Le projet d’une fraude extraordinaire

Réalisée aux dépens des peuples et des intérêts collectifs, usurpant les biens produits à la sueur de tous les fronts, une fraude ordinaire a lieu à une échelle extraordinaire. Fraudeurs cotés en Bourse, pirates d’affaires et marchands de fausses évidences accaparant la portion congrue des espaces de pouvoir et des lieux de décision. Ils disent inévitable la souveraineté du capitalisme financier et soutiennent la stricte continuité politique qui la rend possible.

S’affichent ainsi les foreuses de BP, dans le golfe du Mexique, ou les grues du Plan Nord, dans la toundra québécoise, mirages identiques de richesse au potentiel destructeur. Le mépris avide et la cupidité débridée des Enron, Goldman Sachs, Earl Jones et Vincent Lacroix ont été dévoilés au grand jour. Mais si ceux-là sont maintenant hors d’état de nuire, des milliers d’autres continuent de tirer les ficelles de l’économie de marché.

Les partis au pouvoir et leur opposition officielle se contentent d’échanger les bonnets blancs pour officier le même catéchisme : le marché est sacré et nous y sommes condamnés. Mines encombrantes et polluantes, explorations gazières et pétrolières dangereuses dans des terres fertiles, cliniques privées de santé, soutien famélique aux arts qui contraste outrageusement avec les avantages accordés au milieu des affaires.

En résulte au Québec, comme ailleurs dans le monde, une « rance odeur de métal et d’intérêts croulants » (Gaston Miron, L’Homme rapaillé). Accurso, PPP et firmes de génie-conseil collent comme des insultes à la réputation de certains détenteurs de portefeuille public. Pour emprunter les mots de Gaston Miron, devant la corruption, nous voyons « notre infériorité » et nous avons « mal en chacun de nous ». « Ce n’est pas le sang, ni l’anarchie ou la guerre et pourtant », nous sommes en danger de nous-mêmes, car le cynisme et l’apathie politique nous guettent et pourraient finir par nous corrompre.

Certains ont pu voir dans les récentes allégations de corruption dans l’administration publique un signe d’essoufflement collectif. Cet essoufflement n’est cependant que celui d’une hiérarchie sociale particulière et du système qui la produit. Cet épuisement est celui des élites politiques et économiques en place.

Les scandales et malversations, la concentration indue de la richesse, la confusion quant aux orientations prises collectivement, la pauvreté intellectuelle du débat politicien, le désengagement populaire envers les processus électoraux forment une longue liste de doléances. Ce ne sont pas des phénomènes ponctuels ou passagers. Ce sont des conséquences de l’organisation politique actuelle. Or, si au nom du droit au profit on mine le bien-être de communautés entières, si le clientélisme est devenu un mode de gestion, que l’arrogance des voleurs et de leurs complices s’affiche au grand jour — ce sont là autant de signaux d’alarme que nous sommes tenus d’entendre. Entendre et agir, car rien n’est irréversible.

Agir pour refuser que l’État québécois se réduise au point de rencontre des lobbyistes, groupes de pression et d’intérêts privés. Car il est possible de renouveler notre conception du service public et de revaloriser la probité, l’intelligence et le dévouement qu’il suppose. Il nous est tout aussi possible de revoir les hiérarchies en place et d’être exigeants envers ceux et celles qui possèdent, qui dirigent, qui décident. De rendre inacceptable que se confondent au sommet de l’État les intérêts publics et privés.

Agir avec énergie et proposer une option politique, sociale et culturelle qui établit clairement la préséance du bien commun sur les intérêts particuliers.

Cela constitue, pour les solidaires dont nous sommes, l’essence de notre projet politique : la souveraineté économique, l’indépendance culturelle aussi bien que politique, la pleine maîtrise et le partage de nos richesses collectives, l’éducation accessible à toutes et tous, les soins de santé gratuits et universels et la protection de l’environnement, maison commune de nos ambitions et de celles du reste de l’humanité. […]

Oui, l’optimisme est permis, car nous pouvons compter sur la vitalité de la société québécoise. Et s’il le faut, comme Gatien Lapointe, « nous ferons le projet d’une fraude extraordinaire » !

En 1956, dans un Québec au seuil de la Révolution tranquille, Gatien Lapointe lance de ce vers lumineux un appel à bousculer l’ordre établi et le conservatisme de l’époque. Quelques mots pour rêver cette fraude rare qui serait un pied de nez à l’immobilisme et à la peur de l’inconnu, une fronde joyeuse pour l’avènement d’un espoir, d’un pays. Une piraterie collective, en quelque sorte, qui aurait le don extraordinaire de se réaliser malgré l’opposition des possédants et les diversions des puissants. Tendre piraterie, car il n’y a de corsaire dans cet appel que l’énergie et la vitalité d’une promesse, que la douce folie du rêve de voir le peuple enfin souverain.