La privatisation en éducation : une réalité dissimulée

Mis en ligne le 10 septembre 2008

Dans le cadre d’un atelier portant sur l’impact du privé en éducation supérieur qui s’est tenu le 24 août 2007 lors du premier Forum Social Québécois, fut présenté une étude britannique sur la privatisation déguisée dans le secteur éducatif, dévoilée fin juillet au Congrès de l’Internationale de l’Éducation. Stephen Ball et Deborah Youdell de l’Institute of Education, University of London y font la distinction entre la privatisation « endogène » qui se manifeste par l’importation de méthodes de gestion, de valeurs, de concepts issus de l’entreprise privée et la privation « exogène » qui, elle, se traduit par l’introduction du secteur privé à travers les PPP, la sous-traitance ou la philanthropie. En plus de remodeler le rôle de l’État, ces différentes formes de privatisation modifient la gouvernance des établissements, l’organisation des services éducatifs, les conditions d’enseignement, le rôle des acteurs (dirigeants, enseignants, étudiants, syndicats) mais, surtout, remettent en cause les valeurs qui prévalent dans les établissements. L’éducation cesse d’être considérée comme un bien public profitant à la société dans son ensemble, pour devenir un produit de consommation profitant à un individu.

Présenté par Marie Blais*

L’étude met en lumière les diverses formes que prennent la privatisation en éducation. Ball et Youdell différencient la privatisation dans l’éducation (privatisation endogène) de la privatisation de l’éducation (privatisation exogène). Toujours présentée comme une solution efficace aux déficiences perçues dans l’enseignement public, la privatisation en éducation est une réalité souvent camouflée.

La privatisation dans l’enseignement public ou la privatisation «endogène»

La privatisation endogène se manifeste par l’importation de méthodes de gestion, de valeurs, de concepts issus de l’entreprise privée, rendant le secteur public ouvert à l’esprit d’entreprise privée et plus conforme au style de fonctionnement d’une entreprise. Les différentes formes de privatisation endogène préparent souvent la voie à des formes plus explicites de privatisation de l’éducation.

Création de quasi-marchés

Le choix de l’établissement scolaire exercé par les parents, combiné à un financement lié au nombre d’étudiants instaurent une compétition entre les établissements du secteur public et du secteur privé. Cette concurrence entre établissements a souvent pour effet de favoriser un déplacement des élèves du secteur public vers le secteur privé, créant ainsi des quasi-marchés.

Le nouveau management public remodèle le secteur public à l’image du secteur privé

Le nouveau management public a été le principal mécanisme de réforme des secteurs publics dans tout le monde occidental au cours des 20 dernières années. Il introduit un ensemble de méthodes, d’idéaux et de concepts issus du secteur privé. Ces techniques réorientent le travail des établissements scolaires et des enseignants en modifiant leurs valeurs et leurs priorités. Cela peut se traduire pour les établissements par la fixation, par les gouvernements, de repères et d’objectifs à atteindre pour les écoles et les systèmes scolaires; par le lien entre un financement et des exigences en matière de performance; par la rémunération des enseignants selon les performances et par la publication des performances des établissements scolaires (palmarès).

Le manager, souvent un consultant ou gestionnaire, est un agent capital du changement en matière d’organisation, en même temps qu’une clé pour la politique de privatisation.

La privatisation de l’enseignement public ou la privatisation «exogène»

La privatisation exogène ouvre certains services éducatifs à une participation du secteur privé ou encore utilise le secteur privé afin de concevoir, de gérer certains aspects de l’enseignement public.

Sous-traitance de services

Les gouvernements et les établissements ont déjà sous-traité des services éducatifs « non fondamentaux » tels le transport scolaire, les services de restauration et d’entretien.

Les entreprises privées et les consultants sont actuellement très actifs dans la vente de services « plus centraux » d’éducation, notamment les services de gestion du personnel, les services informatiques, de la paie et des équipements. Auparavant, ces services étaient donnés proposés aux établissements scolaires par des autorités publiques, ou par des organismes gouvernementaux locaux ou nationaux. Certaines entreprises offrent aussi des services en matière de formation professionnelle et de contrôle de la qualité (tests).

