Le productivisme au coeur du capitalisme

Entretien avec Daniel Tanuro

Par Mis en ligne le 17 novembre 2010

Daniel Tanuro, auteur du livre L’impossible capi­ta­lisme vert aux édi­tions Les empê­cheurs de penser en rond, La décou­verte revient dans cet entre­tien sur l’impossibilité intrin­sèque du capi­ta­lisme à res­pec­ter les cycles éco­lo­giques et les fon­de­ments du projet éco­so­cia­liste [1].


Qu’est-ce que le « capi­ta­lisme vert » ?

D.T. : L’expression « capi­ta­lisme vert » peut s’entendre dans deux sens dif­fé­rents. Un pro­duc­teur d’éoliennes peut se tar­guer de faire du capi­ta­lisme vert. En ce sens – au sens que cer­tains capi­taux s’investissent dans un sec­teur « propre » de l’économie – une forme de capi­ta­lisme vert est évi­dem­ment pos­sible et très ren­table. Mais la vraie ques­tion est de savoir si le capi­ta­lisme dans son ensemble peut tour­ner au vert, autre­ment dit si l’action glo­bale des capi­taux nom­breux et concur­rents qui consti­tuent le Capital peut res­pec­ter les cycles éco­lo­giques, leur rythmes, et la vitesse de recons­ti­tu­tion des res­sources natu­relles. C’est dans ce sens que mon livre pose la ques­tion et il y répond par la néga­tive. Mon argu­ment prin­ci­pal est que la concur­rence pousse chaque pro­prié­taire de capi­taux à rem­pla­cer des tra­vailleurs par des machines plus pro­duc­tives, afin de tou­cher un sur­pro­fit en plus du profit moyen. Le pro­duc­ti­visme est ainsi au cœur du capi­ta­lisme. Comme disait Schumpeter : « un capi­ta­lisme sans crois­sance est une contra­dic­tion dans les termes ». L’accumulation capi­ta­liste étant poten­tiel­le­ment illi­mi­tée, il y a un anta­go­nisme entre le capi­tal et la nature, dont les res­sources sont finies. On peut objec­ter que la course à la pro­duc­ti­vité amène le capi­tal à être de plus en plus éco­nome en res­sources, ce qui se tra­duit notam­ment par la dimi­nu­tion obser­vée de la quan­tité d’énergie néces­saire à la pro­duc­tion d’un point de PIB. Mais, d’une part, cette ten­dance à l’efficience accrue ne peut évi­dem­ment pas se pro­lon­ger indé­fi­ni­ment de façon linéaire et, d’autre part, on constate empi­ri­que­ment qu’elle est plus que com­pen­sée par la masse crois­sante de mar­chan­dises pro­duites. Le capi­ta­lisme vert est donc un oxy­more, au même titre que le capi­ta­lisme social.

Ce constat ouvre un débat entre deux concep­tions stra­té­giques oppo­sées. Pour les uns, le fonc­tion­ne­ment spon­ta­né­ment éco­ci­daire du capi­ta­lisme peut être cor­rigé par une action poli­tique dans le cadre du sys­tème, en recou­rant aux méca­nismes mar­chands (taxes, inci­tants fis­caux, droits d’émission échan­geables, etc.). Pour les autres, dont je fais partie, une poli­tique de rup­ture s’impose au contraire parce qu’une remise en cause des lois fon­da­men­tales du capi­ta­lisme est abso­lu­ment indis­pen­sable au sau­ve­tage de l’environnement. Il s’agit notam­ment d’oser contes­ter la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion, fon­de­ment du sys­tème. A mon avis, le débat entre ces deux lignes est tran­ché en pra­tique par l’exemple de la lutte contre les chan­ge­ments cli­ma­tiques. Dans les pays capi­ta­listes déve­lop­pés, nous sommes confron­tés à l’obligation d’abandonner quasi-com­plè­te­ment l’usage des com­bus­tibles fos­siles en deux géné­ra­tions à peine. Si l’on exclut le nucléaire – et il faut l’exclure – cela implique, en Europe par exemple, de divi­ser de moitié envi­ron la consom­ma­tion finale d’énergie, ce qui n’est pos­sible qu’en rédui­sant dans une mesure non négli­geable la trans­for­ma­tion et le trans­port de matière. Passage aux renou­ve­lables et réduc­tion de la consom­ma­tion éner­gé­tique sont liés et néces­sitent des inves­tis­se­ments impor­tants, incon­ce­vables si les déci­sions res­tent subor­don­nés au dogme de l’efficience-coût. Or, l’alternative à l’efficience-coût ne peut être qu’une pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique axée sur les besoins sociaux et éco­lo­giques. Et cette pla­ni­fi­ca­tion à son tour n’est pos­sible qu’en bri­sant la résis­tance des mono­poles du pétrole, du char­bon, du gaz, de l’automobile, de la pétro­chi­mie, de la construc­tion navale et aéro­nau­tique,…, car ceux-ci veulent brûler des com­bus­tibles fos­siles le plus long­temps possible.

