Débat

Pour une écologie du travail

Par Mis en ligne le 19 novembre 2010

Nous publions cet article qui ouvre un vaste champ de débats. En par­ti­cu­lier, dans le contexte pré­sent où les formes de « ges­tion de la main-d’œuvre » ren­voient aussi à une réa­lité du pro­lé­ta­riat et du tra­vail, à l’échelle inter­na­tio­nale, sou­vent peu pensée – et pas inté­grée dans cet article de Jean Zin – et que Trotsky défi­nis­sait ainsi, le 18 avril 1939, en élar­gis­sant la « notion d’armée de réserve indus­trielle » à celle de « nou­velle classe des chô­meurs » :

« Plus grande est l’armée de réserve indus­trielle…, et plus grand est le pau­pé­risme offi­ciel. Telle est la loi géné­rale abso­lue de l’accumulation capi­ta­liste » [selon Marx]. Cette thèse, indis­so­lu­ble­ment liée à la théo­rie de la pau­pé­ri­sa­tion crois­sante, et dénon­cée pen­dant des dizaines d’années comme exa­gé­rée, ten­dan­cieuse et déma­go­gique, est deve­nue main­te­nant l’image théo­rique irré­pro­chable de la réa­lité. L’armée actuelle des chô­meurs ne peut plus être regar­dée comme une armée de réserve, parce que sa masse prin­ci­pale ne peut plus espé­rer trou­ver du tra­vail ; au contraire, elle est des­ti­née à se gon­fler d’un flot constant de nou­veaux chô­meurs. »

Ne pas prendre au sérieux cette ques­tion et celles posées dans l’article de Jean Zin – au-delà des dif­fé­rences que l’on peut avoir sur des for­mu­la­tions et des approches de l’auteur – revient, sur le fond, à ne pas saisir un des élé­ments impor­tants, consti­tu­tifs du récent mou­ve­ment social en France. (cau)

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On ne peut sépa­rer l’écologie du social, comme le vou­drait l’écologie libé­rale, pas plus qu’on ne peut sépa­rer l’homme de son milieu.

Ce sont bien les effets désas­treux sur notre qua­lité de vie de vie et notre santé qui nous alertent sur les pro­blèmes éco­lo­giques, cepen­dant les causes sont le plus sou­vent du côté de la pro­duc­tion, des pro­cé­dés et sub­stances employées, mais aussi du tra­vail lui-même, res­pon­sable en grande partie de la dégra­da­tion de nos condi­tions de vie car s’il est avéré que « le tra­vail, c’est la santé » quand c’est un tra­vail valo­ri­sant, c’est loin d’être tou­jours le cas.

Une éco­lo­gie du tra­vail, atten­tive à l’amélioration des condi­tions de tra­vail, devrait consti­tuer une prio­rité de santé publique dès lors qu’une grande partie des mala­dies se révèlent être, à l’origine, des mala­dies du stress poten­tia­li­sant les pol­lu­tions toxiques et les dés­équi­libres bio­lo­giques.

On com­mence tout juste à s’en aper­ce­voir devant les dégâts d’une ges­tion par le stress qui a révélé toute son inhu­ma­nité, seule­ment le pro­blème est bien plus géné­ral que les « sui­cides au tra­vail » qui n’en sont que les mar­tyrs les plus visibles.

La société, la citoyen­neté démo­cra­tique et les droits de l’homme ne s’arrêtent pas à la porte de l’entreprise qui est au contraire un des prin­ci­paux lieux de socia­li­sa­tion et de vie com­mune, bien que ce soit de façon plus ou moins tem­po­raire, à la dif­fé­rence des vil­lages d’autrefois. C’est un ter­ri­toire qu’il faut recon­qué­rir et civi­li­ser en s’opposant aux nou­velles bar­ba­ries comme les luttes ouvrières ont com­battu les anciennes.

On ne peut accep­ter l’extraterritorialité du tra­vail qui est une bonne part de notre vie, aussi bien d’un point de vue poli­tique que des réper­cus­sions éco­lo­giques ou sur notre santé. Il faut s’en per­sua­der, la ques­tion du tra­vail devrait consti­tuer avec la relo­ca­li­sa­tion l’axe prin­ci­pal d’une véri­table poli­tique éco­lo­giste.

