Perspectives

Syndicats et mouvements sociaux d’Amérique du Nord Coalisés contre l’ALENA !

Par Mis en ligne le 16 septembre 2019

Depuis 1994, on assiste à une pro­li­fé­ra­tion d’emplois mal rému­né­rés, tem­po­raires et pré­caires,

ainsi qu’à une stag­na­tion des salaires. […]

Ce modèle a échoué à amé­lio­rer les condi­tions de tra­vail

et de vie des popu­la­tions des trois pays[2].

Fédération des tra­vailleurs et tra­vailleuses du Québec (FTQ)

En 1994, l’Accord de libre-échange nord-amé­ri­cain (ALENA) signé par los tres amigos (Brian Mulroney, Ronald Reagan et Carlos Salinas de Gortari) entre en vigueur. Cet accord pion­nier devait servir de modèle aux mul­tiples accords de néo­libre-échange conclus par la suite à tra­vers le monde. Aujourd’hui, Trump vou­drait une refonte de l’ALENA dans une pers­pec­tive de droite. Les orga­ni­sa­tions sociales d’Amérique du Nord veulent elles aussi remettre en cause l’ALENA, mais dans une pers­pec­tive de gauche

Bref rappel

Dans la décen­nie 1980, le vent du néo­li­bé­ra­lisme souffle sur le monde, empor­tant avec lui le néo­libre-échange. Au com­men­ce­ment, il y eut l’Accord de libre-échange Canada-États-Unis, qui ser­vira de brouillon à l’ALENA. Dès le début des négo­cia­tions (février 1986) devant conduire à la conclu­sion de cet accord bila­té­ral, les cen­trales syn­di­cales du Québec en pres­sentent les effets néga­tifs pour la société. Elles se mobi­lisent et créent la Coalition qué­bé­coise d’opposition au libre-échange qui regroupe la FTQ, la Confédération des syn­di­cats natio­naux (CSN), la Centrale de l’enseignement du Québec (CEQ, deve­nue CSQ) et l’Union des pro­duc­teurs agri­coles (UPA). Avec l’entrée en vigueur de l’ALENA en 1994, cette coa­li­tion élar­git ses alliances pour deve­nir le Réseau qué­bé­cois sur l’intégration conti­nen­tale (RQIC). Aujourd’hui, le RQIC regroupe, en plus des cen­trales syn­di­cales, une quin­zaine d’organisations de la société civile, dont l’Association qué­bé­coise des orga­nismes de coopé­ra­tion inter­na­tio­nale (AQOCI), le Centre inter­na­tio­nal de soli­da­rité ouvrière (CISO) et ATTAC-Québec[3].

Les grands per­dants

Pour « vendre » l’ALENA à la popu­la­tion cana­dienne, Brian Mulroney pro­met­tait crois­sance et pro­duc­tion de richesses. Cela devait se tra­duire par la créa­tion d’emplois bien rému­né­rés et donc par une aug­men­ta­tion des reve­nus et une meilleure qua­lité de vie pour tous et toutes. Depuis, les reve­nus ont effec­ti­ve­ment aug­menté dans les trois pays, mais ils n’ont pas été répar­tis équi­ta­ble­ment entre le tra­vail et le capi­tal. Les mul­ti­na­tio­nales, leurs ges­tion­naires et leurs action­naires, en ont acca­paré la plus grande part. Selon le Centre cana­dien de poli­tiques alter­na­tives (CCPA), on observe que la part du tra­vail par rap­port au capi­tal, dans la répar­ti­tion des reve­nus, a dimi­nué dans les trois pays. Les tra­vailleuses et les tra­vailleurs en sortent per­dants, mais plus au Canada qu’aux États-Unis, et beau­coup plus au Mexique que dans les deux pays du Nord. Aux États-Unis, la part du tra­vail dans les reve­nus glo­baux a dimi­nué de 2 %, au Canada de 4 % et au Mexique de 25 %[4].

