Syndicalisme : institution ou mouvement ?

Labor Notes, ou les mémoires d’une base ouvrière[1]

Le syndicalisme dans les Amériques

Par Mis en ligne le 11 mai 2018

L’histoire de la revue Labor Notes illustre le fait que la force du mou­ve­ment ouvrier et inci­dem­ment la per­ti­nence des socia­listes repose sur une base mili­tante et indé­pen­dante.

À tous points de vue, 1979 n’était pas le moment idéal pour lancer une publi­ca­tion de gauche des­ti­née aux mili­tantes et aux mili­tants de base aux États-Unis.

Une loi scé­lé­rate visant à dérè­gle­men­ter les sec­teurs conven­tion­nés du camion­nage et des trans­ports aériens fran­chis­sait alors les der­nières étapes de son adop­tion par le Congrès. Chrysler sup­pliait le Congrès de la sauver de la faillite et sou­ti­rait d’importantes conces­sions au puis­sant syn­di­cat des Travailleurs unis de l’automobile. On assis­tait à une mul­ti­pli­ca­tion de reculs syn­di­caux tou­chant les indus­tries les unes après les autres.

Paul Volcker de la Réserve fédé­rale des États-Unis haus­sait les taux d’intérêt et pro­vo­quait ainsi une pro­fonde réces­sion qui a coûté deux mil­lions et demi d’emplois manu­fac­tu­riers, stoppé les mou­ve­ments de grève et sapé une décen­nie et demie de gains syn­di­caux, et ce, avant même que Reagan ne congé­die les contrô­leurs aériens en grève en 1981.

Au plus pro­fond de la réces­sion en 1982, les syn­di­cats indus­triels, qui avaient été les prin­ci­paux ini­tia­teurs de rébel­lions de la base, de la mise sur pied de caucus afro-amé­ri­cains, de grèves sau­vages et des refus d’entériner les contrats négo­ciés par les élites syn­di­cales, per­daient près de deux mil­lions de membres.

L’ère mar­quée par la com­ba­ti­vité ouvrière et tra­ver­sée par des mou­ve­ments sociaux de masse cédait la place à une nou­velle période, placée à l’enseigne du néo­li­bé­ra­lisme, carac­té­ri­sée par le recul syn­di­cal, « la fin de bien-être col­lec­tif tel que nous l’avions connu » et la pro­mo­tion de la pro­duc­tion allé­gée (lean pro­duc­tion), à moindre coût[3].

Bien sûr, on ne savait pas tout cela au lan­ce­ment de Labor Notes. « On », c’était trois membres du groupe International Socialist (IS), Jim West, moi-même et un peu plus tard Jane Slaughter, dont le but était de pré­sen­ter un point de vue de classe sur les luttes du mou­ve­ment ouvrier. L’expérience nous avait appris que pour être cré­dibles, les idées socia­listes devaient s’enraciner dans les com­bats du mou­ve­ment ouvrier. L’objectif de Labor Notes était de tra­vailler col­lé­gia­le­ment à créer une telle mou­vance.

Comment y sommes-nous par­ve­nus ? Bien sûr, nous nous réfé­rions à un corps théo­rique géné­ral sur la dyna­mique du capi­ta­lisme. Il y avait éga­le­ment une com­pré­hen­sion du mou­ve­ment ouvrier et syn­di­cal perçu comme une for­ma­tion sociale stra­ti­fiée tra­ver­sée de contra­dic­tions, non seule­ment entre la « bureau­cra­tie » et la base, mais au sein même du milieu mili­tant, entre les très impli­qués et les plus tièdes, entre les groupes raci­sés et entre les genres.

Dès le départ, la revue s’est atta­chée à pro­duire des ana­lyses sur le rôle des femmes et des Afro-Américains dans les syn­di­cats, à mon­trer com­ment la base lut­tait pour la démo­cra­tie syn­di­cale et des direc­tions impu­tables et pour­quoi elle s’opposait à la ten­dance domi­nante qui était d’accepter des conces­sions.

Nous dénon­cions la façon dont les direc­tions syn­di­cales pro­pa­geaient des idées de col­la­bo­ra­tion et de conces­sion, aban­don­nant les lieux de tra­vail à l’arbitraire patro­nal ; nous expli­quions aussi pour­quoi cette stra­té­gie de survie d’une bureau­cra­tie syn­di­cale était rui­neuse et vouée à l’échec.

La plus impor­tante leçon à tirer de l’expérience de Labor Notes est qu’il faut s’engager direc­te­ment dans le mou­ve­ment, avec les mili­tantes et les mili­tants, par­ta­ger leurs pré­oc­cu­pa­tions et leur faire sentir que d’autres comme eux y sont sen­sibles.

Selon Jim West, le rédac­teur en chef à l’origine, « l’idée de départ était que par­tout dans les syn­di­cats du pays, il y avait des groupes et des mili­tants de base que nous avions pour tâche de mettre en réseau, de leur faire prendre conscience qu’ils fai­saient partie d’un mou­ve­ment plus large ». A pos­te­riori, on peut dire que cela a marché. Selon l’actuel direc­teur Mark Brenner, « Labor Notes a réussi à créer un espace impor­tant où les mili­tants d’autres syn­di­cats et des quatre coins du pays pou­vaient consta­ter qu’ils par­ta­geaient des expé­riences en commun, et pou­vaient ainsi construire des ponts entre eux ».

Pour Will Johnson, membre de l’équipe de 2002 à 2007, la clé de la réus­site du projet, c’est que nous avons com­pris que : « les lec­teurs de Labor Notes étaient des lea­ders dans leurs lieux de tra­vail. Ce qui m’a tou­jours frappé, note-t-il, autant en écri­vant des articles qu’en orga­ni­sant des confé­rences, c’est l’attention constante à l’impératif d’acquérir du pou­voir sur les lieux de tra­vail ». Brenner sou­ligne pour sa part : « Si vous voulez rejoindre et unir les membres, vous devez com­men­cer par là où ils passent le plus clair de leur temps… au tra­vail. Je pense même que notre insis­tance allait plus loin que cela : nous pen­sions que la force du mou­ve­ment repo­sait d’abord et avant tout sur son pou­voir dans les lieux de tra­vail ».