Le cercle est bouclé lorsqu’on se rend compte que le consom­ma­teur malade est aussi un tra­vailleur, impli­qué dans une pro­duc­tion qui le rend malade. Le souci de la qua­lité de la vie se porte natu­rel­le­ment en pre­mier lieu vers la famille comme lieu de consom­ma­tion et de par­tage mais, y com­pris pour nos proches, étant donné le temps qu’on y passe, chan­ger le tra­vail, c’est chan­ger la vie, de façon bien plus radi­cale. Se sou­cier de notre vie au tra­vail, c’est prendre le pro­blème véri­ta­ble­ment à sa racine, dans la pro­duc­tion qui déter­mine lar­ge­ment nos consom­ma­tions.

L’écologie ne peut se réduire à cor­ri­ger les effets les plus voyants de la dégra­da­tion de notre envi­ron­ne­ment alors qu’elle doit adop­ter un point de vue global et remon­ter aux causes. Les pro­blèmes éco­lo­giques étant causés par nos pro­duc­tions, c’est donc bien la pro­duc­tion qu’il faut chan­ger.

Pas seule­ment le contrôle de l’innocuité des pro­duits, mais le tra­vail lui-même, c’est-à-dire l’homme (ou la femme), le tra­vailleur dans sa quo­ti­dien­neté, au-delà des exi­gences mini­mum d’hygiène et de sécu­rité, ce qui certes ne va pas de soi dans une éco­no­mie for­te­ment concur­ren­tielle, encore moins pour des entre­prises capi­ta­listes moti­vées uni­que­ment par le profit.

C’est bien parce qu’elle remonte aux causes éco­no­miques et sociales que l’écologie-politique ne se réduit pas à l’environnementalisme dans lequel on vou­drait l’enfermer, ni à la pré­ser­va­tion des équi­libres natu­rels, mais doit se sou­cier de la pro­duc­tion et du tra­vail.

Cependant, c’est aussi de façon beau­coup plus immé­diate que l’écologie doit se pré­oc­cu­per des condi­tions de tra­vail en tant qu’elles condi­tionnent la santé des popu­la­tions, y com­pris leur santé men­tale.

On peut d’ailleurs rap­pe­ler que c’est le constat que les pre­miers pro­lé­taires bri­tan­niques n’étaient plus en état de servir comme sol­dats qui a motivé les pre­mières lois sociales sans les­quelles les « lois du marché » n’assureraient pas la simple survie, ni sa propre repro­duc­tion. Aujourd’hui on peut dire que la pré­ca­rité et le stress sont de véri­tables armes de des­truc­tion mas­sive, bien que ce soit de façon moins visible, ce qui devrait en faire une prio­rité poli­tique.

Enfin, il y a un lien incon­tes­table entre les condi­tions de tra­vail et la qua­lité des pro­duits, tout comme l’aliénation au tra­vail ren­force l’aliénation du consom­ma­teur. Les dimen­sions éco­no­miques et sociales devraient donc bien faire partie inté­grante d’une approche éco­lo­gique glo­bale qui doit com­por­ter une éco­lo­gie du tra­vail et une éco­lo­gie du stress, étant donnée leur inci­dence sur la santé et la dégra­da­tion du milieu (sans aller jusqu’à une « éco­lo­gie men­tale » pro­blé­ma­tique).

Il ne faut pas rêver, si ce n’était qu’un objec­tif de santé publique, cela ne serait cer­tai­ne­ment pas assez convain­cant pour émou­voir les puis­sances éco­no­miques mais, aussi éton­nant que cela puisse paraître, c’est aussi ce qu’exigent les trans­for­ma­tions du tra­vail, les nou­velles forces pro­duc­tives « imma­té­rielles » à l’ère de l’écologie, de l’information et du déve­lop­pe­ment humain où la ges­tion des res­sources humaines et la valo­ri­sa­tion des com­pé­tences deviennent le cœur de l’entreprise et le moteur de l’économie.

L’automatisation [dans cer­tains sec­teurs] rend de plus en plus inutile la « force de tra­vail», le tra­vail non qua­li­fié, et de plus en plus indis­pen­sable com­pé­tence, adap­ta­bi­lité, com­mu­ni­ca­tion voire empa­thie, toutes qua­li­tés humaines dont les machines sont dépour­vues.

Ce pour­quoi le déve­lop­pe­ment humain devient le cœur de l’économie, déve­lop­pe­ment humain qu’il faut entendre au sens d’Amartya Sen, du déve­lop­pe­ment des capa­ci­tés de chacun (capa­bi­li­ties), de son auto­no­mie et de ses com­pé­tences.