Sous-traitance auprès des établissements scolaires

Dans certains pays, des écoles ou groupes d’écoles ont été transférés à des consultants par le biais de contrats pour une durée déterminée. Par exemple, Edisonschools UK a pris en main la gestion d’établissements au Royaume-Uni et aux Etats-Unis.

Partenariats public-privé (PPP)

Des prestataires privés conçoivent, construisent et gèrent des équipements éducatifs pour une durée déterminée. Il s’agit de transférer vers le secteur privé une partie des coûts et une part de risque. En contrepartie, le secteur privé recevra des remboursements à long terme. Cette tendance se retrouve plus particulièrement en Australie, en Nouvelle-Écosse, au Canada et en Allemagne.

Investissements de capitaux internationaux dans l’enseignement public

Des capitaux internationaux cherchent à investir dans le secteur public de l’éducation de plusieurs pays. Pour ces multinationales, l’éducation est un marché parmi d’autres.

Commercialisation ou « coca-colaïsation »

Des entreprises commerciales utilisent certains établissements pour cibler des consommateurs. En échange d’une commission sur des produits vendus, des contrats exclusifs sont accordés à des entreprises privées (Coke, Nike).

Philanthropie, aides et subventions

Des subventions sont allouées à des établissements par le secteur privé, par des philanthropes ou encore par des parents par le biais de donations (Fondation). La philanthropie peut se manifester par de la publicité au sein d’un établissement.

Les contextes de la privatisation

C’est dans les nations hautement industrialisées, plus particulièrement anglophones, que se trouvent la plupart des défenseurs et des promoteurs de la privatisation. Depuis plus de 20 ans, différentes formes de privatisation se sont développées et sont maintenant considérées comme la norme.

Dans les pays en voie de développement, différentes formes de privatisation favorisent la mise en place des services éducatifs dans des zones où ceux-ci n’existaient pas. Dans les projets éducatifs nouvellement créés, souvent financés par la Banque mondiale, certaines formes de privatisation, notamment des PPP, apparaissent comme une solution.

Le transfert des tendances à la privatisation des nations hautement industrialisées vers le monde nouvellement industrialisé et en voie de développement est étroitement lié à des processus plus larges de mondialisation, d’occidentalisation.

La refonte de l’État

Les différentes formes de privatisation reflètent et renforcent les changements qui surviennent dans le rôle, les formes et les modalités de l’État moderne. On passe d’un État unitaire, du gouvernement à la gouvernance. Ces processus de réforme ne doivent pas être vus comme de simples stratégies de décentralisation et de déréglementation, il s’agit d’un processus de re-réglementation.

L’État n’abandonne pas le contrôle qu’il exerce sur les services publics mais établit une nouvelle forme de contrôle. Plutôt que d’utiliser des systèmes administratifs traditionnels afin d’assurer l’organisation ou la gestion des services, il fait appel à des organismes non gouvernementaux (ONG), des entreprises privées, des philanthropes qu’il guide à distance, qu’il supervise. Ces organismes deviennent des acteurs clés dans le secteur de l’enseignement public.

Cette nouvelle conception induit que l’État créé des marchés, ouvre des possibilités, remodèle et modernise. Ce remodelage de l’État ne s’opère pas seulement dans le secteur de l’éducation. Des tendances similaires se retrouvent dans les autres domaines des services de l’État tels que les services sociaux et les services de la santé.

La promotion de la privatisation

Les discours sur le choix, la responsabilité, l’efficacité prônés par des organismes importants et influents, qu’ils soient nationaux ou internationaux, gouvernementaux, non gouvernementaux ou privés promeuvent des réformes introduisant différentes formes de privatisation.

L’OCDE, l’Union européenne, l’UNESCO, la Banque mondiale et le FMI et l’OMC ont souvent adopté des approches différentes mais elles cherchent à imposer des agendas et des réformes similaires. Le vocabulaire peut diverger mais les objectifs restent les mêmes.