Cela néces­si­tait donc une forte impli­ca­tion syn­di­cale. Mike Parker, un ouvrier de l’automobile proche de Labor Notes, la décrit ainsi : « Je crois que le “focus sur la base” est impor­tant, mais la raison de notre succès, là où d’autres ont échoué, c’est que nous avons insisté sur la lutte de classe. Cela sup­po­sait de construire, d’impliquer, de mobi­li­ser la base et de lui donner le contrôle, mais aussi de valo­ri­ser l’organisation et le pou­voir du mou­ve­ment ouvrier, si bien que nous lut­tions pour des réformes par­fois menées par les diri­geants syn­di­caux qui y croyaient peu ou dont la conscience de classe était ambigüe, voire contra­dic­toire ».

Mark Brenner ajoute : « Nous étions les seuls qui ne nous conten­tions pas de signa­ler que le déclin de la force syn­di­cale résul­tait du carac­tère natu­rel de l’évolution des choses, des accords de com­merce ou de la tech­no­lo­gie, mais aussi que c’était le fruit du mou­ve­ment lui-même qui s’était mis dans le pétrin ».

Cette concep­tion exi­geait de tra­vailler au sein des mou­ve­ments réfor­mistes, tels les Teamsters for a Democratic Union. Mark Brenner pré­cise que « pro­mou­voir la réforme du mou­ve­ment syn­di­cal comme stra­té­gie pour le revi­ta­li­ser fut l’une de nos prin­ci­pales contri­bu­tions, autant théo­ri­que­ment – parce que cela intro­duit la dimen­sion poli­tique dans la dis­cus­sion – que pra­ti­que­ment, en aidant des géné­ra­tions de mili­tants à penser stra­té­gi­que­ment, à se pré­sen­ter aux postes de direc­tion des orga­ni­sa­tions et de les gagner ».

Agir, édu­quer et orga­ni­ser ! Au-delà des slo­gans, ce furent les moyens non seule­ment de construire un pou­voir de la base, mais aussi d’asseoir le succès de la revue. Jim West note : « Finie la langue de bois, il faut s’ouvrir à qui­conque adopte le point de vue de la base et se concentre sur les ques­tions syn­di­cales ».

Le cours des choses nous a appris, cepen­dant, que pour réunir les gens, comme le disait Jim West, pour « leur faire sentir qu’ils fai­saient partie d’un mou­ve­ment plus large », nous devions créer un lieu concret où les gens impli­qués pour­raient apprendre les uns des autres. Les dix-huit confé­rences tenues entre 1981 et 2016 ont été ce lieu pri­vi­lé­gié.

La pre­mière confé­rence natio­nale, tenue en avril 1981 à Détroit, nous a sur­pris en atti­rant 576 par­ti­ci­pants aux­quels on doit ajou­ter les 100 mili­tantes qui ont pris part à une assem­blée spé­ciale pour les femmes. Crystal Lee Sutton, la mili­tante dont la vie est racon­tée dans le film Norma Rae[4], y a pré­senté un dis­cours, tout comme Tony Mazzocchi, can­di­dat à la pré­si­dence du Syndicat des tra­vailleurs du pétrole, de la chimie et de l’industrie nucléaire (Oil, Chemical, and Atomic Workers) poin­tant du doigt la vieille garde poli­tique. Il pro­po­sait rien de moins que de former un parti des tra­vailleurs pour s’opposer au « cancer des deux vieux partis ».

Nous avons com­pris que les dis­cours sur des sujets plus poli­tiques – par exemple en faveur d’une poli­tique auto­nome du mou­ve­ment, ou en oppo­si­tion aux guerres – étaient plus effi­caces lorsqu’ils étaient tenus par des lea­ders expé­ri­men­tés et des acti­vistes plutôt que sous la forme de ser­mons par les per­ma­nents syn­di­caux.

Dès le début, Labor Notes a accom­pli ce que per­sonne ne fai­sait dans les milieux de gauche. Slaughter le rap­pelle ainsi : « Labor Notes a réussi lorsqu’il a pris à bras le corps des sujets que le mou­ve­ment dans son ensemble ne savait pas com­ment abor­der, ou abor­dait de tra­vers, et offrait à ses lec­teurs et lec­trices une ana­lyse poli­tique et une aide pra­tique pour y faire face ».

L’abandon de la lutte par des direc­tions vel­léi­taires a créé un espace qui a été occupé par des inter­ven­tions sur des enjeux cru­ciaux, comme les conces­sions sala­riales, les avan­tages sociaux et les condi­tions de tra­vail, l’intensification du tra­vail due à l’introduction du tra­vail en équipes et de la pro­duc­tion lean, et l’absence de démo­cra­tie dans la majo­rité des syn­di­cats.

S’attaquer aux conces­sions

En 1982, alors que se pro­fi­lait le début d’une reprise éco­no­mique, les demandes patro­nales de conces­sions ont para­doxa­le­ment aug­menté et sont deve­nues pour nous un enjeu cen­tral pour les tra­vailleuses et les tra­vailleurs.

En 1983, Jane Slaughter[5] ana­ly­sait non seule­ment l’étendue et les causes sous-jacentes de ces conces­sions, mais évo­quait éga­le­ment des exemples de refus et de résis­tances par­fois vic­to­rieuses. Ce livre a connu un succès immé­diat. Les mili­tants et les mili­tantes s’en sont servi, sou­vent contre leur direc­tion. Ces luttes n’ont pas toutes été gagnées, mais elles ont encou­ragé d’autres mili­tants à résis­ter et à se battre aussi.

Slaughter démon­trait qu’il y a eu au moins deux vagues de conces­sions, la pre­mière mar­quant des reculs dans de grands sec­teurs indus­triels et s’inscrivant dans les conven­tions col­lec­tives elles-mêmes. La seconde vague a été pire encore en por­tant non seule­ment sur les salaires mais sur l’ensemble des condi­tions de tra­vail. C’est ce qu’avait prévu Slaughter en rap­pe­lant la décla­ra­tion de Roger Smith, le pré­sident de General Motors, qui disait en 1983 : « Il n’est pas ques­tion de répé­ter ce que nous venons de vivre depuis trois ans. Nous nous enga­geons tous à sou­te­nir des entre­prises allé­gées et effi­cientes (lean and mean[6]). Les conces­sions ont donc conti­nué, et de nou­veaux moyens ont été mis en œuvre pour les ins­ti­tu­tion­na­li­ser et pour affai­blir de façon per­ma­nente les tra­vailleurs et les tra­vailleuses.