C’est désor­mais l’autonomie du tra­vailleur qui est mobi­li­sée, en effet, dans l’activité pro­duc­tive pour la « réso­lu­tion de pro­blèmes » comme pour le rela­tion­nel, ce qui consti­tue une véri­table inver­sion des logiques « des socié­tés de contrainte aux socié­tés de contrôle», du temps de subor­di­na­tion au contrat d’objectif et l’évaluation après-coup.

Cela devrait logi­que­ment entraî­ner le pas­sage du tra­vail forcé au tra­vail choisi qui ne concerne encore que les plus qua­li­fiés pour­tant, alors que c’est à tous qu’il fau­drait en donner les moyens. L’universalisation à un rythme abso­lu­ment inédit des tech­no­lo­gies numé­riques exige une recon­fi­gu­ra­tion com­plète de notre sys­tème de pro­duc­tion et des pro­tec­tions sociales… faute de quoi, c’est la pré­ca­rité qui s’étend avec des consé­quences dra­ma­tiques sur la santé et une des­truc­tion de res­sources humaines on ne peut plus contre-pro­duc­tive. Les réper­cus­sions finales sur la santé ne sont comme sou­vent que des symp­tômes de l’inadaptation des ins­ti­tu­tions aux réa­li­tés nou­velles et des rap­ports de pro­duc­tion aux nou­velles forces pro­duc­tives.

Il fau­drait éga­le­ment revoir com­plè­te­ment les condi­tions de tra­vail si l’on veut s’adapter aux évo­lu­tions démo­gra­phiques en don­nant la pos­si­bi­lité aux sala­riés de prendre leur retraite le plus tard pos­sible alors que la santé est plus fra­gile, avec une pro­duc­ti­vité qui baisse à partir de 53-55 ans le plus sou­vent.

Il ne s’agit pas de remettre en cause la retraite à 60 ans pour ceux qui le veulent ou n’en peuvent plus, mais de donner vrai­ment la pos­si­bi­lité de conti­nuer à tra­vailler pour ceux qui le sou­haitent et ne veulent pas être mis à la porte, sachant qu’il est d’autant plus recom­mandé de conti­nuer à tra­vailler qu’il s’agit de tra­vail imma­té­riel entre­te­nant nos capa­ci­tés cog­ni­tives.

S’il faut défendre le droit de choi­sir, c’est à condi­tion que ce soit un libre choix. Il faut donc défendre bec et ongle le droit à la retraite, sans se croire obligé de réduire la vie à l’inactivité, ni aux sinistres croi­sières du troi­sième âge. Il faut là aussi prendre la ques­tion par l’autre bout et par le ren­for­ce­ment des pro­tec­tions sociales et de nos liber­tés au lieu de les réduire au risque d’aggraver les pro­blèmes de santé et de finan­ce­ment. Mais le préa­lable serait des condi­tions de tra­vail adap­tées, il fau­drait un autre tra­vail, un tra­vail dési­rable…

Les dis­cus­sions sur le tra­vail sont impos­sibles et men­son­gères d’une façon trop géné­rale, car on ne peut mettre sur le même plan toutes les pro­fes­sions. Il y a tra­vail et tra­vail, tra­vail épa­nouis­sant et tra­vail humi­liant ou haras­sant. Comme le sou­li­gnait J.K. Galbraith (Les men­songes de l’économie, Grasset 2004), à rebours des pos­tu­lats de l’économie libé­rale, c’est en plus le tra­vail le plus pénible qui est le moins bien payé alors que c’est le plus gra­ti­fiant qui est le mieux rému­néré !