L’assaut contre les condi­tions de tra­vail

On assiste de plus à la pré­ca­ri­sa­tion de l’emploi. Les délo­ca­li­sa­tions s’avèrent par­ti­cu­liè­re­ment per­ni­cieuses, car elles mettent en com­pé­ti­tion les tra­vailleuses et les tra­vailleurs du Québec et celles et ceux du Mexique, dans une sorte de concours pour les plus bas salaires : a race to the bottom. On note le même phé­no­mène à l’échelle pla­né­taire, car les gou­ver­ne­ments des 164 pays membres de l’Organisation mon­diale du com­merce ont tous signé une tren­taine d’accords concoc­tés sur le modèle de l’ALENA. Dans son bul­le­tin de sep­tembre 2017, le Fonds moné­taire inter­na­tio­nal remarque que, depuis 1994, « les tra­vailleurs rap­portent à la maison une pointe de plus en plus mince de la tarte ». Pendant que la part du tra­vail dans les reve­nus dimi­nue, le capi­tal accu­mule une por­tion de plus en plus impor­tante des reve­nus. Et comme le capi­tal est concen­tré dans les mains des ménages les plus riches, cette concen­tra­tion tend à aggra­ver les inéga­li­tés de reve­nus[5]. Cette perte de reve­nus des tra­vailleurs découle des règles dis­ci­pli­naires du néo­libre-échange. La flexi­bi­lité du tra­vail est l’une de ces règles, qui consiste à faire plier les tra­vailleurs pour l’acceptation de salaires et de condi­tions de tra­vail à rabais. L’entreprise dis­pose à cet effet d’un ins­tru­ment extrê­me­ment effi­cace : la délo­ca­li­sa­tion ou la menace de délo­ca­li­sa­tion. « GM bran­dit la menace du Mexique », titre la Presse cana­dienne du 13 octobre 2017. General Motors a décidé d’en finir avec la grève qui sévit, depuis 25 jours, dans son usine d’Ingersoll, en Ontario. Et qu’est-ce qui rend si faciles les délo­ca­li­sa­tions ? La libre cir­cu­la­tion trans­fron­ta­lière des capi­taux et des inves­tis­se­ments, une autre des règles dis­ci­pli­naires du néo­libre-échange.

Opposition et ambi­guï­tés

En tant que membres du RQIC, les cen­trales syn­di­cales affirment vou­loir rem­pla­cer l’ALENA par « un nou­veau modèle d’intégration, de coopé­ra­tion et d’échange entre les pays ». Et pour­tant, dans leur lob­bying auprès des gou­ver­ne­ments, cer­taines se montrent plus prag­ma­tiques. La FTQ, par exemple, appuie l’idée du libre-échange dans la mesure où « cela n’entrave pas la capa­cité d’intervention de l’État[6] ». La CSN sou­tient sen­si­ble­ment la même posi­tion. Quelle ratio­na­lité sous-tend cette double posi­tion ? On sup­pose que la stra­té­gie consiste, d’une part, à forcer le gou­ver­ne­ment à aller le plus loin pos­sible dans la défense des droits des tra­vailleurs et des tra­vailleuses et du bien commun ; d’autre part, les cen­trales appuient les reven­di­ca­tions du RQIC et des orga­ni­sa­tions sociales des trois pays pour un modèle plus équi­table d’intégration et de coopé­ra­tion entre les peuples. Pour sa part, l’UPA refuse d’adhérer au front commun consti­tué par le RQIC, car elle ne veut ni réfor­mer, ni rem­pla­cer l’ALENA. Les hauts diri­geants s’esquivent. Au siège social, des subal­ternes affirment que l’UPA a une « posi­tion équi­li­brée » : le contrôle des fron­tières pour cer­tains pro­duits, l’ouverture pour d’autres, comme le porc. Une posi­tion four­chue, diraient les vieux « habi­tants » du ter­roir.

La ren­contre de Mexico

Les 26 et 27 mai 2017, les orga­ni­sa­tions sociales et syn­di­cales des États-Unis, du Mexique, du Canada et du Québec ont campé à Mexico pour se concer­ter et éla­bo­rer une posi­tion com­mune concer­nant la rené­go­cia­tion annon­cée de l’ALENA. La Déclaration émise à l’issue de cette ren­contre condamne « ce modèle qui a gra­ve­ment affecté le déve­lop­pe­ment natio­nal, parce que contraire aux inté­rêts des peuples, de l’environnement et de notre sys­tème démo­cra­tique. […] Les pro­messes de pros­pé­rité ne se sont pas maté­ria­li­sées pour les tra­vailleuses et tra­vailleurs des milieux ruraux et urbains ». Les par­ti­ci­pants appellent donc à construire « un nou­veau modèle d’intégration, de coopé­ra­tion et d’échange entre les pays ». La Déclaration de Mexico va au fond des choses en plan­tant huit jalons de déve­lop­pe­ment et d’intégration conti­nen­tale : la sou­ve­rai­neté natio­nale, une éco­no­mie de proxi­mité, le res­pect de l’environnement, la défense des droits du tra­vail, la sou­ve­rai­neté ali­men­taire, la pro­mo­tion d’une poli­tique indus­trielle, l’élimination des pri­vi­lèges des mul­ti­na­tio­nales.