Les équipes et cercles de pro­duc­tion

En mai 1981, la revue Business Week pro­cla­mait venue l’ère de « nou­velles rela­tions de tra­vail ». On éla­bora d’abord des pro­grammes de « qua­lité de vie au tra­vail » (Quality of Work Life, QWL), qui devinrent plus tard des pro­grammes de « qua­lité totale », ou de « par­ti­ci­pa­tion des employés », mais qui repo­saient tous sur la coopé­ra­tion entre les direc­tions patro­nales et les orga­ni­sa­tions de tra­vailleurs, bref sur la col­la­bo­ra­tion de classe. Mike Parker s’y était inté­ressé dès 1970 et publia en 1985 un guide syn­di­cal sur le sujet[7], car il n’existait aucun docu­ment pour guider les syn­di­ca­listes vou­lant abor­der ces phé­no­mènes d’un point de vue syn­di­cal.

Face à ces diverses formes de par­ti­ci­pa­tion ouvrière et de toyo­tisme, Labor Notes est demeuré vigi­lant. Mike Parker et Jane Slaughter ont ainsi pro­duit deux nou­veaux manuels dans cette pers­pec­tive : Choosing Sides : Unions and the Team Concept[8] en 1988 et Working Smart : A Union Guide to Participation Programs and Reengineering[9] en 1994.

C’est dans ces ouvrages qu’ils pro­po­sèrent le terme de « ges­tion du stress » pour dési­gner de nou­velles méthodes de pro­duc­tion lean qui impli­quaient une inten­si­fi­ca­tion du tra­vail, en rédui­sant la main-d’œuvre tout en main­te­nant ou en accrois­sant le volume de la pro­duc­tion. Les équipes de tra­vail ou cercles de pro­duc­tion y contri­buaient aussi par le biais de la méthode kaizen (amé­lio­ra­tion conti­nue des pro­ces­sus). Le manuel Choosing Sides se concen­trait sur l’industrie auto­mo­bile où plu­sieurs de ces inno­va­tions ont d’abord été appli­quées ; puis Working Smart éten­dit l’analyse à d’autres indus­tries, en incluant les télé­com­mu­ni­ca­tions, les hôpi­taux, les ser­vices pos­taux, l’entretien domes­tique, les femmes au tra­vail… Ces manuels se sont vendus par mil­liers.

Au milieu des années 1990, Labor Notes créait de nou­veaux lieux d’apprentissage et d’échange pour les tra­vailleuses et les tra­vailleurs. Jane Slaughter les décrit ainsi : « Nous avons dif­fusé nos ana­lyses de la ges­tion par­ti­ci­pa­tive et de la pro­duc­tion lean à Détroit, Atlanta et en Californie par le biais d’une dou­zaine de ses­sions de for­ma­tion orga­ni­sées à partir de la notion d’équipes de tra­vail ». La pro­duc­tion lean[10], on le sait, conti­nue de nos jours sous de nou­velles formes ; mais comme le remar­quait Slaughter, « ces pro­grammes de coopé­ra­tion entre le tra­vail et la ges­tion n’ont plus la cote, car les employeurs n’ont plus besoin de faire sem­blant de cher­cher la col­la­bo­ra­tion des tra­vailleurs ».

Impliquant le recours à l’intimidation et à la menace de perte d’emploi, les normes d’efficience ont été de plus en plus mises en œuvre à tra­vers la sur­veillance élec­tro­nique et bio­mé­trique et l’utilisation de tech­no­lo­gies comme le GPS, l’identification par radio­fré­quences et l’utilisation de codes barres.

Si les pro­grammes d’efficience comme la ges­tion de la « qua­lité totale » visaient la stan­dar­di­sa­tion et l’intensification du tra­vail, les nou­veaux types de sur­veillance[11] ont dilué encore plus les com­pé­tences des tra­vailleurs et ont éli­miné ce qui res­tait de la créa­ti­vité au tra­vail.

L’émergence de chaînes de pro­duc­tion contrô­lées élec­tro­ni­que­ment et l’approvisionnement par flux tendu (just-in-time), asso­ciés aux « révo­lu­tions logis­tiques », ont de plus accru les pres­sions à la per­for­mance sur d’innombrables lieux de tra­vail. Les pres­sions internes et externes tra­di­tion­nelles contre les cols bleus se sont ainsi éten­dues aux emplois comme les soins infir­miers et l’enseignement.

Souvent hyp­no­ti­sés par la pré­ten­due inévi­ta­bi­lité de ces tech­no­lo­gies, les lea­ders de plu­sieurs syn­di­cats ont tout sim­ple­ment ignoré le fait qu’appliquées au tra­vail, elles étaient construites pour répondre aux objec­tifs patro­naux. Labor Notes a donc cher­ché des moyens de résis­ter aux tac­tiques et stra­té­gies chan­geantes des employeurs.

Les manuels et les ses­sions de for­ma­tion ont aidé Labor Notes à élar­gir sa base ori­gi­nelle dans les indus­tries de l’automobile, les acié­ries, le sec­teur du camion­nage et à rejoindre de nou­veaux sec­teurs : les télé­com­mu­ni­ca­tions, la santé, les trans­ports, le sec­teur public et les ser­vices.

Alors que la classe ouvrière elle-même se modi­fiait, et que les patrons trou­vaient de nou­veaux moyens d’exploitation, nous avons tâtonné pour trou­ver une approche du conflit de classe sur les lieux de tra­vail qui puisse faire face adé­qua­te­ment aux formes accrues de désyn­di­ca­li­sa­tion et d’intensification du tra­vail. J’utilise le terme « tâton­ner » parce qu’il serait exa­géré de dire que nous avons tout de suite com­pris glo­ba­le­ment les nou­velles approches des patrons comme la pro­duc­tion lean, les nou­velles tech­no­lo­gies, les tac­tiques sur les lieux de tra­vail et les mou­ve­ments de réforme syn­di­cale.

