Perspectives

Les défis du féminisme autochtone Entretien avec Widia Larivière

Mis en ligne le 14 septembre 2019

Je suis la lune la terre la mer

ma mémoire

mes entrailles mon sang

un trem­ble­ment ter­ri­toire

un gron­de­ment d’ancêtres

le cœur les matrices vidées

Je heurte

un tam­bour immense

assé­ché.

Natasha Kanapé Fontaine[2]

Melissa Mollen-Dupuis, d’origine innue, et Widia Larivière, d’origine algon­quine, ont coor­ga­nisé la pre­mière marche Idle No More au Québec à laquelle ont par­ti­cipé 400 per­sonnes autoch­tones et non autoch­tones en décembre 2012 à Montréal. Dans le sillage d’Ellen Gabriel et de Viviane Michel, les deux jeunes femmes sont deve­nues la figure visible d’un fémi­nisme autoch­tone incon­tour­nable. Selon Widia : « Le fémi­nisme a été asso­cié au monde occi­den­tal compte tenu du colo­nia­lisme. Mais c’est devenu indis­pen­sable aujourd’hui d’avoir une pers­pec­tive fémi­niste sur les ques­tions autoch­tones. Le racisme et le sexisme prennent des formes de vio­lence par­ti­cu­lière envers les femmes autoch­tones. La sur­ex­ploi­ta­tion des terres ances­trales sans le consen­te­ment des peuples autoch­tones est une nou­velle forme de colo­nia­lisme qui empire les condi­tions d’existence des femmes. On a qu’à regar­der ce qui se passe à Fort McMurray, par exemple. L’exploitation des sables bitu­mi­neux pro­voque une aug­men­ta­tion des prix du loyer, la mar­gi­na­li­sa­tion des plus dému­nis, l’itinérance, la traite à des fins d’exploitation sexuelle, des pro­blèmes mul­ti­di­men­sion­nels qui menacent les femmes autoch­tones. »

La recherche comme enjeu

Pour Widia, si les fémi­nismes autoch­tones ont connu un déve­lop­pe­ment plus signi­fi­ca­tif dans le monde intel­lec­tuel anglo-amé­ri­cain (notam­ment grâce à de nom­breux tra­vaux et écrits de pen­seures autoch­tones[3]), « il faut se réap­pro­prier le fémi­nisme, en par­ti­cu­lier dans les milieux autoch­tones fran­co­phones, pour réflé­chir sur les condi­tions d’existence des femmes autoch­tones et la reprise du pou­voir par les femmes. On ne peut tout sim­ple­ment pas penser la gou­ver­nance autoch­tone sans un pro­ces­sus plus éga­li­taire ». Widia sou­ligne l’importance des recherches d’Annie O’Bomsawin-Bégin et de Suzy Basile[4]. Sans déni­grer la valeur à la fois uni­ver­si­taire et sociale des cher­cheurs non autoch­tones, il est regret­table que si peu d’Autochtones aient accès à ces sta­tuts d’autorité en raison des cri­tères de vali­da­tion des sys­tèmes uni­ver­si­taires qui récom­pensent les diplômes, les sub­ven­tions de recherche et « les publi­ca­tions écrites au détri­ment des expé­riences réelles et de la trans­mis­sion orale du savoir », selon Widia Larivière.

Injustices épis­té­miques

En phi­lo­so­phie, la notion d’« injus­tice épis­té­mique » désigne les inéga­li­tés d’accès au savoir et à la pro­duc­tion de connais­sances, les inéga­li­tés d’accès aux posi­tions d’autorité épis­té­mique ainsi que les diverses formes d’ignorance ou d’oppression épis­té­miques qui sont main­te­nues au sein des socié­tés. Ces injus­tices sont repro­duites, soit de manière déli­bé­rée, ou de manière plus ou moins consciente, mais elles sont tou­jours déter­mi­nées par des inéga­li­tés socioé­co­no­miques, poli­tiques et cultu­relles, gen­rées et racia­li­sées. Selon plu­sieurs témoi­gnages, cer­taines per­sonnes souffrent d’un défi­cit de cré­di­bi­lité en raison des pré­ju­gés qui pèsent sur leur iden­tité. Combien de femmes autoch­tones ont témoi­gné contre les abus de pou­voir, les agres­sions sexuelles et la bru­ta­lité poli­cière dans l’indifférence géné­ra­li­sée, avant que la société qué­bé­coise ne s’en alarme suite à un repor­tage réa­lisé par des jour­na­listes non autoch­tones et que le gou­ver­ne­ment ne mette en place une com­mis­sion d’enquête ? Lors de son allo­cu­tion à l’ouverture des audiences à Val-d’Or (juin 2017) de la Commission d’enquête sur les rela­tions entre les Autochtones et cer­tains ser­vices publics au Québec, Viviane Michel, pré­si­dente de Femmes autoch­tones du Québec, expri­mait dans un cri du cœur le décou­ra­ge­ment et l’épuisement qui guettent les Autochtones devant sans cesse sonner l’alarme face à l’urgence chro­nique des injus­tices struc­tu­relles subies dans un contexte d’inertie géné­ra­li­sée. Les méca­nismes par les­quels on main­tient cer­taines formes d’ignorance sont par­fois les résul­tats d’un contrôle poli­tique déli­béré, par­fois les consé­quences plus ou moins conscientes des actions col­lec­tives au sein des socié­tés. Par exemple, le fait que les manuels d’histoire qué­bé­coise et cana­dienne aient obli­téré le récit violent de la colo­ni­sa­tion et repré­senté une vision édul­co­rée de rap­ports entre les peuples euro­péens et autoch­tones est une illus­tra­tion per­tur­bante de la force des injus­tices épis­té­miques contre les­quelles les luttes autoch­tones doivent se confron­ter.