Le chan­ge­ment cli­ma­tique est au centre de votre livre. Vous inter­pré­tez ce chan­ge­ment comme étant un « bas­cu­le­ment cli­ma­tique ». Qu’entendez-vous par bas­cu­le­ment, et en quoi celui-ci vous paraît-il être autre­ment plus inquié­tant qu’un simple changement ?

D.T. : L’expression « chan­ge­ments cli­ma­tiques » (il s’agit bien de chan­ge­ments, au plu­riel) sug­gère la répé­ti­tion de varia­tions cli­ma­tiques ana­logues à celles du passé. Or, d’ici la fin du siècle, en quelques décen­nies, le climat de la Terre risque de chan­ger autant qu’au cours des 20.000 années écou­lées depuis la der­nière gla­cia­tion. Nous ne sommes sans doute plus très loin d’un « tip­ping point » au-delà duquel il ne sera plus pos­sible d’empêcher la fonte à terme des calottes gla­ciaires for­mées il y a 65 mil­lions d’années. Pour décrire cette réa­lité, le terme « bas­cu­le­ment » est indis­cu­ta­ble­ment plus adapté que celui de « chan­ge­ments » ! La vitesse du phé­no­mène est sans pré­cé­dent et fait peser une menace majeure, car de nom­breux éco­sys­tèmes ne pour­ront pas s’adapter. Cela vaut non seule­ment pour les éco­sys­tèmes natu­rels mais aussi, je le crains, pour cer­tains éco­sys­tèmes amé­na­gés par l’être humain. Voyez ce qui se passe au Pakistan : conçu par le colo­ni­sa­teur bri­tan­nique en fonc­tion de ses inté­rêts impé­ria­listes, le dis­po­si­tif de ges­tion des eaux de l’Indus par des bar­rages et des digues qui ali­mentent un vaste réseau d’irrigation se révèle inadé­quat face au risque de crues excep­tion­nelles. Or, ce risque aug­mente parce que le réchauf­fe­ment per­turbe le régime des mous­sons et aug­mente la vio­lence des pré­ci­pi­ta­tions. Il me semble illu­soire d’espérer gagner cette course de vitesse en ren­for­çant les infra­struc­tures exis­tantes, comme le pro­posent la Banque Mondiale et les grands groupes capi­ta­listes spé­cia­li­sés dans les tra­vaux publics. A l’endiguement des eaux, il serait plus rai­son­nable d’opposer la ges­tion souple des crues qui était pra­ti­quée avant la colo­ni­sa­tion. C’est ce que pro­pose l’IRN (International Rivers Network) : per­mettre aux flots d’évacuer les sédi­ments pour empê­cher l’envasement du bassin et ali­men­ter le delta, arrê­ter la défo­res­ta­tion, ména­ger des zones inon­dables, etc. Mais cela demande une refonte com­plète du dis­po­si­tif, sur plus de 3000 km, avec des impli­ca­tions majeures sur l’aménagement du ter­ri­toire, la poli­tique agri­cole, la poli­tique urbaine, la pro­duc­tion éner­gé­tique, etc. Sur le plan social, cette refonte, à réa­li­ser en deux ou trois décen­nies (c’est-à-dire très vite pour des tra­vaux d’une telle ampleur !), implique de remettre en cause le pou­voir de l’oligarchie fon­cière ainsi que les pro­grammes de déve­lop­pe­ment que FMI et Banque Mondiale imposent par le tru­che­ment de la dette. Cette dette doit d’ailleurs être annu­lée, sans quoi la recons­truc­tion sera lour­de­ment hypo­thé­quée et le pays, étran­glé, ris­quera d’entrer dans l’histoire comme le pre­mier exemple de spi­rale régres­sive où le réchauf­fe­ment global lie entre eux tous les méca­nismes du sous-déve­lop­pe­ment et en démul­ti­plie les effets néga­tifs. On voit bien ici com­ment les ques­tions sociales et envi­ron­ne­men­tales s’interpénètrent. En fait, la lutte contre le bas­cu­le­ment cli­ma­tique requiert un bas­cu­le­ment poli­tique vers un autre modèle de déve­lop­pe­ment, centré sur la satis­fac­tion des besoins des popu­la­tions. Sans cela, d’autres catas­trophes encore plus ter­ribles risquent de se pro­duire, dont les pauvres seront les prin­ci­pales vic­times. Tel est l’avertissement lancé par le drame pakistanais.