Par exemple, en 1995, nous avons tenté de pro­po­ser une semaine de tra­vail réduite pour répondre aux pres­sions résul­tant de l’efficience et du tra­vail pré­caire. Nous avons pro­duit à cet effet une bro­chure inti­tu­lée Time Out ! Elle n’a pas ren­con­tré d’écho et le projet a dû être aban­donné. Mais nous en avons tiré une impor­tante leçon : il ne sert à rien de lancer des cam­pagnes par le haut si elles n’ont pas pris nais­sance chez les mili­tantes et les mili­tants à la base.

Nous avons aussi pris conscience, en ana­ly­sant les méthodes des ges­tion­naires, que nous accu­mu­lions un vaste inven­taire d’expériences concer­nant les lieux de tra­vail et la résis­tance ouvrière, très utiles pour com­battre le patro­nat sur de nom­breuses ques­tions.

En 1989, nous avons tenu une ses­sion de for­ma­tion sur « l’organisation du tra­vail » au cours de laquelle des mili­tants sont venus racon­ter leurs expé­riences. Le contenu de cette ren­contre a été mis en forme en 1991 par Dan La Botz dans une bro­chure, A Troublemaker’s Handbook. How to Fight Back Where you Work – and Win ![12], réédi­tée en 2005 par Jane Slaughter[13].

Ces « manuels de l’emmerdeur » repo­saient sur le prin­cipe qu’on apprend plus d’une bonne his­toire que d’une liste de bons conseils. Comme dans la rubrique du res­pon­sable syn­di­cal (Steward’s Corner) tenue dans Labor Notes, les manuels signa­laient pour cha­cune des situa­tions évo­quées com­ment un groupe de tra­vailleurs s’y était pris, si bien que le lec­teur ou la lec­trice pou­vait appli­quer ces tac­tiques à sa propre situa­tion.

Cette méthode avait l’avantage d’utiliser des exemples concrets de la vie réelle ; l’auteur ne réci­tait pas des idées abs­traites, mais se réfé­rait à celles qui avaient été expé­ri­men­tées et s’étaient mon­trées effi­caces pour cer­tains.

À la fin des années 1990, Labor Notes était devenu un extra­or­di­naire centre de for­ma­tion syn­di­cal, dis­po­sant d’un per­son­nel impor­tant. Ces années virent aussi Labor Notes s’engager dans le tra­vail inter­na­tio­nal, prin­ci­pa­le­ment avec l’Europe, par l’intermédiaire du Transnational Information Exchange (TIE). Face à l’ALÉNA, nous avons construit des liens avec les tra­vailleuses et les tra­vailleurs des trois pays concer­nés, prin­ci­pa­le­ment dans les sec­teurs de l’automobile et des télé­com­mu­ni­ca­tions. Cela nous a amenés à tra­vailler avec les Travailleurs cana­diens de l’automobile (CAW), ceux de l’électricité (UE), le Frente Autentico del Trabajo (FAT) et le Centro de Información Laboral y Asesoría Sindical (CILAS) à Mexico dans des acti­vi­tés tra­ver­sant les fron­tières.

Ce fut un tra­vail for­mi­dable et l’approche per­met­tant à chaque tra­vailleur de ren­con­trer un vis-à-vis d’un autre pays a sus­cité chez les par­ti­ci­pants de nou­velles prises de conscience. Les pro­to­coles hié­rar­chiques de l’internationalisme ouvrier dans les­quels les lea­ders syn­di­caux s’enferrent consti­tuaient un obs­tacle pour les ouvriers de la base. Les petits groupes sous-finan­cés comme TIE ou Labor Notes, avec le sou­tien des élec­tri­ciens de l’UE, ont eu le mérite de contour­ner ces obs­tacles ins­ti­tu­tion­nels. Manquant cepen­dant de res­sources, les acti­vi­tés trans­fron­ta­lières de Labor Notes se sont fina­le­ment limi­tées à des confé­rences bien­nales.

Un pla­fon­ne­ment

À la fin des années 1990, Labor Notes a pla­fonné alors que le nombre de membres et les par­ti­ci­pantes et par­ti­ci­pants à ses confé­rences stag­nait sous le mil­lier. C’était pro­ba­ble­ment dû au fait que bien que nous conti­nuions à publier de bons manuels, notam­ment celui de Mike Parker et Martha Gruelle sur la démo­cra­tie syn­di­cale[14], nous n’avions pas réussi à en faire des ins­tru­ments de mobi­li­sa­tion, comme cela avait été le cas avec les ses­sions de for­ma­tion par équipes.

Les acti­vi­tés syn­di­cales et celles des autres mou­ve­ments sociaux dépendent aussi de ce qui se passe dans leur envi­ron­ne­ment. De 1985 à 1995, des batailles impor­tantes contre les conces­sions ont marqué le mou­ve­ment, notam­ment celles du local P-9 à la com­pa­gnie Hormel, de même que celles des mineurs de Pittston, des télé­coms à Verizon, la grève des jour­naux de Détroit, la lutte à UPS en 1997…

En 1996, Paul Levy effec­tuait le bilan sui­vant : « Nous notons un acti­visme très répandu à l’intérieur même de nom­breux syn­di­cats, qui est beau­coup plus impor­tant qu’auparavant ». En plus de l’importante vic­toire élec­to­rale de 1991 de Ron Carey chez les Teamsters, Levy citait des mou­ve­ments de rébel­lion tra­ver­sant une dou­zaine de grands syn­di­cats.