Les conséquences de la privatisation

Inégalités dans l’accès à l’éducation

La concurrence entre le privé et le public, animée par les choix des parents et des élèves et allant de pair avec un financement proportionnel au nombre d’élèves, introduit des pratiques ouvertes, mais aussi dissimulées, de sélection des plus performants. Ces processus peuvent entraîner une ségrégation et une homogénéisation des populations scolaires. Des disparités croissantes entre les catégories socio-économiques peuvent apparaître et avoir des effets importants sur l’égalité d’accès à l’éducation.

Le nouveau management public impose de nouvelles valeurs

Le nouveau management représente davantage que la simple supervision, il possède la capacité de remodeler les organisations et, de fait, de les remodeler à sa propre image.

En introduisant des concepts tels que objectifs, compétition, leadership, esprit d’entreprise ou encore des pratiques liant la rémunération et la performance, il transforme les activités des enseignants, leurs valeurs, leurs missions. Il fait entrer en jeu de nouveaux rôles et de nouvelles relations, ceux de clients, de consommateurs et des concurrents, ceux du manager, du partenaire sous-traitant, de l’évaluateur/inspecteur/superviseur, et il exclut ou marginalise les anciens rôles basés sur la loyauté et des relations de confiance.

Ce nouvel environnement engendre une culture où l’intérêt particulier domine au détriment des préoccupations éducatives.

Des valeurs qui transforment les rôles

Ces tendances changent les relations interpersonnelles au sein des établissements : le chef d’établissement se convertit en gestionnaire, l’étudiant devient un consommateur, un client et l’enseignant se réduit à un technicien.

À la faveur d’un rythme accru, d’une intensification du travail et de la rémunération à la performance, la sociabilité au sein de l’établissement décline. Les relations professionnelles s’individualisent de plus en plus et les discussions de nature professionnelles régressent.

Un écart apparaît entre les valeurs, les objectifs et les perspectives de la direction et du personnel enseignant. La direction se préoccupe principalement de l’équilibre budgétaire, du recrutement, des relations publiques et de la gestion de l’image, tandis que le personnel enseignant est soucieux de la formation, des programmes d’études et des besoins des étudiants.

Les relations de travail et des conditions d’enseignement se dégradent

Les tendances à la privatisation modifient les conditions d’enseignement, favorisent une plus grande flexibilisation du travail des enseignants et l’embauche de personnel à statut précaire. Une rémunération différenciée de ces derniers engendre une différenciation entre les enseignants.

La privatisation a provoqué un remodelage des relations de travail et des conditions d’enseignement. Le rôle des organisations syndicales s’amenuise et le principe même de négociation collective est remis en cause.

Une vision marchande de l’éducation

L’éducation devient davantage une marchandise bénéficiant à un individu et à son employeur, qu’un bien public qui profite à la société dans son ensemble.

De ressource partagée que l’État doit à ses citoyens, l’éducation se réduit à un produit de consommation pour lequel c’est en premier lieu l’individu qui doit prendre ses responsabilités, car c’est l’individu qui récoltera la récompense d’être éduqué.

Une nouvelle vision de l’éducation en tant que bien privé au service des intérêts de l’individu, des employeurs et de l’économie se substitue à une vision de l’éducation en tant que bien public au service de toute la communauté.

Conclusion

Ces différentes formes de privatisation modifient totalement la vision que la société doit avoir de l’éducation. Elle changent la manière dont l’éducation est assurée, organisée, gérée, dont le programme d’études est déterminé et enseigné, dont les performances des élèves sont évaluées, et dont les élèves, les enseignants, les établissements scolaires sont jugés. Ces tendances occasionnent des changements de rôles, de positions et d’identités qui engendre un contexte où les rôles d’enseignant, d’apprenant et de parent se trouve modifiés.

La privatisation est aussi un outil politique. L’État n’abandonne pas uniquement sa capacité à gérer des problèmes sociaux et à répondre aux besoins sociaux mais favorise un ensemble d’innovations, de changements en matière d’organisation, de nouvelles relations et de nouveaux partenariats sociaux. Ce ne sont pas uniquement l’éducation et les services éducatifs qui subissent ces tendances à la privatisation, mais la politique éducative elle-même qui est en voie de privatisation.


* Marie Blais, vice-présidente de la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (FNEEQ-CSN)


La privatisation déguisée dans le secteur éducatif public [PDF]


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