On sait que les inéga­li­tés dans le tra­vail se tra­duisent par des inéga­li­tés non seule­ment dans les salaires mais aussi dans la santé et l’espérance de vie. C’est là qu’on voit clai­re­ment que le tra­vail fait la santé, ce qu’on devrait prendre beau­coup plus au sérieux. Il n’y a pas que la péni­bi­lité phy­sique, les acci­dents du tra­vail, les mala­dies pro­fes­sion­nelles (voir :L’exposition des sala­riés aux mala­dies pro­fes­sion­nelles en 2007, Dares Analyses, minis­tère du tra­vail, sep­tembre 2010) les troubles mus­culo-sque­let­tiques et l’usure des corps. On pour­rait citer de nom­breuses études, notam­ment les recherches de Christophe Dejours (Souffrances en France). Mais il y en a bien d’autres, qui éta­blissent les réper­cus­sions dra­ma­tiques sur la santé men­tale de mau­vaises rela­tions de tra­vail. Au moins 20% des pro­blèmes de santé au tra­vail seraient liés aux risques psy­cho­so­ciaux [1]. Le besoin de recon­nais­sance dans son tra­vail comme dans tout groupe humain, se révèle être abso­lu­ment vital. « Un tra­vail sans pers­pec­tive de car­rière et avec beau­coup de stress est le meilleur moyen d’être mal­heu­reux et de mourir pré­ma­tu­ré­ment. » (In Minorités, « Le tra­vail ce n’est pas la santé du tout», Gaëlle Guéguen).

Le rôle du stress a été sous-estimé jusqu’ici dans la dété­rio­ra­tion de la santé, de même qu’il a été sur­es­timé dans ses côtés posi­tifs. Il ne fait aucun doute qu’on a besoin d’un mini­mum de stress, au niveau sim­ple­ment bio­lo­gique, car la vie est un pro­ces­sus d’adaptation qui s’ossifie, perd ses capa­ci­tés d’adaptation et son carac­tère de vivant en l’absence de toute agres­sion ou défi­cit. On soup­çonne ainsi que l’augmentation des mala­dies auto-immunes peut être liée à un excès d’hygiène (c’est ce qu’on appelle l’hypothèse hygié­niste). Il faut entre­te­nir le sys­tème immu­ni­taire comme il faut entre­te­nir le sys­tème ner­veux qui est son pro­lon­ge­ment. Au niveau du vécu, cela se tra­duit par un insup­por­table ennui quand il ne se passe rien et qu’on n’a pas besoin de tra­vailler. C’est même une des rai­sons pour les­quelles il vaut mieux avoir un tra­vail. Les études montrent toutes que plus on tra­vaille vieux, plus on vit vieux. C’est un fait sta­tis­tique au moins. Encore faut-il pou­voir, que ce ne soit pas un tra­vail trop fati­guant et stres­sant. Car il est tout aussi cer­tain que trop de stress tue (y com­pris des chefs d’entreprise, ce qui n’est pas tou­jours une si bonne posi­tion de ce point de vue). Les der­nières études montrent que même un stress modéré est plus patho­gène qu’un stress faible. Il ne fait pas de doute qu’on ne sau­rait se passer de com­pé­ti­tions mais la concur­rence ne doit pas être exa­cer­bée comme elle l’est sur le marché du tra­vail et dans les grandes entre­prises. On connaît les ravages du burn out, sur­me­nage qui mène tout droit à la dépres­sion, mais le stress peut déclen­cher toutes sortes de mala­dies phy­sio­lo­giques, inflam­ma­tions, can­cers, infarc­tus, etc., avec même des réper­cus­sions géné­tiques [2] ! Le coût humain de « tech­niques de mana­ge­ment » bar­bares est exor­bi­tant, vies gâchées, vies per­dues, mais cela se tra­duit aussi en coûts finan­ciers en termes de santé publique. Faire la paix dans les entre­prises et refaire équipe ensemble au lieu d’y faire régner la ter­reur serait un gain pour l’entreprise comme pour la société. Il y a d’ailleurs quelques rares patrons qui ont com­pris l’importance du plai­sir au tra­vail (voir Les Echos du 1.09.10, « Les méthodes déca­pantes d’un patron néer­lan­dais») et de rela­tions paci­fiées, ce qui n’est certes pas la phi­lo­so­phie des golden boys aux dents longues et de leur stu­pide idéo­lo­gie « ris­quo­phile » un peu trop cocaï­née. Il y a du boulot !

Une fois admis la néces­sité d’une éco­lo­gie du tra­vail et d’une éco­lo­gie du stress, quelle est donc la stra­té­gie à adop­ter ? Sûrement pas la voie adop­tée par les 35h où la réduc­tion du temps de tra­vail sup­po­sée donner plus de temps pour vivre s’est trop sou­vent tra­duite par une inten­si­fi­ca­tion du stress et la déstruc­tu­ra­tion de la vie fami­liale par l’introduction de la flexi­bi­lité. Prendre en compte la santé au tra­vail, c’est inver­ser le point de vue sur le tra­vail, de l’exploitation escla­va­giste à une sorte d’ergothérapie, du tra­vail forcé au tra­vail sup­posé épa­nouis­sant. Au lieu de fuir le tra­vail comme le mal, arri­ver à en faire un tra­vail dési­rable, sacré chal­lenge mais qui peut faire l’axe d’une poli­tique.

