Les États signa­taires qui vou­draient quit­ter l’ALÉNA res­te­ront liés à l’accord pen­dant au moins 16 ans.

Dans cette entente, on ne retrouve rien de signi­fi­ca­tif pour pro­té­ger l’environnement, pour amé­lio­rer les condi­tions de tra­vail, sinon de bonnes inten­tions énu­mé­rées dans des cha­pitres assez étof­fés sur ces sujets, mais dont les effets réels risquent d’être très mini­maux. Même si Donald Trump bombe le torse devant le succès des négo­cia­tions, et même si on observe une cer­taine ouver­ture face à quelques reven­di­ca­tions en pro­ve­nance de la société civile, ses négo­cia­teurs ont bel et bien conclu un accord très impar­fait, du même type que ceux qu’il dénonce.

Se servir de la tendance pour la renverser

L’AEUMC est un exemple de plus qui nous montre com­ment les élites éco­no­miques n’ont pas vrai­ment renoncé à négo­cier des accords com­mer­ciaux comme elles l’ont tou­jours fait, en ne tenant pas assez compte de ce qu’on leur reproche depuis des années. Mais les popu­la­tions ont aujourd’hui ten­dance à appuyer les partis qui s’opposent au libre-échange. Si bien que les gou­ver­ne­ments tentent de résoudre la qua­dra­ture du cercle : faire avan­cer le libre-échange tout en pré­ten­dant qu’ils se pré­oc­cupent de ses effets sur les popu­la­tions. Ce qui a comme consé­quence de fra­gi­li­ser les accords com­mer­ciaux.

L’accord entre le Canada et l’Union euro­péenne (AÉCG[4]) est menacé par l’Italie, entre autres, qui a déclaré qu’elle ne le rati­fie­rait pas. L’ALÉNA a été rené­go­cié dans des condi­tions très dif­fi­ciles et la conclu­sion du nouvel accord a immé­dia­te­ment été suivie d’une vive oppo­si­tion, au Québec en par­ti­cu­lier, ne serait-ce qu’à cause de l’affaiblissement de la ges­tion de l’offre. L’Accord sur le com­merce des ser­vices (ACS) reste tou­jours entouré du plus grand secret. L’ex-accord de Partenariat trans­pa­ci­fique, devenu sou­dai­ne­ment dans sa déno­mi­na­tion un accord « pro­gres­siste[5] » sans qu’on ait pris la peine de le rené­go­cier, et sans les États-Unis, a été conclu dans la plus grande dis­cré­tion. L’objectif de dérè­gle­men­ta­tion, par­ti­cu­liè­re­ment celle du com­merce élec­tro­nique et des ser­vices, reste tou­jours incon­tour­nable pour les négo­cia­teurs des accords de libre-échange, en dépit des consé­quences néga­tives qui en découlent.

Le pro­tec­tion­nisme de sur­face mis de l’avant par Trump s’intègre à un plan de relance de l’économie état­su­nienne par­ti­cu­liè­re­ment risqué, selon l’économiste Robert A. Blecker. Ce plan com­bine bar­rières tari­faires sur cer­tains pro­duits, dérè­gle­men­ta­tion, impor­tantes baisses d’impôt et hausse de la pro­duc­tion d’énergie fos­sile[6]. Cette approche à la fois très dom­ma­geable pour l’environnement et pour la condi­tion des tra­vailleurs et des tra­vailleuses, ouvre tout de même la voie à une nou­velle réflexion, qui elle-même s’intéresse à ce qui était devenu une sorte de tabou : et si on appli­quait intel­li­gem­ment de sem­blables mesures afin de trans­for­mer pour le mieux un com­merce inter­na­tio­nal hors contrôle ?

En cette période de réchauf­fe­ment cli­ma­tique et de dété­rio­ra­tion des bons emplois, plu­sieurs rap­pellent la néces­sité de créer des cir­cuits courts dans la cir­cu­la­tion des mar­chan­dises, ce qui per­met­trait des éco­no­mies consi­dé­rables d’énergie, et des poli­tiques favo­ri­sant l’économie locale, qui ces­se­rait d’être sacri­fiée à l’autel de la mon­dia­li­sa­tion et de la libre concur­rence. Les États-Unis nous ont donné l’exemple du Buy American Act, qui pré­cède de loin les mesures de Trump, et qui oblige les muni­ci­pa­li­tés à s’alimenter d’abord chez les four­nis­seurs locaux.

