Les 100 premiers jours de la présidence Obama :

le verre à moitié plein ou à moitié vide ?

Après les premiers mois de la présidence de Barack Obama, la comparaison avec F. D. Roosevelt se révèle toujours pertinente. Il paraît difficile de porter d’ores-et-déjà un jugement sur les actions du nouveau président, lorsque l’on a en mémoire que Roosevelt n’a véritablement enclenché le New Deal que 4 ans après son arrivée au pouvoir. Ce sont les mouvements sociaux et les mobilisations qui ont eu lieu lors de sa réélection qu’ils l’ont conduit à mettre en œuvre des politiques innovantes. Le début de son mandat fut assez frileux. Il n’y avait pas de sécurité sociale. Les droits des salariés n’ont été reconnus que sous la pression des syndicats et des mouvements populaires.
Par Mis en ligne le 21 août 2009

Il faut par consé­quent être pru­dent quant au juge­ment porté sur les actes d’Obama. Par ailleurs, il reste un per­son­nage rela­ti­ve­ment mal connu car nou­veau sur la scène poli­tique. Rappelons qu’il fut séna­teur de l’Illinois et qu’avant son dis­cours pro­noncé lors de la conven­tion démo­crate de 2004 qui allait dési­gnée John Kerry comme can­di­dat à l’élection pré­si­den­tielle, per­sonne ne le connais­sait. B. Obama déve­loppa d’ailleurs dans ce propos les mêmes thèmes qu’il uti­lise aujourd’hui pour gou­ver­ner. Il nie la dif­fé­ren­cia­tion entre des Etats « rouges », répu­bli­cains, et des Etats « bleus » démo­crates. Pour lui, il ne s’agit avant tout que d’une seule nation, celle des Etats-Unis d’Amérique. Il veut appa­raître comme le récon­ci­lia­teur garant de l’unité.

Si l’on doit se garder de tirer des conclu­sions trop hâtives sur ces pre­miers mois d’exercice du pou­voir, on peut néan­moins à tra­vers les actes du pré­sident élu, dis­tin­guer plu­sieurs pro­fils et tenter de déter­mi­ner quels sont ceux dont Obama semble le plus proche.

Peut-on penser qu’Obama est un révo­lu­tion­naire ? La réponse évi­dente est non. Les condi­tions ne sont en effet pas réunies aux Etats-Unis pour qu’il y ait une révo­lu­tion dans ce pays.

Obama est-il un conser­va­teur éclairé qui n’entreprendra que le mini­mum de réforme ? Pour une part, il peut être classé dans cette catégorie.

Peut-il réa­li­ser un second New Deal ? Cela signi­fie­rait qu’il est un réfor­miste audacieux.

Enfin, peut-il aller plus loin que le New Deal en allant jusqu’à des réformes ins­ti­tu­tion­nelles et à la créa­tion d’un nou­veau contrat social ? On peut en douter.

D’après les pre­miers mois de la pré­si­dence, on peut penser qu’Obama se rap­proche de la figure du conser­va­teur prag­ma­tique et éclairé, et dans le même temps de celle du réfor­miste dont l’horizon des réformes à moyen et long termes témoigne d’un niveau d’exigence assez élevé. Cette contra­dic­tion appa­raît au cœur de la per­son­na­lité du nou­veau pré­sident. On peut donc parler de deux Obamas : l’un réfor­ma­teur conser­va­teur, éclairé, et pru­dent, et l’autre réfor­ma­teur auda­cieux et inno­va­teur. Pour le moment, les deux coexistent et, bien qu’il faille être pru­dent pour savoir lequel domi­nera l’autre, pour ma part, je crois qu’il y a de fortes pro­ba­bi­li­tés pour qu’il soit plutôt le réfor­ma­teur conservateur.

Un conservateur pragmatique et éclairé

Le grand atta­che­ment d’Obama aux ins­ti­tu­tions fon­da­trices indique qu’il sou­haite d’abord les faire fonc­tion­ner, plutôt que de les recons­truire. Pourtant un vif débat existe aujourd’hui aux Etat-Unis, qui a pu notam­ment s’exprimer lors du Left forum d’avril 2009, sur la néces­sité de réfor­mer la société pour garan­tir sa sta­bi­lité. C’est tout le sens de la théo­rie d’Edmund Burke.

Au sein de la gauche amé­ri­caine, les opi­nions sont divi­sés entre ceux qui sont contre Obama, ceux qui sont enthou­siastes, et ceux qui demeurent dans l’hésitation et l’incertitude. Chaque ten­dance repré­sen­tant un tiers de la gauche.