Plusieurs de ces mou­ve­ments uti­li­saient les docu­ments de Labor Notes pour former leurs mili­tants. Par exemple, dans les deux années pré­cé­dant la grève de 1997 à UPS, le syn­di­cat a uti­lisé notre Working Smart pour infor­mer les membres des pièges de l’implantation des approches d’effectivité (lean) que la direc­tion d’UPS ten­tait d’introduire pour affai­blir la capa­cité d’action du syn­di­cat. Dans cer­tains endroits, des sym­pa­thi­sants de Labor Notes ont aidé à faire obs­tacle au pro­gramme de col­la­bo­ra­tion d’UPS. Ils furent aussi très actifs dans le New Directions Caucus[15] des Travailleurs unis de l’automobile dès le milieu des années 1980, et dans l’appui aux gré­vistes de Hormel.

Nos ses­sions de for­ma­tion sur la stra­té­gie de l’action dans les milieux de tra­vail atti­raient des cen­taines de mili­tants et de mili­tantes et consti­tuaient alors un apport non négli­geable aux luttes contre les conces­sions syn­di­cales et contre la pro­duc­tion lean. À la fin des années 1990, les grandes grèves sont deve­nues rares. Plusieurs cam­pagnes pour réfor­mer les syn­di­cats se sont affai­blies, et avec elles, une bonne part de notre audience natu­relle s’est dis­si­pée.

La débâcle de Ron Carey en 1997, après la grève à UPS, a eu un impact néga­tif sur tout le milieu dans lequel agis­sait Labor Notes. L’élection de Ron Carey avait été la pre­mière grande vic­toire du mou­ve­ment pour la réforme syn­di­cale, mais la com­bine de finan­ce­ment illé­gal mise en place par les orga­ni­sa­teurs embau­chés pour sa cam­pagne élec­to­rale ren­força le pré­jugé selon lequel tous les lea­ders syn­di­caux étaient fina­le­ment assez sem­blables. Même s’il fut fina­le­ment établi que Carey n’avait pas été informé de ces com­bines dou­teuses, les dom­mages étaient faits.

Il est aussi pos­sible que les pro­messes d’un chan­ge­ment pro­gres­siste qui ont accom­pa­gné l’élection de John Sweeney à la pré­si­dence de l’AFL-CIO[16] aient détourné cer­tains lec­teurs poten­tiels de Labor Notes. Les efforts de réforme de John Sweeney et de l’équipe New Voice étaient vrai­ment ver­ti­caux et par­taient du sommet.

La prin­ci­pale pro­messe de l’équipe New Voice était qu’elle allait arrê­ter le déclin des effec­tifs syn­di­caux par de nou­veaux efforts d’organisation. Pendant que l’AFL-CIO agran­dis­sait l’Organizing Institute pour former plus d’organisateurs syn­di­caux, il aurait aussi fallu que les syn­di­cats affi­liés consacrent plus d’énergie et de res­sources à l’organisation. Les bar­rières ins­ti­tu­tion­nelles à ce projet se sont avé­rées trop grandes, et c’est ce qui a conduit à la scis­sion de 2005 avec la for­ma­tion de Change to Win[17] qui devait aussi par la suite se scin­der.

Mettant l’accent sur une réforme par la base, Labor Notes était cri­tique de cette orien­ta­tion bureau­cra­tique. Bien que cette posi­tion ne nous ait pas permis d’élargir notre base à l’époque, elle s’est avérée fruc­tueuse dans les années sui­vantes alors que de plus en plus de mili­tants ont com­mencé à orga­ni­ser des mou­ve­ments de réforme au ras des pâque­rettes.

Une nou­velle géné­ra­tion

À l’orée du siècle nou­veau, une géné­ra­tion de mili­tantes et de mili­tants plus jeunes a pris les rênes de Labor Notes. S’appuyant sur le manuel Troublemaker’s 2 de 2005, cette nou­velle géné­ra­tion s’est appro­priée l’esprit du manuel pour le mous­ser à tra­vers plus d’une dou­zaine de ses­sions de for­ma­tion d’une jour­née pré­pa­rée avec des mili­tants locaux. Ces ses­sions tenues à partir de 2012 ont offert aux mili­tants et mili­tantes un lieu d’échange tout en élar­gis­sant, ville après ville, l’auditoire de Labor Notes.

La relance de cette acti­vité s’est appuyée sur un renou­veau du mou­ve­ment pour la réforme syn­di­cale apparu chez les Teamsters, dans les syn­di­cats des télé­com­mu­ni­ca­tions, des trans­ports, des pos­tiers, des infir­mières et d’autres, dont le point culmi­nant a été la vic­toire en 2010 du Chicago Teachers Union’s Caucus of Rank-and-File Educators et leur grève de 2012, ainsi que le mou­ve­ment inter­venu au Wisconsin en 2011.

Cette période a aussi été témoin de la crois­sance du mou­ve­ment des tra­vailleurs migrants avec la marche pour la liberté (Immigrant Workers’ Freedom Ride[18]) qui tra­versa le pays en 2003 et qui donna lieu le pre­mier mai 2006 à la cam­pagne « Une jour­née sans immi­grants ».

Surfant sur cette nou­velle vague d’activisme, l’équipe a pro­duit trois manuels : The Steward’s Toolbox. Skills and Strategies for Winning at Work en 2012, repre­nant sur­tout la rubrique Steward’s Corner de Labor Notes, How to Jump Start your Union. Lessons from the Chicago Teachers en 2014, et Secrets of a Successful Organizer en 2016[19].

Les confé­rences de 2014 et 2016 ont reflété cette situa­tion, atti­rant plus de 2000 mili­tants à Chicago, alors qu’elle se tenait pen­dant la grève des ensei­gnantes et des ensei­gnants, réaf­fir­mant la via­bi­lité d’une stra­té­gie fondée sur la base mili­tante.

Quelles sont les réus­sites de Labor Notes ?

L’intense tra­vail des employés et col­la­bo­ra­teurs, qui pen­dant des décen­nies ont fait de Labor Notes une ins­ti­tu­tion au sein du mou­ve­ment ouvrier, n’a pas pu empê­cher le déclin des effec­tifs syn­di­caux, ni la vague des conces­sions, ni l’évolution de la pro­duc­tion lean et de la sur­veillance assis­tée par la haute tech­no­lo­gie, ni le régime de la pro­duc­tion à flux tendu, ni même l’ampleur atteinte par les inéga­li­tés pen­dant l’époque active de Labor Notes.

