Les défis du féminisme autochtone Entretien avec Widia Larivière

Je suis la lune la terre la mer

ma mémoire

mes entrailles mon sang

un tremblement territoire

un grondement d’ancêtres

le cœur les matrices vidées

Je heurte

un tambour immense

asséché.

Natasha Kanapé Fontaine[2]

 

 

Melissa Mollen-Dupuis, d’origine innue, et Widia Larivière, d’origine algonquine, ont coorganisé la première marche Idle No More au Québec à laquelle ont participé 400 personnes autochtones et non autochtones en décembre 2012 à Montréal. Dans le sillage d’Ellen Gabriel et de Viviane Michel, les deux jeunes femmes sont devenues la figure visible d’un féminisme autochtone incontournable. Selon Widia : « Le féminisme a été associé au monde occidental compte tenu du colonialisme. Mais c’est devenu indispensable aujourd’hui d’avoir une perspective féministe sur les questions autochtones. Le racisme et le sexisme prennent des formes de violence particulière envers les femmes autochtones. La surexploitation des terres ancestrales sans le consentement des peuples autochtones est une nouvelle forme de colonialisme qui empire les conditions d’existence des femmes. On a qu’à regarder ce qui se passe à Fort McMurray, par exemple. L’exploitation des sables bitumineux provoque une augmentation des prix du loyer, la marginalisation des plus démunis, l’itinérance, la traite à des fins d’exploitation sexuelle, des problèmes multidimensionnels qui menacent les femmes autochtones. »

La recherche comme enjeu

Pour Widia, si les féminismes autochtones ont connu un développement plus significatif dans le monde intellectuel anglo-américain (notamment grâce à de nombreux travaux et écrits de penseures autochtones[3]), « il faut se réapproprier le féminisme, en particulier dans les milieux autochtones francophones, pour réfléchir sur les conditions d’existence des femmes autochtones et la reprise du pouvoir par les femmes. On ne peut tout simplement pas penser la gouvernance autochtone sans un processus plus égalitaire ». Widia souligne l’importance des recherches d’Annie O’Bomsawin-Bégin et de Suzy Basile[4]. Sans dénigrer la valeur à la fois universitaire et sociale des chercheurs non autochtones, il est regrettable que si peu d’Autochtones aient accès à ces statuts d’autorité en raison des critères de validation des systèmes universitaires qui récompensent les diplômes, les subventions de recherche et « les publications écrites au détriment des expériences réelles et de la transmission orale du savoir », selon Widia Larivière.

Injustices épistémiques

En philosophie, la notion d’« injustice épistémique » désigne les inégalités d’accès au savoir et à la production de connaissances, les inégalités d’accès aux positions d’autorité épistémique ainsi que les diverses formes d’ignorance ou d’oppression épistémiques qui sont maintenues au sein des sociétés. Ces injustices sont reproduites, soit de manière délibérée, ou de manière plus ou moins consciente, mais elles sont toujours déterminées par des inégalités socioéconomiques, politiques et culturelles, genrées et racialisées. Selon plusieurs témoignages, certaines personnes souffrent d’un déficit de crédibilité en raison des préjugés qui pèsent sur leur identité. Combien de femmes autochtones ont témoigné contre les abus de pouvoir, les agressions sexuelles et la brutalité policière dans l’indifférence généralisée, avant que la société québécoise ne s’en alarme suite à un reportage réalisé par des journalistes non autochtones et que le gouvernement ne mette en place une commission d’enquête ? Lors de son allocution à l’ouverture des audiences à Val-d’Or (juin 2017) de la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec, Viviane Michel, présidente de Femmes autochtones du Québec, exprimait dans un cri du cœur le découragement et l’épuisement qui guettent les Autochtones devant sans cesse sonner l’alarme face à l’urgence chronique des injustices structurelles subies dans un contexte d’inertie généralisée. Les mécanismes par lesquels on maintient certaines formes d’ignorance sont parfois les résultats d’un contrôle politique délibéré, parfois les conséquences plus ou moins conscientes des actions collectives au sein des sociétés. Par exemple, le fait que les manuels d’histoire québécoise et canadienne aient oblitéré le récit violent de la colonisation et représenté une vision édulcorée de rapports entre les peuples européens et autochtones est une illustration perturbante de la force des injustices épistémiques contre lesquelles les luttes autochtones doivent se confronter.

Réinvestir l’espace politique

Le féminisme autochtone doit être compris dans une perspective historique, selon Widia. Même si à son avis la représentation significative des femmes autochtones au moment de l’essor de Idle No More n’était pas politiquement délibérée, elle reflète néanmoins une volonté de réinvestissement par les femmes des sphères décisionnelles au sein des mouvements sociaux. En effet, autant il est vrai que les conséquences du colonialisme sont tragiques aussi bien pour les hommes que pour les femmes, force est de constater qu’elles ont également une dimension genrée. Non seulement « les visions traditionnelles de gouvernance autochtone précoloniale étaient plus égalitaires », mais on ne peut nier le fait que « le modèle patriarcal des cultures colonisatrices a eu un impact majeur sur les sociétés autochtones qui a mené à la Loi sur les Indiens, dont les conséquences néfastes sur la participation politique des femmes autochtones et leur droit de vote » ne peuvent être contestées. Loin de succomber à un féminisme occidental qui ne tient pas suffisamment compte des enjeux spécifiques liés au colonialisme, aux injustices épistémiques et structurelles qui affectent les femmes autochtones, « féminisme autochtone et autodétermination viennent nécessairement ensemble, car les réflexions et l’application du droit à l’autodétermination ne peuvent se faire sans la participation significative des femmes ». En ce sens, « tous les enjeux autochtones affectent les femmes de manière particulière et la gouvernance autochtone postcolonialiste devra nécessairement être plus égalitaire » selon Widia Larivière. « L’émergence d’un féminisme autochtone, qui a des répercussions réelles sur la mobilisation de la relève et des conséquences positives sur l’affirmation de notre identité », est ce qui continue de porter l’élan et la trajectoire persévérante, déterminée et courageuse des militantes engagées de Idle No More.

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Ryoa Chung[1]

 

Notes

  1. Professeure au département de philosophie de l’Université de Montréal.
  2. Natasha Kanapé Fontaine, Manifeste Assi, Montréal, Mémoire d’encrier, 2014.
  3. Voir Joyce Green, Making Space for Indigenous Feminism, Halifax, Fernwood, 2007; Rauna Kuokkanen, « Self-determination and indigenous women’s rights at the intersection of international human rights », Human Rights Quarterly, vol. 34, n° 1, 2012, p. 225-250; Cheryl Susack, Shari M. Huhndorf, Jeanne Perreault et Jean Barman (dir.), Indigenous Women and Feminism. Politics, Activism, Culture, Georgetown, University of British Columbia Press, 2011.
  4. Annie O’Bomsawin-Bégin enseigne la philosophie au Cégep de Saint-Jérôme. Suzy Basile est la première Atikamekw à avoir reçu un doctorat à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue.

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