Par ailleurs, le génie du nou­veau pré­sident entre­tient une sorte d’admiration qui prête à confu­sion. Les ana­lyses objec­tives manquent dans ce climat d’euphorie qui domine la société amé­ri­caine depuis son élection.

Pour autant, son pro­gramme permet de cerner sa per­son­na­lité. Celui-ci se concentre sur cinq objectifs :

  • Redonner la confiance, remo­ra­li­ser, décris­per la société amé­ri­caine et ses acteurs éco­no­miques pour sur­mon­ter l’angoisse née avec la crise.
  • Réduire les inéga­li­tés éco­no­miques, sociales, raciales, eth­niques en éta­blis­sant plus d’équité.
  • Faire face à la crise.
  • Réformer les structures.
  • Repenser le rôle des USA dans le monde.

Ces ambi­tions expri­mées lors de sa cam­pagne lui ont permis d’être élues et empê­ché que joue ce que les com­men­ta­teurs appellent l’effet Bradley, qui n’a pas fonc­tionné lors de ce scru­tin. Des Américains blancs ont voté pour lui. Il a mobi­lisé l’électorat noir, qui a voté à 95% pour lui, alors que par le passé, celui-ci s’est carac­té­risé par un fort taux d’abstention. Les his­pa­niques, qui ont mas­si­ve­ment rejeté la posi­tion des répu­bli­cains sur l’immigration, ont voté pour Obama à 66%. Lors de la pré­cé­dente élec­tion pré­si­den­tielle, ils n’avaient été que 53% à voter pour John Kerry, le can­di­dat démocrate.

Même s’il reste un noyau dur de Blancs racistes, les rap­ports entre les gens se sont apai­sés. Les ten­sions sont bien moins vives.

Son carac­tère modéré que l’on doit à son prag­ma­tisme a été sa prin­ci­pale force dans la cam­pagne. Ce trait de per­son­na­lité est tou­jours pré­sent et va rester. En même temps, il a pris des déci­sions claires comme la fer­me­ture de Guantanamo et l’alignement du code mili­taire des Etats-Unis sur celui des conven­tions de Genève. Mais il a tout de suite fixé les limites, en défen­dant des posi­tions prises par l’administration Bush, dans les litiges juri­diques sur la sécurité.

Un réformiste modéré

On peut éga­le­ment penser qu’il est sin­cère dans son combat contre les inéga­li­tés. Il a choisi comme secré­taire au tra­vail, une femme de carac­tère, d’origine his­pa­nique, qui vient du milieu syn­di­cal. Elle défend donc le projet de loi appelé « Employee Free Choice Act » qui vise à favo­ri­ser la créa­tion et le fonc­tion­ne­ment de syn­di­cat dans les entre­prises. En effet la légis­la­tion actuelle impose aux sala­riés de faire signer une carte par plus de 50 % des sala­riés pour créer un syn­di­cat. Cette pro­cé­dure s’effectue sous le contrôle du patron qui peut exer­cer des pres­sions sur les sala­riés alors lar­ge­ment dis­sua­dés de se syndiquer.

Le patro­nat, la droite et une partie des démo­crates les plus for­tu­nés, y com­pris ceux qui ont financé la cam­pagne d’Obama, ont engagé une viru­lente riposte contre ce projet de loi. On peut penser que s’il n’est pas voté les syn­di­cats se mobiliseront.

Mais il faut aussi avoir conscience que le mou­ve­ment social est très faible. Les mobi­li­sa­tions contre la guerre ont été très fortes, sans pour autant s’enraciner dura­ble­ment dans une contes­ta­tion de plus grande enver­gure. Les syn­di­cats sont très affai­blis en raison de la dés­in­dus­tria­li­sa­tion et du combat idéo­lo­gique mené par le pou­voir à leur égard depuis plu­sieurs décen­nies. Pourtant, les ouvriers votent en majo­rité démo­crate. Par le passé, ils n’ont sup­porté ni Reagan, ni Bush. Les femmes blanches votent aussi pour la plu­part démo­crate dans une pro­por­tion qui est même plus forte que chez les hommes.

Sa réforme de la fis­ca­lité peut éga­le­ment aller dans le sens de cette volonté de réduire les inéga­li­tés. Il sou­haite réduire les impôts pour les Américains qui gagnent moins de 200 000 dol­lars par an, soit 95% de la popu­la­tion, et aug­men­ter les impôts pour les plus riches. Le pre­mier volet de cette loi a été voté, mais pour le moment celui concer­nant les plus aisés est en sus­pend. Il opte pour une voie plus pas­sive, à savoir que la loi mise en place par Bush allé­geant les impôts pour les plus riches, qui prend fin en 2011, ne sera pas renouvelée.

On observe aussi quelques signes posi­tifs sur le ter­rain de l’égalité entre les géné­ra­tions, les plus âgés et les plus jeunes, et entre les sexes.