Je ne veux pas trop insis­ter sur la néces­sité d’une alter­na­tive au sala­riat comme temps de subor­di­na­tion en don­nant les moyens à tous d’un tra­vail auto­nome par un revenu garanti et les ins­ti­tu­tions du déve­lop­pe­ment humain, car, il ne s’agit en aucun cas de s’occuper uni­que­ment de l’alternative alors que les condi­tions de tra­vail doivent être amé­lio­rées par­tout et au plus vite.

Il n’empêche qu’il faudra bien sortir du sala­riat pro­duc­ti­viste et passer au tra­vail auto­nome, ce qui pour­rait se tra­duire cepen­dant par un stress sup­plé­men­taire insup­por­table comme on le constate déjà et ce pour­quoi ce n’est pas viable sans des pro­tec­tions sociales ren­for­cées contre la pré­ca­rité (notam­ment un revenu garanti). C’est seule­ment en chan­geant le tra­vail qu’on peut vrai­ment chan­ger les consom­ma­tions, c’est seule­ment quand le tra­vail n’est plus une souf­france qu’il n’a plus besoin d’être com­pensé par des consom­ma­tions fac­tices, c’est seule­ment quand on n’est plus subor­donné mais auto­nome qu’on peut être res­pon­sable de ses pro­duc­tions et de leur qua­lité.

A notre stade de déve­lop­pe­ment, la santé devient le bien le plus pré­cieux (et le plus cher !), raison de plus pour ne pas la gas­piller dans des ten­sions pro­fes­sion­nelles mor­ti­fères pas plus qu’en mani­pu­lant des pro­duits dan­ge­reux. Il vaut tou­jours mieux jouer la pré­ven­tion. Les illu­mi­nés du trans­hu­ma­nisme ima­gi­ne­raient bien un homme aug­menté aux per­for­mances décu­plées, lais­sant loin der­rière des com­pé­ti­teurs arrié­rés.

Notre inté­rêt serait plutôt de bais­ser la pres­sion, d’opérer la même conver­sion que les anciens sei­gneurs pas­sant du pillage à la ges­tion de leur domaine, aux « poli­tiques du care » déjà, pre­nant soin des popu­la­tions et des richesses locales, prise en compte de ce qu’on appelle des exter­na­li­tés par rap­port aux pro­duc­tions immé­diates alors qu’elles en sont la condi­tion, tout comme la fer­ti­lité des sols qu’il faut entre­te­nir. Loin d’être un luxe qu’on ne pour­rait plus se per­mettre, jamais les pro­tec­tions sociales et le déve­lop­pe­ment humain n’ont été aussi néces­saires et pro­duc­tives. Pour la même raison que le for­disme doit son succès au fait de s’être donné les moyens de sa repro­duc­tion, on peut faire le pari que la prise en consi­dé­ra­tion de la santé et de notre simple huma­nité devrait s’imposer de plus en plus dans le tra­vail, comme dans les affaires. Cela ne se fera pas tout seul, il faudra comme tou­jours de fortes mobi­li­sa­tions sociales, mais les conquêtes sociales se conso­lident d’autant mieux que le gain est col­lec­tif et que tout le monde en pro­fite fina­le­ment…

Si le bon­heur des peuples a un sens en poli­tique, c’est de faci­li­ter le tra­vail et la vie de tous. Le simple souci de la santé, d’arrêter la guerre contre la vie, nous a menés à l’écologie du tra­vail, au pas­sage de l’exploitation à l’ergothérapie, au tra­vail comme pre­mier besoin de l’homme, mais on a vu aussi qu’on serait dans l’utopie si l’ère de l’écologie ne se révé­lait aussi l’ère de l’information et du déve­lop­pe­ment humain exi­geant des trans­for­ma­tions radi­cales pour tenir compte du nou­veau monde qui s’ouvre à nous.