Mais alors, qu’avons-nous accom­pli ?

Pour y voir clair, il faut regar­der au-delà de la façade syn­di­cale, des grandes ententes qui font par­fois la man­chette des jour­naux d’affaires, et de ces lea­ders qui font la une, et prêter atten­tion à ceux et celles qui demeurent sou­vent invi­sibles dans la société et par­fois même à leurs propres yeux.

Ce sont ces mili­tants invi­sibles de la lutte de classe dont les actions, l’engagement et la per­sé­vé­rance gardent les syn­di­cats à flot et le mou­ve­ment ouvrier vivant. Ce sont ces mili­tantes et ces mili­tants qui forment des comi­tés, agissent comme délé­gués, et par­fois sont élus alors que les gra­ti­fi­ca­tions sont minimes. C’est la couche des mili­tants syn­di­caux actifs.

Ces hommes et ces femmes doivent vivre avec l’idéologie de la bureau­cra­tie qui carac­té­rise le syn­di­ca­lisme d’affaires et espèrent malgré tout que « le syn­di­cat » fasse quelque chose pour la majo­rité, au-delà des canaux sclé­ro­sés de la négo­cia­tion col­lec­tive. Ils ne s’y résignent pas et s’engagent donc avec d’autres pour que les choses changent. C’est là que Labor Notes a trouvé son espace.

Les syn­di­ca­listes révo­lu­tion­naires et les nos­tal­giques du IWW (Industrial Workers of the World) qua­li­fiaient cette couche de tra­vailleurs de « mino­rité mili­tante ». Or depuis des décen­nies, cette couche est désor­ga­ni­sée et dépo­li­ti­sée. Même durant l’époque com­ba­tive des années 1960 et 1970, les divers mou­ve­ments de la base et les gré­vistes de dif­fé­rents lieux de tra­vail avaient peu de contacts entre eux ; en géné­ral, ils étaient isolés et confi­nés à leur seule indus­trie, syn­di­cat ou lieu de tra­vail.

La plu­part des chan­ge­ments, réformes et luttes au sommet dans le mou­ve­ment ouvrier des vingt der­nières années ont eu peu d’impact sur cette situa­tion. Ce qui man­quait, ce sont ces mili­tants radi­caux qui jadis assu­raient du lea­der­ship et de la cohé­rence à cette mino­rité mili­tante, de la Première Guerre mon­diale jusqu’aux années 1930-1940.

Les radi­caux des années 1970 qui vou­lurent jouer ce rôle étaient trop peu nom­breux, inex­pé­ri­men­tés, sou­vent sec­taires et arri­vaient trop tard pour réus­sir. C’est cette frag­men­ta­tion du mili­tan­tisme qui nous a convain­cus qu’on avait besoin d’autre chose. L’idée de Labor Notes comme on l’a dit pré­cé­dem­ment, était d’amener les acti­vistes à agir ensemble, à leur four­nir un lieu de ren­contre et de for­ma­tion et les moyens de voir qu’il y en avait d’autres comme eux, tout sim­ple­ment.

Le slogan « Remettons du mou­ve­ment dans le mou­ve­ment ouvrier » brandi par Labor Notes, en 1981, consti­tuait en quelque sorte un appel à ces mili­tants et mili­tantes de s’attaquer à la tâche de former une mino­rité active plus consé­quente. L’essoufflement de la pous­sée des années 1970 signi­fiait qu’il fal­lait repar­tir à une échelle plus modeste pour rejoindre les poches de résis­tance à l’intensification de la guerre du capi­tal contre les tra­vailleuses et les tra­vailleurs. Le pas­sage d’une géné­ra­tion à l’autre a laissé plu­sieurs cam­pagnes de réforme en plan, alors que se pour­sui­vait la modi­fi­ca­tion de la com­po­si­tion raciale et de genre de la main-d’œuvre. Ce ne fut pas un pro­ces­sus linéaire.

Un pro­ces­sus en pro­fon­deur nour­ris­sait la crois­sance d’un nou­veau cou­rant mili­tant et démo­cra­tique. Plus que dans les débuts de Labor Notes, ce cou­rant émergent par­tage en effet une série de prin­cipes et d’objectifs qui lui donne une cer­taine cohé­rence pro­gram­ma­tique et poli­tique : la volonté d’assurer la démo­cra­tie syn­di­cale et un lea­der­ship res­pon­sable, le rejet de la coopé­ra­tion avec les patrons, la mise sur pied d’organisations solides sur les lieux de tra­vail avec de bons délé­gués, la mobi­li­sa­tion et l’action directe quand c’est pos­sible ou oppor­tun, l’inclusion et l’égalité raciale et de genre, la résis­tance aux pro­grammes d’austérité tant dans la société qu’au tra­vail, et la conscience que tout cela ne peut être réa­lisé et obtenu que par la base elle-même, bref, le rejet des pra­tiques du syn­di­ca­lisme d’affaires bureau­cra­tique.

On doit beau­coup à Labor Notes pour cette cohé­rence poli­tique et sa dif­fu­sion parmi les divers réseaux de mili­tants et mili­tantes. La confé­rence de 2016 illustre le rôle de Labor Notes dans la construc­tion de cette vision alter­na­tive du posi­tion­ne­ment du mou­ve­ment ouvrier dans son ensemble. Alors que les thèmes du syn­di­ca­lisme et du tra­vail y demeu­raient cen­traux, plus du tiers des 125 ate­liers por­tait sur des sujets poli­tiques, sociaux ou inter­na­tio­naux.

Bien sûr, il y en avait parmi nous qui étaient à l’origine plus ambi­tieux. La concep­tion socia­liste à la source du projet Labor Notes impli­quait qu’il s’agissait d’un pro­ces­sus tran­si­toire. En emprun­tant à Trotsky son ana­lo­gie, cela signi­fiait qu’il fal­lait agir tel un « pont » entre d’une part, des luttes au quo­ti­dien, et d’autre part, un combat de classe, éven­tuel­le­ment socia­liste, pour la trans­for­ma­tion glo­bale du monde.