Sa manière de faire face à la crise est sans doute celle qui cris­tal­lise cri­tiques, craintes et méfiances. Il y a deux grands volets. Premièrement, le plan d’aide aux banques. Celui-ci consti­tue le point faible de sa poli­tique, qui se révèle sur ce volet très sem­blable à ce que pro­po­sait le plan Paulson. A la cri­tique for­mu­lée par de nom­breux intel­lec­tuels selon laquelle ce plan n’exige aucune contre­par­tie de la part des banques, Obama se contente de répondre qu’il n’est pas socia­liste et qu’il n’a pas pour ambi­tion de gérer les struc­tures finan­cières du pays. Or, des éco­no­mistes de gauche des Etats-Unis auraient évi­dem­ment les com­pé­tences pour gérer les banques qui pour­raient être natio­na­li­sées pen­dant une période défi­nie, peut-être 6 mois.

Deuxièmement, le budget voté au prin­temps est beau­coup plus ambi­tieux. Il pré­voit la plus forte hausse de dépenses pour des pro­grammes dans les domaines de la santé, des éner­gies nou­velles, et de l’éducation, budget auquel l’Etat fédé­ral ne par­ti­cipe tra­di­tion­nel­le­ment que très fai­ble­ment. Obama montre ainsi une cer­taine volonté à com­battre les inéga­li­tés entre les Etats en matière d’éducation.

Dans le domaine de la santé, le contenu de la réforme n’est pas encore arrêté. Il est débattu au Congrès. Ce qui est sûr, c’est qu’il ne vise pas à mettre en place le sys­tème de « single payer », un orga­nisme paraé­ta­tique qui cen­tra­li­se­rait les opé­ra­tions afin d’éviter les dépenses admi­nis­tra­tives et de réduire le rôle des com­pa­gnies d’assurance. Obama a déclaré qu’il aurait été par­ti­san d’un tel sys­tème, si on com­men­çait de zéro. Or, étant donné le poids des com­pa­gnies d’assurance et le fait que beau­coup d’américains sont satis­fait avec leur contrat d’assurance actuelle, il a pro­posé un sys­tème mixte où le sec­teur privé joue le plus grand rôle.

Sur le plan des éner­gies renou­ve­lables, de nom­breuses mesures ont été prises au pre­mier rang des­quelles la recon­nais­sance du réchauf­fe­ment cli­ma­tique et de la res­pon­sa­bi­lité de l’action de l’homme, et des Etats-Unis dans celui-ci. De nou­veaux pro­grammes de construc­tion sont éta­blis. Néanmoins nous sommes encore loin d’un vrai New Deal.

Au niveau inter­na­tio­nal, l’ambition pre­mière du nou­veau pré­sident est de res­tau­rer l’image des USA dans le monde. Il a com­mencé par condam­ner l’usage de la tor­ture en ordon­nant que soit publié le rap­port rédigé par la Commission des Forces Armées du Sénat fai­sant état des crimes de guerre per­pé­trés par l’administration Bush. Le nou­veau pré­sident s’est néan­moins refusé à pour­suivre les cou­pables. Peut-être peut-on voir ici sa volonté de passer la main à la société civile pour qu’elle réclame des poursuites ?

Obama a déclaré un retrait des troupes qui mènent les opé­ra­tions de combat en Irak dans 6 à 10 mois, mais il pré­voit que 50 000 sol­dats res­te­ront encore sur place pour les mis­sions d’entrainement des troupes ira­kiennes, et de pro­tec­tion de l’ambassade amé­ri­caine. Par contre, avec l’envoie de 20.000 troupes, il met l’accent sur l’Afghanistan et le Pakistan, les deux ter­rains de cette autre guerre qui risque de ternir sa poli­tique extérieure.

Celle-ci se veut incar­ner le mul­ti­la­té­ra­lisme dans un monde mul­ti­po­laire. Obama pro­clame qu’il ne sera pas un don­neur de leçons, mais dans le même temps, il vient conseiller à l’Europe d’admettre la Turquie dans son Union.

Il opère par la négo­cia­tion, un chan­ge­ment modéré qui vaut plus sur la forme que sur le fond, des posi­tions amé­ri­caines à l’égard de Cuba, de l’Iran et de la Corée du Nord. Cela tra­duit le pas­sage d’une hégé­mo­nie dure à une hégé­mo­nie « soft ».

Son souci est éga­le­ment d’ouvrir des négo­cia­tions avec la Russie pour réduire l’armement nucléaire et enjoindre ce pays à res­pec­ter les enga­ge­ments du TNP.