Plutôt que de décrier cette mesure tou­jours très appré­ciée aux États-Unis, de défendre incon­di­tion­nel­le­ment l’ouverture des mar­chés et entrer dans le jeu d’un libé­ra­lisme féroce dévo­rant nos entre­prises, nos gou­ver­ne­ments devraient plutôt suivre ce modèle, comme le sug­gère d’ailleurs Pierre Patry, tré­so­rier de la Confédération des syn­di­cats natio­naux (CSN) : « Pour chaque entre­prise et chaque emploi direc­te­ment lié à un contrat, il y a une région qui pro­fite de nom­breux effets indi­rects. C’est tout un éco­sys­tème éco­no­mique qu’on pré­serve et qu’on déve­loppe lorsqu’on sti­mule nos indus­tries. Après avoir été mis à mal dans les der­nières années, le déve­lop­pe­ment régio­nal en aurait bien besoin[7] ».

Selon Benjamin Masse-Stamberger, « en fait, tous les pays pra­tiquent peu ou prou une cer­taine forme de pro­tec­tion­nisme[8] ». En défen­dant l’idée d’une « démon­dia­li­sa­tion », l’économiste Walden Bello a été l’un de ceux qui ont défini les prin­cipes d’une éco­no­mie éman­ci­pée du libre-échange[9]. Il s’agit en gros de rame­ner le centre de gra­vité de l’économie vers le marché inté­rieur. On en vien­drait ainsi à favo­ri­ser la pro­duc­tion locale, les entre­prises à dimen­sion humaine, tout en tenant davan­tage compte de la qua­lité de vie et des consé­quences des échanges com­mer­ciaux sur l’environnement. Plutôt que d’offrir un immense marché sans contraintes aux com­pa­gnies trans­na­tio­nales leur per­met­tant d’éliminer la concur­rence, il s’agirait de déve­lop­per une éco­no­mie mixte inté­grant coopé­ra­tives, entre­prises auto­gé­rées, entre­prises pri­vées et publiques, tout en limi­tant le pou­voir des mul­ti­na­tio­nales. Pour y arri­ver, il faut mettre quelques bonnes res­tric­tions au libre marché.

La dérèglementation, le véritable enjeu

Il est indis­pen­sable de s’attaquer à l’un des objec­tifs les plus incon­tour­nables du libre-échange, soit celui d’éliminer les bar­rières non tari­faires. Il faut rap­pe­ler à quel point le libre-échange concerne sur­tout la dérè­gle­men­ta­tion – ou une règle­men­ta­tion plus sévère, mais seule­ment si elle est dans l’intérêt des mul­ti­na­tio­nales, comme le pro­lon­ge­ment des bre­vets phar­ma­ceu­tiques.

Le gou­ver­ne­ment de Trump fait de la dérè­gle­men­ta­tion une grande prio­rité. Il refuse de contrô­ler les armes à feu malgré les tue­ries à répé­ti­tion dans son pays. Il sou­haite allé­ger les obli­ga­tions anti­pol­lu­tion pour les nou­velles voi­tures même si le réchauf­fe­ment cli­ma­tique s’accélère. Il cherche à déman­te­ler la règle­men­ta­tion du sec­teur finan­cier péni­ble­ment entre­prise par le gou­ver­ne­ment Obama, même si la ter­rible crise éco­no­mique de 2007-2008 a été causée par la liberté sans contrainte dont pro­fitent les grandes banques. Le pré­sident n’est pas le seul dans sa volonté de faire sauter les ver­rous règle­men­taires. L’AÉCG contient, par exemple, un forum de coopé­ra­tion règle­men­taire dont l’objectif est de main­te­nir une pres­sion per­ma­nente sur les règle­men­ta­tions adop­tées par les gou­ver­ne­ments. Selon celui du Canada, l’Accord sur le com­merce des ser­vices se penche, entre autres, sur la règle­men­ta­tion natio­nale, les ser­vices finan­ciers, la télé­com­mu­ni­ca­tion, le com­merce élec­tro­nique[10], des sec­teurs où les contraintes règle­men­taires sont par­ti­cu­liè­re­ment grandes, parce qu’elles sont néces­saires pour pro­té­ger les popu­la­tions.