Réinvestir l’espace poli­tique

Le fémi­nisme autoch­tone doit être com­pris dans une pers­pec­tive his­to­rique, selon Widia. Même si à son avis la repré­sen­ta­tion signi­fi­ca­tive des femmes autoch­tones au moment de l’essor de Idle No More n’était pas poli­ti­que­ment déli­bé­rée, elle reflète néan­moins une volonté de réin­ves­tis­se­ment par les femmes des sphères déci­sion­nelles au sein des mou­ve­ments sociaux. En effet, autant il est vrai que les consé­quences du colo­nia­lisme sont tra­giques aussi bien pour les hommes que pour les femmes, force est de consta­ter qu’elles ont éga­le­ment une dimen­sion genrée. Non seule­ment « les visions tra­di­tion­nelles de gou­ver­nance autoch­tone pré­co­lo­niale étaient plus éga­li­taires », mais on ne peut nier le fait que « le modèle patriar­cal des cultures colo­ni­sa­trices a eu un impact majeur sur les socié­tés autoch­tones qui a mené à la Loi sur les Indiens, dont les consé­quences néfastes sur la par­ti­ci­pa­tion poli­tique des femmes autoch­tones et leur droit de vote » ne peuvent être contes­tées. Loin de suc­com­ber à un fémi­nisme occi­den­tal qui ne tient pas suf­fi­sam­ment compte des enjeux spé­ci­fiques liés au colo­nia­lisme, aux injus­tices épis­té­miques et struc­tu­relles qui affectent les femmes autoch­tones, « fémi­nisme autoch­tone et auto­dé­ter­mi­na­tion viennent néces­sai­re­ment ensemble, car les réflexions et l’application du droit à l’autodétermination ne peuvent se faire sans la par­ti­ci­pa­tion signi­fi­ca­tive des femmes ». En ce sens, « tous les enjeux autoch­tones affectent les femmes de manière par­ti­cu­lière et la gou­ver­nance autoch­tone post­co­lo­nia­liste devra néces­sai­re­ment être plus éga­li­taire » selon Widia Larivière. « L’émergence d’un fémi­nisme autoch­tone, qui a des réper­cus­sions réelles sur la mobi­li­sa­tion de la relève et des consé­quences posi­tives sur l’affirmation de notre iden­tité », est ce qui conti­nue de porter l’élan et la tra­jec­toire per­sé­vé­rante, déter­mi­née et cou­ra­geuse des mili­tantes enga­gées de Idle No More.

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Ryoa Chung[1]

Notes

  1. Professeure au dépar­te­ment de phi­lo­so­phie de l’Université de Montréal.
  2. Natasha Kanapé Fontaine, Manifeste Assi, Montréal, Mémoire d’encrier, 2014.
  3. Voir Joyce Green, Making Space for Indigenous Feminism, Halifax, Fernwood, 2007 ; Rauna Kuokkanen, « Self-deter­mi­na­tion and indi­ge­nous women’s rights at the inter­sec­tion of inter­na­tio­nal human rights », Human Rights Quarterly, vol. 34, n° 1, 2012, p. 225-250 ; Cheryl Susack, Shari M. Huhndorf, Jeanne Perreault et Jean Barman (dir.), Indigenous Women and Feminism. Politics, Activism, Culture, Georgetown, University of British Columbia Press, 2011.
  4. Annie O’Bomsawin-Bégin enseigne la phi­lo­so­phie au Cégep de Saint-Jérôme. Suzy Basile est la pre­mière Atikamekw à avoir reçu un doc­to­rat à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue.

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