La poli­tique d’Obama en direc­tion du Moyen-Orient reste quant à elle encore à défi­nir. Son dis­cours du Caire était d’une rhé­to­rique remar­quable et plein de bonnes inten­tions, mais conte­nait peu de pro­po­si­tions concrètes. S’il a cri­ti­qué Israël en appe­lant à l’arrêt de l’expansion des colo­nies, il n’est pas allé plus loin en récla­mant leur démantèlement.

Pour conclure, Obama semble oscil­ler entre deux figures celle du conser­va­teur modéré et celle du réfor­miste plus auda­cieux. Pour le moment, il garde les mains rela­ti­ve­ment libres, dans la mesure où peu de per­sonne le conteste.

Cette absence de contes­ta­tion, que l’on remar­quait éga­le­ment sous l’ère Bush, est due à la peur qui règne dans la société amé­ri­caine et qui pousse celle-ci à s’en remettre au pré­sident et à ses choix. En outre, Obama béné­fi­cie tou­jours d’un grand capi­tal de confiance, en partie grâce à sa per­son­na­lité et à son génie, mais aussi d’une cer­taine manière en raison de la com­pa­rai­son avec son pré­dé­ces­seur à la maison blanche).

Certains choix semblent dif­fi­ci­le­ment com­pré­hen­sibles comme celui de ne pas pour­suivre les com­man­di­taires de la tor­ture dans la pré­cé­dente admi­nis­tra­tion, ou bien l’envoi de troupes sup­plé­men­taires en Afghanistan, une guerre qui consti­tue son talon d’Achille. Il a en effet annoncé l’augmentation des effec­tifs sur place (aux 17000 sol­dats, entre 3 et 4000 vien­dront s’ajouter) avant d’annoncer son plan pour résoudre le conflit. Ces mesures indiquent que la véri­table crainte du gou­ver­ne­ment est liée à l’instabilité poli­tique au Pakistan et aux consé­quences redou­tables que cela pour­rait avoir étant donné que le pays pos­sède l’arme nucléaire.

Hormis ce point déli­cat, Obama défend l’idée d’une Amérique en paix avec le monde, qui main­tient son hégé­mo­nie de manière intel­li­gente, en usant du « smart power ».

Sa vision, sa méthode et son style sont ceux d’un homme du XXIe siècle qui se dis­tingue donc des diri­geants poli­tiques du siècle passé. L’expression la plus effi­cace en est l’usage qu’il est par­venu à faire de la tech­no­lo­gie d’internet durant sa cam­pagne et qui conti­nue d’être un outil majeur de com­mu­ni­ca­tion de la maison blanche. Une des mesures qui l’a d’ailleurs prise a été de créer un fonds dont l’objectif est d’étendre le réseau à haut débit à d’autres régions des Etats-Unis.

Ces signes de grande moder­nité n’effacent cepen­dant pas cer­taines pesan­teurs, comme par exemple, le rôle des lob­bies et des mul­ti­na­tio­nales qui conti­nuent de peser lour­de­ment sur les choix poli­tiques. Néanmoins, la forte majo­rité démo­crate au congrès est un atout for­mi­dable,, même s’il ne faut pas sous-esti­mer la grande indé­pen­dance de celui-ci. Une partie des démo­crates est en effet très modérée.

Ces dif­fé­rents para­mètres démontrent que l’analyse des pre­miers mois de la pré­si­dence d’Obama doit être nuan­cée. La situa­tion peut être appré­hen­dée de façon dyna­mique. L’histoire nous le démontre. Roosevelt n’a appro­fondi ses réformes que sous la pres­sion de la contes­ta­tion orga­ni­sée par la gauche américaine.

L’interrogation majeure qui per­dure à ce jour est donc la sui­vante : une dyna­mique popu­laire est-elle pos­sible ? Si oui, cette dyna­mique va-t-elle pous­ser Obama vers la droite ou vers la gauche ? Les élec­tions de 2010 qui vont voir la tota­lité de la chambre des repré­sen­tants être renou­ve­lée vont beau­coup peser.

Pour approfondir :

Sites amé­ri­cains d’information et d’analyse politique : 

  • Monthly Review : Revue socia­liste indé­pen­dante fondée en 1949
  • The Nation : maga­zine d’information et d’analyse poli­tique progressiste.
  • Open demo­cracy est un site d’analyses poli­tiques engagé pour les droits humains et la démocratie.
  • Portside est un site d’information de gauche.
  • The New Yorker
  • Politico est un site sur l’actualité amé­ri­caine : son­dages, résul­tats d’élections, éditos de jour­na­listes, etc.
  • Huffington post : site d’information progressiste.
  • Blog de Paul Krugman, prix Nobel d’économie 2008

Les commentaires sont fermés.