Vous esti­mez que les pays du Sud devraient « sauter » l’étape des éner­gies fos­siles pour assu­rer leur déve­lop­pe­ment et passer direc­te­ment à celle des éner­gies renou­ve­lables. Que répon­dez-vous à ceux qui vous objectent que les éner­gies renou­ve­lables ne sont pas en mesure (tech­ni­que­ment et quan­ti­ta­ti­ve­ment) d’assurer cette fonction ?
D.T. : Je leur réponds qu’ils ont tort. Le flux solaire qui atteint la sur­face de la Terre équi­vaut 8 à 10.000 fois la consom­ma­tion éner­gé­tique mon­diale. Le poten­tiel tech­nique des éner­gies renou­ve­lables – c’est-à-dire la part de ce poten­tiel théo­rique uti­li­sable au moyen des tech­no­lo­gies connues, indé­pen­dam­ment du coût – repré­sente six à dix-huit fois les besoins mon­diaux, selon les esti­ma­tions. Il est cer­tain que ce poten­tiel tech­nique pour­rait aug­men­ter très rapi­de­ment si le déve­lop­pe­ment des renou­ve­lables deve­nait enfin une prio­rité abso­lue des poli­tiques de recherche dans le domaine de l’énergie (ce qu’il n’est tou­jours pas actuel­le­ment). La tran­si­tion aux renou­ve­lables pose assu­ré­ment une foule de pro­blèmes tech­niques com­plexes, mais il n’y a pas de raison de les croire insur­mon­tables. Les prin­ci­paux obs­tacles sont poli­tiques. Un : sauf excep­tions, les éner­gies renou­ve­lables res­tent plus chères que les éner­gies fos­siles. Deux : passer aux renou­ve­lables n’est pas la même chose que de chan­ger de car­bu­rant à la pompe : il faut chan­ger de sys­tème éner­gé­tique. Cela requiert d’énormes inves­tis­se­ments et ceux-ci, au début de la tran­si­tion, seront for­cé­ment consom­ma­teurs d’énergies fos­siles, donc géné­ra­teurs de gaz à effet de serre sup­plé­men­taires ; ces émis­sions sup­plé­men­taires doivent être com­pen­sées, et c’est pour­quoi, dans l’immédiat, la réduc­tion de la consom­ma­tion finale d’énergie consti­tue la condi­tion sine qua non d’un pas­sage aux renou­ve­lables qui, une fois opéré, ouvrira de nou­veaux hori­zons. Je le répète : il n’y a pas de solu­tion satis­fai­sante pos­sible sans affron­ter le double obs­tacle com­biné du profit et de la crois­sance capi­ta­listes. Cela implique notam­ment que les tech­no­lo­gies propres contrô­lées par le Nord soient trans­fé­rées gra­tui­te­ment au Sud, à la seule condi­tion d’être mises en œuvre par le sec­teur public et sous contrôle des populations.