De plus, notre gou­ver­ne­ment a tou­jours sou­tenu, envers et malgré tout, les méca­nismes de règle­ment des dif­fé­rends entre inves­tis­seurs et États dans les accords com­mer­ciaux, tel­le­ment décriés par les oppo­sants au libre-échange, et qui per­mettent aux entre­prises de contes­ter, par le biais de tri­bu­naux privés conçus expres­sé­ment pour elles, les règle­men­ta­tions qui ne leur conviennent pas. L’élimination du cha­pitre 11 de l’AEUMC est cepen­dant un virage impor­tant. De même que la contes­ta­tion de son équi­valent dans l’AÉCG devant un tri­bu­nal alle­mand et le très grand mécon­ten­te­ment que ce méca­nisme a pro­vo­qué en Europe. Certaines pour­suites ont choqué l’opinion publique, comme celle de la com­pa­gnie sué­doise Vattenfall s’attaquant au gou­ver­ne­ment alle­mand à cause de son refus de pour­suivre la construc­tion de cen­trales nucléaires, ou au Québec, celle de Lone Pine Ressources, mécon­tente du mora­toire sur l’exploration et l’exploitation pétro­lière et gazière dans l’estuaire du Saint-Laurent. Il ne faut pas oublier aussi à quel point l’existence même de ces tri­bu­naux d’arbitrage a un effet dis­sua­sif pour les gou­ver­ne­ments qui n’osent plus règle­men­ter de crainte de se faire pour­suivre, sou­vent sous la menace de lob­byistes. L’élimination défi­ni­tive des organes de règle­ment des dif­fé­rends entre inves­tis­seurs et États pour­rait être un bon pas vers une règle­men­ta­tion plus sévère de l’activité de mul­ti­na­tio­nales.

Les enjeux reliés au libre-échange semblent aujourd’hui si com­pli­qués et para­doxaux que plu­sieurs renoncent à vou­loir les com­prendre. Il faut éviter que l’insatisfaction mar­quée des popu­la­tions envers le libre-échange se trans­forme en stra­té­gie du choc, comme l’a défi­nie Naomi Klein, une théo­rie selon laquelle les crises deviennent le pré­texte pour ren­for­cer l’ordre néo­li­bé­ral, par leur effet désta­bi­li­sant qui pro­voque un affai­blis­se­ment de la résis­tance. Ainsi, à force de craindre le pro­tec­tion­nisme et de prendre à la lettre les rodo­mon­tades de Donald Trump, on cherche à ren­for­cer le libre-échange, pour­tant l’une des prin­ci­pales rai­sons de la crise qui a mené à l’élection de ce pré­sident. Derrière l’écran d’un pro­tec­tion­nisme et de négo­cia­tions spec­ta­cu­laires qui ont joué un sec­teur contre un autre (par exemple les fermes qué­bé­coises contre l’industrie auto­mo­bile onta­rienne dans le nouvel ALÉNA) se pour­suit de plus belle une dérè­gle­men­ta­tion qui accen­tuera les inéga­li­tés sociales et ralen­tira la lutte contre les chan­ge­ments cli­ma­tiques. Il ne faut pas lais­ser une droite extré­miste et un centre qui refuse le moindre examen de conscience rester des maîtres des illu­sions. La grogne popu­laire a tout de même réussi à ralen­tir consi­dé­ra­ble­ment les négo­cia­tions des accords de libre-échange et à délé­gi­ti­mer ceux qui sont déjà signés. Les défen­seurs du libre-échange ne savent plus quels mots emprun­ter pour le rendre accep­table. Ce colosse est peut-être un peu plus fra­gile qu’on pour­rait le croire.