Rassemblement à Chicago

Les 19 et 20 octobre 2017 a eu lieu à Chicago un vaste ras­sem­ble­ment d’organisations syn­di­cales, d’associations pay­sannes et de mou­ve­ments sociaux en pro­ve­nance des trois pays d’Amérique du Nord, à l’appel des Travailleurs unis de l’électricité des États-Unis et de la Fondation Rosa Luxemburg. Ce ras­sem­ble­ment n’avait rien d’un sommet. Les diri­geants syn­di­caux n’y étaient pas. Il s’agissait plutôt d’une concer­ta­tion des mili­tantes et des mili­tants de la base. Contre l’ALENA, la base a voulu mettre sur la table ses vraies pré­oc­cu­pa­tions et sa propre vision d’un ordre socioé­co­no­mique équi­table, démo­cra­tique et res­pec­tueux de droits sociaux et envi­ron­ne­men­taux. La ren­contre s’est soldée par la mise sur pied de groupes de tra­vail char­gés d’assurer un suivi dans les domaines sui­vants : 1) la créa­tion d’une « alliance tri­na­tio­nale de soli­da­rité » mul­ti­sec­to­rielle ras­sem­blant orga­ni­sa­tions ouvrières et pay­sannes et mou­ve­ments sociaux de tous genres ; 2) la pro­mo­tion de l’agriculture vivrière et de la sou­ve­rai­neté agroa­li­men­taire ; 3) la pro­tec­tion des droits du tra­vail et l’augmentation des salaires au Mexique ; 4) l’organisation d’une cam­pagne pour les droits des tra­vailleuses ; 5) l’élaboration d’une posi­tion stra­té­gique com­mune pour une alter­na­tive à l’ALENA.

Aller de l’avant

La mise en com­pé­ti­tion des tra­vailleurs et des tra­vailleuses des trois pays demeure sans doute un des effets les plus néfastes de l’ALENA. Abraham Garcilazo Espinosa, repré­sen­tant du Sindicato Minero du Mexique, en donne un exemple frap­pant : « Au Mexique, les mineurs font le même tra­vail que ceux du Canada et des États-Unis, avec le même degré de spé­cia­li­sa­tion et de for­ma­tion, sou­vent pour la même com­pa­gnie, mais ils gagnent 5 fois moins ». D’outre-tombe, on entend Marx et Engels leur crier : « Travailleurs d’une même mul­ti­na­tio­nale, unis­sez-vous ! » Le mes­sage de ces deux irré­duc­tibles défen­seurs du monde ouvrier demeure d’actualité : « Les indi­vi­dus épars ne forment une classe que lorsqu’ils se trouvent dans l’obligation de mener une lutte com­mune contre une autre classe. Autrement, ils s’affrontent et entrent en concur­rence les uns contre les autres[7] ». Les ren­contres de Mexico et de Chicago consti­tuent un pas signi­fi­ca­tif vers une prise de conscience des inté­rêts com­muns des classes labo­rieuses des trois pays d’Amérique du Nord.

Jacques B. Gélinas[1]

Notes

  1. Jacques Gélinas est socio­logue et essayiste. Il a publié en 2015 Le néo­libre-échange aux Éditions Écosociété.
  2. Mémoire de la FTQ sur la rené­go­cia­tion de l’Accord de libre-échange nord-amé­ri­cain, juillet 2017.
  3. L’UPA s’est dis­so­ciée de ce réseau, car ses diri­geants se sont décla­rés favo­rables à l’ALENA. Au risque de mettre en péril la ges­tion de l’offre et le modèle agri­cole qué­bé­cois, l’UPA a jeté son dévolu sur la conquête des mar­chés exté­rieurs. Triomphe des expor­ta­teurs de porcs…
  4. Scott Sinclair, Stuart Trew et Hadrian Mertins-Kirkwood, « The NAFTA rene­go­tia­tion we need », Monitor, octobre 2017.
  5. Maria Jovanovic, « Labor’s losses. Workers are taking home a smal­ler slice of the pie », Finance & Development, vol. 54, n° 3, sep­tembre 2017.
  6. Mémoire de la FTQ, op. cit.
  7. Karl Marx et Friedrich Engels, L’idéologie alle­mande, 1845, Chapitre 1, sec­tion B 1, <http://​clas​siques​.uqac​.ca/​c​l​a​s​s​i​q​u​e​s​/​E​n​g​e​l​s​_​M​a​r​x​/​i​d​e​o​l​o​g​i​e​_​a​l​l​e​m​a​n​d​e​/​i​d​e​o​l​o​g​i​e​_​a​l​l​e​m​a​n​d​e​.html>.


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