Vous prônez une éco­lo­gie sociale que vous appe­lez l’écosocialisme. Qu’est-ce qu’un éco­so­cia­liste ? Et en quoi se dif­fé­ren­cie-t-il d’un éco­lo­giste ou d’un socia­liste de « base » ?

D.T. : Un éco­so­cia­liste se dif­fé­ren­cie d’un éco­lo­giste en ceci qu’il ana­lyse la « crise éco­lo­gique » non comme une crise du rap­port entre l’humanité en géné­ral et la nature mais comme une crise du rap­port entre un mode de pro­duc­tion his­to­ri­que­ment déter­miné et son envi­ron­ne­ment, donc en der­nière ins­tance comme une mani­fes­ta­tion de la crise du mode de pro­duc­tion lui-même. Autrement dit, pour un éco­so­cia­liste, la crise éco­lo­gique est en fait une mani­fes­ta­tion de la crise du capi­ta­lisme (en n’oubliant pas la crise spé­ci­fique des socié­tés dites « socia­listes » qui ont singé le pro­duc­ti­visme capi­ta­liste). Il en résulte que, dans son combat pour l’environnement, un éco­so­cia­liste pro­po­sera tou­jours des reven­di­ca­tions qui font le lien avec la ques­tion sociale, avec la lutte des exploi­tés et des oppri­més pour une redis­tri­bu­tion des richesses, pour l’emploi, etc.

Par ailleurs, l’écosocialiste se dif­fé­ren­cie du socia­liste « de base», comme vous dites, en ceci que, pour lui, le seul anti­ca­pi­ta­lisme qui vaille désor­mais est celui qui prend en compte les limites natu­relles ainsi que les contraintes de fonc­tion­ne­ment des éco­sys­tèmes. Cela a de nom­breuses impli­ca­tions : rup­ture avec le pro­duc­ti­visme et le consu­mé­risme, bien sûr, dans la pers­pec­tive d’une société où, les besoins de base étant satis­faits, le temps libre et les rela­tions sociales consti­tuent la véri­table richesse. Mais aussi contes­ta­tion des tech­no­lo­gies ainsi que des pro­duc­tions nui­sibles, cou­plée à l’exigence de recon­ver­sion des tra­vailleurs. La décen­tra­li­sa­tion maxi­male de la pro­duc­tion et de la dis­tri­bu­tion, dans le cadre d’une éco­no­mie démo­cra­ti­que­ment pla­ni­fiée, est une autre insis­tance des éco­so­cia­listes. Un point sur lequel il me semble impor­tant d’insister est la mise en cause de la vision socia­liste tra­di­tion­nelle qui voit toute hausse de la pro­duc­ti­vité du tra­vail agri­cole comme un pas vers le socia­lisme. A mon avis, cette concep­tion ne permet pas de ren­con­trer les exi­gences de res­pect accru de l’environnement. En fait, une agri­cul­ture et une fores­te­rie plus sou­te­nables éco­lo­gi­que­ment néces­sitent plus de main-d’œuvre, pas moins. Recréer des haies, des bocages, des zones humides, diver­si­fier les cultures, mener la lutte bio­lo­gique, par exemple, implique une aug­men­ta­tion de la part du tra­vail social investi dans des tâches de main­te­nance éco­lo­gique. Ce tra­vail peut être de haute scien­ti­fi­cité et de haute tech­ni­cité – ce n’est pas le retour à la houe – mais il n’est guère méca­ni­sable. C’est pour­quoi je pense qu’une culture du « prendre soin » (j’emprunte ce concept à Isabelle Stengers) doit impré­gner les acti­vi­tés éco­no­miques, en par­ti­cu­lier celles qui sont en prise directe sur les éco­sys­tèmes. Nous sommes res­pon­sables de la nature. D’une cer­taine manière, il s’agit d’étendre la logique qui est celle de la gauche dans le domaine des soins aux per­sonnes, de l’enseignement, etc. Aucun socia­liste ne plaide pour rem­pla­cer les infir­mières par des robots ; nous sommes tous conscients du fait qu’il faut plus d’infirmières mieux payées pour que les patients soient mieux soi­gnés. Eh bien ! il en va de même, muta­tis mutan­dis, pour l’environnement : pour être mieux soigné, il y faut plus de force de tra­vail, d’intelligence et de sen­si­bi­lité humaines. Contrairement au « socia­liste de base », et même si c’est dif­fi­cile, l’écosocialiste, parce qu’il est conscient de l’urgence, tâche d’introduire toutes ces ques­tions dans les luttes des exploi­tés et des oppri­més, plutôt que de les ren­voyer aux len­de­mains qui chantent.

