Québec Solidaire

Le projet d’une fraude extraordinaire

Par , , Mis en ligne le 23 juin 2010

Réalisée aux dépens des peuples et des inté­rêts col­lec­tifs, usur­pant les biens pro­duits à la sueur de tous les fronts, une fraude ordi­naire a lieu à une échelle extra­or­di­naire. Fraudeurs cotés en Bourse, pirates d’affaires et mar­chands de fausses évi­dences acca­pa­rant la por­tion congrue des espaces de pou­voir et des lieux de déci­sion. Ils disent inévi­table la sou­ve­rai­neté du capi­ta­lisme finan­cier et sou­tiennent la stricte conti­nuité poli­tique qui la rend possible.

S’affichent ainsi les foreuses de BP, dans le golfe du Mexique, ou les grues du Plan Nord, dans la toun­dra qué­bé­coise, mirages iden­tiques de richesse au poten­tiel des­truc­teur. Le mépris avide et la cupi­dité débri­dée des Enron, Goldman Sachs, Earl Jones et Vincent Lacroix ont été dévoi­lés au grand jour. Mais si ceux-là sont main­te­nant hors d’état de nuire, des mil­liers d’autres conti­nuent de tirer les ficelles de l’économie de marché.

Les partis au pou­voir et leur oppo­si­tion offi­cielle se contentent d’échanger les bon­nets blancs pour offi­cier le même caté­chisme : le marché est sacré et nous y sommes condam­nés. Mines encom­brantes et pol­luantes, explo­ra­tions gazières et pétro­lières dan­ge­reuses dans des terres fer­tiles, cli­niques pri­vées de santé, sou­tien famé­lique aux arts qui contraste outra­geu­se­ment avec les avan­tages accor­dés au milieu des affaires.

En résulte au Québec, comme ailleurs dans le monde, une « rance odeur de métal et d’intérêts crou­lants » (Gaston Miron, L’Homme rapaillé). Accurso, PPP et firmes de génie-conseil collent comme des insultes à la répu­ta­tion de cer­tains déten­teurs de por­te­feuille public. Pour emprun­ter les mots de Gaston Miron, devant la cor­rup­tion, nous voyons « notre infé­rio­rité » et nous avons « mal en chacun de nous ». « Ce n’est pas le sang, ni l’anarchie ou la guerre et pour­tant », nous sommes en danger de nous-mêmes, car le cynisme et l’apathie poli­tique nous guettent et pour­raient finir par nous corrompre.

Certains ont pu voir dans les récentes allé­ga­tions de cor­rup­tion dans l’administration publique un signe d’essoufflement col­lec­tif. Cet essouf­fle­ment n’est cepen­dant que celui d’une hié­rar­chie sociale par­ti­cu­lière et du sys­tème qui la pro­duit. Cet épui­se­ment est celui des élites poli­tiques et éco­no­miques en place.

Les scan­dales et mal­ver­sa­tions, la concen­tra­tion indue de la richesse, la confu­sion quant aux orien­ta­tions prises col­lec­ti­ve­ment, la pau­vreté intel­lec­tuelle du débat poli­ti­cien, le désen­ga­ge­ment popu­laire envers les pro­ces­sus élec­to­raux forment une longue liste de doléances. Ce ne sont pas des phé­no­mènes ponc­tuels ou pas­sa­gers. Ce sont des consé­quences de l’organisation poli­tique actuelle. Or, si au nom du droit au profit on mine le bien-être de com­mu­nau­tés entières, si le clien­té­lisme est devenu un mode de ges­tion, que l’arrogance des voleurs et de leurs com­plices s’affiche au grand jour — ce sont là autant de signaux d’alarme que nous sommes tenus d’entendre. Entendre et agir, car rien n’est irréversible.

Agir pour refu­ser que l’État qué­bé­cois se réduise au point de ren­contre des lob­byistes, groupes de pres­sion et d’intérêts privés. Car il est pos­sible de renou­ve­ler notre concep­tion du ser­vice public et de reva­lo­ri­ser la pro­bité, l’intelligence et le dévoue­ment qu’il sup­pose. Il nous est tout aussi pos­sible de revoir les hié­rar­chies en place et d’être exi­geants envers ceux et celles qui pos­sèdent, qui dirigent, qui décident. De rendre inac­cep­table que se confondent au sommet de l’État les inté­rêts publics et privés.

Agir avec éner­gie et pro­po­ser une option poli­tique, sociale et cultu­relle qui éta­blit clai­re­ment la pré­séance du bien commun sur les inté­rêts particuliers.

Cela consti­tue, pour les soli­daires dont nous sommes, l’essence de notre projet poli­tique : la sou­ve­rai­neté éco­no­mique, l’indépendance cultu­relle aussi bien que poli­tique, la pleine maî­trise et le par­tage de nos richesses col­lec­tives, l’éducation acces­sible à toutes et tous, les soins de santé gra­tuits et uni­ver­sels et la pro­tec­tion de l’environnement, maison com­mune de nos ambi­tions et de celles du reste de l’humanité. […]

Oui, l’optimisme est permis, car nous pou­vons comp­ter sur la vita­lité de la société qué­bé­coise. Et s’il le faut, comme Gatien Lapointe, « nous ferons le projet d’une fraude extraordinaire » !

En 1956, dans un Québec au seuil de la Révolution tran­quille, Gatien Lapointe lance de ce vers lumi­neux un appel à bous­cu­ler l’ordre établi et le conser­va­tisme de l’époque. Quelques mots pour rêver cette fraude rare qui serait un pied de nez à l’immobilisme et à la peur de l’inconnu, une fronde joyeuse pour l’avènement d’un espoir, d’un pays. Une pira­te­rie col­lec­tive, en quelque sorte, qui aurait le don extra­or­di­naire de se réa­li­ser malgré l’opposition des pos­sé­dants et les diver­sions des puis­sants. Tendre pira­te­rie, car il n’y a de cor­saire dans cet appel que l’énergie et la vita­lité d’une pro­messe, que la douce folie du rêve de voir le peuple enfin souverain.

Une réponse à “Le projet d’une fraude extraordinaire”

  1. Annie Giguère dit :

    Je ne verrai jamais trop sou­vent men­tion­ner le fait que les poli­tiques d’imposition se res­semblent toutes malgré les chan­ge­ments de gou­ver­ne­ments et qu’il serait temps d’équilibrer les reve­nus du gou­ver­ne­ment par l’imposition habi­tuelle du revenu du tra­vail mais en y ajou­tant l’impôt sur le capital.
    Si les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs s’accordent pour dire qu’il faut réduire les dépenses, il faut les forcer à expli­quer les sub­ven­tions à des entre­prises qui béné­fi­cient d’abris fiscaux.
    J’aimerais voir des phrases choc dans ce sens sur les si nom­breux pan­neaux publi­ci­taires de nos auto­routes car on connaît leur pou­voir ! Aussi, allons-y pour le projet pro­posé. Et merci pour vos efforts.