Ce n’est pas le lieu d’en abor­der les moda­li­tés pra­tiques mais on vou­drait juste insis­ter sur le point de vue éco­lo­gique global qui permet de lier le tra­vail à ses pro­duits et les condi­tions de tra­vail à la santé, bou­clant le cir­cuit entre ques­tions éco­lo­giques, éco­no­miques et sociales.

Il ne s’agit pas cepen­dant de prendre ses désirs pour des réa­li­tés en igno­rant les contraintes éco­no­miques mais bien de se concen­trer sur le tra­vail lui-même, l’acte pro­duc­tif et sa relo­ca­li­sa­tion plutôt que sur les consom­ma­tions et une illu­soire pla­ni­fi­ca­tion des besoins avec ses relents tota­li­taires (en tout cas de tra­vail asservi). Au lieu d’ajouter des contraintes éco­lo­giques aux contraintes éco­no­miques, il vau­drait mieux parier sur l’autonomie de l’individu et la valo­ri­sa­tion de ses com­pé­tences, libé­rer le tra­vail et se libé­rer de la subor­di­na­tion sala­riale tout comme d’une pres­sion exces­sive, non pas prendre la ques­tion du côté des pol­lu­tions seule­ment et du résul­tat mais des causes, de l’activité, du sys­tème et de son pro­duc­ti­visme. La liberté dans le tra­vail exige cepen­dant la liberté de ne pas tra­vailler et de se libé­rer du tra­vail, c’est la dif­fi­culté et le point sur lequel il ne faut pas céder pour que ce soit un tra­vail choisi dans lequel on puisse s’investir.

A quand des syn­di­cats éco­lo­gistes pour chan­ger le tra­vail sala­rié ? Il fau­drait en effet com­bi­ner la voie de l’alternative locale à la paci­fi­ca­tion des entre­prises. Même si ce ne sont pas des gains finan­ciers, les gains d’une telle libé­ra­tion du tra­vail coopé­ra­tif seraient immé­diats, et non dans un loin­tain futur, sur notre quo­ti­dien, notre santé, nos rela­tions sociales comme sur nos consom­ma­tions et nos modes de vie. Ce serait sur­tout un chan­ge­ment com­plet de point de vue sur le tra­vail. Bien sûr, le plai­sir au tra­vail reste une utopie pour beau­coup mais sa reven­di­ca­tion est deve­nue légi­time. De mau­vaises condi­tions de tra­vail sont deve­nues inac­cep­tables. On ne gagnera rien à conti­nuer à rendre les gens malades. Il ne suffit pas de le dire, il fau­drait du moins com­men­cer par le dire pour une véri­table éco­lo­gie et poli­tique de santé qui prenne en compte toute notre vie, tra­vail com­pris.

* Jean Zin est, entre autres, l’auteur de L’écologie poli­tique à l’ère de l’information. (Editions ère, 2006)

1. Entretien conduit par Sabine Casalonga avec Gérard Lasfargues, direc­teur adjoint scien­ti­fique du réseau natio­nal de vigi­lance et de pré­ven­tion des patho­lo­gies pro­fes­sion­nelles (RNV3P) (France), réseau natio­nal d’experts en santé au tra­vail :«On observe depuis plu­sieurs années une aug­men­ta­tion des risques psy­cho­so­ciaux. Un pro­blème de santé au tra­vail sur cinq (20%) concerne ces patho­lo­gies (anxiété, dépres­sion…). Les métiers les plus tou­chés sont ceux du ser­vice au public. Des don­nées sur ces risques émer­gents et leurs fac­teurs de risque seront détaillées dans le rap­port scien­ti­fique du réseau dont la publi­ca­tion est atten­due pour début 2011. Un pro­blème sur quatre concerne les expo­si­tions à l’amiante (plus de 20 000 patients). Les CCPP (Centre de consul­ta­tion psy­chia­trique et psy­cho­thé­ra­pique) sont des lieux pri­vi­lé­giés pour le suivi post-expo­si­tion et post-pro­fes­sion­nel à l’amiante. Enfin plus de la moitié des cas, enre­gis­trés dans la base, concerne le risque chi­mique ou les troubles mus­culo-sque­let­tiques (TMS).» (Réd).

2. http://​news​.soft​pe​dia​.com/​n​e​w​s​/​S​t​r​e​s​s​-​I​s​-​T​a​k​i​n​g​-​O​v​e​r​-​O​u​r​-​G​e​n​e​s​-​1​5​8​0​4​3​.​shtml

(18 novembre 2010)

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