Beaucoup, dont moi, sont convain­cus que la sortie de capi­ta­lisme pro­duc­ti­viste est une condi­tion incon­tour­nable pour lutter effi­ca­ce­ment contre le chan­ge­ment climatique.

Pour ce faire, vous en appe­lez à « l’homme social, les pro­duc­teurs asso­ciés ». Qui sont-ils, et com­ment peuvent-ils concrè­te­ment agir ?

D.T. : Vous faites allu­sion à la cita­tion de Marx placée en exergue de mon ouvrage : « La seule liberté pos­sible est que l’homme social, les pro­duc­teurs asso­ciés, règlent ration­nel­le­ment leur échange de matière avec la nature… ». Il faut bien voir que dans l’esprit de Marx, cette régu­la­tion ration­nelle des échanges est condi­tion­née par la dis­pa­ri­tion du capi­ta­lisme. En effet, d’une part la lutte de tous contre tous sape en per­ma­nence les ten­ta­tives des pro­duc­teurs de s’associer ; d’autre part, une frac­tion signi­fi­ca­tive des pro­duc­teurs -les sala­riés- sont coupés de leurs moyens de pro­duc­tion. Ceux-ci, y com­pris les res­sources natu­relles, sont appro­priés par les patrons. Privés de tout pou­voir de déci­sion, les sala­riés ne sont pas en mesure de régler ration­nel­le­ment quoi que ce soit qui concerne la pro­duc­tion, pour ne pas parler de régler ration­nel­le­ment les échanges de matière avec l’environnement ! Pour se consti­tuer en homme social, les pro­duc­teurs doivent com­men­cer à s’associer dans le combat contre leurs exploi­teurs. Ce combat porte en germe l’appropriation col­lec­tive des moyens de pro­duc­tion et l’usufruit col­lec­tif des res­sources natu­relles. Ceux-ci à leur tour sont la condi­tion néces­saire mais non suf­fi­sante d’une rela­tion plus har­mo­nieuse avec la nature.