Un pont a bien sûr deux extré­mi­tés. Théoriquement, la conscience de classe et les mou­ve­ments de lutte consti­tuent des points d’arrivée de ce pont dont la struc­ture est com­po­sée par les orga­ni­sa­tions socia­listes. À titre de pont, ce n’était pas le rôle de Labor Notes de se défi­nir et d’agir comme un centre de for­ma­tion, d’organisation et de publi­ca­tion socia­liste. Adopter ce rôle aurait dras­ti­que­ment limité notre audience et l’efficacité de notre projet.

Les idées mises de l’avant par ce projet étaient tran­si­tion­nelles ; elles visaient à saper la conscience conser­va­trice pro­duite autant par la bureau­cra­tie syn­di­cale d’affaires que par les autres forces de la société prô­nant la rési­gna­tion, l’acceptation défai­tiste des choses telles qu’elles sont.

Labor Notes a réussi dans une large mesure. Mettant l’accent sur la construc­tion d’un pou­voir ouvrier sur les lieux de tra­vail et dans les syn­di­cats, Labor Notes s’est atta­qué aussi dès le départ aux pro­blèmes poli­tiques, sociaux et éco­no­miques affec­tant la vie de la classe ouvrière.

On l’a vu aux confé­rences où son radi­ca­lisme poli­tique le démar­quait des gros bataillons du mou­ve­ment ouvrier amé­ri­cain, par exemple dans l’appui quasi una­nime accordé par la confé­rence de 2016 à Bernie Sanders.

La dimen­sion poli­tique n’a jamais été vue comme la tâche prin­ci­pale et plu­sieurs se sont déso­lés qu’elle n’ait pas pris plus de place. Une action poli­tique indé­pen­dante est tou­te­fois tran­si­tion­nelle — comme un pont — lorsque, sans adop­ter un pro­gramme fran­che­ment socia­liste, elle implique tout de même une rup­ture avec les deux prin­ci­paux partis et avec leur adhé­sion au capi­ta­lisme et à ses règles du jeu (incluant le modèle néo­li­bé­ral).

Labor Notes a essayé d’intégrer cette pers­pec­tive dans son mes­sage. Dès le départ, au moment du dis­cours de Tony Mazocchi sur le parti ouvrier lors de la confé­rence de 1981, avec la cou­ver­ture constante des ini­tia­tives et efforts poli­tiques indé­pen­dants dans les années 1980 et la cam­pagne de 2000 « tra­vailleurs pour Nader », Labor Notes a tou­jours promu une action poli­tique indé­pen­dante. Plusieurs inter­ve­nants aux confé­rences insis­taient sur l’idée d’une action poli­tique indé­pen­dante. Pensons à Bill Fletcher Jr qui plaida pour un parti des tra­vailleurs, aux nom­breux inter­ve­nants cana­diens qui sou­le­vèrent aussi cette ques­tion sans comp­ter le mar­xiste fran­çais, Daniel Singer, qui pré­di­sait que le nou­veau mil­lé­naire serait sur le plan inter­na­tio­nal celui de la gauche, sans oublier le socia­liste indé­pen­dant Bernie Sanders bien avant qu’il ne devienne connu de toutes et tous. Or l’action poli­tique indé­pen­dante n’est pas encore partie inté­grante du pro­gramme ou du fais­ceau d’idées des cou­rants et réseaux ouvriers de la base, qui forment pour­tant la mino­rité mili­tante poten­tielle.

Aurions-nous pu faire plus ? Il faut se rap­pe­ler que tout ce que Labor Notes a fait était fondé sur des acti­vi­tés de base qui exis­taient déjà. C’est la leçon que nous avons apprise dès le début. À la fin de la pre­mière décen­nie du mil­lé­naire, alors que le Parti des tra­vailleurs avait perdu de son élan et que se ter­mi­nait la cam­pagne de Nader, il n’y avait rien d’inspirant vers quoi se tour­ner, et le gouffre sem­blait trop large pour construire ce pont vers l’action poli­tique indé­pen­dante.

Labor Notes aurait-il dû insis­ter plus pour donner des for­ma­tions sur ce sujet ? Peut-être. Mais quand l’alternative se posait entre le choix de faire porter la for­ma­tion sur les actions et stra­té­gies pra­tiques d’une part, et celui d’insister sur l’éducation poli­tique et même la pro­pa­gande d’autre part, pour le meilleur ou pour le pire, nous avons tou­jours choisi l’action. Ce fut un choix judi­cieux qui explique que le projet a si bien marché.

Ce ne sont pas tous les col­la­bo­ra­teurs de Labor Notes qui accep­te­ront l’idée que l’absence d’une approche plus poli­tique ou socia­liste ait été un pro­blème. Mais pour cer­tains d’entre nous, favo­ri­sant la construc­tion d’une conscience poli­tique plus pous­sée de la base, la ten­sion entre les exi­gences de la lutte au quo­ti­dien et les pers­pec­tives d’avenir demeure un dilemme non résolu.

Il y a des signes de chan­ge­ment à ce sujet et il faut s’y inté­res­ser.

Les chan­ge­ments d’ère rendent encore plus per­ti­nentes les leçons de l’expérience Labor Notes pour la gauche aujourd’hui. Les socia­listes plus intel­lec­tuels comme la plu­part d’entre nous peuvent jouer un rôle dans le mou­ve­ment ouvrier. L’isolement des radi­caux poli­tiques de la classe ouvrière repose lar­ge­ment sur leur propre faute. Les idées, connais­sances et savoirs que nous avons sont appré­ciés par ceux qui luttent pour le chan­ge­ment ; il faut tou­te­fois qu’on apprenne à les par­ta­ger de l’intérieur et qu’on ne les impose pas depuis les estrades.

Le mou­ve­ment ouvrier d’aujourd’hui et de demain peut sem­bler plus res­treint qu’il y a une géné­ra­tion ou deux, mais il est plus vaste dans ses pré­oc­cu­pa­tions, sa com­po­si­tion eth­no­ra­ciale et de genre et son ouver­ture pro­gres­sive au poli­tique.

Si les socia­listes n’assument pas leur rôle dans ce mou­ve­ment, les pro­ba­bi­li­tés de résur­gence dimi­nue­ront de même que l’espoir de construire un mou­ve­ment socia­liste réel­le­ment puis­sant.

