La vague nationale des années 1968. Une comparaison internationale

Notes de lecture du livre de Tudi Kernalegenn, Joel Belliveau et Jean-Olivier Roy (dir.) Ottawa, Les Presses de l’Université d’Ottawa, 2020 Publié dans Nouveaux Cahiers du Socialisme numéro 26 automne 2021.

Dans les années 1960 et 1970, le Québec n’était pas le seul coin du monde où l’éveil culturel et social se conjuguait aux revendications nationales. Le livre La vague nationale des années 1968 nous fait découvrir la multiplicité des tentatives d’émancipation nationale qui ont marqué cette époque. Depuis quelques années, les historiennes, historiens et sociologues des mouvements sociaux utilisent l’expression « les années 68 » pour désigner une période historique caractérisée par d’intenses mobilisations politiques et contre-culturelles à travers le monde. La plupart des recherches portant sur cette période se sont intéressées principalement aux mouvements étudiants et s’intéressent de plus en plus aux mouvements ouvriers. Toutefois, comme le soulignent les directeurs de la publication, les mouvements nationalistes ont été peu abordés. Les chapitres du livre viennent couvrir en partie cette lacune en montrant que les différents nationalismes minoritaires se sont pleinement inscrits dans les courants contestataires qui ont secoué l’Occident.

Dans un chapitre consacré aux causes de l’émergence de ces mouvements, Tudi Kernalegenn montre qu’ils ont été influencés par les changements socioculturels profonds des trente glorieuses, la décolonisation et les autres luttes sociales. Bien ancrés à gauche, les nationalismes minoritaires des années 68 partagent donc un langage commun et des influences communes avec d’autres mouvements. Par exemple, leurs militantes et militants sont interpellés par les écrits de Fanon et d’autres auteurs tiers-mondistes, ou encore par la situation en Algérie, à Cuba et au Vietnam. Ils et elles empruntent aussi le vocabulaire de la décolonisation en le transposant à leur propre situation. L’écrivain occitaniste Robert Lafont développe la thèse du « colonialisme intérieur », selon laquelle les périphéries où vivent des minorités nationales sont économiquement exploitées par le centre (p. 28). Cette idée est reprise par de nombreux groupes en Bretagne, en Galice, en Sardaigne ou au Pays de Galles, entre autres. Le même genre d’analyse est aussi mis de l’avant au Québec, comme l’a bien exposé Sean Mills dans The Empire Within (McGill-Queen’s University Press, 2010). Le chapitre sur l’Écosse montre cependant les limites de ce cadre d’analyse (p. 141) : bien que les populations des minorités nationales soient souvent nettement plus pauvres que la majorité, elles profitent quand même, du moins en partie, des dividendes du colonialisme et de l’impérialisme.

Les directeurs de la publication ont fait le choix audacieux d’inclure les nations autochtones des pays occidentaux parmi les cas étudiés. L’emploi du terme « nationalisme » pour parler de leurs démarches d’affirmation ne fait pas l’unanimité (p. 217), mais il est clair que les mouvements autochtones des années 1968 présentent plusieurs traits communs aux nationalismes minoritaires. Ils s’approprient eux aussi des éléments de la pensée marxiste et décoloniale, tout en essayant de lier leurs luttes à celles d’actrices et d’acteurs non autochtones, « notamment le prolétariat et les environnementalistes » (p. 216). L’exemple le plus frappant de convergence des luttes est sans doute celui du Black Power australien. Les militantes et militants aborigènes australiens lisent les textes de Malcolm X, d’Eldridge Cleaver, de James Baldwin et d’autres penseurs afro-américains (p. 290). Alors que l’Australie participe à la guerre du Vietnam, les soldats noirs américains en congé à Sydney échangent de la musique et des publications politiques avec de jeunes Aborigènes des quartiers défavorisés de la ville (p. 294). Lorsque les militantes et militants du Black Power australien lancent une série de campagnes pour leurs droits, ils sont donc tout à fait conscients de faire partie d’un mouvement mondial. Leur mobilisation culmine en 1972 par « l’Ambassade aborigène », une occupation du terrain du Parlement qui a attiré l’attention des médias du monde entier, contribué à la défaite du gouvernement conservateur et favorisé l’élection d’un gouvernement travailliste ouvert aux revendications territoriales aborigènes (p. 312).

L’écologie est un des thèmes récurrents du livre. Dans plusieurs régions, les militantes et militants nationalistes participent à la naissance et au développement du mouvement écologiste. En Corse, les autonomistes et les indépendantistes se mobilisent contre le déversement de déchets chimiques – les « boues rouges » – qui déciment la faune marine locale (p. 79-80). En Sardaigne, le militantisme sarde s’organise autour d’enjeux comme « la défense de l’environnement, la résistance à la construction sur les côtes pour des fins touristiques, et la lutte contre “l’occupation militaire” de l’île par l’OTAN et l’État italien » (p. 102). Les Māori de Nouvelle-Zélande tissent des liens avec d’autres peuples du Pacifique pour s’opposer aux tests nucléaires des pays impérialistes. À l’heure où la lutte contre le capitalisme fossile est menée à la fois par des militants autochtones et par certains indépendantistes du Québec, il est intéressant de rappeler que l’association entre nationalisme et environnementalisme a une longue histoire.

Au moment où le Brexit donne un nouveau souffle à l’indépendantisme écossais, on peut souligner que l’inverse s’est produit dans les années 1970 : l’adhésion du Royaume-Uni à la Communauté économique européenne a fait craindre la marginalisation de l’Écosse. Pour des raisons semblables, le Groenland et les îles Féroé sont encore aujourd’hui partie prenante du Danemark sans être membre de l’Union européenne ! Dans d’autres régions, les militantes et militants nationalistes ont plutôt considéré dès le départ l’unification européenne comme l’occasion de gagner en autonomie par la participation à un ensemble plus vaste que leur État respectif.

La diversité des cas présentés dans l’ouvrage permet de comprendre les similitudes entre les mouvements nationalistes des années 1968, et on ne peut que reconnaître qu’ils font partie d’une même vague. Des questions de recherche précises permettraient de s’atteler à des comparaisons plus systématiques entre différents mouvements. Par exemple, comment se fait-il que le Scottish National Party ait pu développer un ancrage populaire durable, tandis que d’autres mouvements autonomistes ou indépendantistes ont rapidement décliné à partir des années 1980 ?

Guillaume Tremblay-Boily