Ceci dit, on peut répondre à votre ques­tion sur l’action concrète en exa­mi­nant com­ment les dif­fé­rents groupes de pro­duc­teurs com­prennent – ou pas – la néces­sité de régu­ler ration­nel­le­ment les échanges de matière huma­nité-nature. Actuellement, il est frap­pant que les prises de posi­tion de type éco­so­cia­liste les plus avan­cées émanent des peuples indi­gènes et des petits pay­sans mobi­li­sés contre l’agrobusiness. Ce n’est pas un hasard : ces deux caté­go­ries de pro­duc­teurs ne sont pas, ou pas com­plè­te­ment, coupés de leurs moyens de pro­duc­tion. C’est pour­quoi elles sont capables de pro­po­ser des stra­té­gies concrètes de régu­la­tion ration­nelle de leurs échanges avec l’environnement. Les peuples indi­gènes voient dans la défense du climat un argu­ment sup­plé­men­taire en faveur de la pré­ser­va­tion de leur mode de vie pré­ca­pi­ta­liste, en sym­biose avec la forêt. Quant au mou­ve­ment paysan Via Campesina, il a éla­boré tout un pro­gramme de reven­di­ca­tions concrètes sur le thème « les pay­sannes et les pay­sans savent com­ment refroi­dir le climat ». Par contraste, le mou­ve­ment ouvrier est à la traîne. C’est évi­dem­ment le résul­tat du fait que chaque tra­vailleur sala­rié indi­vi­duel est amené à sou­hai­ter la bonne marche de l’entreprise qui l’exploite, afin de pré­ser­ver son gagne-pain. Conclusion : plus les soli­da­ri­tés ouvrières recu­le­ront face à l’offensive néo­li­bé­rale, plus il sera dif­fi­cile de déve­lop­per une conscience éco­lo­gique chez les tra­vailleurs. C’est un gros pro­blème, car la classe ouvrière, de par sa place cen­trale dans la pro­duc­tion, est appe­lée à jouer un rôle de pre­mier plan dans la lutte pour l’alternative anti­ca­pi­ta­liste néces­saire au sau­ve­tage de l’environnement. Les peuples indi­gènes, les orga­ni­sa­tions pay­sannes et la jeu­nesse ont donc inté­rêt à tenter d’impliquer tou­jours plus les syn­di­cats dans les cam­pagnes pour le climat, en mul­ti­pliant les col­la­bo­ra­tions, les contacts à la base, etc. A l’intérieur même du mou­ve­ment ouvrier, il convient de faire émer­ger des reven­di­ca­tions qui répondent aux pré­oc­cu­pa­tions en matière d’emploi, de revenu et de condi­tions de tra­vail tout en contri­buant à réduire les émis­sions de gaz à effet de serre. Un enjeu impor­tant à cet égard est la réduc­tion col­lec­tive radi­cale du temps de tra­vail, sans perte de salaire, avec dimi­nu­tion dras­tique des cadences et embauche com­pen­sa­toire. Un autre volet est l’extension d’un sec­teur public sous contrôle des tra­vailleurs et des usa­gers : trans­ports publics gra­tuits et de qua­lité, ser­vice public de l’énergie, entre­prises publiques d’isolation et de réno­va­tion des bâti­ments, etc. Les éco­so­cia­listes ont un rôle à jouer pour favo­ri­ser l’apparition de telles demandes.

Avec L’impossible capi­ta­lisme vert vous ne sem­blez pas craindre d’être taxé de catas­tro­phiste par ceux qui n’ont pas encore com­pris que nous sommes entrés dans l’ère de l’anthropocène et que l’homme est le prin­ci­pal res­pon­sable, notam­ment depuis l’ère indus­trielle, de l’emballement cli­ma­tique. Le capi­ta­lisme vert, tout comme « le déve­lop­pe­ment durable » et le « green­wa­shing », ne par­ti­cipent-ils pas d’une volonté de nier cette res­pon­sa­bi­lité et de conti­nuer « comme avant » ? La sortie du capi­ta­lisme pro­duc­ti­viste ne passe-t-elle pas d’abord par une modi­fi­ca­tion de nos com­por­te­ments de consom­ma­teurs et de producteurs ?

D.T. : Je ne suis pas un catas­tro­phiste. Dans mon livre, je me suis basé quasi- exclu­si­ve­ment sur les rap­ports du GIEC qui, pour ce qui est du diag­nos­tic sur le réchauf­fe­ment et sur ses impacts pos­sibles, m’apparaissent, quoi qu’on en dise, comme une excel­lente syn­thèse de « bonne science », sou­mise à la peer review. C’est vrai que le GIEC retarde un peu par rap­port aux der­nières décou­vertes, mais cela ne change pas grand-chose aux conclu­sions. En fait, je redoute les dis­cours de panique et de sur­en­chère. Trop sou­vent, ils tendent à occul­ter les vraies menaces et les vraies res­pon­sa­bi­li­tés. Le bas­cu­le­ment cli­ma­tique se prête bien aux escha­to­lo­gies, et il ne manque pas de gou­rous pour clamer que « la pla­nète est en danger », que « la vie est en danger » que « l’humanité est en danger », que le « pla­fond pho­to­syn­thé­tique » va nous tomber sur la tête, ou que sais-je encore. Tout cela est exces­sif. La pla­nète ne craint rien, et la vie sur Terre est un phé­no­mène à ce point coriace que l’humanité, quand bien même elle le vou­drait, ne pour­rait pro­ba­ble­ment pas en venir à bout, même à coup de bombes ato­miques… Quant à notre espèce, le chan­ge­ment cli­ma­tique, en soi, ne la met pas en péril. Le danger qu’il fait planer est plus cir­cons­crit : trois mil­liards d’êtres humains envi­ron risquent une dégra­da­tion sub­stan­tielle de leurs condi­tions de vie, et quelques cen­taines de mil­lions d’entre eux – les plus pauvres – sont mena­cés dans leur exis­tence même. Les déci­deurs le savent et ne font rien – ou presque rien – parce que cela coû­te­rait trop cher, et han­di­ca­pe­rait par consé­quent la bonne marche des affaires. Voilà la réa­lité toute nue. Trop sou­vent, les dis­cours catas­tro­phistes ont pour effet d’en voiler la bar­ba­rie poten­tielle, et de diluer les enjeux dans un vague sen­ti­ment global de culpa­bi­lité : « ne per­dons pas de temps à pinailler sur les res­pon­sa­bi­li­tés», « nous sommes tous cou­pables », « nous devons tous accep­ter de faire des efforts», etc. Pendant ce temps-là, les lob­bies éner­gé­tiques conti­nuent tran­quille­ment à brûler du char­bon et du pétrole à tire-larigot…