Si l’entourage de Labor Notes ne consti­tue pas encore cette mino­rité de mili­tants avec un solide foyer révo­lu­tion­naire que les Big Bill Haywood, Elizabeth Gurley Flynn ou Eugene Debs auraient célé­bré, c’est néan­moins un réseau contem­po­rain dense et vivant de mili­tantes et mili­tants ouvriers. Rassemblé autour de la revue, des confé­rences et des col­loques, des manuels, des jour­nées de for­ma­tion, d’un site Web, d’un blogue, d’une lettre heb­do­ma­daire, des archives et d’une pré­sence dans les médias sociaux, le réseau Labor Notes s’affirme comme un cou­rant démo­cra­tique du XXIe siècle à l’intérieur d’un mou­ve­ment ouvrier de type bureau­cra­tique demeuré au XXe siècle. Il reste à voir si ce réseau peut évo­luer vers une mino­rité mili­tante comme celle qui donna sa cohé­rence aux luttes ouvrières pas­sées. Mais il est clair que sans Labor Notes, ce n’est même pas de l’ordre des pos­sibles.

Kim Moody[2]

Traduction de l’anglais par Thomas Chiasson-LeBel


Notes

  1. Traduction de l’article « The rank and file’s paper of record » paru dans Jacobin, en août 2016, <www​.jaco​bin​mag​.com/​2​0​1​6​/​0​8​/​l​a​b​o​r​-​n​o​t​e​s​-​r​a​n​k​-​a​n​d​-​f​i​l​e​-​r​e​f​o​r​m​-​u​n​i​o​n​s​-​c​o​n​c​e​s​s​i​o​n​s​-​l​abor/>.
  2. Kim Moody est cofon­da­teur de Labor Notes et auteur de plu­sieurs ouvrages sur le mou­ve­ment ouvrier amé­ri­cain.
  3. Note du tra­duc­teur. L’expression « pro­duc­tion allé­gée » est une tra­duc­tion de lean pro­duc­tion, dans laquelle lean signi­fie amin­cie. Dans le cadre de la ges­tion du tra­vail, cette expres­sion en est venue à signi­fier une réduc­tion des coûts de pro­duc­tion (coupe dans la main-d’œuvre) qui, par le biais d’une inten­si­fi­ca­tion du tra­vail, main­tient ou accroit le volume pro­duit.
  4. Norma Rae, film amé­ri­cain réa­lisé par Martin Ritt et sorti en 1979.
  5. Jane Slaughter, Concessions, and How to Beat them, Détroit, Labor Notes, 1983.
  6. Note du tra­duc­teur : lean and mean est une expres­sion qui qua­li­fie un accrois­se­ment de la pro­duc­tion com­biné à une réduc­tion de la main-d’œuvre. L’expression peut jouer sur le double sens du mot mean qui évoque autant l’austérité que la méchan­ceté.
  7. Mike Parker, Inside the Circle : A Union Guide to QWL, Boston, South End Press, 1985.
  8. Mike Parker et Jane Slaughter, Choosing Sides : Unions and the Team Concept, Boston, South End Press, 1988.
  9. Mike Parker, Jane Slaughter et Larry Adams, Working Smart : A Union Guide to Participation Programs and Reengineering, Détroit, Labor Notes, 1994.
  10. Charlie Post et Jane Slaughter, « Lean pro­duc­tion : why work is worse than ever, and what’s the alter­na­tive ? », Solidarity, 2000, <www​.soli​da​rity​-us​.org/​l​e​a​n​p​r​o​d​u​ction>.
  11. Jane Slaughter, « Harassment an issue in UPS bar­gai­ning, as big brown becomes big bro­ther », Labor Notes, 25 mars 2013, <http://​labor​notes​.org/​2​0​1​3​/​0​3​/​h​a​r​a​s​s​m​e​n​t​-​i​s​s​u​e​-​u​p​s​-​b​a​r​g​a​i​n​i​n​g​-​b​i​g​-​b​r​o​w​n​-​b​e​c​o​m​e​s​-​b​i​g​-​b​r​other>.
  12. Dan La Botz, A Troublemaker’s Handbook. How to Fight Back Where you Work – and Win !, 1ère éd., Détroit, Labor Notes, 1991.
  13. Jane Slaughter, A Troublemaker’s Handbook 2. How to Fight Back Where you Work and Win !, Détroit, Labor Notes, 2005.
  14. Mike Parker et Martha Gruelle, Democracy is Power. Rebuilding Unions from the Bottom Up, Détroit, Labor Notes, 1999.
  15. Jane Slaughter, « Remembering Jerry Tucker », Labor Notes, 23 octobre 2012, <http://​labor​notes​.org/​2​0​1​2​/​1​0​/​r​e​m​e​m​b​e​r​i​n​g​-​j​e​r​r​y​-​t​ucker>.
  16. AFL-CIO : American Federation of Labor and Congress of Industrial Organizations.
  17. Steve Early, « Whither Change to Win ? », In These Times, 10 octobre 2011, <http://​inthe​se​times​.com/​w​o​r​k​i​n​g​/​e​n​t​r​y​/​1​2​0​7​4​/​w​h​i​t​h​e​r​_​c​h​a​n​g​e​_​t​o_win>.
  18. Nancy Cleeland, « Immigrants set out on their own free­dom ride », Los Angeles Times, 23 sep­tembre 2003, <http://​articles​.latimes​.com/​2​0​0​3​/​s​e​p​/​2​3​/​b​u​s​i​n​e​s​s​/​f​i​-​r​ide23 >.
  19. Mischa Gaus, The Steward’s Toolbox. Skills and Strategies for Winning at Work, Détroit, Labor Notes, 2012 ; Alexandra Bradbury, Mark Brenner, Jenny Brown, Jane Slaughter et Samantha Winslow, How to Jump-Start your Union. Lessons from the Chicago Teachers, Détroit, Labor Notes, 2014 ; Alexandra Bradbury, Mark Brenner et Jane Slaughter, Secrets of a Successful Organizer, Détroit, Labor Notes, 2016.


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