Il serait temps d’écouter celles et ceux qui pro­posent des solu­tions au libre-échange. Par exemple, accor­der la prio­rité à la pro­tec­tion de l’environnement, à la pro­tec­tion des droits de la per­sonne et à la qua­lité des emplois ; exclure les ser­vices publics des accords de libre-échange ; conclure des ententes pour éli­mi­ner la concur­rence fis­cale entre les États ; per­mettre aux États de pou­voir assu­rer la sou­ve­rai­neté ali­men­taire ; main­te­nir sans com­pro­mis l’exception cultu­relle y com­pris en ce qui touche les sup­ports numé­riques ; favo­ri­ser une dis­cri­mi­na­tion posi­tive pour les pays du Sud leur per­met­tant d’ériger des bar­rières com­mer­ciales sur cer­tains pro­duits pour pro­té­ger leur éco­no­mie ; limi­ter la pro­tec­tion de la pro­priété intel­lec­tuelle au profit des grandes entre­prises en ren­dant les médi­ca­ments géné­riques et la connais­sance plus acces­sibles ; rendre le pro­ces­sus de négo­cia­tion des accords com­mer­ciaux plus trans­pa­rent, en ouvrant la porte à une consul­ta­tion beau­coup plus large de la société civile (incluant syn­di­cats, ONG, orga­ni­sa­tions com­mu­nau­taires et envi­ron­ne­men­ta­listes).

Cette longue liste permet de consta­ter à quel point le libre-échange, qu’on nous a depuis si long­temps pré­senté comme une néces­sité abso­lue, est relié à une façon par­ti­cu­liè­re­ment étroite de conce­voir l’économie et le com­merce inter­na­tio­nal.

Claude Vaillancourt, pré­sident d’ATTAC Québec et écri­vain


  1. Emmanuel Todd, Après l’empire. Essai sur la décom­po­si­tion du sys­tème amé­ri­cain, Paris, Gallimard, 2002.
  2. AEUMC : Accord États-Unis-Mexique-Canada.
  3. Véronique Guèvremont et Ivan Bernier, « Une menace à la sou­ve­rai­neté cultu­relle du Canada », Le Devoir, 5 octobre 2018.
  4. AÉCG : Accord éco­no­mique et com­mer­cial global.
  5. Partenariat trans­pa­ci­fique global et pro­gres­siste. Le terme « pro­gres­siste » de l’Accord de par­te­na­riat trans­pa­ci­fique cor­res­pond à une envie des libé­raux de faire croire que le libre-échange est devenu plus favo­rable à la classe moyenne.
  6. Robert A. Blecker, « Trump is a pro­tec­tio­nist – But who is he pro­tec­ting ? », Jacobin, 20 mars 2018, <www​.jaco​bin​mag​.com/​2​0​1​8​/​0​3​/​d​o​n​a​l​d​-​t​r​u​m​p​-​t​a​r​i​f​f​s​-​p​r​o​t​e​c​t​i​o​n​i​s​m​-​trade>.
  7. Dans Jonathan Aspireault-Massé, « Contenu local pour contrats publics », LE.POINT.SYNDICAL, CSN, 4 juin 2018, <www​.csn​.qc​.ca/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​s​/​c​o​n​t​e​n​u​-​l​o​c​a​l​-​p​o​u​r​-​c​o​n​t​r​a​t​s​-​p​u​b​lics/>.
  8. Benjamin Masse-Stamberger, « Protectionnisme : et si Trump avait raison », Le Figaro, 5 mars 2018.
  9. Walden Bello, La démon­dia­li­sa­tion. Idées pour une nou­velle éco­no­mie mon­diale, Monaco, Serpent à plumes, 2011.
  10. Affaires mon­diales du Canada, « Qu’est-ce que l’ACS ? », <http://​inter​na​tio​nal​.gc​.ca/​t​r​a​d​e​-​a​g​r​e​e​m​e​n​t​s​-​a​c​c​o​r​d​s​-​c​o​m​m​e​r​c​i​a​u​x​/​t​o​p​i​c​s​-​d​o​m​a​i​n​e​s​/​s​e​r​v​i​c​e​s​/​t​i​s​a​-​a​c​s​.​a​s​p​x​?​l​a​n​g=fra>.

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