Ceci m’amène à la deuxième partie de votre ques­tion, concer­nant le chan­ge­ment de nos com­por­te­ments de pro­duc­teurs et de consom­ma­teurs. A la suite de ce que j’ai dit plus tôt, il convient de sou­li­gner que les sala­riés sont inca­pables de chan­ger leurs com­por­te­ments de pro­duc­teurs. Qui pro­duit, com­ment, pour­quoi, pour qui, en quelles quan­ti­tés, avec quels impacts éco­lo­giques et sociaux ? au quo­ti­dien, seuls les patrons ont le pou­voir de répondre à ces ques­tions et, en der­nière ins­tance, ils y répondent en fonc­tion de leurs pro­fits. Les sala­riés ne peuvent que tenter d’exercer un droit de regard sur la ges­tion patro­nale, dans le but de la contes­ter et de prendre conscience de leur capa­cité de faire mieux, selon d’autres cri­tères que le profit. C’est la dyna­mique du contrôle ouvrier, et les éco­so­cia­listes devraient se pen­cher sur la manière dont cette vielle reven­di­ca­tion peut être revi­si­tée pour englo­ber les pré­oc­cu­pa­tions environnementales.

Pour ce qui est de la consom­ma­tion, je crois néces­saire de faire la dis­tinc­tion entre les chan­ge­ments indi­vi­duels et les chan­ge­ments col­lec­tifs. A tout prendre, il vaut certes mieux que celui qui voyage en avion com­pense ses émis­sions de CO2 d’une manière ou d’une autre, mais cette com­pen­sa­tion lui per­met­tra sur­tout de s’acheter une bonne conscience à bon marché tout en le détour­nant du combat poli­tique en faveur des chan­ge­ments struc­tu­rels indis­pen­sables. Promouvoir ce genre de com­por­te­ments, c’est faire le jeu du « green­wa­shing», et celui-ci vise effec­ti­ve­ment à « conti­nuer comme avant ». Autre chose sont les chan­ge­ments col­lec­tifs qui concourent à vali­der une autre logique pos­sible, favo­risent l’invention de pra­tiques alter­na­tives et contri­buent à la prise de conscience que des chan­ge­ments struc­tu­rels sont néces­saires, qui passent par une mobi­li­sa­tion sociale. Ces chan­ge­ments-là, tels que les grou­pe­ments d’achat de pro­duits bio auprès des agri­cul­teurs, ou les pota­gers urbains col­lec­tifs, sont à encourager.

Peut-on lutter contre le bas­cu­le­ment cli­ma­tique sans tenir compte des coûts finan­ciers et sociaux que cela repré­sente ? Y-a-t-il urgence à bâtir un autre modèle et à ris­quer de mettre en péril la société toute entière ? Entre Nature et civi­li­sa­tion, quel choix ?

D.T. : Dire qu’une autre poli­tique cli­ma­tique met­trait la société toute entière en péril au nom d’une prio­rité de la Nature sur la civi­li­sa­tion, c’est mettre la réa­lité sur sa tête ! Ce qui se passe en vérité, c’est que la poli­tique actuelle met la civi­li­sa­tion en péril tout en cau­sant d’énormes dom­mages irré­ver­sibles à la Nature, qui est notre patri­moine commun. Cette poli­tique est tota­le­ment subor­don­née au dogme de l’efficience-coût, et on voit ce que ça donne : des pea­nuts. Nous allons droit dans le mur. Evidemment, une autre poli­tique ne pourra pas faire comme si le coût des dif­fé­rentes mesures à prendre n’avait aucune espèce d’importance : entre deux stra­té­gies équi­va­lentes pour réduire les émis­sions, il est rai­son­nable de choi­sir celle qui, toutes autres condi­tions étant égales, coû­tera le moins cher à la col­lec­ti­vité. Mais le fond de l’affaire qu’il faut d’abord une autre poli­tique, guidée par d’autres cri­tères que le coût, notam­ment des cri­tères qua­li­ta­tifs. Sur le plan tech­nique, un cri­tère essen­tiel est celui de l’efficience éner­gé­tique au niveau des filières. Le grand éco­lo­giste amé­ri­cain Barry Commoner plai­dait déjà cette cause il y a plus de vingt ans. Il est ther­mo­dy­na­mi­que­ment absurde, disait-il, de trans­por­ter du char­bon sur des mil­liers de kilo­mètres pour pro­duire de l’électricité qui, une fois ache­mi­née sur des cen­taines de kilo­mètres, ser­vira à chauf­fer de l’eau sani­taire, chose que l’on peut très bien faire avec un chauffe-eau solaire. Sur le plan social, un cri­tère majeur doit être la pro­tec­tion des popu­la­tions et de leur bien-être, en par­ti­cu­lier la pro­tec­tion des plus pauvres. Ce cri­tère, aujourd’hui, est très lar­ge­ment ignoré, d’où le drame du Pakistan, entre autres.

Enfin, pensez-vous que votre projet éco­so­cia­liste soit réa­li­sable dans un avenir proche ?

D.T. : La pos­si­bi­lité de réa­li­ser ce projet dépend entiè­re­ment des rap­ports de force entre le capi­ta­lisme d’une part, les exploi­tés et les oppri­més d’autre part. Ces rap­ports de force sont actuel­le­ment à l’avantage du capi­tal, il ne faut pas se le cacher. Mais il n’y a pas de troi­sième voie pos­sible : les ten­ta­tives de sauver le climat par des méca­nismes de marché étalent tous les jours leur inef­fi­ca­cité éco­lo­gique et leur injus­tice sociale. Il n’y a pas d’autre chemin que celui de la résis­tance. Elle seule peut chan­ger les rap­ports de forces et impo­ser des réformes par­tielles allant dans la bonne direc­tion. Copenhague a été un pre­mier pas, le sommet de Cochabamba un second. Continuons à mar­cher, unis­sons-nous, mobi­li­sons-nous, construi­sons un vaste mou­ve­ment mon­dial pour le sau­ve­tage du climat dans la jus­tice sociale. Ce sera plus effi­cace que toutes les démarches lob­byistes de ceux qui se font des illu­sions sur le capi­ta­lisme vert.

[2] Entretien repro­duit avec l’aimable auto­ri­sa­tion de l’écologithèque.com – http://​www​.eco​lo​gi​theque​.com/​i​t​w​t​a​n​u​r​o​.html [3]
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[2] http://​www​.contre​temps​.eu/​i​n​t​e​r​v​i​e​w​s​/​p​r​o​d​u​c​t​i​v​i​s​m​e​-​c​o​e​u​r​-​c​a​p​i​t​a​l​i​s​m​e​#​s​d​f​o​o​t​n​o​t​e1anc
[3] http://​www​.eco​lo​gi​theque​.com/​i​t​w​t​a​n​u​r​o​.html

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